‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 14 sur 63 · SC · texte numérisé non relu

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J'ai déjà énoncé cette objection, et j'en ai cité l’expression pittoresque par M. Taine. Je vais maintenant y répondre en revenant à l’histoire.

Le retour du paganisme dans les arts date en effet du seizième siècle. Mais la vraie renaissance de l’art a commencé au quatorzième, et même auparavant. Le moyen âge avait des écoles d’art dont la direction appartenait aux cloîtres et aux cathédrales. Les artistes formaient des corporations dont l’organisation était féconde ; et quand on contemple aujourd’hui les monuments qu’ils ont édifiés, on reste muet d’étonnement. Il y a en France, en Allemagne, en Belgique, des cathédrales qui datent du treizième siècle et qui font encore l’admiration des vrais artistes.

Mais transportons-nous, si vous voulez, en Italie, la vraie patrie des arts, deux siècles avant la renaissance païenne, et nous y verrons l’école siennoise déjà florissante, enrichissant l’art de perfectionnements nouveaux; l’école ombrienne qui fut si pure, si élevée, et qui produisit tant de chefs-d’œuvre; l’école mystique dont la gloire est d’avoir produit Fra Angelico de Fiesole, et qui puisait ses inspirations aux sources les plus pures du christianisme; l’école florentine qui était elle-même à cette époque profondément chrétienne.

L'architecture avait fait d'immenses progrès sous l'impulsion de Nicolas de Pise, de son fils Jean et du grand Arnolfe. La peinture avait produit Guido, Duccio, Simeone di Martino, Jacopo della Quercia, Ausano Cimabué, Giotto et d’autres encore. La poésie s'était

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enrichie des œuvres de Dante et de Pétrarque en Italie, et dela Chanson de Roland en France. L’élan le plus admirable était donné et, dans l'opinion de M. Cartier, qui est un maître, les grands artistes du quatorzième siècle, Cimabué, Giotto, Simon Memmi, Orcagna, peuvent être comparés aux artistes les plus célèbres du seizième siècle, [ls ont même été plus fidèles que leurs successeurs aux grandes lois de l'esthétique, à cette simplicité de composition, à cette vérité d'expression, à ce calme, à cette justesse de mouvements qui distinguent surtout l’art antique.

Au quinzième siècle l’art chrétien grandit encore et, pendant toute la première période, ses gloires véritables, Brunelleschi dans l'architecture, André de Pise dans la sculpture, et Mazaccio dans la peinture, ne se laissent pas corrompre par les tendances païennes, et gardent les saines traditions. Mais, dans la seconde période de ce siècle, la renaissance païenne, favorisée par les Médicis, commence à exercer une influence délétère, et il en résulte bientôt un antagonisme entre Rome et Florence. Les Papes attirent près d’eux des artistes fidèles à l'esprit chrétien, Fabriano, Fra Angelico, Pérugin, Pinturiccio, et la marche du progrès artistique n'est pas ralentie.

Mais l’art florentin se soustrait peu à peu à l’influence de l’Eglise, est subventionné par les Médicis, et devient l'instrument mercenaire des passions, des caprices et des ambitions de ces grands protecteurs. Savonarole paraît, et sa parole de feu combat la

78 CONFÉRENCES ET DISCOURS renaissance païenne à outrance, Son éloquence, qui ressemble à celle des prophètes, triomphe pendant quelque temps, muis finalement le grand orateur est vaincu par les familles puissantes qui gouvernaient Florence, et il paie de sa vie sa croisade pleine de fougue et d'entraînement.

Enfin le seizième siècle commence, et le paganisme triomphe. L'art se met à la poursuite du beau sensible, du beau matériel, de celui qui flatte la concupiscence et toutes les mauvaises passions. La chasteté lui devient étrangère, et le nu est la forme nécessaire de ses conceptions. Michel-Ange lui-même n'échappe pas entièrement à cette influence, et je ne sais plus quel critique a comparé sa grande fresque du Jugement dernier à une planche d'anatomie.

Je ne prétends pas que le retour aux règles de l’art antique ait été une faute. La vérité, c’est que l'Eglise a favorisé spontanément le culte de l’art grec tant À qu’il a été inoffensif pour les vérités dont elle est la : gardienne, et il n’est pas douteux que l’art acquit par Ë cette étude plus de perfection dans les formes. Malheureusement, après avoir pendant quelque temps revêtu l’idéal chrétien de l'expression élégante qu’ils empruntaient à l'art grec, les artistes de la Renaissance finirent par chercher dans le paganisme l'idéal même de leurs conceptions.

’est alors aussi que la décadence commença, et ses premiers symptômes se sont manifestés dans les œuvres mêmes de Raphaël, qui fut éminemment chré-

” tien dans ses commencements, mais qui vers la fin de sa vie se laissa entraîner par son ami trop intime, Jules Romain, et par sa conduite immorale, loin des sources pures où Pérugin l’avait d'abord conduit,

Lorsque ce merveilleux génie peignait ces madones qui font l'admiration du monde, il avait sous les yeux Marguerite, que l’histoire a nommée Fornarina. Sans doute il ne se bornaiït pas à jeter sur la toile les traits, si beaux qu'ils fussent, de cette femme qu'il aimait. Sans doute, la foi illuminait son génie et devait l’élever au-dessus de son amour. Cette beauté corporelle que ses regards admiraient, sa pensée inspirée cherchait sans doute à l’idéaliser, et c'étaitla Vierge Immaculée que son âme devait contempler sous les traits transfigurés de la Fornarina.

Mais a-t-il complètement réussi à dégager l’objet de ses contemplations de ses affections terrestres, et à purifier de toute expression charnelle ces traits qu’il empruntait à une femme vulgaire, et dont il revétait la sainte Vierge? Certains critiques en doutent, et tout en regardant ses madones comme des chefsd'œuvre, ils sont d’avis que les vierges de Fra Angelico, beaucoup moins parfaites dans les procédés d’exécution, sont plus près cependant de la beauté idéale dont la Mère du Christ était le type parfait. Fra Angelico travaillait dans la cellule de son couvent, et celle qu’il peignait, il ne la voyait pas avec les yeux de son corps, mais il la contemplait avec les yeux de son âme, dans l’irradiation perpétuelle de sa céleste beauté,

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