DISCOURS PRONONCE À L'INAUGURATION DU MONUMENT CHAMPLAIN
M. le Président, Mesdames, Messieurs, C'est un cri d'admiration qui monte spontanément < On coeur À mes lèvres, en présence du spectacle qui se déroule sous mes yeux.
Qu'elle est grande et qu’elle est belle cette manifes. tation patriotique et nationale !
C’est vraiment l’Ame de tout un peuple que je sens frémir et vibrer dans cet auditoire exceptionnel qui m'entoure, et le difficile Pour moi n’est pas de trouver dans mon cœur des sentiments qui soient en harmonie avec les circonstances, c’est de leur donner une expression qui puisse rendre toute la vivacité et toute la profondeur de l'émotion de tous.
Messieurs, s'il Y a dans cette fin de siècle des spectacles affligeants pour les âmes d'élite; siles merveilles du progrès matériel nous dérobent trop souvent les glorieuses Perspectives du monde idéal, il est d’autres spectacles qui nous consolent et nous relèvent; et celui dont nous sommes aujourd'hui les té-
moins est bien de nature à réjouir notre fierté d'homme et notre orgueil patriotique.
Je regarde autour de moi, et mes yeux sont ravis du tableau pittoresque où se fondent dans un harmonieux contraste les hommes et les choses (lu présent et du passé, les beautés de la terre et les clartés du ciel.
J'écoute, et j'entends un concert de voix éloqu entes parlant des langues différentes, mais partageant les mêmes émotions, exprimant les mêmes sentiments, et célébrant la même gloire.
Angleterre, France, Canada, est-ce bien vous qui venez aujourd’hui acclamer à l'envi la gloire d’un passé qui semblait oublié?
Oui, messieurs, ce ne sont pas seulement des individus mais des nations qui se joignent à nous en ce jour, et qui mélent leurs voix aux nôtres. L'Angleterre est ici représentée par son vice-roi, et ce sont les hommages d’un grand peuple qu'il est venu déposer aux pieds d’un de nos grands hommes.
La France est ici, tressaillant comme nous au soufle magnétique du patriotisme ; et, non seulement, son représentant officiel s'est fait l'écho des sentiments français dans le langage vivant et charmeur de sa race ; non seulement, ses artistes ont exprimé dans le marbre et le bronze l'admiration de leur patrie pour notre héros : mais les pierres elles-mêmes — les pierres de France—<e sont mises en mouvement, elles ont traversé les mers, et elles chantent maintenant sur le rocher de Québec la gloire impérissable de Samuel de Champlain.
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Ne nous étonnons pas, messieurs, des pr exceptionnelles de cette manifestation. Fi ractère quasi surnaturel que je vais vous mont elle reproduit l'un des phénomènes les plus mervei!. leux de la vie des peuples,
Sans doute, nous sommes tous de ceux qui croient que l’homme ne meurt pas tout entier, et que la r'«: +. rection et l’immortalité sont promises à tous.
Mais il est des hommes d'élite auxquels l'humanité décerne une autre immortalité, même sur cette terre, et qu’elle ressuscite Pour les combler d'honneurs.
Voilà l'étrange phénomène de la vie des nations auquel nous assistons, et que j'ai appelé quasi surnaturel.
C'est une résurrection, la résurrection de notre grand ancêtre, père de notre nationulitél C'est sa victoire définitive sur la mort. C'est la glorification de. son œuvre. C'est l'apothéose d’un homme personnifiant toute une race, et recevant de In patrie la couronne de l’immortalité !
Messieurs, la vie et la gloire humaines sont deux manifestations de Dieu sur la terre. Elles sont Jes deux grandes visiteuses qui en font sans cesse le tour, et dont les appels font sortir les uns du néant, et les autres de l'oubli. Mais les appels de la gloire s’adressent plutôt aux morts qu'aux vivants, et il y a souvent des siècles que ceux-là dorment oubliés au fond de
leurs tombeaux, devenus introuvables, quand la gloire les réveille et leur communique une vie nouvelle qui n'aura plus de fin.
On s'étonne que l’on n'ait pu trouver nile tombeau ni les cendres de Champlain. C'est que ce tombeau a dû voler en éclats aux appels de la gloire, et que le mort en est sorti glorieux.
Pendant plus de deux siècles, il a dormi dans cette terre qu’il a tant aimée ; mais ce long sommeil n’était pas le travail de la destruction et de l’anéantissement. C'était l’incubation de la gloire. C'était la germination de cette semence d’immortalité qui fait les morts si grande que les tombes ne peuvent plus les contenir, et qui les fait surgir tout rayonnants de l'ombre, dans «les attitudes d’apothéose.
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Et maintenant c'est lui qui nous apparait ressuscité Sur ce rocher, témoin de ses travaux et de ses épreuves à l'endroit même où il bâtit lepremier fort Saint-Louissymbole de la puissance française en Amérique, sur cette montagne où il a peiné vingt-cinq ans, où il a souffert, où il est mort, qui a été son Calvaire, et qui devient aujourd’hui son Thabor!
Ne le reconnaissez-vous pas dans l'attitude que l’artiste lui a donnée? Regardez-le: Ce n’est pas l’homme qui se repose, c’est l’homme qui marche en avant; il pose solidement son pied droit sur le rocher dont il prend possession et qui sera le siège de sa vice-royauté.
Il ne regarde pas en baz, ni auprès de lui; il regarde au loin, la tête perdue dans lesétoiles, et comme jadis, il voit l'avenir quand la plupart des hommes qui l’entouraient ne voyaient que le présent. D'un geste à la fois large et modeste, il se découvre et salue, Mais à qui donc s'adresse ce salut? Ce n’est pas à la vieille France tant aimée, car il lui a dit un éternel adieu. C’est à la terre dont il prend possession et qu'il regarde comme une terre Promise, C'est à la Nouvelle- France dont il aperçoit déjà les grandeurs et les beautés futures dans l'étendue de ses vastes horizons. C'est à la postérité, c’est à nous tous, messieurs, que ce noble salut s'adresse. Et si ce bronze prenait la parole en ce moment, il s’écrierait sans doute: O Québec! ma fille, que je retrouve si grande et si belle, je te salue et je te remercie; car c'est toi qui fais ma Bloire ; c'est l'éclat de la fille qui rejaillit sur ie père !
O postérité! © mon peuple! c’est à toi de me juger; me voici devant ton tribunal et je me découvre en attendant ton jugement. Dis, si j'ai bien mérité de la patrie et si je suis digne des honneurs qu'on me décerne.
Messieurs, la sentence que Champlain sollicite, elle
est prononcée aujourd’hui dans les assises les plus so-
lennelles que puisse tenir un peuple. Vous venez de l'entendre tomber des lèvres de ses juges les plus auorisés, et ce sera le verdict de tous que Champlain a
été vraiment un grand homme.
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L’attribut caractéristique de la grandeur est de créer, c’est-à-dire de tirer l'être du néant. Or celui qui fonde est un créateur. Mais sa grandeur dépend de la mission qu’il a remplie et des proportions de sa fondation.
L'oeuvre de Champlain nous reporte à l’une des époques les plus glorieuses de l’histoire des races latines, et surtout de la France.
Le 17ème siècle commençait. Henri IV le Grand régnait, et le Roi-Soleil allait bientôt paraître, Corneille était né, Bessuet, Pascal, Racine, Molière allaient bientôt faire entendre des paroles que le monde ne se lasscrait pas d’applaudir, et qui feraient de la langue française le verbe du monde civilisé!
L'heure était venue pour la France d’obéir à la force «d’expansion de son génie, et de porter en Amérique le flambeau de la civilisation, et, c’est Samuel de Champlain qu'elle appela définitivement à remplir cette mission.
C'était la plus grande que Ja Providence des na-
tions pût confier à un homme, Il allait être l'ambassadeur des nations civilisées auprès de la sauvageie, et le continuateur en Amérique des gesta Dei per Francos. Que dis-je, il allait être l'ambassadeur du ciel dans une terre payenne, pour lui faire connaître l'Evangile et la convertir au Christianisme. Les écrit de Champlain témoignent qu’il comprenait ainsi sa mission.
Mais ce n'est pas tout d'avoir une haute mission
L'Histoire est remplie de ces grandes vocations incomprises ou trahies.
Champlain ne fut pas de ces élus infidèles; il accepta son rôle, et il en accomplit les obscurs et pénibles travaux. Il comprit que toute grande oeuvre ne réussit que par le sacrifice. et il se sacrifia tout entier.
Ses légitimes aspirations d'avenir en France, son bonheur domestique, ses biens de famille, les affections, les joies, les douceurs du pays natal, il aban ‘donna tout. Il donna sa vie: il se donna lui-même avec le désintéressement d'un apôtre, avec la générosité et la ratience d’un martyr.
Il voua à sa patrie d'adoption un véritable culte. Elle devint en quelque sorte son épouse, remplaçant
celle qu’il avait dû quitter en France, et il lui garda jusqu'à la mort un attachement et une fidélité inébranlables.
est ainsi qu'il est vraiment devenu notre père, et que nous sommes bien sa postérité.
Champlain n'était pas un soldat de fortune, un aventurier, un rêveur. C'était un homme d'action.
Pas de discours à grand effet, pas de phrases, mais des actes. Pas de ces actions d'éclat qui impriment une secousse À l'opinion publique, qui l’absorbent, et dont l'auteur se fait un piédestal pour briller aux yeux detous. Non, mais des actes simples, obscurs, sur un théâtre ignoré. Des gestes sans attitude, sans pose,
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héroïques au fond, mais sans témoins, qui produiront
de grandes choses, sans bruit.
Et quel était le mobile de ses actes ? Etaitce le désir de s'enrichir, et de faire un brillant avenir à sa famille ? Evidemment non, il n’y avait pasde mines d'or au confluent du St-Laurent et dela rivière St- Charles, et le premier sacrifice que sa mission lui imposait était celui de sa fortune et de son bonheur domestique.
Rôvait-il de renouveler ici les exploits et les conquétes de Fernand Cortez au Mexique, et de Pizarre au Pérou ? Non, il ne nourrissait pas de telles ambitions: il ne recherchait ni la gloire des armes ni les satisfacti. ons du pouvoir. Son rêve était plus modeste, Que dis-je, modeste ? Ah! non. messieurs, il n’était pas modeste, si nous considérons la fin suprême de ses aspirations. Car ce qu’il rêvait de fonder sur les bords du Saint-Laurent. ce n'était rien de moins qu’une France nouvelle.
Faire une France, et lui donner les dimensions de l’Europe entière ! Y songez-vous, messieurs ? Quel rêve de géant ! Quelle entreprise de demi-dieu ! Faire en Amérique un double de cette merveille qui était alors la nation reine de l’Europe ! Reproduire au bord de notre grand fleuve ce chef-d'oeuvre que les races franque et celtique avaient pris des siècles à édifier !
Donner une fille à cette reine-mère, dans ce 17e siècle qui marquait l’apogée de sa gloire et de sn puis-
sance ! N’était-ce pas une œuvre surhumaine ?
Oui, certes, et cependant si le rêve sublime du grand homme n’a pas été complètement réalisé, ce ne fut pas sa faute, mais celle de ]n France des deux derniers siècles qui ne comprit pas la grandeur de l'oeuvre, qui ne devina pas l'avenir, et qui négli-
&ea de remplir, vis-à-vis de sa fille d'Amérique, les #rands devoirs de sa glorieuse maternité, Mais la faute de la mère ne doit rejaillir ni sur le père ni sur la fille, Elle ne doit pas rabuissser l’œuvre de Champlain, ni obseurcir la gloire de sa conception grandiose. Telle qu'elle est d’ailleurs, son humble fille n’est pas, il me semble, sans grandeur ni beauté, et ce n’est pas dans un jour comme celui-ci qu'on osera dire qu’elle n’est pas digne d'admiration.
Sans doute, tout le mérite n'en revient pas à Champlain. Mais il en a jeté les fondations avec la conscience et la détermination de bâtir pour l'avenir.
Un foyer, une église, une forteresse, sont les grains de sénevé qui produisent les patries, et ce itlui qu les sema aux bords de notre grand fleuve,
Voilà le fondement de sa grandeur ; et elle a reçu son complément obligé dans les épreuves qui ont assailli sa vie —un homme n'étant pas vraiment grand sans avoir souffert.
Champlain a connu, eneffet. tous les genres d’épreuves, — les contradictions dans ses projets — le dénûment et les privations—les dénigrements de l'envie,
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les amertumes de la défaite et de l’abandon — l'immense douleur de voir sa fondation pendant deux années au pouvoir de l’étrunger—et enfin la suprême affliction de mourir sans pouvoir cotupléter son œuvre et en assurer l'avenir.
Voilà surtout le glaive qui dut percer son cœur À ses derniers moments.
On était arrivé aux derniers jours de décembre 1635, les jours les plus courts del’année. Sur le promontoi. re alors couvert de neige, le soleil se montrait à peine, rasant l’horison et ne jetant qu’une lueur pâle et fugitive aux fenêtres de la pauvre habitation où le fondateur de Québec agonisait. Hélas ! sur l'ombre grandissante des soirs d'hiver, l'ombre éternelle descendait lentemeut.
Chomplain vit venir la mort, et ce fut le grand déchirement de son cœur de rompre tous les liens qui l’attachaient à laterre, et de dire adieu à la vie et à ceux qui lui étaient chers, à la vieille France qu'il ne reverrait plus, et surtout à sa chère Nouvelle-France dont les futures destinées lui causaient tant d’anxiété.
Mais il était un grand chrétien ; et le joyeux carillon des eluches de Noël annonçant la venue du Messie lui apporta de douces consolations. C'était le jour où le Ciel promet la paix aux hommes de bonne volonté, et toute sa vie n'avait-elle pas prouvé sa bonne volonté ? C’était le jour où son Dieu qu'il avait aimé et servi fidèlement, descendait sur terre : ne venait-il pas recevoir son œuvre comme un patron reçoit l'ouvrage de son ouvrier, et lui payer son salaire ?
Tels furent vraisemblablement les sentiments dans lesquels Champlain quitta la terre, le jour de Noël
Messieurs, parmi les astres qui brilient sur nos têtes, il en est peu qui soient sans taches et les astronomes n'en exemptent pas même le soleil,
Or, ilen est de même au firmament de la gloire et les grands hommes immaculés sont bien rares.
Mais Champlain est un de ces rarissimes diamants dont la pureté est entière. Dans sa vie privée comme dans sa vie publique il brille de toutes les vertus.
Il a écrit qu'il venait au Canada pour y faire fleurir le lis ; or il était lui-même un lis immaculé qu'on a vu
fleurir sous tous les climats. C'est cette pureté du fondateur qui a mérité à son œuvre la vitalité au milieu de toutes les tempêtes qui l’ont assaillie, et qui nous la montrent encore pleine de force et de pramesses.
O Fondateur de Québec, sois fier de ton oeuvre, et contemple ta villeavecadmiation. Elle est la plus belle du continent aruéricain ! Elle est la bien-aimée, la glorieuse, l’inoubliable ! Et lorsque, saluant l'étranger du haut de ton piédestal : tu lui crieras: Vive Québec ! la vieille cité te répondra : Vive Champlain!
Impassible désormais sous le manteau de bronze que l’art français a jeté sur tes épaules, affranchi des morsures du temps et de ln mort, tu vivras aussi longtemps que cette terre, contemplant, dans les jours de
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Ar co a a remonter
soleil et les nuits étoilées, le merveilleux paysage que tu aimais tant jadis, et regardant circuler à tes pieds les nombreuses générations qui t'1;: 2lleront leur père.
Ici dans les grands jours de *::: :.uonale, les foules viendront déployer leurs : sanières, et pousser vers toi cette universelle acclamation : Gloire à Samuel de Champlain !
Quant à nous, Messieurs, restons fidèles à la mémoire des ancôtres, et attachons-nous toujours davantage à ce sol sacré qui a été le berceau de nos vertus primitives et de nos gloires, qui a été arrosé du sang de nos héros et de nos martyrs, et dans les plis duquel dorment tant d’illustres aieux.
Rappelons-nous l'antique légende d’Antée qui, terrassé par Hercule, recouvrait des forces nouvelles chaque fois qu'il touchait le sol, et qu'Hercule ne put vaincre qu’en le tenant suspendu dans l'air. Ne nous laissons jamais détacher du sol de la patrie par le colosse Hercule qui nous avoisine, et nous y puiserons, comme les grands chênes de nos forêts, un élixir de vie et d'immortalité.