CONFÉRENCE PRONONCÉE A L'UNIVERSITÉ LAVAL
MESSIEURS
En montant pour la première fois dans cette chaire de la Faculté des Arts, il me semble qu’un sujet s’impose aux efforts de ma parole. Je vois se dresser dans mon esprit—comme un tableau vivant dont on lève le rideau—une apparition idéale ayant au front ce grand nom: l’Art; et je veux vous montrer cette apparition telle que je la vois.
Si jai tort, ce n’est pas qu’un pareil sujet ne soit pas approprié à la circonstance ; mais c’est qu’il y a dans le personnel de cette Faculté des voix bien plus autorisées que la mienne à le traiter.
Est-ce une raison de reculer devant ma tâche? Je ne le crois pas, et je me dis que si je parle de l’Art moins bien que d’autres, j'en parlerai autrement; or n'est-ce pas un axiome reconnu que la variété plaît ?
L'Art, envisagé dans son idéal, tel est le sujet que nous ne pourrons qu'esquisser dans le cadre étroit d’une conférence,
Et d’abord, qu'est-ce que l’Art?
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L'Art, dans la plus large acception de ce mot, est généralement défini: la manifestation de l’Idéal, ou encore, l'expression sensible du Beau.
Mais qu'est-ce que le Beau ?
Le Beau se laisse percevoir, sentir, comprendre ; mais il n’est guère facile de le définir.
Lorsque, rêveur et solitaire, vous allez contemrler du haut de notre terrasse incomparable notre fleuve majestueux déroulant à vos pieds ses eaux profondes, caressant en passant les falaises de Lévis, réfléchissant dans son miroir les villages élégants et coquets de la côte Nord, ouvrant ses bras pour embrasser dans une étreinte fraternelle la gracieuse île d'Orléans couronnée de bosquets, de villas et de clochers, vous vous dites sans doute: le Beau, le voilà, il est sous mes yeux.
Quand vous prêtez l’oreille aux sons harmonieux qu’un artiste de génietire de son instrument, ou quand un orateur inspiré vous emporte avec lui sur les hauteurs, et vous tient sous le charme de sa parole, vos lèvres émues murmurent tout bas: voilà le Beau, je l’entends.
Si vous avez visité l'Europe, vous avez dû vous arrêter un jour, sous l’empire de la plus vive admiration, en face d’un de ces grands poèmes de marbre qui se nomment Saint-Pierre, Cologne, Milan, Pise, Reims ou Amiens, et vous vous êtes écrié irrésistiblement: mon Dieu, que c’est beau !
Voilà des causes bien différentes d'émotion, qui
agissent diversement sur vos sens, et cependant elles ont donné à votre cœur une jouissance à peu près identique, dont l’objet avait toujours le même nom, le Beau.
Le Beau n’est donc pas en lui-même cet objet matériel qui tombe sous les sens et qui l’exprime. Ce spectacle féerique de notre grande et belle nature, ces accents émouvants de la musique et de l’éloquence, ces cathédrales merveilleuses, ces statues, ces peintures qui sont regardées comme des chefs-d’œuvre, ne sont pas le Beau lui-même, mais l'expression du Beau.
Le Beau est donc essentiellement idéal, et l’objet de l’art est de donner à cet idéal une forme sensible,
Messieurs, vous êtes de ceux qui croient qu’il y a deux mondes bien distincts, la nature et le surnaturel, comme il y a dans l’homme un être matériel et un être spirituel. Mais, outre ces deux mondes, il yen a un troisième purement métaphysique et composé d'êtres qui rayonnent de l’Etre par excellence. C’est le monde idéal.
L'Art est la langue de ce troisième monde. C'est lui qui nous ouvre ses portes, qui nousrévèle ses beautés, qui nous manifeste ses grandeurs, et qui nous fait entendre ses harmonies.
C'est la seule langue qui soit universelle, car elle est parlée et comprise chez tous les peuples, et elle l’a été plus ou moins parfaitement à toutes les époques de l’histoire du monde.
Cette langue admirable a plusieurs dialectes, dont
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les principaux forment pour ainsi dire des langues distinctes et différentes, que nous appelons l’architecture, la sculpture, la peinture, l’éloquence, la poésie, la musique.
Ces six grandes voix de l’Art retentissent à travers les siècles et manifestent à notre esprit le monde idéal et invisible, comme les rayons du soleil manifestent aux yeux de notre corps les beautés du monde réel et visible.
Mais l’opération de la lumière est complète sans travail de notre part, tandis que les manifestations de l’art sont laborieuses, pénibles, et presque toujours incomplètes.
Grâce à un rayon de soleil, le miroir reproduit l’image parfaite de l'être qui vient s’y refléter. Mais il n’en est pas de même de l'Art, hélas!
Voyez l'artiste à l’œuvre! Il lève ses regards vers le ciel ; car instinctivement quelque chose l’avertit que ce monde de conception que son génie veut saisir est un rayonnement d’en haut.
Dans les hauteurs surhumaines et lumineuses de l'idéal, une idée, une conception sublime vient de lui apparaître. Il la contemple, et tout enivré de sa beauté, tout ému deses perfections, il veut lui donner une forme sensible. Il prend la plume,ou le pinceau,ou le ciseau,ou l'instrument quelconque du métier qui est l’inséparable et prosaïque compagnon de l’art, et il travaille à revêtir d’un corps que tout le monde pourra voir, cette vision que son génie contemple.
CONFÉRENCES ET DISCOURS 59 Son œuvre est terminée; comme Dieu, son modèle, il a créé, mais hélas ! il ne peut pas dire comme Lui que son œuvre est bon. Ce qu’il a réalisé n’est que l’ombre de ce que son génie voyait.
Alors il recommence. L'esprit toujours absorbé dans la contemplation, il retouche ce corps sensible qu’il a formé, il le polit, il l’orne, il le colore; vingt fois il tente l’épreuve, et toujours il retombe au-dessous de sa vision, jusqu’à ce qu’enfin affaissé, brisé, désespéré, il rejette son instrument et pleure son impuissance !
Le grand poète du moyen âge, l’immortel Florentin, Dante, revenant du paradis comme un nouveau saint Paul, après avoir parcouru sur les ailes de son génie les sphères inexplorées des trois mondes des âmes, s'écriait: “Oh! que ma parole est faible et reste audessous de ma pensée! Elle est si peu auprès de ce que j'ai vu, que ce n’est pas même assez de dire peu ! ”
D'où vient donc, Messieurs, cette impuissance du génie ? Comment se fait-il que les chefs-d’œuvre de l’art eux-mêmes ne satisfassent pas plus le génie de l'artiste, que l’amour humain, si parfait que vous le supposiez, ne satisfait le cœur? Pourquoi y a-t-il dans les aspirations du génie, comme dans les besoins du cœur, un vide immense que ni l’art ni l’amour ne peuvent remplir ?
L'idéal est-il donc réellement placé au delà de notre atteinte? Est-il vraiment impossible de le réaliser dans ce monde ?
Hélas ! oui, Messieurs, il faut en faire le sacrifice, et
la raison en est simple, quoiqu’elle paraisse mystérieuse au premier abord. C’est que l'idéal véritable pour lequel nous sommes faits, et qui nous attire même malgré nous, n’est autre que l’Infini, qui est un des noms de Dieu.
L’Tnfini! quel artiste, quel génie pourra jamais lui donner une expression adéquate ? Que sont les toiles de Raphaël, les marbres de Michel-Ange, les accents prophétiques de Bossuet, la grande poésie de Corneille ou les notes mélodieuses de Mozart, si nous comparons ces diverses expressions de l’art, je ne dirai pas à Dieu lui-même, mais seulement à cet Idéal que l’intelligence humaine peut concevoir ?
Quel motif profond d’humilité doivent puiser les artistes dans cette seule comparaison qui montre si bien toute l’étendue de l’infirmité humaine! Mais en même temps comme ce besoin d’idéal qui les dévore et qu’ils sont impuissants à satisfaire, révèle clairement le but sublime de l’art.
En dépit des misères de notre nature, notre âme est si grande qu’elle s'échappe de la voûte épaisse qui nous écrase, et s'envole au travers des nuages, vers des régions plus pures, à la recherche de l’Idéal; et si parfois elle croit l'avoir trouvé, elle n’en jouit qu’un instant, parce qu’elle sent immédiatement le besoin de
s'élever plus haut.
L'homme qui, comme M. Taine, ne voit rien au delà du réel, peut avoir un talent merveilleux, mais il ne
peut pas être un artiste dans la véritable acception de ce beau titre. L’aspiration insatiable de l’art est de monter, monter toujours, et l’objet en même temps que le but suprême de cette aspiration, c’est l’Idéal, c’est l’Infini!
L'Art vient du ciel, et non seulement il doit y remonter, mais il doit entraîner avec lui l'humanité. C’est son rôle, c’est sa mission sociale ; et c’est ainsi que Phidias et Platon, tout païens qu’ils étaient, comprenaient la vocation de l'artiste.
Comme les astres sans nombre qui illuminent la nuit, comme lesflots de la mer dont les harmonies retentissent sans cesse, comme les arbres et les fleurs dont les parfums montent vers les cieux, comme toutes les créatures qui doivent leur existence à l’Artiste suprême, les œuvres de l’Art doivent raconter la gloire de Dieu.
Suivant la belle expression du Père Félix, “s’il touche à la matière, c’est pour mieux la transfigurer dans les clartés de l'esprit; s’il reproduit la beauté des corps, c'est pour mieux faire briller à travers ces corps la beauté des âmes enchaînées par son génie et ravies par la beauté de ses œuvres.”
Et n'est-ce pas à cause de cette tendance irrépressible vers des beautés que le réel ne peut lui offrir, que le génie artistique souffre et doit souffrir sur cette terre? Donnez au véritable artiste tout ce que l'homme demande généralement pour être heureux en ce monde, et vous ne le délivrerez pas de sa souffrance,