‹ Conférences et discours littérairesChapitre 9 sur 31 · L'instruction primaire reçoit · texte numérisé non relu

L'instruction primaire reçoit

De l'État 9,988,300 fr

Des communes 3C,34'.t,9'J0

Des départements 0,503,033

Total 52,841,323 Ir.

INTRODUCTION

la confiance de chacun d'eux en sa valeur personnelle quand elle est mise au service du devoir; c'est enfin, et particulièrement, le sentiment élevé que tous, le plus humble comme le plus considérable, se font de l'influence de l'instruction sur la prospérité et la puissance de leur pays. L'opinion sur ce point est unanime; faire partie d'un comité d'instruction est un honneur recherché par les premiers personnages. M. Hippeau, dans son remarquable livre sur l'instruction publique aux États- Unis, évalue à plus de cinq cent mille le nombre de ceux qui s'y intéressent directement et lui donnent un concours actif. Tous rivalisent de zèle et de dévouement, et le plus bel emploi que puissent faire de leur richesse ceux qui ont réussi dans leurs affaires, est de la consacrer à l'enseignement. C'est par millions qu'il faut compter ces libéralités. En huit ans l'université d'Yole en a reçu de différents donateurs plus de huit. M. Hippeau, auquel j'emprunte ce renseignement, ajoute : « Ce fait, loin d'être particulier à l'université d'Yole, se produit chaque jour dans toutes les parties de l'Union américaine. Je pourrais y signaler, avec un égal dévouement au progrès des hautes études, le même élan de la part de négociants, d'industriels, faisant un aussi noble usage de leur fortune. Certes on ne peut qu'éprouver une vive admiration pour un peuple qui donne ainsi aux nations demandant tout à

IXTRODUCTIOX.

l'initiative de leurs gouvernements l'exemple de ce que peuvent faire celles qui doivent tout à l'initiative de leurs citoyens. »

Grâce à cette généreuse et puissante impulsion, presque tous les États de l'Union ont pu établir chez eux la gratuité, sur les inestimables avantages de laquelle tous les bons esprits sont d'accord. Elle est en effet le seul moyen véritable de triompher des résistances; elle a un résultat bien plus utile encore; elle efface les inégalités sociales à ce moment de l'existence où les impressions sont les plus fortes et les plus vivaces. En mélangeant les enfants des différentes classes, elle diminue l'orgueil des uns et la défiance des autres; ce contact réciproque est une sorte d'enseignement moral mutuel, apprenant aux écoliers riches ou aisés que la fortune n'est rien sans le mérite, aux pauvres qu'avec le travail ils peuvent arriver à tout. Les premiers y perdent leur morgue, les seconds leur rudesse, et la moyenne qui se fait entre eux est une excellente initiation à la vie civique sous le niveau de laquelle ils sont appelés à se ranger.

Ce n'est pas seulement à répandre l'instruction, c'est à la rendre profitable et pratique, c'est à faciliter à tous l'accès des plus hautes sphères que s'appliquent, avec une une ardeur croissante, les citoyens des États-Unis. 11 ne viendrait à l'idée d'aucun d'eux que la possession des connaissances

IXTRODLCTIOX.

humaines fût le privilège d'un petit nombre. C'est l'aptitude et non le rang que consultent les maîtres, quand il s'agit de guider un enfant sur la route de la science. Ils réservent d'ailleurs à ceux qui n'aspirent point au premier rang une nourriture intellectuelle qui suffit amplement à en faire des hommes éclairés, de jugement sain, capables, de se tirer toujours d'affaire, admirateurs passionnés de leur pays et de ses institutions. Un Français est humilié quand il met en regard nos programmes d'instruction primaire et ceux des États-Unis, Ces derniers dépassent de beaucoup les limites de notre enseignement secondaire. Ils ont ce caractère distinctif d'exercer dès le début l'esprit d'initiative de l'élève, d'en appeler à sa libre réflexion, de lui donner aussi souvent que possible l'occasion de se décider par lui-même. Cette tendance si importante, conforme, je le reconnais, aux mœurs et au génie politique de l'Amérique du Nord, avait été depuis longtemps préconisée par nos plus illustres penseurs, et la France peut en revendiquer l'honneur, bien qu'elle ait glissé sur la pente opposée en se laissant asservir par la routine scolastique. C'est notre Vauvenargues qui a écrit : « Si l'on pouvait donner aux enfants des maîtres de jugement et d'éloquence, comme on leur donne des maîtres de langue, si on exerçait moins leur mémoire que leur activité et leur génie, si au lieu d'émousser comme

LNTRODUCTION.

on le fait la vivacité de leur esprit, on tâchait d'élever l'essor et le mouvement de leur âme, que n'aurait-on pas lieu d'attendre de leur beau naturel ! Mais on ne pense pas que la hardiesse ou l'amour de la vérité et de la gloire soient des vertus qui importent à leur jeunesse. On ne s'attache au contraire qu'à les subjuguer, afin de leur apprendre que la dépendance et la souplesse sont les premières lois de leur fortune. »

Bien avant lui, Montaigne avait fait justice de cette servitude pédantesque et malsaine, bien plus propre à abâtardir qu'à développer l'intelligence. « La sagesse française, dit-il, a été anciennement en proverbe pour une sagesse qui prenait de bonne heure et n'avait guère de tenue. A la vérité, nous voyons encore qu'il n'est rien de si gentil que les petits enfants en France; mais ordinairement ils trompent l'espérance qu'on en a conçue, et hommes faits, on n'y voit aucune excellence. J'ai ouy dire à gens d'entendement, que ces collèges où on les envoie, de quoi ils ont foison, les abrutissent ainsi K »

Il demande qu'au lieu de les accabler d'exercices de pure forme, on s'adresse directement à leur raison, en mettant à leur portée les préceptes de la philosophi-e.

Page 1