EXCELLENCE, MONSEIGNEUR, MESDAMES, MESSIEURS
En ouvrant, ce matin, un volume dela Bible, je suis tombé sur ce passage de l’Ecclésiaste: “Il est un temps de se taire et il est un temps de parler.” Ces paroles renferment un excellent conseil, et comme l’auteur inspiré ne dit pas auquel des deux sexes il l’adresse, je dois conclure que c’est à l’un et à l’autre, en dépit des apparences. Je me demande, en conséquence, avec anxiété, si ce n’est pas pour moi le temps de me taire.
Après tout ce que je viens d'entendre, musique, poésie, éloquence, j’éprouve une tentation que j'ai beaucoup de peine à surmonter, celle du silence. Si quelqu’une de vous, Mesdames, était tourmentée, par hasard, de la tentation contraire, je lui céderais volontiers ma place. Mais, je le sais, vous avez l’habitude
* Le Lieutenant-Gouverneur et Mgr l’Archevêque de Québec assistaient à cette séance,
de triompher de pareilles tentations, et puisqu'aucune de vous ne se lève en ce moment, c’est que nulle n’y succombe, Je dois imiter un si bon exemple, et vaincre comme vous ma nature, en prenant la parole.
Mon premier mot sera l'expression de mes félicitations sincères au Président, aux Directeurs, et à tous les membres de l’Institut Canadien sur les progrès incontestables que leur cercle a faits depuis son origine. M. le Président nous en a fait l’histoire pleine d'intérêt, et nous en voyons le couronnement dans la belle manifestation de ce soir. Je suis sûr d’être l’écho de cet auditoire, si nombreux et si choisi, en disant que nous sommes heureux et fiers de voir cette institution littéraire prospérer et grandir dans notre bonne ville de Québec, où l’on prétend toujours querien ne réussit. Cela prouve que si notre vieille capitale a moins que sa sœur cadette, Montréal, le génie de la spéculation et des grandes opérations de la finance, elle a plus qu’elle le goût des spéculations de l'esprit; et c’est, sans doute, la meilleure part.
Je félicite aussi l’Institut Canadien d’avoir acquis ce splendide édifice qu’on dirait avoir été construit en vue de sa destination présente. L’occupant de l’étage inférieur, qui est un artiste, l’a baptisé, avec raison, du nom pompeux de Palais de musique; j'espère (et le passé justifie mes espérances pour l’avenir) que les séances de l’Institut Canadien mériteront bientôt à cette salle le titre de Palais de l’éloquence.
Ma seconde parole sera pour vous, Mesdames et
Messieurs, et je vous demanderai de favoriser autant que possible le développement d'institutions comme celle-ci, et de propager parmi la jeunesse de notre pays l'amour de l'étude, et le culte des sciences et des lettres.
Au milieu des labeurs et des agitations qui absorbent notre vie, au milieu des opinions contradictoires et des intérêts opposés qui nous divisent, ne vous semble-t-il pas de nécessité sociale qu’il y ait dans chaque ville une enceinte privilégiée, une espèce de sanctuaire de la science, où les bruits du dehors ne pénètrent pas, où le silence invite à l’étude, où la voix humaine ne s'élève que pour faire entendre l'éloge du Beau, du Vrai et du Bien ?
Oui, certes, et, dans cette vaste arène de la vie où les hommes se font constamment la guerre, quelquefois pour des principes, plus souvent pour des intérêts, il est salutaire qu’il y ait au moins une porte interdite derrière laquelle puissent se réunir, s'entendre et s’éclairer mutuellement les intelligences sans préjugés et les cœurs sans masques.
Eh bien ! Messieurs, cet asile bienfaisant, où les luttes pacifiques de la science doivent seules réveiller un écho, il est ouvert ce soir devant vous ; il s'ouvre même tous les jours, et si vous jetez les regards autour de cette salle, entre cette double procession de colonnes qui la décore, vous y verrez rangés sur des rayons et vous attendant avec une patience digne d’être récompensée, les amis les plus éminents, les plus intéressants,
90 CONFÉRENCES ET DISCOURS et les moins égoïstes que vous puissez rencontrer en ce monde !
Ils sont là, en effet, les grands génies dont les noms ont traversé les siècles, et dont les œuvres ont éclairé l'humanité dans sa marche ! Ils sont là, à votre disposition, et si vous daignez les interroger, ils vous apprendront tout ce qu’ils savent. Avec une abnégation parfaite, ils vous livreront, sans en rien réserver, les fruits précieux de leurs pénibles travaux et de leurs veilles !
Quelle meilleure compagnie pouvez-vous désirer ? Quelle société plus agréable à l'esprit et plus salutaire au cœur ? Il est rare que l’on ne gagne pas quel- \ RE que chose au contact des grands hommes, et, croyez-
| m'en, ils sont généralement plus grands dans leurs livres que dans leur vie. Il m’a été donné d’en voir quelques-uns de près, et dans presque aucun d’eux je n'ai retrouvé le type idéal que je m'étais formé d’après leurs œuvres. Hélas! l’infirmité humaine est telle qu'entre tel chef-d'œuvre et son auteur il y a souvent la même différence qu'entre le reverbère électrique que vous voyez étinceler dans la nuit, et le pauvre
manœuvre qui l’a allumé!
Fréquentez donc les grands hommes dans leurs livres, et si vous y cherchez sincèrement l’aliment qui convien: À des âmes d'élite, soyez convaincus que vous l’y trouverez.
C’est une grande loi morale que le Christ a promulguée quand il a prononcé cette belle parole: “L'homme
qui pus
ulme
ne vit pas seulement de pain ; ” et cette loi se déduit logiquement de la double nature de l'homme,
Comme le corps, l'intelligence a faim et soif. Elle a faim de connaissances, elle a soif de vérités: il faut la nourrir ; et ceux-là seuls qui s'efforcent de la satisfaire savent combien la nourriture intellectuelle est douce, et quelles jouissances elle apporte.
Il est des heures de profond abattement dans toute vie humaine ; il est des jours où le spectacle des triomphes iniques et des infortunes imméritées vous écrase, et vous êtes tentés de vous laisser tomber sur la route, sans force ni courage, dans l'indifférence et le mépris de tout ce qui vous entoure. Essayez alors des puissantes consolations de l'étude. Elle élévera votre cœur : elle vous fera pousser des ailes, et vous vous élancerez à des hauteurs idéales d’où vous perdrez de vue le triste tableau des réalités passagères.
Mais ce n’est pas tout. Non seulement l'étude vous introduira dans la compagnie des hommes illustres ; non seulement elle vous apportera des consolations aux heures de ténèbres et de l'épreuve; mais par elle vous acquerrez la science, et par la science, vous arri-, verez À l'influence, aux honneurs, peut-être même à la gloire.
Et puisque ce mot éclatant de gloire est venu sur mes lèvres, permettez-moi d'ajouter que de toutes les gloires humaines celle des sciences et des lettres est,
après celle de la sainteté, la plus pure et la plus durable,
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