‹ Conférences et discours littérairesChapitre 4 sur 31 · Génie du Christianisme, t. I, p · texte numérisé non relu

Génie du Christianisme, t. I, p

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d'aimer le vice. Quiconque est insensible à la beauté pourrait bien méconnaître la vertu, »

La familiarité n'est pas davantage incompatible avec l'élgquence qui peut naturellement jaillir du mouvement des idées et du cboc des passions qu'amène la suite d'un discours commencé sans apprêt. Quand l'orateur et son auditoire, mis en étroite communication par une même pensée, sont prêts à s'abandonner ensemble à l'attendrissement, à l'indignation, à l'enthousiasme, ne cherchez point à comprimer les élans de votre âme, laissez-lui au contraire sa libre et généreuse expansion. On la devine, on l'espère, on la sollicite. Tous ces visages tendus vers vous, tous ces regards émus qui cherchent le vôtre, sont autant de foyers d'oi^i rayonne la flamme qui vient se concentrer dans votre sein. Alors votre esprit peut s'élever , votre langage s'ennoblir, votre action déborder; nul ne se plaindra de l'impétuosité de vos raisonnements, de l'éclat de vos images, de la chaleur ou des délicatesses de votre sensibilité, et comme pour reposer de ces fiévreuses inspirations, vous reviendrez sans effort aucalme, à la simplicité, à la grâce dont le charme paraîtra plus doux après ces violentes agitations de l'âme.

11 ne m'est pas difficile de trouver le modèle achevé de cette admirable méthode qui unit la précision à l'attrait, l'abondance à la clarté, la gran-

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(leur et la force au naturel et à la bonhomie. Ce rm>-A^ dèle existe, et si haut que l'ait placé sa légitime for-r ^ tune, il me paraît plus haut encore par son incompa- ' rable talent. Je n'en connais pas qui réalise d'une manière plus souveraine l'idéal que je me suis formé d'un orateur de conférence, ce qui, bien entendu, ne diminue en rien les mérites éminents qui en font un orateur politique sans égal. Nul ne saurait approcher de son art merveilleux d'exposisition, nul ne saisit, ne captive, ne subjugue par des moyens en apparence plus ordinaires, en réalité plus puissants: il connaît cette maxime de Cicéron: « que le plus grand vice d'un discours est de s'éloigner de la façon commune de parler »; et il la met en pratique; à peine on l'écoute, on est à son aise et en sécurité. Il explique son dessein et on le comprend, il en indique les difficultés, on sent qu'elles ne l'arrêteront pas; c'est le capitaine d'un navire qui, en quittant le rivage, inspire une confiance sans bornes aux passagers, certains avec lui de toucher le port. Le voici en route, et nous à sa suite. Quelles précautions infinies, que desoins minutieux, que d'ingénieuses ressources n'emploie-t-il pas pour nous convaincre que la vérité ne saurait lui échapper! Il la tient et pourrait nous la montrer, mais il ne veut rien laisser à la surprise ni au hasard. Il prendra les choses à leur point de départ, et nous initiera à leur développement successif et complet. Peut-

être craindrez-voLis qu'il n'abuse : écoutez-le toujours, et vous serez rassuré. Il sait combien il importe d'éclairer toutes les parties du chemin, et il aime mieux les redites que l'obscurité. Et, en effet, il projette autour de lui une si vive lumière, que lorsqu'il revient sur ses pas, on jouit encore de son inimitable lucidité. C'est ainsi qu'il avance, peu à peu, serrant le tissu de son argumentation et y semant à pleines mains mille finesses charmantes dont ses auditeurs se délectent tout en s'abandonnant à leur vainqueur. Quant à lui , opiniâtre dans sa résolution de convaincre, il n'enchante que pour séduire, et lorsque des âmes échauffées se dégage l'émotion contagieuse que l'orateur voit naître et grandir, il déploie ses ailes, il s'élève sans effort vers les plus nobles hauteurs de la pensée. Alors éclatent en lui des qualités d'un ordre supérieur, que la simplicité de son action ne permettait pas tout d'abord de soupçonner. La fierté, la hardiesse, l'harmonie des tons, la pittoresque beauté de l'expression, . la majesté de la philosophie, la sagesse de l'homme d'État, le courage, le désintéressement et par-dessus tout la sincère révélation d'une libre conscience, donnent à ses accents une puissance devant laquelle tout s'incline ; — c'est le triomphe de l'intelligence : — le plus légitime, le plus redoutable aussi, car en y applaudissant on ne peut s'empêcher de frémir sî

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on songe que cette nature privilégiée n'est point à l'abri de l'erreur.

Mais en la considérant dans sa perfection singulière, j'ai cru y rencontrer la réunion éminente de toutes les qualités qui feraient un orateur de conférence touchant aux dernières limites de l'art. Aussi je ne crains pas de la proposer comme le meilleur sujet d'étude à cette vaillante cohorte de jeunes hommes, qui, pleins de patriotisme et de dévouement, abordent la vie sérieuse avec le ferme dessein d'y défendre et d'y propager la vérité. Il ne me reste plus qu'à leur prouver que les occasions de servir utilement sa cause ne leur manqueront pas : non, la tâche imposée par les malheurs de la patrie exige plus que jamais des esprits indépendants, exercés, façonnés par le rude labeur de la science, des cœurs dévorés par le désir du bien, inaccessibles à la crainte et pénétrés d'un saint amour de Thumanité.

J"ai la conviction qu'en se générahsant la pratique des conférences produira d'excellents fruits. Elle rapprochera les hommes, elle vulgarisera parmi eux les éléments des sciences, des arts, de lalitté-

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rature, de la philosophie. Elle sera un instrument d'éducation ; à un moment donné, elle pourra concourir en éclairant l'opinion publique à faire prévaloir une idée juste : dirigées avec ensemble, les conférences exerceront donc une influence réelle, qu'il dépend de notre sagesse de faire tourner à l'avantage du pays. C'est principalement sous ce dernier aspect que je veux les envisager.

En Amérique et en Angleterre, toutes les fois qu'une question est agitée, soit dans les assemblées, soit dans la presse, les citoyens se réunissent pour l'examiner et la résoudre. La longue possession de la liberté y diminue les inconvénients que de telles discussions peuvent entraîner; les votes qui les accompagnent n'ont qu'une autorité morale : ils n'en préparent pas moins dans certaines circonstances de grandes et fécondes réformes. On n'a pas oublié la persévérance passionnée avec laquelle les conférences et les meetings furent organisés sur toute la surface de l'Union pour l'abolition de l'esclavage. Les persécutions et les supplices n'arrêtèrent pas le zèle des courageux apôtres de cette noble cause. Leur parole et leur sang furent la généreuse semence qui plus tard fit lever les patriotiques légions de Grant et de Shermann.

La France n'a point, grâce à Dieu, une semblable iniquité à extirper de son sein. Mais il serait aussi puéril que dangereux de ne pas reconnaître qu'après

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les désastres qui l'ont accablée, elle doit faire un paissant effort, si elle veut guérir ses maux et reprendre son rang dans le monde. Foudroyée en pleine prospérité, elle a pu voir la profondeur de l'abîme qu'elle côtoyait sans le soupçonner ; et ce serait de sa part une illusion funeste de croire qu'elle ne puisse pas être précipitée plus avant sur la pente où elle a été si inopinément renversée. Nous avons échappé par les plus cruels sacrifices à la domination étrangère et à la tyrannie démagogique : nous pouvons les subir l'une et l'autre si nous ne savons pas nous conduire nous-mêmes. Notre destinée est dans nos mains, notre honneur et notre intérêt nous commandent de travailler sans relâche à la rendre digne d'un peuple libre.

Pour cela, il est d'abord indispensable de préciser les causes de notre chute. Elles sont complexes et cependant elles me paraissent se rattacher à un fait général qui les domine : c'est l'affaiblissement, on pourrait dire l'anéantissement de l'esprit civique dans la nation. C'est l'ancienne et dissolvante habitude d'accepter, sans la contrôler, l'autorité du pouvoir central ou des partis qui cherchent à le renverser. De là, le dédain des principes et le culte de laforce. De là, l'indifférence de la chose publique et l'ignorance absolue des sciences économiques et politiques, le détachement graduel de toute règle élevée, le succès croissant du pharisaïsme et du

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matértalisme, ramollissement des mœurs, la soif insatiable du bien-être, le progrès du luxe, le relâchement des liens sociaux, et comme complément de cette décomposition morale, une sécurité aveugle poussée jusqu'à l'infatuation, un parti pris de ne voir que le bien, une invincible répugnance à regarder en avant ou autour de soi, de peur de perdre une heure de jouissance.

C'est là le spectacle que pendant ces dernières années nous a offert l'élite de la société française, et nous le verrions promptement reparaître si elle n'était énergiquement décidée à secouer le linceul de cette fatale torpeur. Elle a pu voir, du reste, que pendant qu'elle s'y engourdissait, d'autres veillaient prêts à profiter de ses fautes. Elle ne veut plus s'exposer à ces terribles chances.

Si après avoir indiqué la cause du mal, j'essayais d'en suivre le développement historique, peut-être le ferais-je sans trop de difficulté. En ouvrant les annales de l'Europe, je rencontre une date mémorable, marquant le point de partage de deux courrants opposés qui entraînent les peuples, l'un vers la servitude, l'autre vers la liberté. Que serait-il arrivé, si, vainqueur de ses rivaux grâce à sa valeur et au poignard d'un moine fanatique, le Béarnais n'eût pas sacrifié sa conscience à son intérêt, en prononçant son fameux blasphème « Paris vaut bien une messe? » On peut le pressentir, quand on voit d'un

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côté la royauté et Rome, unies en dépit de leurs apparentes querelles, asseoir sur les ruines de la féodalité le pouvoir le plus despotique qui ait jamais existé en France; de l'autre l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la Suède, conserver et accroître les franchises nationales, encourager le libre examen, et fonder leur puissance sur l'indépendance et Tinitiative des citoyens. On a beau répéter que le génie de la France ne se prêtait pas à cette révolution religieuse et morale; qu'elle doit à ses pontifes et à ses monarques sa glorieuse et brillante unité; je ne crois pas un mot de ces commodes aphorismes à l'usage des historiens qui excusent tout ou des hommes d'État qui tirent parti de tout; et, recherchant dans l'essence même de notre nature la raison des faits que j'étudie, je demeure convaincu que si la France avait embrassé la cause de la liberté, loin de s'amoindrir, elle serait devenue sinon par la force matérielle, au moins par les idées, et les institutions, la dominatrice et le modèle de l'Europe.

Ce qui en est au surplus la preuve victorieuse, c'est qu'après la longue expérience qu'elle en a faite, elle rejette le pouvoir absolu et demande son salut à un régime libre. Le consacrera-t-elle par l'établissement régulier et définitif de la République? Tout porte à le penser, et l'on cherche vainement à quelle combinaison différente elle s'arrêterait. Il se

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peut que la majorité de la nation n'ait qu'un médiocre pencliant pour la République. Mais si elle veut une monarchie, il faut qu'elle choisisse un roi; or elle en a trois; ne les pouvant fusionner, elle se trouve n'en avoir aucun, et la voilà bon gré malgré contrainte de s'en passer, c'est-à-dire de vivre en République, ce qui depuis deux ans ne lui a pas trop mal réussi.

Je sais bien que quelques personnes ne sont pas de cet avis. Je n'ai point oublié qu'un de mes honorables collègues, partisan soumis du pape et de Monsieur de Chambord, déclarait un jour que parmi les crimes dont ne se laveraient jamais les députés qui ont commis le forfait d'aller le h septembre à l'Hôtel de Ville, se mettre en travers de la Commune et se dévouer à la défense de la patrie, se trouvait, en première ligne, la proclamation de la république. J'aurais bien voulu l'y voir, et savoir ce qu'il aurait proclamé ! Croit-il qu'en déployant son drapeau blanc, fleurdelisé, il eût contenu et entraîné la population de Paris ? Lui aurait-il, au nom des principes, conseillé un philosophique ajournement ? En de telles crises, il faut frapper les imaginations, électriser les cœurs par un symbole vivant. Et lequel pouvait dompter les passions hostiles, rallier les volontés divergentes, mieux que l'image de la France se ressaisissant elle-même dans l'excès do son infortune et signifiant à l'en-

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nemi qu'elle ne périssait pas avec la monarchie qui s'écroulait, qu'il allait rencontrer la nation debout et prête à combattre! C'était la chose publique, le pouvoir de tous, l'âme du peuple entier succédant au despotisme d'un seul. A ce grand fait, un nom était nécessaire ; il n'y en avait qu'un, acclamé dans plusieurs villes avant de l'être au siège même du gouvernement et qui, répété d'un bout à l'autre du territoire, devait être accueilli sans crainte, car il était le signal de la résistance contre l'envahisseur. Aussi fut-il accepté pendant cette période sanglante où des soldats improvisés, manquant de tout, disputèrent pied à pied notre sol à des armées nombreuses et aguerries. Plus juste que nous, l'histoire rendra hommage à leur héroïsme, ainsi qu'à celui de Paris, qui n'a déposé son épée qu'après cinq mois de luttes et de souffrances, quand sa population allait mourir de faim : c'est sous le drapeau de la Piépublique qu'ont été accomplies ces grandes choses, et si l'Assemblée de Bordeaux avait eu la sagesse politique de la consacrer par son vote, elle aurait désarmé du même coup l'insurrection démagogique et la conspiration des Bonaparte. Elle n'a pas cru le pouvoir, et les factions en ont conclu qu'elle préparait le retour de la royauté. C'était une calomnie; elle n'en n'a pas moins porté ses fruits, et le pays a été mis à deux doigts de sa perte par la plus formidable, la plus criminelle des sédi-

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tions. Eh biaii , le grand patriote qui l'a vaincue n'a pu maintenir le règne légal dans un grand nombre d'autres cités importantes que par l'assurance formelle que la République serait conservée. C'est donc encore à son prestige qu'a été due la fidélité des départements, dont la révolte eût peut-être rendus inutiles les sacrifices et la valeur de nos troupes.

Deux ans se sont écoulés depuis le commencement de ce régime ; voué à des causes de destruction de toute nature, il s'est consolidé par tout ce qui devait le renverser. Jamais semblable liberté d'attaque ne fut laissée aux partis et jamais elle ne tourna davantage à la constatation de leur impuissance. Et pendant qu'ils s'agitaient dans le vide, la pacification opérée, la reprise du travail, le rétablissement des relations diplomatiques, deux emprunts contractés dans des conditions inconnues jusque-là, attestaient que la République, en dépit de l'indécision de ses chefs, inspirait la confiance et commandait le respect. Il n'est donc ni déraisonnable ni téméraire de supposer qu'elle deviendra le gouvernement de la France. Il y a plus de trente ans que le génie de Chateaubriand l'avait pressenti, quand il écrivait : a La France est sous la domination d'une idée hostile aux trônes; un diadème, dont on reconnaît d'abord l'autorité, puis que Ton foule aux pieds, que l'on reprend ensuite pour le fouler aux pieds de nou-

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veau, n'est qu'une inutile tentation et un symbole de désordre. » 11 est difficile à mon sens de résumer plus exactement notre situation actuelle, et pour moi, quand j'envisage les redoutables éventualités de l'avenir, les problèmes dont la solution ne peut-être évitée, les redressements que le devoir nous impose, j'applique au gouvernement de tous le mot si juste et si profond qu'un magistrat éminent prononçait à propos du jury : Lui seul est assez fort pour supporter le fardeau que nous réservent d'inexorables nécessités.

Au surplus, quel que soit le système décrété par la souveraineté nationale, on peut affirmer qu'il ne sera viable qu'à la condition de pratiquer la liberté, et particulièrement la liberté de discussion. Je ne me dissimule pas les abus qu'elle comporte. Je comprends fort bien que de bons esprits s'indignent et en appellent à la répression en présence du cynisme impuni de certaines feuilles publiques, faisant métier de scandale, inventant audacieusement de fausses nouvelles, poursuivant de leurs calomnies et de leurs injures quiconque est désigné à leurs outrages, et jetant le trouble dans les familles comme dans l'État. Je ne nie pas ce mal, il est profond; mais ce sont surtout les journalistes qui en souffrent, car il tend à leur enlever tout crédit. C'est à ceux d'entre eux qui se respectent qu'il appartient de le combattre et de protester, par le

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sérieux et la gravité de leur polémique, contre ces tristes excès.

D'ailleurs , quelque regrettables qu'ils soient , ces inconvénients sont inévitables, et il faut savoir les accepter. Nos lois punissent la diffamation, elles devraient peut-être prévoir et atteindre plus sévèrement la calomnie. Aller plus loin, serait tout compromettre. Les gouvernements modernes ne vivent que par l'opinion ; le jour où ils se mettent au-dessus d'elle en l'empêchant de les censurer librement, ils s'affaiblissent et se perdent. J'en dirai autant des hommes publics : forcément soumis au jugement de leurs concitoyens, ils s'exposent à la critique de chacun. Ils peuvent souffrir de ce qu'ils considèrent comme une injuste appréciation de leur conduite, et peut-être notre penchant à bien penser de nous-mêmes rend-il chez eux cette disposition assez fréquente. Pour peu qu'ils soient sages et réfléchis, ils comprennent bien vite qu'il est impossible qu'il en soit autrement, et que vouloir bannir de la discussion l'exagération, l'erreur et la passion, ce serait supprimer la discussion elle-même, c'est-à-dire briser le ressort des gouvernements puissants et libres.

t*r Chose remarquable ! cette liberté de la presse tant de fois dénoncée à la haine des gens de bien par les hommes d'État, les moralistes, les docteurs dv. l'Église, chargée par eux de toutes les iniquités,

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foyer de pestilence, arsenal de tous les crimes, elle a pris peu à peu possession du monde, qu'elle est en train de dominer. Ceux-là mêmes qui l'insultaient davantage, et qui la traitent encore fort durement, sont les premiers à s'en servir et à en revendiquer les franchises ; elle fait irruption dans les gouvernements les plus absolus, dont les chefs ne dédaignent pas son secours. Et comment s'opposer à son action, quand les chemins de fer et les télégraphes ont changé les conditions de l'existence intellectuelle plus encore que celles de l'existence physique ? Qu'a de commun le temps où nous vivons avec celui de Louis XIV ou même de Napoléon P''? N'en n'est-il pas séparé par une révolution radicale? Entraîné par les conquêtes de la science, l'esprit humain ne peut revenir en arrière, il ne peut davantage se soustraire aux conséquences morales de cette transformation. La liberté s'impose à lui comme une loi de salut; il l'aimera d'abord pour les avantages qu'il en retirera, puis par sa pratique même il s'élèvera jusqu'à sa notion pure, et alors il la conservera avec un soin d'autant plus jaloux, il la défendra avec d'autant plus d'énergie qu'il découvrira en elle une source certaine de perfection aussi bien que de prospérité. C'est ce qu'écrivait, il y a douze ans, M. de Tocqueville, dans son beau livre: V Ancien Régime et la Révolution. Le lecteur me saura gré d'en mettre sous ses yeux le remar-

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quable passage qui résume exactement ma pensée.

« Je ne crois pas que le véritable amour de la liberté soit jamais né des seuls biens matériels qu'elle procure, car cette vue vient souvent à s'obscurcir. Il est bien vrai qu'à la longue la liberté amène toujours à ceux qui savent la retenir l'aisance, le bien-être et souvent la richesse. Mais il y a des temps où elle trouble momentanément l'usage de pareils biens, il y en a d'autres où le despotisme seul peut en donner la jouissance passagère. Les hommes qui ne puisent que ces biens-là en elle ne l'ont jamais conservée longtemps.

u Ce qui dans tous les temps lui a attaché si fortement les cœurs de certains hommes, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre, indépendamment de ses bienfaits. C'est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois. Qui cherche dans la liberté autre chose qu'elle-même est fait pour servir ^ »

Admettant donc comme une certitude le maintien et l'extension de la libeité d'examen, ceux qui

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