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à son poëte aimé, à son aflectueux moraliste, n'est-ce pas un plaisir toujours nouveau et que rien ne peut corrompre? Est-ce que ce livre n'est pas l'ami sûr, jamais chagrin, jamais de mauvaise humeur, toujours prêt à vous sourire, à vous consoler, à vous instruire, qui fait disparaître tous les ennuis de la solitude, qui provoque tour à tour l'émotion et le sourire, et qui s'empare si bien delà substance intellectuelle et morale de l'homme, qu'à cet instant même l'homme reconnaît qu'il a près de lui un être veillant à sa destinée, le soutenant dans ses maux et protégeant ce qui peut lui plaire ?
Voilà ce qu*est le livre pour l'homme seul ; mais il est aussi et surtout le lien de la famille. Vous n'avez qu'à entrer dans un modeste intérieur d'ouvrier habitant Paris, le soir, vous voyez la mère de famille occupée à ses travaux domestiques, qui sont la gloire et la force de son sexe. Sur le seuil de la porte, le mari est bien près de sortir, appelé au dehors par l'appât d'un grossier plaisir. Mais voici que, dans l'auréole de la lampe, apparaît une tête blonde, celle d'un adolescent ou d'une
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jeune fille. Le rayon qui l'éclairé en même temps que le livre placé sur la table donne à toute cette scène un caractère de séduction auquel le père de famille ne peut résister. Bientôt des lèvres de l'écolier vont sortir un récit touchant, une pure poésie, et le père apprendra de la bouche de son enfant comment un ancien conscrit raconte les misères et les ignominies de la guerre, comment il fait justice de tous ces préjugés, de toutes ces fausses idées qui ont perverti et corrompu une nation . Une autre fois, ce sera un épisode emprunté à l'écrivain le plus obscur, mais pourvu qu'il ait touché le cœur, le but sera atteint, le père sei'a resté près de sa femme, près de ses enfants ; l'heure du sommeil sera venue et chacun se séparera fortifié, conservant le souvenir de cette douce soirée, qui reviendra toujours la même et toujours différente, car le plaisir et la vertu l'auront consacrée !
Le livre est le lien de la famille, mais il est en même temps l'ennemi du cabaret ; il est destiné cà tuer l'ivrognerie, fléau honteux, redoutable, devant lequel, jusqu'ici, les moralistes, les philosophes et les législateurs ont éprouvé les plus
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sérieux embarras. L'ivrognerie, après tout, c'est l'abus d'un bien. Qu'y a-t-il de meilleur que cette liqueur, essentiellement française, qui répare les forces, qui donne à l'organisation plus de vigueur,à l'esprit plus de liberté, qui est le lien des âmes, tout autant qu'elle peut être considérée comme l'aliment des corps? On peut dire, sans se tromper, que c'est la liqueur nationale. On ne plantera jamais trop de vigne en France; mais quelquefois on boit trop. C'est pour cela, précisément, qu'il est bon que ceux qui, par leur situation, par l'entraînement de leurs habitudes, sont plus que d'autres exposés à ces faiblesses, soient amenés à déserter complètement le chemin des lieux où elles sont les plus fréquentes et les plus désastreuses. Enchaînés par ces douces habitudes que fera naître l'instruction, ils ignoreront complètement les dangereux plaisirs de la débauche, toujours accompagnés des plus amers regrets.
Je sais bien qu'en plaidant ainsi la cause de la lecture je rencontre des objections considérables. On accuse ceux qui initient le peuple à la lecture de vouloir le corrompre, (c A quoi pen-
sez-vous? nous dit-on. Mais si le peuple peut ainsi jeter les yeux sur tout ce qui s'écrit, les mauvaises doctrines vont l'égarer, il ne saura plus faire la part de ce qui est vrai et de ce qui est faux : les tableaux qui enchanteront son imagination pourront aussi le pervertir, semer dans son âme des germes d'irritation qui lui rendront le travail pesant. »
Il faut en prendre son parti : la liberté est une œuvre virile, et précisément parce qu'elle brise les entraves, parce qu'elle rend à la créature humaine l'exercice de toutes ses facultés, elle peut également l'exposer à en faire un mauvais usage.
Je ne méconnais pas qu'il y ait des doctrines mauvaises, tout au moins de fausses doctrines. Mais, à mon sens, le remède à ces fausses doctrines, ce n'est pas l'ignorance, c'est l'instruction. Les voiler, ce n'est pas les détruire, c'est leur permettre, au contraire, de faire un travail souterrain mille fois plus dangereux, car c'est dans l'obscurité qu'il s'accomplit, et, par sa contagion pernicieuse, il séduit les âmes, il les enveloppe, il les façonne au mal, sans qu'il soit possible à l'ob-
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servateur superficiel de deviner la profondeur du désastre qui se prépare. Les doctrines mauvaises seront réfutées par la vérité quand la liberté la plus complète régnera dans les discussions, et ce serait faire à la vérité, et à Dieu dont elle émane, la plus sanglante injure que de lui supposer une infirmité telle que, placée en face du mensonge, elle doive nécessairement avoir le dessous. Je suis d'une opinion contraire. C'est, d'ailleurs, chose difficile à définir que la mauvaises doctrine. C'est là une question de temps et de circonstance. Souvent une doctrine est mauvaise parce qu'elle gène des erreurs couronnées ou des tyrannies qui se trouvent à leur aise, et qui demandent à tout prix de n'être pas troublées.
Mais, sans nous lancer dans des distinctions métaphysiques qui nous conduiraient trop loin, prenons un fait. S'il est possible de disserter longtemps sur la qualité de telle ou telle doctrine, il faut bien reconnaître que la doctrine de messieurs les assassins et de messieurs les voleurs ne peut être considérée comme la meilleure. Eh bien , ouvrons les livres qui les concernent plus particulièrement, les statistiques
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criminelles. Qu'y voyons-nous? Que l'ignorance , sous la forme des condamnés qui sont illettrés, donne aux crimes et aux délits plus de 83 sur 100. Je laisse à leurs goûts particuliers ceux qui préfèrent les crimes de droit commun, les violences, les larcins, les attentats contre les personnes et les propriétés à des rêves plus ou moins inquiétants qui sont lancés dans la société, mais dont, en définitive, le bon sens public fait justice; et quant à moi, au nom de la Société d'instruction élémentaire, je vais droit à mon but, bien sur que c'est l'ennemi que je combats, puisque je le vois sous la livrée du crime !
C'est là l'encouragement le plus direct que nous puissions recevoir à continuer et à achever notre œuvre.
Ce que cette association a surtout d'excellent, c'est que depuis longtemps elle s'est préoccupée et avec raison de l'éducation des femmes. Je vous ai montré tout à l'heure la mère, gardienne vigilante du foyer domestique : serait-il sage de la laisser dans l'ignorance dont nous voulons tirer ses enfants ? La femme n'est-elle pas, au contraire, appelée, non-seulement par la nature
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de son esprit, mais par le rôle, quelle joue clans le monde, à recevoir une éducation plus délicate et pour ainsi dire privilégiée ?
Je sais que je rencontre encore ici de formidables objections. Si j'avais à m'expliquer sur la question de l'émancipation des femmes, je ne serais pas embarrassé, car à mon sens il n'y a pas de problème dangereux et redoutable ; tous examinés avec modération et droiture, doivent recevoir une solution sage. C'est là une des grosses questions des temps où nous vivons et qui touche certainement à l'instruction élémentaire, mais qui, n'y touchant que d'une manière accessoire, me permet de passer à côté en lui témoignant seulement mes sympathies.
Il serait d'ailleurs facile de se former une opinion précise à cet égard. En effet, en jetant les yeux sur les sociétés orientales, nous y rencontrons d'innombrables familles dans lesquelles la femme n'est qu'»une captive et quelquefois une bête de somme. Je ne pense pas que les adoiateurs du passé veuillent nous ramener au patriarcat. Nous avons le droit d'être de notre temps, et en examinant la législation qui nous régit, il
n'y a pas, je le dis d'une manière absolue, il n'y a; pas d'esprit sérieux et désintéressé qui ne reconnaisse forcément que la condition légale des femmes en France doit subir de nécessaires, d'indispensables transformations.
Mais, sans nous préoccuper de ces difficultés tout à fait extérieures, ce que nous pouvons dire, c'est que l'homme et la femme, qui ont dans la société des fonctions différentes, ont un terrain commun sur lequel ils doivent, à peine d'affaiblissement notable de la société, intimement se rapprocher : c'est celui de l'éducation. Il faut qu'il y ait, à cet égard, une égalité parfaite, et tant que cette égalité n'existera pas, il y aura dans les familles et par conséquent dans l'État des tiraillements fâcheux, un germe de dissolution et de faiblesse.
Je dirai plus, c'est que si une supériorité devait être accordée à l'un des deux sexes, c'est à la femme que je la voudrais attribuer : premièrement, parce que la femme est la mère, rôle excellent, auguste, qui ne sera jamais assez apprécié ; quand la femme, qui a mis l'enfant au monde et lui a donné les soins matériels-