‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 23 sur 63 · RARE · texte numérisé non relu

RARE

Desmoulins et leurs amis s’élevaient au-dessus de la foule. Il fallut encore les abattre, et après eux Robespierre et Saint-Just, et pendant longtemps la guillotine faucha les têtes, et se promena sur la France pour produire l'égalité, jusqu’à ce qu’un homme providentiel, se dressant au-dessus de la nation, prit ’échafaud, le transforma en plafond d’airain, le pos: sur les têtes, et monta dessus. Enfin, l'égalité allait donc exister, sauf pour un seul homme chargé de la maïintenir ? Eh bien, non, cet empereur qui avait remplacé les rois, que dis-je? ce demi-dieu qui avait remplacé Dieu, dont la France ne voulait plus, prit ses frères et en fit des rois; il prit ses soldats, et il en fit des princes ; il prit ses valets, et il en fit des ducs! Et c’est ainsi que la sanglante opération qui devait produire l'égalité aboutit à l'inégalité la plus révoltante qui fût jamais! Ah! ce n’est pas ainsi que le christianisme procède. Il n’abat pas les têtes élevées, mais il les courbe sous le joug de l’humilité, en même temps qu’il relève les petits par la main de la charité. Il dit au riche: fais-toi petit, fais-toi pauvre, si tu veux parvenir au royaume des cieux; et en même temps il dit au pauvre: relève la tête, il y a pour toi des espérances éternelles; sois bon, et le riche te donnera ; la charité d’une part et la reconnaissance de l’autre feront de vous des frères marchant ensemble vers la demeure de votre père commun, unis dans la sainte fraternité du baptême!

La voilà la seule égalité possible, la vraie, la boune

égalité ; et la seule doctrine économique qui puisse la réaliser, c’est la charité chrétienne.

L’aumône, voilà le grand impôt, la taxe nécessaire et glorieuse qui élève le niveau des déshérités de la fortune et qui produira l’union sociale !

Je sais bien que je ne vous dis là rien de neuf, rien que vous ne sachiez déjà, et que vous ne mettiez même en pratique. Mais tous, tant que nous sommes, apportons-nous dans l’observation de la loi de charité, le zèle et le dévouement que nous devrions ?

Voilà la pierre de touche. Nous parlons beaucoup de dévouement dans le monde et nous croyons faire des œuvres dignes de ce nom; mais savons-nous bien ce que c’est que le dévouement, et voulons-nous en avoir des modèles ? Je pourrais vous citer les religieux, le prêtre, la sœur de charité, mais vous allez me dire que c'est leur métier de pousser la charit: jusqu’au dévouement: cherchons ailleurs.

Un jour, à Paris, deux ouvriers travaillaient au sommet d’un édifice très élevé, lorsque tout à coup l’échafaud qui les portait s’écroula. Par bonheur ils avaient eu le temps de se cramponner à une poutre d'où ils espéraient pouvoir attendre du secours. Mais la poutre n’était pas assez forte pour les soutenir tous les deux ; lorsqu'elle commença à craquer ils se dirent que l’un d’eux devait se sacrifier. ‘ J'ai quatre enfants, dit Pierre.—Eh bien! dit Jean, moi je n’en ai pas. Adieu, Pierre,” et il se laissa tomber sur le

pavé où on le ramassa mort. Voilà ce qui s'appelle du dévouement.

Dans les campagnes marécageuses de la Normandie, au bord des étangs verdâtres, j’ai vu de frêles jeunes filles dont les membres amaigris perçaient les vêtements en haïllons, plongeant leurs jambes nues dans

le liquide immonde, et les en retirant « .vertes de sangsues qu’elles allaient vendre aux pharmaciens voisins pour acheter le pain de leur famille. Pêche % douloureuse, dans laquelle elles donnent leur sang | jeune et pur pour renouveler et rajeunir le vieux sang de leurs parents! Image frappante en même temps de notre mystérieuse Rédemption, où le Christ a donné son sang divin pour rajeunir celui de l'humanité! C'est là encore du dévouement, maïs ici ce n’est plus seulement l’amour du prochain, c’est le sentiment filial qui le produit. D'ailleurs, ce n’est pas ce genre de dévouement que je viens vous prêcher. Je ne demande ni votre vie ni votre sang, et la charité peut être dévouée sans aller jusque-là.

Ecoutez une histoire de pauvres gens racontée par un grand poète. Il s’agit d’une famille de pêcheurs, vivant au bord de la mer, et se composant du père, de la mère, et de cinq enfants en bas âge.

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close, Le logis est plein d'ombre et l’on sent quelque chose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.

Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.

On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants, Tout près un matelas s'étend sur de vieux bancs,

LCD. À

Et cinq petits enfants, nid d’Âmes, y soinmeillent.

La haute cheminée où quelques flammes veillent Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,

Une femme à genoux prie et songe, et pâlit :

C’est la mère. Elle est seule. Et dehors, blane d’écume, Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume

L« sinistre Océan jette son noir sanglot.

L'homme est en mer. Depuis l’enfance matelot,

Il ‘ivre au lasard sombre une rude bataille.

Piuie ou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille, Car les petits enfants ont faim. Il part le soir,

Quand l’eau profonde monte aux marches du mnsoir. Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l’hameçon, Surveillant l’âtre où bout la soupe de poisson,

Puis priant Dieu, sitôt que les cinq enfants dorn.ent. Lui seul battu des flots qui toujours se reforment,

Il s’en va dans l’abîme, il s’eu va dans la nuit... Songeant à sa Jeannie, au sein des mers glacées,

Et Jeannie en pleurant l’appelle ; et leurs pensées

Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.

.… Elle prie, elle rêve, —eot tant de pauvreté...

Les petits vont pieds nus l'hiver comme l’été ;

Pas de pain de froment ; on mange du pain d’orge. Elle prend sa lanterne et sa cape. C’est l’heure D'’aller voir s’il revient, si la mer est meilleure. Allons! Et la voilà qui part. L'air matinal

Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche Dans l’espace où le flot des ténèbres s’épanche,.

Il pleut. Rien n’est plus noir que la pluie au matin; On dirait que le jour tremble et doute incertain, Et qu’ainsi que l'enfant, l’aube pleure de naître. Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup à ses yeux qui cherchent le hemin, Une sombre magsure apparaît... soso soso sosseses

“ Tiens ! je ne pensais pas à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari l’autre jour la trouva Malade et seule ; il faut voir comment elle va. Elle frappe à la porte, elle écoute; personne... ss... Elleentre...... ss ss ONE terre PT tte Au fond était couchée une forme terrible :

Une femme immobile et renversée, ayant Les pieds nus, le regard obscur, l’air effrayant; Un cadavre; autrefois mère joyeuse et forte; Le spectre écheveié de la misère morte; Ce qui reste du pauvre après un long combat... ... Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille, Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère se sentant mourir leur avait mis Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe, Afin que dans cette ombre où la mort nous dérobe Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît, Et pour qu’ils eussent chaud pendant qu’elle aurait froid. Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble ! Leur haleine est paisible et leur front calme. [1 semble Que rien n’éveillera ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement ; Car étant innocents, ils n’ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. Du vieux toit crevassé d’où la rafale sort Une goutte parfois tombe sur ce front mort, Glisse sur cette joue et devient une larme; La vague sonne ainsi qu’une cloche d’alarme, Mais qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ? Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu’elle emporte ?

Vous l'avez deviné, ce sont les deux enfants, qu’elle court porter chez elle, et qu’elle couche dans son lit. Puis elle attend son mari, bien inquiète. Que va-t-il dire? Ila déjà cinq enfants sur les bras, et tant de soucis. Elle tremble de voir entrer son mari maintenant ! Enfin la porte s'ouvre, il entre :

—Le temps est dur, dit-il, et la pêche mauvaise ;

Mais, vois-tu, je t'embrasse, et me voilà bien aise ;

Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.

Le diable était caché dans le vent qui soufflait.

Quelle nuit! Un moment dans tout ce tintamarre

J’ai cru que le bateau se couchaîït, et l’amarre

À cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ? Jeannie eut un frisson dans l’ombre, et se troubla. —Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien comme à l'ordinaire. J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre... J’avais peur...…...A propos, notre voisine est morte... Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits;

L'un s'appelle Guillaume et l’autre Madeleine,

L'un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.

La pauvre bonne femme était dans le besoin.

L'homme prit un air grave, et jetant dans un coin

Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :

—-Diable, diable! dit-il, en se grattant la tête,

Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.

Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait

De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ? Bah! tant pis! Ce n’est pas ma faute. C’est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a:t-il pris leur mère à ces chiffons ?..…… Si petits, on ne peut pas leur dire ‘“ travaillez. ” Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,

Ils doivent avoir peur, tout seuls avec la morte,

C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte; Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous ; Cela nous grimpera le soir sur les genoux.

Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres. Quand il verra qu’il faut nourrir avec les autres

Cette petite fille et ce petit garçon,

Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.

Moi je boirai de l’eau, je ferai double tâche.

C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu? Ça te fâche ? D'’ordinaire tu cours plus vite que cela.

—Tiens, dit-elle en ouvrant le rideau, les voilà!

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