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qui nous ronge et surtout de l'appliquer résolument. Sans doute ce serait une injustice de ne pas tenir compte des nobles exemples de charité, des actes de dévouement, des tentatives intelligentes et généreuses qui ont honoré notre génération. Un mouvement réel en faveur des classes laborieuses a éié imprimé par les littérateurs, par les savants, par les grands industriels, dont quelques-uns ont amélioré le sort de leurs ouvriers par des combinaisons aussi ingénieuses qu'utiles. Ce sont là des motifs sérieux de consolation et d'espoir. Seulement ces faits sont isolés, individuels, et la législation les contrarie plus qu'elle ne les encourage. Il faut les relier entre eux, trouver leur loi morale et économique , les dégager de toute entrave et les rattacher au système politique sous l'empire duquel la nation entend placer ses destinées. Telle doit être l'œuvre de la science et de la libre discussion.
Mais, au début même de ce travail, se présente une question redoutable, qui s'impose à l'examen du critique comme aux méditations de l'homme d'État et du philosophe, et qu'il serait aussi puéril que dangereux de prétendre éluder. Au sein de notre société inquiète et troublée, de nombreuses voix s'élèvent, dénonçant l'irréligion et le matérialisme comme la cause première de tous nos maux. Elles en demandent l'extirpation par la répression
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et par l'éducation. Il faut d'urgence introduire dans nos lois des pénalités sévères contre les propagateurs de l'impiété, et confier l'enfance à la direction de l'autorité ecclésiastique; c'est là le moyen unique d'échapper aux périls qui nous menacent.
Je mets d'autant moins en doute la bonne foi de ceux qui tiennent ce langage que je suis d'accord avec eux sur leur point de départ. Je ne saurais comprendre une société dans laquelle serait effacée l'idée d'un Dieu infini d'où tout émane, et auquel tout retourne. Si cette idée est détruite, avec elle périt nécessairement celle de la justice, du droit, de la fraternité humaine. Le hasard et la force régnent seuls, et l'homme, dominé par les désirs de la jouissance, ne voit plus dans son semblable qu'un rival à abattre ou un être inférieur à exploiter. La vérité et la morale disparaissent pour faire place à la barbarie.
Telle a toujours été ma conviction profonde : j'ajoute que le perfectionnement moral d'un peuple, la plupart du temps sa prospérité, me semblent pouvoir se mesurer à la pureté de la notion qu'il s'est faite du principe religieux. 11 est donc certain à mes yeux que l'affaiblissement, à plus forte raison la destruction de la croyance en Dieu est une cause directe de désordre social. Il n'est pas moins certain que cette croyance peut et doit revivre dans
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les âmes dont elle s'est éloignée, que c'est affaire de salut de travailler à la faire renaître, que c'est là la tâche des hommes éclairés, et même des pouvoirs publics. Je ne diffère que sur les moyens à employer, et c'est encore par l'étude indépendante des faits que je cherche à découvrir les plus efficaces.
Or, en observant ce qui se passe dans quelques parties de l'Europe et particulièrement en France, il est impossible de ne pas être frappé de l'anarchie véritable qui y règne en matière de religion. Une grande quantité d'hommes instruits, honnêtes, réguliers, ne se rattachent à leur culte originel que par les cérémonies de la naissance, du mariage et de la mort. En dehors de ces actes de soumission, ils ne pratiquent ni ne discutent. Ils témoignent leur respect enyers les choses saintes en les mettant au-dessus de toute controverse. Ils les acceptent , tout en conservant la liberté de leur conduite et de leurs jugements. D'ailleurs réservés et circonspects, ils évitent soigneusement d'expliquer pourquoi ils n'estiment pas nécessaire de fortifier leurs scrupules de droiture morale par l'observance d'une discipline dogmatique.
A côté d'eux, beaucoup d'autres, moins protégés parle savoir et le sentiment des bienséances, affichent hautement une indifférence absolue sur ces questions. Ils n'ont pas d'opinion , ils n'en veulent pas
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avoir. Quelques-uns se croient des modèles de tolérance parce qu'ils ne gênent pas la liberté de leurs femmes et de leurs filles. En revanche, ils ne les ménagent point dans l'intimité du foyer, oij ils les gourmandent de leur simplicité. Ils ne font pas précisément profession de foi d'athéisme, ils ne prennent pas la peine de s'arrêter au semblant d'une doctrine et pensent que la plus grande sagesse consiste à s'occuper de ses affaires et de ses plaisirs.
Je n'ose pas dire que cette manière d'être soit celle de la majorité de mes concitoyens, je crois pouvoir cependant affirmer qu'elle s'applique à un grand nombre d'entre eux. Dans plusieurs départements elle a gagné les populations rurales oii, au moins de la part des hommes, les pratiques religieuses sont à peu près purement nominales. Et quant à la partie de ces populations qui reste soumise au pasteur 'spirituel, son instruction est si faible que, sauf de rares exceptions, elle se réduit à quelques règles mystiques, à des idées de morale vagues et confuses trop souvent altérées par les plus affligeantes superstilions.
Enfin, dans les grandes villes, l'athéisme est devenu le mot d'ordre de certaines factions, la mode privilégiée qu'adoptent avec affectation tous ceux qui tiennent à être considérés comme des esprit forts. Descendu des sommets de la science où il a toujours eu des adeptes convaincus, mais trop
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éclairés pour être logiques, il pénètre les couches inférieures de la société où il séduit, par son audace même, les âmes ignorantes et naïves ; il leur apparaît comme la plus hardie des révoltes et la plus radicale des émancipations ; sur ce terrain profondément remué par les passions, par les souffrances et les illusions, ses funestes semences germent rapidement et produisent des fruits abondants. L'orgueil, l'impuissance, la perversité se hâtent de les recueillir et de les répandre : si Dieu n'existe pas, il n'y a d'autre règle que celle des appétits, d'autre frein que celui de la force. Le monde appartient donc à la violence, et le règne de la doctrine nouvelle doit s'inaugurer par l'extermination ou l'abaissement de tous ceux qui s'élèvent par leurs richesses, leurs talents ou leurs vertus; telle est la conclusion infaillible de l'athéisme : elle est, je le sais, hautement désavouée par des hommes irréprochables et trèsjustement honorés, qui cependant ne croient pas en Dieu, mais elle a été enseignée, elle a été appliquée avec un trop déplorable succès pour qu'il soit encore permis de la contester. Les crimes d'hier se renouvelleraient demain si la société s'abandonnait elle-même. Elle a vu à l'œuvre ceux qui se glorifient de n'être qu'une matière agissante, elle repousse avec horreur leur sanglante domination.
Seulement, loin de diminuer les chances de la voir reparaître, elle les accroîtrait singulièrement
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si par une impardonnable imprudence elle cherchait son secours dans les systèmes qui l'ont rendue possible. Ces systèmes, je les résume en trois mots : l'asservissement intellectuel, le défaut de sincérité dans l'examen des questions religieuses, l'union de l'Église et de l'État. Si l'on veut rendre leur légitime empire aux vérités primordiales à la lumière desquelles l'athéisme s'évanouira, il faut maintenir la liberté absolue de discussion, opérer par des études consciencieuses et surtout par le respect et la pratique du vrai la réconciliation de la science et de la religion, enfin asseoir l'autorité des pouvoirs spirituels et politiques sur leur indépendance réciproque.
Vainement les chefs du catholicisme ont-ils entrepris de restaurer et même d'aggraver le despotisme dogmatique du sacerdoce. Cette tentative les a conduits à se séparer violemment du monde moderne, qui ne consentira pas à se suicider pour faire place à la résurrection du passé. L'antagonisme est déclaré, la lutte engagée : c'est à la vérité qu'appartiendra la victoire. Mais cette vérité ne peut être mise à jour que si elle est recherchée avec bonne foi, courage et désintéressement, elle ne peut régner
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sur les àmcs qu'après avoir subi l'épreuve d'une libre contradiction. Le temps des oracles n'est plus et la parole sortie du sanctuaire restera sans valeur, si elle est en désaccord avec les conquêtes et les progrès de la raison humaine.
Jusqu'ici, il le faut dire, les choses religieuses n'ont subi qu'un contrôle superficiel. La critique dirigée contre elles a trop souvent été dictée par la passion ou l'ignorance. D'un autre côté, leur défense a rarement porté l'empreinte de la modération et de la gravité nécessaires aune telle cause. C'est en entrant plus franchement dans l'examen des faits qu'on évitera ce double écueil : leur vérification méthodique permettra de les apprécier avec impartialité, en même temps elle dissipera les erreurs nombreuses que les âges précédents ont accréditées et desquelles il est indispensable de faire justice si on veut conserver le respect aux traditions que le savoir et la conscience peuvent accepter.
Dans ces limites mêmes, quel champ presque infini ouvert aux investigations et aux fécondes controverses! quel labeur immense et profond offert au penseur! quelle mine inépuisable mise à la disposition de l'orateur! Prendre comme point de départ ce qui nous est irrécusablement attesté par nos sens et notre raison, l'homme et la nature, déterminer les rapports qui les unissent, pénétrer ainsi les mystères d'une création aussi merveilleuse
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dans ses détails que grandiose dans la sublime harmonie de son ensemble, s'élever sans effort deces révélations certaines jusqu'à celle d'une cause suprême, sans laquelle rien de ce que nous voyons, de ce que nous affirmons, de ce que nous sommes, n'est possible, n'est-ce pas poser la base inébranlable sur laquelle est assise la notion de Dieu, n'est-ce pas y ramener par l'autorité d'une démonstration sans réplique ceux qui, éblouis un instant par les splendeurs de la science, tentés de voir la source de tous les êtres dans la vie qui les anime-, oublient l'idée de la divinité pour la trop adorer dans l'admirable contemplation de ses conceptions éternelles?
Ces réflexions me remettent en mémoire une anecdote que je puis, je le crois, raconter ici sans indiscrétion , bien qu'elle touche à l'intimité de l'histoire de l'Académie française. Dans une de ses réunions ordinaires, il était question du remplacement de notre regretté collègue M. Flourens; le savant illustre que d'unanimes suffrages devaient appeller à son fauteuil avait adressé au bureau une lettre assez longue dans laquelle il avait pris la peine d'expliquer sa pensée sur l'origine des choses. Analysant le phénomène de l'existence avec autant d'éloquence ingénieuse que d'élévation scientifique, il remontait par l'enchaînement des faits aux causes premières, et de celles-ci à la cause des causes;
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plusieurs fois ce dernier mot était revenu sous sa plume dans le cours de sa brillante argumentation. Les assistants suivaient avec autant d'intérêt que de respect la lecture qui était faite par M. Villemain, dont la voix pleine et retentissante accentuait nettement chaque passage. Tout près de lui, et les mains appliquées à ses oreilles, en guise de cornet, s'était placé le vénérable M. Viennet, qui, malgré sa surdité, ne voulait rien perdre de cette communication, 11 s'agitait en entendant plusieurs fois répéter la formule : cause des causes. Soudain il n'y tient plus et. s'écrie en interrompant M. Villemain : Cause des causes! cause des causes! et pourquoi pas le bon Dieu? L'assemblée accueillit par un sourire l'échappée de l'impétueux et sincère vieillard, .le la retiens aujourd'hui comme une leçon à la fois naïve et profonde, de laquelle ressort l'impossibilité de trouver une raison d'être à la vie universelle, en dehors d'une cause créatrice, source éternelle de puissance, de sagesse et de justice.
On peut donc affirmer sans crainte de se tromper que la libre discussion de tout ce qui a trait à notre origine, aux lois qui nous gouvernent, à nos devoirs et à notre destinée en ce monde, renouera forcément le lien qui nous unit à Dieu, et prouvera à tous les hommes de bonne foi la nécessité d'accepter ce principe comme le fondement des règles morales auxquelles les sociétés doivent obéir. S'il en
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est ainsi, pourquoi tous ceux qui partagent cette conviction ne mettraient-ils pas à son service les talents dont-ils sont doués, les lumières qu'il ont pu acquérir, le zèle que leur inspire le sentiment du bien? Pourquoi ne se dévoueraient-ils pas de suite, et sans plus tarder, à la propagation des vérités utiles qui peu à peu s'empareront des esprits et les régénéreront? Reconnaissons, pour nous en corriger, que notre principal défaut a été jusqu'ici le manque d'initiative. Nous nous plaignons trèsfort, nous n'agissons pas; que sert de blâmer les mœurs de son temps ? Mieux vaut essayer de .les réformer. Abaissons résolument les barrières qui divisent les différentes classes. Ne craignons pas d'entrer le plus possible en rapport avec nos concitoyens, obtenons leur confiance en leur rendant service, en leur apprenant ce que nous savons, et surtout en leur disant toujours la véi'ité. Le savoir comme la richesse est un dépôt qu'il est d'obligation de répandre autour de soi. Ce n'est pas une entreprise d'une exécution impossible ni même bien difRcile pour un homme de bonne volonté, de réunir quelques auditeurs et de les initier aux con- Daissances que sa profession, ses études, les incidents de sa vie lui ont permis de recueillir. Déjà ces exemples ont été donnés et les résultats en ont été excellents. L'action individuelle peut d'ailleurs se fortifier par celle d'un groupe agissant d'après
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une vue commune, avec ensemble et méthode. On peut alors aborder des sujets différents, se reliant les uns aux autres par des doctrines et des opinions générales identiques. L'histoire et la philosophie, les sciences naturelles et l'économie politique tour à tour interrogées fourniront toutes le même enseignement moral. Toutes montreront une loi supérieure dont l'homme ne peut s'affranchir sans compromettre son bonheur et sa dignité; toutes lui prouveront que l'amour de son semblable et de sa patrie, le respect de la justice, le commandement de soi-même, la pratique du travail, ont été et seront toujours les moyens les plus sûrs d'être en paix avec sa conscience et d'améliorer son sort; que ce qui est vrai pour un de nous, le plus humble, l'est également pour le plus élevé, pour tous, pour les sociétés, pour les nations ; qu'enfin, si des inégalités nécessaires subsistent au sein de l'humanité, la religion et la liberté les effacent, l'une devant Dieu, l'autre devant la loi; les mœurs civiques et les lumières de la civilisation en diminuent chaque jour les inconvénients.
Je suppose un instant que sur tous les points du territoire fussent établis ces foyers de rayonnement intellectuel et moral, ne devine-t-on pas l'heureuse transformation qui s'opérerait en peu de temps? Les fausses doctrines ne résisteraient pas à l'expansion de la vérité ; les nombreux adeptes des théories
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insensées qui n'ont dû leur succès qu'à l'ignorance et à la crédulité, reconnaîtraient qu'ils ont été abusés par des ambitieux et des charlatans. Beaucoup de défiances se dissiperaient avec les erreurs qui les avaient enfantées. Rapprochés les uns des autres, les hommes apprendraient à s'aimer et à s'entr'aider; adoucis, pacifiés, ils supporteraient avec plus de courage les misères inévitables de l'existence; éclairés sur leurs droits, habitués à les défendre et à les faire prévaloir par les voies légales, ils renonceraient à la violence, qui n'a jamais été qu'une source de souffrance et d'appauvrissement.
Certes, en traçant ce tableau, je n'ai pas la simplicité de croire à la libre discussion cette vertu singulière de produire seule de pareils bienfaits. Mais je suis fermement convaincu que sans elle nous attendrions vainement les progrès qui doivent les réaliser. C'est elle qui préparera et imposera les réformes que doivent inévitablement subir la législation civile, les'impôts, l'administration, la justice, l'enseignement. 11 est teuips que, profitant d'une expérience douleureusement acquise, nous songions à réorganiser ces forces vives de la société, en les mettant en harmonie avec les notions scientifiques, morales et politiques que l'étude et l'exemple de nos voisins nous fournissent. Seulement les questions soulevées par ces changements sont graves, leur solution exige une grande prudence, et au
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préalable, un examen indépendant et approfondi ; il faut donc que, sur chacune d'elles, l'opinion publique puisse librement se manifester, et que la discussion, sous toutes ses formes, jouisse d'une entière franchise.
11 est facile de pressentir quelle vie nouvelle ces habitudes feront circuler dans la nation. Aux hésitations actuelles succédera la confiance, à la tiédeur l'ardeur de connaître, au scepticisme et à l'indifférence la foi et l'esprit de prosélytisme ; entraînée par ce mouvement irrésistible, la religion se transformera. Elle éliminera de sa doctrine et de ses dogmes tout ce qui est en contradiction avec les données de la science et de l'histoire. En montrant à l'homme ses hautes destinées, elle ne lui demandera plus le sacrifice de sa raison; plaçant le fondement de ses croyances dans sa liberté, elle en fera un citoyen spirituel, et obtiendra de lui une obéissance d'autant plus entière, qu'elle sera le fruit d'une conviction enchaînée par l'évidence de la vérité.
Je sais que cette heureuse révolution est considérée par quelques esprits inflexibles comme une dan^'ereuse chimère. Suivant eux, toucher à la religion, c'est l'anéantir; la discuter, c'est se rendre coupable d'impiété; elle s'impose et commande, sans pouvoir être ni examinée ni modifiée. Les institutions et les peuples relèvent d'elle, la science lui est subordonnée, ses pontifes, représentant Dieu
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sur la terre, sont les maîtres suprêmes du droit divin et du droit humain; élevés au-dessus de l'erreur, ils renferment en eux l'idéal de la sagesse, et la soumission absolue à leurs décrets est l'unique voie de salut que conseillent l'intérêt et le devoir.
Telle est la thèse soutenue par les docteurs catholiques, par ceux qui représentent l'orthodoxie, à laquelle tout fidèle est tenu de se ranger sous peine de damnation éternelle. Eh bien, j'adjure le lecteur de bonne foi qui jettera les yeux sur cette page, quels que soient son rang, son éducation, sa confession ; philosophe ou ferme catholique, en est-il un seul qui admette, autrement que pour la discussion, l'autorité infaillible d'un seul homme? En est-il un seul qui voulût y soumettre le gouvernement de son pays ou même la direction de ses affaires personnelles? A celui qui me répondrait affirmativement, je répliquerais avec un écrivain religieux qui, au mois de décembre dernier, gourmandait les députés de l'Assemblée nationale en leur disant : A quoi bon vos agitations et vos disputes? Vous êtes à la recherche d'une solution? Votre confesseur est là. Il ne vous est pas permis d'avoir une autre volonté que la sienne.
C'est là en effet le dernier mot de cette controverse. Si la reUgion ne peut suivre le progrès, il faut qu'elle l'arrête; si elle échappe au contrôle de
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l'opinion, il faut qu'elle l'étoaffe; ses ordres seront exécutés en silence et la puissance séculière n'aura d'autre mission que de réduire par le glaive les rebelles qui les transgresseront. Cette conclusion est aussi logique, aussi inexorable que celle que tout à l'heure nous fournissait l'athéisme.
Ceux qui la repoussent ne sont pas catholiques dans le sens de l'orthodoxie actuelle : en reculant devant les conséqences forcées de leur doctrine, ils la désavouent et la condamnent.
Or, qui ne sent à cette répulsion violente de la raison et du cœur, que l'inflexibilité de l'ÉgUse est la cause directe du désordre profond auquel notre société est en proie en ce qui touche les idées religieuses? Je l'entends souvent attribuer à la pernicieuse influence de la liberté, à la contagion de l'enseignement universitaire et laïque, à l'esprit révolutionnaire. Mais les encyclopédistes ne vivaient pas, que je ne sache, sous un régime politique fort tolérant, ils sortaient tous des écoles ecclésiastiques, et beaucoup étaient plus théologiens que philosophes; ils ont été cependant de redoutables adversaires, leurs coups ont rudement porté; et pourquoi attaquaient-ils ainsi le catholicisme d'où ils sortaient? parce qu'ils le voyaient aboutir fatalement à l'asservissement des âmes et à la domination universelle. Ils l'ont pris corps à corps comme l'ennemi systématique de l'esprit nouveau, comme
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l'obstacle qu'il fallait à tout prix écarter, si on ne voulait pas voir le monde retourner vers lî passé. Leur visée a été juste; elle est encore la nôtre, en face de prétentions qui n'ont pas changé. La société française est décidée à ne pas subir le despotisme que le catholicisme cache sous son dogme, et comme jusqu'ici la législation lui a refusé tout autre secours religieux en lui interdisant la faculté de discuter et de s'associer librement, les âmes faibles, et c'est le grand nombre, se sont réfugiées dans l'indifférence. L'athéisme est devenu la formule du défi adopté par les irréconciliable'^.
Cette situation à la fois fausse et violente ne saurait durer. Elle est pour la nation une souffrance et un danger. Elle a pu affaiblir le sentiment religieux, elle ne l'a pas détruit. Inhérent à l'homme, élément intime de sa substance spirituelle, ce sentiment S3 restreint ou se développe au gré des circonstances extérieures, il ne périt jamais. Outre le témoignage universel de tous les peuples qui nous ont précédés sur ce globe ou qui l'habitent en même temps que nous, notre conscience nous l'atteste, notre nature nous le révèle avec une évidence contre laquelle toute révolte sérieuse est impossible. Quel est, en effet, celui d'entre nous qui, aux premières lueurs de sa raison naissante, n'a pas aperçu les signes irrécusables de notre faiblesse et de la puissance qui nous domine? Invisible et toujours
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présente, séparée de nous par des distances incommensurables, et cependant associée au moindre acte de notre existence, elle s'affirme à nos sens, à notre intelligence, à nos instincts par la grandeur et surtout par la fixité de ses lois. Elle-même a voulu y être soumise. Semeljussil, semperparet. « Elle a ordonné une fois pour obéir toujours. » Parole sublime d'un des philosophes les plus justement célèbres de l'antiquité, et qui résume avec une admirable simplicité toute l'ordonnance de l'univers, devant la mystérieuse harmonie de laquelle l'homme ne peut se soustraire à la croyance d'un être supérieur. Cette croyance se fortifie à mesure qu'il traverse les épreuves de la vie. Condamné à la lutte, à la douleur, à l'illusion et à l'emportement des passions, obligé de combattre contre tous et contre lui-même, il a sans cesse besoin d'appui : et, quand tout l'accable, son cœur se soulève sous l'élan d'aspirations qui le transportent plus haut que tout ce qui l'entoure; c'est vers cet idéal de bonté et de justice qu'il cherche une consolation aux iniquités qui Fécrasent ou le blessent ; c'est en remontant à lui qu'il essaie de percer le voile de l'avenir et de deviner le secret de nos destinées futures; ainsi, toutes les conditions de son développement dans le temps le rattachent à l'infini : il le trouve aux deux extrémités de sa courte carrière, à l'une comme un flambeau qui doit l'éclai-
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rer pendant la route , à Taiitre comme un rayon d'immortalité qui le sauve du néant.
Ce serait une erreur capitale de supposer notre société actuelle étrangère à ces sentiments. Ils existent profondément en elle. J'ai essayé d'expliquer pourquoi ils y sont dénaturés. Tôt ou tard ils reprendront leur essor naturel; — si je ne me trompe, ce mouvement est commencé. J'ai toujours cru que le siècle ne s'achèverait pas sans l'éclosion d'un génie puissant qui, révisant les travaux philosophiques des âges antérieurs, les pénétrant de la lumière des sciences modernes, déterminerait par une vaste et forte synthèse les principes qui doivent diriger les nations dans la phase nouvelle qui s'ouvre à leur libre activité. Peut-être cette tâche ne sera pas celle d'un seul homme : — quel que soit l'ouvrier, qu'il se détache de la foule et laisse un nom salué par la reconnaissance publique, ou qu'il s'appelle légion, porté et perdu dans le flot toujours montant de la démocratie, l'œuvre sera exécutée — et l'on peut prédire que l'une de ses gloires sera la réconciliation du sentiment religieux et du rationalisme — et par là le rétablissement de l'équilibre social que leur antagonisme a détruit.
Certains signes éclatants peuvent faire augurer que cette inévitable réforme sortira de l'Église ellemême. Les dernières crises qui l'ont agitée y ont
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suscité une émotion que les solutions officielles n'ont fait qu'accroître. L'obéissance est à la surface, elle n'apaise ni les inquiétudes ni les mécontentements. L'âme de ce grand corps est envahie : Mens agitât molem. Les idées libérales l'ont ébranlée. On peut encore compter sur sa soumission, demain peut-être elle sera moins sûre; chaque jour qui s'écoule en sape le fondement.
Quoi qu'il arrive, le pouvoir spirituel ne peut longtemps continuer à s'épuiser dans son union avec le pouvoir politique ; — sa complète indépendance est une condition indispensable de sa rénovation. Quand on étudie , l'histoire à la main , la série des faits qui ont amené l'alliance de l'État et de l'Église, il n'est pas difficile d'y découvrir le commun désir d'exercer la toute-puissance. Dans les sociétés antiques, la religion n'était qu'un instrument de règne entre les mains du souverain, qu'il s'appelât pontife , monarque ou république. Le christianisme l'affranchit et plaça son domaine dans une sphère plus haute que les temples bâtis par la main des hommes. Tant qu'elle fut militante et persécutée, elle fut libre; — sans autre appui que la force morale, sans autre clientèle que celle des faibles et des opprimés, elle grandit rapidement et vit bientôt, à la suite des populations de l'Orient au milieu desquelles elle était née, accourir à elle une grande partie de l'Europe occidentale. Alors elle
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se mêla au flot des Barbares qui submergeait l'empire romaiu et s'empressa de saisir la direction des affaires humaines ; législateurs, ministres, quelquefois guerriers, ses chefs furent avant tout des hommes de gouvernement, faisant servir l'autorité et la discipline spirituelles au succès de leurs desseins temporels. Peu à peu leur domination s'étendit et se régularisa, la plupart du temps justifiée par leurs lumières et leurs vertus. Mais quand, avec' le temps et le travail de ses docteurs, elle forma une vaste association homogène, cimentée par une foi commune, obéissant à une même règle, quand surtout elle eut son centre à Rome et le despotisme théocratique à son sommet, elle renia l'esprit de son berceau et ne songea plus qu'à l'asservissement universel. A partir de ce moment, la lutte de l'Église et de la souveraineté séculière remplit le monde : -elle se continua pendant huit siècles avec des chances diverses, en suscitant des guerres sanglantes, des désordres et des calamités de toute nature. Elle provoqua le déchirement de la Réforme, le schisme de l'Angleterre , les résistances du gallicanisme et la croisade de la philosophie. — Après les terribles secousses de la Révolution française, l'Église, qui avait largement payé sa dette à la persécution, pouvait garder la liberté comme la compensation de ses malheurs; elle aima mieux l'aliéner en signant avec Napoléon !*■■ un traité où chaque
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partie contractante eut l'intention de duper l'autre. Elle sacrifia l'indépendance de son clergé à l'autocratie absolue des évêques, placés eux-mêmes dans la main de l'Empereur. Ce qui permit à celui-ci de dire : J'ai complété ma police en y adjoignant la religion. Il est vrai qu'en échange de sa soumission elle reçut des privilèges considérables. Indépendamment du sort matériel assuré à ses ministres et des honneurs décernés à son culte, elle obtint dans la plus large mesure le droit d'association, de réunion, d'enseignement, refusé aux autres citoyens. L'inviolabilité de son dogme et de sa discipline fut garantie par les rigueurs de la loi. C'étaient là de grands avantages. En réalité, ils n'ont été pour l'Église qu'une condition d'affaiblissement. En maintenant l'éclat apparent de sa puissance comme corps constitué, ils l'ont sourdement minée, parce qu'ils l'ont séparée de plus en plus de la nation. Ils l'ont endormie dans une fausse sécurité. Les richesses et les respects qui lui ont été prodigués sont devenus pour elle une source d'illusions. Elle a cru à des prosélytes, tandis que trop souvent elle ne ralliait que des ambitieux; en y regardant de près il est facile de voir que les âmes qu'elle se flatte d'avoir conquises n'ont suivi que sa fortune. Le jour où. les hommes n'auront plus un intérêt matériel à se donner à elle, on ne doutera plus de leur sincérité. Jusque-là, il sera prudent desuspendre son jugement.
La religion ne reprendra donc sa véritable force, elle ne pourra s'unir à l'esprit nouveau, qu'en brisant le lien qui l'enchaîne au pouvoir civil. Jusquelà elle conservera forcément un caractère et des aspirations politiques. Elle sera le symbole d'un parti, et par cela seul l'objet des défiances, quelquefois des haines. M. de Tocqueville, que j'ai déjà cité dans le cours de ce travail, explique fort bien comment elle a été le point de mire de toutes les violences au moment où a éclaté la Révolution : « L'Église, dit-il, était alors le premier des pouvoirs politiques et le plus détesté de tous, quoiqu'il n'en fût pas le plus oppressif, car elle était venue se mêler à eux sans y être appelée par sa vocation et sa nature ; elle consacrait souvent chez eux des vices qu'elle blâmait ailleurs, les couvrait de son inviolabilité sacrée et semblait vouloir les rendre immortels comme elle-même : en l'attaquant, on était sûr d'entrer tout d'abord dans la passion du public ^ »
Si les réformes dont j'ai essayé de préciser le caractère et la portée doivent avoir ce mérite sin-