‹ Conférences et discours littérairesChapitre 8 sur 31 · L'Ancien Eégime el la Révulutiou. p · texte numérisé non relu

L'Ancien Eégime el la Révulutiou. p

INTRODICTIOX.

gulier d'éveiller le sentiment civique dans la nation en élevant, unissant et disciplinant les âmes, je reconnais qu'elles ne peuvent s'accomplir que progressivement par la diffusion des lumières pénétrant par degrés toutes les couches sociales. Cette nécessité ne peut être qu'un motif de plus d'exciter le zèle des hommes vraiment convaincus, dont les efforts se proportionneront à la grandeur de la tâche; qu'ils ne négligent aucun moyen de propagande, qu'ils multiplient les centres d'initiation destinés à répandre partout l'enseignement scientifique et moral. Mais, avant tout, qu'ils saisissent comme le plus puissant des leviers la grande question de l'instruction populaire qui réclame une solution prompte et radicale. En la traitant ils ne courront pas le risque de s'égarer dans les hauteurs de la métaphysique ou du mysticisme. Appuyés sur l'opinion, je pourrais dire sur la passion de la partie éclairée de la population, ils démontreront sans peine que le salut public exige une action immédiate. L'avenir de la patrie en dépend. Renvoyer à demain ce qu'il est possible de réaliser aujourd'hui, serait un crime impardonnable. C'est donc à constater ce qui peut être fait, et à trouver les ressources nécessaires, que doivent se consacrer tous ceux qui ont quelque autorité dans le pays et qui désirent sincèrement lui venir en aide.

L'instruction de la nation c'est le fondement de

INTRODUCTION

sa moralité, de son intelligence, de sa richesse. C'est l'ordre et la paix, la liberté et le respect des lois, le gouvernement régulier à Fintérieur, puissant à l'extérieur, c'est-à-dire la plus profonde et la plus bienfaisante des révolutions. Turgot la pré- ' disait à Louis XVI, lorsque, dans un mémoiie où il avait tracé le plan d'une éducation commune à donner à tous les citoyens, il écrivait : « Sire, j'ose vous répondre que dans dix ans votre peuple ne sera plus reconnaissable, et que, par les lumières, les bonnes mœurs, le zèle éclairé pour votre service et celui de la patrie, il sera infiniment au-dessus de tous les autres. Les. enfants qui ont maintenant dix ans se trouveront alors des hommes préparés pour l'État, affectionnés à leur pays, soumis non par crainte, mais par raison à l'autorité, secourables envers leurs concitoyens, accoutumés à reconnaître et à respecter la justice. »

Ces nobles paroles s'appliquent exactement à notre situation actuelle. Victimes de notre ignorance, nous ne pouvons réparer nos malheurs qu'en travaillant sans relâche à nous initier aux connaissances qui nous manquent. II faut partout créer des écoles, améliorer le sort des instituteurs, modifier profondément les méthodes et les programmes, songer à faire des hommes et des citoyens; pour cela, développer de préférence le jugement et la raison, prendre à la science tout ce qui élève l'intelligence.

INTRODUCTION

tout ce qui doit devenir un secours pratique dans la vie.

Ces vérités de bon sens ne rencontrent nulle part de contestations sérieuses, les difficultés ne commencent que lorsqu'il s'agit de les mettre en pratique. Ces difficultés sont de deux ordres : elles touchent aux principes sur lesquels doit reposer l'enseignement, et aux charges financières qu'il imposerait au pays s'il était complet et uni.ersel.

Je n'examine pas le système qui consisterait à laisser Tinstruction publique entièrement en dehors de l'action de l'État. Il n'a été conçu que par un corps puissant, dont le but était de s'emparer exclusivement de l'éducation. Je ne crois pas qu'un esprit droit et libéral s'y arrête un instant. Aucune nation, à ma connaissance du moins, ne l'a appliqué, car si, aux États-Unis, le pouvoir central est désintéressé dans la question de l'instruction, il n'en n'est pas de même des États et des communes, qui exercent dans toute son étendue le droit d'initiative et de contrôle, tout en les conciliant avec une trèslarge liberté. On ne peut demander moins : l'enseignement public se lie trop étroitement aux mœurs d'un pays pour que ceux qui gouvernent n'en prennent pas la direction, à la condition, bien entendu, de n'en pas faire un monopole à leur profit, et de ne pas porter atteinte à la liberté de conscience. Ces points établis, reste à savoir si l'État peut

obliger le père de famille à donner rinstriiction à son fils ; s'il doit la répandre gratuitement et dans quelle mesure; enfin s'il lui est permis de séparer dans ses écoles l'enseignement proprement dit de l'enseignement religieux.

Si je voulais examiner ces trois questions avec le soin et le développement qu'elles méritent, je devrais leur consacrer de longues pages et j'ai hâte de terminer ce travail. Je me contente de dire, en m'appuyant sur l'exemple des nations qui nous ont précédés dans cette voie, que la question de l'enseignement est une de celles qui ne se résolvent pas par des demi-mesures. Si nous voulons que l'instruction, et avec elle la vie morale, pénètre dans toutes les parties de la population, il ne faut sous aucun prétexte souffrir qu'une seule d'entre elles échappe à son action. Il ne peut s'agir ici d'une affaire de simple conseil. Le devoir du père est aussi net quand il s'agit de donner de l'instruction à son enfant que lorsqu'il s'agit de lui donner de la nourriture. La loi, qui le punirait s'il refusait la substance du corps, ne peut l'épargner s'il laisse l'âme sans aliment. De son côté l'État ne saurait être taxé de tyrannie envers la famille ; il lui enlève le jeune soldat pendant plusieurs années, il peut bien lui prendre l'écolier pendant quelques heures.

Au surplus, le principe d'où naissent l'obligation et le droit de contrainte est celui sur lequel repo-

IMRODUCTION.

sent toutes ces sociétés humaines, c'est-à-dire la nécessité, le devoir de développer toutes les richesses intellectuelles et morales dont elles contiennent le germe. Un surintendahd de l'instruction publique américaine, M. Léonard Bacon, le fait comprendre en quelques paroles pleines de justesse : « Il est d'une administration sage de faire en sorte qu'aucun enfant ne soit privé de hante éducation. L'État n'a pas moins besoin d'établir et de soutenir un système d'écoles publiques que de se défendre contre les sauvages dont l'existence met en danger la société. L'enfant pauvre, le fils d'une pauvre veuve peut, par suite de son éducation, ajouter quelque chose au bien-être et à la puissance de l'État. Si ses talents, faute d'une occasion de se produire, se perdent comme une pierre précieuse dans l'Océan, l'État subit une véritable perte. »

Fortement convaincus de la sagesse de ces idées, les citoyens des États-Unis ont considéré l'instruction publique comme le suprême intérêt, celui auquel.il fallait tout sacrifier. Le congrès, qui n'a aucune part à son administration, s'en occupe cependant pour mettre à la disposition de chaque État une portion du fonds commun territorial qui comprend encore ^ à 5 millions d'hectares. Lorsqu'une commune se crée, elle est tenue d'affecter à l'école un 16* des terres qui lui sont allouées par l'État. Ce 16* est souvent fort important et fournit un re-

INTRODUCTION

venu que complètent les taxes locales et les dons volontaires. Ces différentes ressources ont permis d'établir partout des écoles. Leur nombre dépasse 200,000 fréqu'entées par plus de 7 millions d'enfants, tandis qu'avec une population à peu près égale, la France n'en a pas plus de 70,000 \ qui en 1866 recevaient 3,/i77,5/j2 enfants. A cette époque 694 communes étaient encore dépourvues de tout moyen d'instruction.

La disproportion est encore plus affligeante quand on compare le budget de l'instruction primaire des deux pays : en France il atteint à peine le chiffre de 53 millions, dans lesquels TÉtat figure pour 9,988,300 francs-; aux États-Unis il s'élève à plus de 450 millions.

Ces rapprochements en disent plus que toutes les paroles: ils nous montrent à quelle opiniâtreté d'efforts, de sacrifices, de volonté nous devons nous résoudre si nous voulons suivre le grand peuple qui nous donne ces décisives bçons; mais ce qu'il importe particulièrement d'imiter en lui, c'est le courageux esprit d'initiative de ses citoyens; c'est

Page 1