MESSIEURS LES ELEVES
Vous voulez absolument que je vous adresse la parole. Or, j'ai passé la journée entière sur le banc de la Cour de Circuit, et ce travail abrutissant ne met pas en veine d’éloquence.
Mais vous confondez peut-être ce banc-là avec un banc d’huîtres, et vous y avez vu sans doute un amoncellement d’écailles vides que les avocats y distribuaient entre leurs clients.
Si vous en concluez que ce rapprochement va me donner de la verve vous vous trompez. Mais il me suggère une idée, c’est de faire parler une huître à ma place.
Ne m'objectez pas que l'huître est muette : car je vous répondrai que les muets parlent par signes, et qu’en réalité tout parle duns la nature, ‘ous les êtres ont une voix, un langage; et si nous ne les entendons
pas, c’est que nous ne les écoutons pas.
Je vous prie donc de bien écouter le petit discours que va vous adresser la superbe Bouctouche que
Mgr. le Recteur vient d'ouvrir. C’est sa spécialité d'ouvrir les molusques avec la même habileté qu'il ouvre les intelligences.
‘* Messieurs les élèves, ” dit l’huitre,
‘* Avant de venir sur votre table pour satisfaire votre faim , en remplissant la mienne, ( la fin d'une huitre), j'ai passé plusieurs années au fond dela mer, dans la solitude et l'obscurité. C'est là que je me suis ornée et développée.
“ Au-dessus de moi, il y avait souvent des orages ret des tempêtes, mais je n'en étais pas troublée et je woursuivais dans le calme mon travail de formation.
‘“ Eh bien ! messieurs, faites comme moi: Sortez le moins possible de votre paisible retraite. Ne vous faissez pas troubler par les bruits du dehors, ni par les orages intérieurs. C’est dans le calme de l'étude et dans la paix de la conscience, au sein de la solitude où le monde vousignore, que vous vous formerez selon les dessins de Dieu sur vous.
‘ Vous remarquerez sans doute que ma formation et mon perfectionement ont été surtout intérieurs.
“ J'ai gardé l'écorce très rude: et pour de bonnes rai. Sons, mais ceux d’entre vous qui sont des gourmets vous diront que je suis devenue un :nets très délicat, agréable au goût et substantiel. ‘Vous pouvez constater que j'ai confectionné moi-même une jolie coupe <n nacre polie, dans laquelle je me sers moi-même et ‘ne sacrifie pour votre plaisir.
‘“ Eh bien! soignez comme moi la formation intérieure avant tout. C’est la plus importante.
RE æ CONFÉRENCES ET DISCOURS en EE Rs mm
“Mais remarquez que votre écorce ne doit pas étrerude, épaisse, comme la mienne, parce que vous vivrez dans un milieu tout différent.
“Quand l'océan au fond duquel j'ai vécu était profondément troublé, javais à me protéger contre les chocs rudes au milieu des cailloux et des mollusques, et j'étais forcée de garder mon écorce épaisse et dure .
“ Mais vous qui vivez au milieu d'hommes civilisés vous devez polir même votre extérieur. Vous devez acquérir non seulement les connaissances que donne l'instruction, et les vertus qu’enseigne la religion, mais aussi les perfectionnements extérieurs que donnent la bonne éducation et le savoir-vivre.
“ Voyez, par exemple, ce que je fais moi-même quelque fois.
“ Non seulement, je travaille à mme rendre utile et agréable à l'homme : mais je lui fabrique des joyaux qu’il ne pourrait pas confectionner lui-même, des per. les précieuses. Je cultive ainsi le beau, à ma façon.
“Imitez-moi. N’étudiez pas seulement les sciences, ou les professions auxquelles vous vous destinez, oultivez aussi les beaux-arts.
‘ Vous avez pour cela des avantages que je ne possède pas.
** Ainsi, par exemple, j'appartiens À cette espèce d'êtres vivants que les savants appellent acéphales, c’est À dire sans têtes. Je sais qu'il y a des hommes, même: des savants, qui me ressemblent sous ce rapport, mais
ous n'êtes pas de ceux-là; vous avez chacun une tôte
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‘* Eh bien ! cette tête il faut la meubler, l'orner ; car si vous la laissez vide, elle ne vous fera pas honneur,
“* Vous avez aussi une langue que je n'ai pas. Apprenez à vous en servir. C’est un grand art que celui de la parole, et il me semble que vous ne le cultivez pas ussez.
‘* Si vous allez jamais en Italie, on jugera de votre intelligence par votre parole. Al purlar il cervello, disent les Romains. Et l’on juge ainsi dans tous les pays civilisés.
“ Enfin, je vis peu d'années; mais au bout de quatre ans, ma croissance est complète. J'ai acquis alors la perfection ... de l’huitre, et je me sacrifie pour le plaisir de votre palais,et la satisfaction de votre appétit.
“ Vous vivrez bien plus longtemps que moi, mais si vous considérez tout ce qu’il vous faut acquérir de connaissances vous comprendrez que vous n'avez pas de temps à perdre, et quand vousaurez passé quatre années dans cette université, faites en sorte qu’on dise de vous : ce sont de vraies perles. Pour cela, travaillez ardûment. Ne vous amusez pas trop, et soyez sobres. Moi,
je ne bois jamais que de l’eau salée. C’est hygiènique, et ça coûte moins cher que le cognac.
“Votre vie,plus longue que la mienne, sera cependant bien courte: et, si vous voulez en faire un bon emploi, ayez constament devant les yeux cet axiome des Latins: Ars longa, vita brevis.
AU BANQUET DONNÉ À SIR JAMES LEeMoixE