‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 52 sur 63 · LES SOURCES DU DROIT · texte numérisé non relu

LES SOURCES DU DROIT

MESSIEURS

Les questions sociales sont à l’ordre äu jour, et elles sont autant de problèmes insolubles pour quiconque n’a pas la connaissance des principes primordiaux du Droit, et des sources d’où il découle.

Le Droit, quel mot profond! Quel immense horizon il embrasse, dans sa plus large acception! Mais en même temps quel mot rempli d’obscurités et de mystères pour qui n’a pas la foi chrétienne !

Lorsque ce mot Droit est prononcé, l’on est généralement porté à se représenter immédiatement un certain ensemble de préceptes contenus dans un code ou une collection de lois, de décrets ou d’ordonnances portés par un parlement, ou par un souverain absolu, Où par un gouvernement quelconque, et l’on en vient à confondre entièrement le Droit avec les lots.

Cette confusion une fois admise, l’on en conclut qu’il n’y a pas de droit en dehors des lois, et vous ren-

NS POP 0 ee ARE (*) M. le juge Routhier a fait à l’université Laval deux con-

férences sur ce sujet. Nous en publions les passages les plns importants, qu'il nous a communiqués,

contrerez même des hommes de loi qui vous diront: Le droit, pour nous, est contenu tout entier dans nos codes et dans nos statuts, et nous ne reconnaissons

aucun autre droit que celui-là.

Il y a là, Messieurs, une erreur grave qui peut conduire à de funestes conséquences, et que nous devons dissiper, avant d’en venir à la définition du Droit, et de vous dire comment ses préceptes ont été manifestés au monde.

La première question que nous nous poserons 8era donc celle-ci: ‘“ Existe-t-il un Droit indépendamment de toute législton ? ” Supposé qu’un peuple n'ait à sa tête aucune autorité, et ne soit soumis à aucune loi positive, faudra-t-il en conclure que ce peuple n’est tenu de suivre aucune règle de justice, et que ses citoyens peuvent agir suivant leurs caprices, leurs passions, ou leurs intérêts? Imaginez un pays où il n’existerait aucune législation quelconque contre le vol et le meurtre, serait-il permis à ses habitants de tue: et de voler ?

A cette seule question, Messieurs, votre conscience se révolte, et se soulève pour me crier: non. C’est qu’en effet il y a dans la conscience humaine une voix impérative que l'habitude même du crime ne réussit jamais à étouffer entièrement, et qui proteste sans cesse contre l'injustice, et proclame hautement l’existence d’un Droit occulte, qu'aucun texte de loi n’exprime, et dont les préceptes n’ont été tracés par aucun législateur humain. Mais si vous ne pouvez les lire ni

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sur le marbre, ni sur le bronze, ni sur le papier, votre

sens intime vous crie qu’ils sont gravés en caractères

ineffaçables dans les plis et les replis les plus secrets de votre conscience.

L'homme qui dirait: Je n’éprouve en moi-même aucun sentiment, je n’entends aucune voix, je ne sens rien qui me dise que le meurtre et le vol sont des crimes, serait aussi insensé que celui qui dirait: Je n'ai en moi aucun sens intime qui me dise que j’existe, que je pense, que je parle et que j'agis.

Il y a donc, Messieurs—la conscience humaine l’atteste—un Droit primordial dont les préceptes obligent l’homme, soit en l'absence de toute législation, soit Concurremment avec les lois positives que les pouvoirs humains adoptent. On peut même dire que tous les êtres créés partagent le sort de l’homme sous ce rapport, et cbéïissent à des lois découlant de leur nature et de leurs attributs.

Ce Droit, dont les règles sont plus ou moins définies, et que le Créateur de l’homme semble avoir imprimé dans sa nature, comme un cachet sur une plaque d’airain, est ce qu’on appelle le droit naturel. Nous verrons plus loin qu’il est en réalité le Droit, dans son acception la plus large, et le fondement nécessaire de toutes les lois.

Les plus grands génies de tous les temps, et l’on peut même dire tous les peuples, ont reconnu l’existence de ce Droit, et Cicéron, dans son magnifique discours ‘ Pro Milone,” résumait l'antique philosophie

du droit quand il disait: “Il y a done une loi qui n’est point écrite, mais qui est née avec nous. Nous

ne l'avons pas apprise, nous ne l'avons pas lue; mais la nature elle-même nous l’a inspirée et imprimée en nous. Nous avons été faits pour la suivre, et sans l'avoir étudiée nous en sommes imbus.”

Bien avant Cicéron, plus de quatre siècles avant Jésus-Christ, Sophocle avait parlé plus clairement encore, et l’un des chœurs d'Œdipe rappelle

‘“ Les sublimes lois qui résident dans les cieux, Leur berceau radieux !

Ces lois que ne fit point l’homme, race éphémère ; Ces lois dont l’Olympe est le père,

Et que l’Oubli dormant ne saurait abolir; Ces grandes lois sont éternelles, Un Dieu puissant respire en elles, Un Dieu qui ne doit point vieillir!”

Inutile de vous citer les jurisconsultes chrétiens. Tous reconnaissent qu’il y a un droit indépendant de la loi, et qui est gravé dans la conscience humaine.

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Vous me direz peut-être: Sans doute, ce droit naturel existe; mais ne doit-il pas être applicable seulement aux peuples qui n’ont pas de droit positif, ou chez lesquels le droit positif est absolument incomplet ?

Messieurs, le droit naturel est universel, il s’applique donc à tous les hommes, et toutes les législations n'en sont que l’expression plus où moins parfaite.

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a D ER CONFÉRENCES ET DISCOURS 329

re EC Mais quelque parfaites qu’elles soient, les lois positives ne sont jamais sans obscurités, ni sans lacunes.

Quelle que soit la perspicacité du législateur, il y a toujours des cas qui échappent à ses prévisions. Or, quand la loi est silencieuse ou obscure, le droit naturel vient au secours de la justice et lui prête ses lumières, pour dissiper & s doutes ou suppléer à l’insuffsance des textes.

Cette utilité importante du droit naturel est reconnue dans plusieurs articles de nos codes et de ceux des autres nations.

Si vous référez, par exemple, à l’article 429 de notre Code civil, vous y verrez admises des règles qui ne sont écrites nulle part, qui n’ont été adoptées par au- Cun parlement, et que notre Code appelle les principes de l'équité naturelle. Ce terme indéfini d'équité se retrouve encore dans l’article 1024, et quelques autres.

L'article 1104 de notre Code de procédure déclare que dans les actions où le montant réclamé n’excède pas $25.00, le juge doit décider suivant l'équité et la bonne conscience. N'y a-t-il pas là quelque chose d’étrange? Pourquoi donne-t-on au juge, dans ces causes, un autre guide, une autre règle que la loi? Y a-t-il donc des cas où la loi et l'équité peuvent être en confit, des cas où le juge peut se trouver placé entre la Loi d’un côté et la justice de l’autre ?

Oui, Messieurs, ces cas se rencontrent quelquefois, et vous entendrez des juges dire en certaines causes :

‘ nous regrettons d’avoir à juger comme nous allons

le faire. telle loi est trop rigoureuse... la justice se rait mieux servie si telle loi était abrogée…. telle disposition n’a pas de raison d’être et favorise la fraude et l'injustice... mais il nous faut appliquer la loi telle qu’elle est.”

Cela nous démontre, Messieurs, qu’il y a en dehors etau-dessus des lois positives des principes immuables de justice, que le législateur appelle l'équité naturelle, ou le droit naturel, et que le magistrat est obligé de connaître pour la saine interprétation des lois.

Maïs si cette connaissance est requise pour l'avocat et pour le juge, j’oserais dire qu’elle est plus nécesaire encore au législateur. C’est pour la rédaction et la discussion des textes de loi que nos législateurs devraient posséder au moins des connaissances généra-

les de droit naturel. Ai-je besoin de constater que cette qualification manque à plusieurs ?

Faisons maintenant un pas de plus, Messieurs. Après vous avoir prouvé que le Droit existe indépendamment des lois positives, qu’il est antérieur à elles, et leur sert de fondement ; que sa connaissance est nécessaire pour la confection et l'interprétation des lois, posons-nous cette question :

Qu'est-ce que le Droit, dans l’acception la plus étendue de ce mot ?

Un des plus grands jurisconsultes romains, Ulpien, en donnait cette large définition : ‘Le Droit est la

connaissance des choses divines et humaines.” D’autres légistes de la même nation ont défini le droit ‘ quod semper æquum et bonum est, ce qui est toujours juste et bon — et la science du droit: ars boni et æqui. C’est pourquoi je crois avec plusieurs jurisconsultes que le mot latin jus dérive du mot justum, et non pas de jussum, comme l’ont prétendu plusieurs, auteurs. Tout ce qui est ordonné n'est pas toujours juste, et le droit ne peut être injuste.

Mais qu'est-ce que le juste ?

C’est ce qui est conforme à certain idéal de bonté et de justice que la conscience humaine sent en ellemême, et äont le modèle est Dieu, source de toute justice. L'idée de droit et l’idée de Dieu sont donc inséparables, et M. Lucien Brun a pu dire avec vérité: ‘ Le Droit, c’est la conformité à l’ordre divin.”

Mais pour que cette conformité existe dans les actes humains, il faut que l’humanité connaisse cet ordre divin, et dès lors cette connaïissance est l'élément le plus important, la partie fondamentale du Droit.

Vous savez qu’en géométrie on reconnaît comme fondamental ce principe: la ligne droite est ia plus courte que l’on puisse tirer d’un point à un autre. Eh bien, un éminent jurisconsulte, partant de cette idée, a dit : ‘“ Le Droit est le plus court chemin de la volonté de l’homme à la volonté de Dieu.”

En continuant la même image, et en nous représen-

tant Dieu comme base et comme couronnement de

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toutes choses, comme principe el comme terme, nous pourrions dire que le Droit est la ligne droite allant de la base suprême au suprême sommet, de l'alpha à l’oméga, de Dieu, principe, à Dieu, fin, et que l’'humanité a le devoir de suivre cette ligne droite. Toute loi déviant de cette ligne.ne mérite pas le nom de loi; et doit être considérée comme en dehors du Droit.

Si vous étiez tentés de croire que je vous fais là de la théologie, et non pas du droit, je vous répondrais d'abord que le Droit, dans l’acception la plus large de ce mot, comprend en effet la théologie, et je vous montrerais ensuite que tous les jurisconsultes qui ont pu s'élever jusqu’à la philosophie du Droit, ont exprimé ces idées fondamentales—môême ceux qui n'étaient pas chrétiens.

Je vous ai déjà cité Ulpien et Cicéron, et j'aurai occasion de vous citer encore ce dernier.

Mais, pour le moment, je veux invoquer l'autorité d’un jurisconsulte anglais fort estimé et très souvent cité dans nos tribunaux, Blackstone, qui s'exprime presque dans les mêmes termes que M. Lucien Brun:

‘“ As man depends absolutely upon his maker for every thing, it is necessary that he should in all points conform to his maker’s will. This will of his maker is called the Law of Nature.”

Et, après avoir dit que les préceptes de cette loi de nature nous ont été révélés, l’éminent légiste anglais ajoute ces paroles remarquables : ‘“ Upon these two

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foundations, the law of nature and the law of revelation, depend all human laws; that is to say n0 human laws should be suffered to contradict these.”

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Ainsi, dans l'opinion du savant jurisconsulte anglais, uma” les lois humaines doivent, comme un vaste miroir qui | Foute réfléchirait le ciel, reproduire et refléter toutes les lu- | le loi: mières du Droit divin, | it. C'est dans ce sens que l'illustre orateur et penseur Ë là de espagnol Donozo Cortès a pu dire sans tomber dans idrais l'erreur: ‘Le droit humain n'existe pas ; il n’y a pas | rge de d'autre droit que le droit divin.” ï plus Le droit humain n'existe pas, c’est-à-dire que ai ont l’homme ne crée pas le droit, mais le constate, le dé-

, boul clare, et en fait l'application aux actions humaines, |

+ qu Dieu seul est l’auteur du Droit, et les codes sont les | k formes diverses, les expressions varices que les pou-

autel voirs humains donnent à ce Droit.

atorité IV

rent Les définitions que nous avons données du Droit,

ne vous en font connaître la source souveraine, et nous

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devons maintenant en étudier les diverses muanifestations, au sein de l'humanité, à diverses époque

son histoire,

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pos Vous avez entendu les grands génies païens et

ARS chrétiens vous dire que ce Droit est écrit dans la 1 j conscience humaine, et né avec elle. Mais vous Savez il

ai ee combien les lumières de cette pauvre conscience sont hi

faibles et imparfaites ; vous savez combien elles sont

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obscurcies par le péché, par les passions et par les inî térêts. L'amour du Créateur pour sa créature ne pouvait se contenter de cette promulgation imparfaite de

sa loi, et nous voulons vous raconter comment le Droit naturel devint le Droit révélé.

Remontons à l’origine de touteschoses, etconsultons le Livre par excellence qui contient un véritable résumé de toutes les sciences, la Bible. Interrogeone surtout le merveilleux historien qui a écrit le premier mot et le dernier mot de l’histoire universelle, saint

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Jean. Lui seul pourra nous dire le commencement des choses invisibles qui ont précédé les choses

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visibles.

In principio erat Verbum, telle est sa première parole, que plusieurs d’entre vous peut-être n’ont jamais méditée.

Un des plus grands génies de l'Allemagne, Gœthe, a montré Faust—celui de ses héros qui représente la science humaine—s’arrêtant un jour devant cette pa-

role étrange.

Ce nom prodigieux et intraduisible, Verbum, se

dressa comme une énigme devant sa grande intelli-

gence, et il essaya de le remplacer par un autre. Il traduisit d’abord: au commencement était l'Esprit ;

mais ce mot ne le satisfit pas, et après de longues ré-

flexions il reprit: au commencement était la Force ;

puis enfin, rayant ce dernier mot et se croyant inspiré, il écrivit, consolé : au commencement était l'Action. Pauvre Faust! il s'imaginait avoir trouvé une s0-

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lution dans ce mot, l’Action ! mais n’était-ce pas une obscurité de plus? L'action c’est l'effet, et non la cause. Pour qu’une action es: produise, il faut la préexistence d’un être agissant.

Il eût donc été plus raisonnable de traduire: au commencement était l’Etre! Mais quel être? Etaitce un être créé? Evidemment non, puisque toute création exige un créateur préexistant, C’est donc l’Etre incréé? Mais ce mot indique vaguement et incomplètement sa nature, et ne fait pas connaître son nom. Or saint Jean veut l'appeler par son nom, et il veut en même temps faire connaître sa nature et le lieu qu'il habite. Sa plume inspirée écrit donc: “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ! ”

Quel portique à ce temple majestueux qui s’appellera l'Eglise catholique ! Quelle préface au livre qui racontera la vie de l'humanité, et qui sera l'Histoire universelle |

In principio, c’est-à-dire avant les temps, à cette période indéterminable de l'éternité où les heures, les

jours et les années n'existent pas encore, le Verbe était !

In principio, il était le principe et au sommet de toutes choses, la source et la fin de tout ce qui serait, le fondement et le fondateur universel !

Il était le Verbe, c’est-à-dire la Parole, c’est-à-dire la Loi; car toute loi est une parole, et toute parole de Dieu est une loi.

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Mais soudain le Verbe se fait entendre, son fiat so- Jsnnel retentit dans les espaces infinis, et l’univers est créé. L'aumanité a reçu la vie, et, fait à l’image de son créateur, l’homme est un verbe ; il parle, il possède ce noble attribut qui le distinguera toujours des autres crétures, et qui le rapprochera du Verbe divin!

Mais, en même temps que la vie, l’homme a reçu une loi. Le Verbe lui a donné un commandement auquel il devra obéir sous peine de mort. Vousle voyez. Messieurs, la Loi prend naïssance en même tem; que l’homme, et vous admirerez comme moi l’étonnant génie de Cicéron, devinant la vérité, et s’écriant en plaidant pour Milon: “Il y a une loi qui n’est pas écrite, mais qui est née avec nous! ”

Vous ne manquerez pas non plus de faire cette observation, que la première sanction de la première loi donnée à l’humanité a été ce châtiment terrible que la justice humaine a toujours infligé, depuis, pour la répression des grands crimes, la mort.

Mais, à cette première page de l’histoire de l’homme, se place l'événement le plus terrible et le plus fatal pour sa descendance, la tragédie de l’Eden.

Le premier transgresseur du Droit divin, celui qui, dans le ciel même, a osé fouler aux pieds ia Loi Lucifer, a pénétré dans le paradis terrestre, et l’homme, inspiré par lui, désobéit comme lui. Il méprise le Verbe, la Parole, la Loi, et son crime effroyable est puni de mort dans sa personne et dans tous ses

descendants,

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Cependant, le Verbe, qui n’est pas seulement le Droit et la Justice, mais aussi la miséricorde, a pitié de l’humanité; ct pour la sauver, il lui donne une loi nouvelle.

Il se montre à elle sous cette forme humaine qu’il revêtira plus tard, et il lui revèle les vérités qu’elle doit connaître et les préceptes qu’elle doit respecter, pour reconquérir cette vie immortelle qu’elle a perdue. C’est la révélation primitive, que l’histoire de tous les peuples atteste, et dont je n'ai pas besoin de faire la démonstration, malgré toutes les attaques dont elle est l’objet de nos jours.

Pour nous, chrétiens, le témoignage de la Bible suflit, et c’est elle qui nous montre constamment le Seigneur conversant avec Adam et ses fils, avec Noé et ses descendants, avec Abraham et les autres patriarches. En ces temps reculés le Verbe, suprême source du Droit, prenait une voix humaine, et se faisait en personne le Législateur de l'humanité.

Il faisait plus: non seulement il décrétait, sanctionnait et promulguait personnellement sa Loi ; mais de temps en temps il descendait lui-même sur terre, pour juger et punir les transgresseurs,

C’est ainsi qu'après le crime de nos premiers parents, il nous apparaît, tenant dans l’Eden ses redoutables assises, assignant, comme les tribunaux ordinaires, les criminels À comparaître devant lui, en prononçant cette parole: Adam, où es-tu ?—les interrogeant, écou-

tant leurs défenses, et prononçant enfin les sentences contre le serpent, contre la femme et contre l’homme!

C’est encore ainsi qu’il fait le procès de Caïn, et pro-

nonce contre lui cette condamnation: ‘Tu seras

. 1h errant et fugitif sur la terre, et quand tu l’auras cultivée, elle ne te donnera pas ses fruits.” Caïn est le

premier forçat condamné à l'exil et aux travaux forcés à perpétuité.

Enfin, c’est de la même manière que le souverain Législateur, voyant sa Loi méprisée, transgressée par tous les hommes, devient le plus terrible des justiciers, et condamne à mort l'humanité toute entière, qu’il se repent d’avoir créée. Noé et sa famille sont seuls épargnés, et toute la terre est submergée dans les eaux du déluge.

Fermons ici, Messieurs, ces terribles annales de la Justice divine. Ce n’est pas le Juge que je veux vous montrer dans le Verbe divin, c’est le Législateur ! Ce n’est pas la série de ses admirables arrêts que je veux faire passer sous vos yeux, c’est l’exposé des divers modes de promulgation de sa Loi. D'ailleurs, le rapport véridique des causes célèbres qu'il a jugées est contenu dans la Bible, et vous le connaissez comme

moi.

Dans cette période de l’histoire du monde, qui s'étend de la création à Moïse, le droit divin, qui contient une grande partie du droit naturel, n’est pas encore écrit. C’est Dieu lui-même qui l’enseigne aux hommes, à ceux qu’il choisit pour en recevoir le pré-

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ha Rs mm de cieux dépôt, et qui sont chargés de le transmettre, par la parole, de génération en génération.

Mais la mémoire de l’homme est courte, et sa conscience est sujette à l'erreur. Comme le disait un grand orateur sacré :

‘ La conscience n’est ni fausse ni corrompue par elle-même; mais elle est entourée d’ennemis qui cherchent à faire fléchir sa rectitude et À lui ravir l’honneur de sa virginité. Une verge de fer sort droite et ferme des mains de l’ouvrier, mais un bras robuste peut la tordre jusqu’à la rompre; une fille honnête aime plus que tout le monde sa virginale pudeur, mais un débauché peut la séduire par de

fausses promesses, ou lui infliger, de force, une irréparable souillure ; ainsi de la conscience. [1 y a mille bras tendus vers elle, mille débauchés qui l’assiègent : suggessions de l'esprit de ténèbres, fascinations des créatures et du monde, ignorance, illusions, convoitises, instincts dépravés, penchants abjects, voilà les ennemis de la conscience, devenus plus terribles depuis que nous avons perdu sur nous-mêmes le royal pouvoir que nous tenions de la justice originelle. Sous les coups de ces ennemis, une conscience a succom bé, puis une autre, et une autre, et une autre encore ; de proche en proche les défections se sont multipliées à ce point que Dieu a laissé l'homme se livrer tout entier à la perversité de ses appétits. Le ciel de la cons-

cience humaine s’est couvert deténèbres, et les peuples aveuglés ont appelé bien ce qui était mal, mal ce qui était bien. Ils ont marché sans relâche dans cette nuit d’iniquité. Maïs qui marche vit encore, et garde l’espérance d'arriver à son but. A la fin, désespérés, ils ne marchaient plus ; ils étrient assis dans l’ombre de la mort, selon l’énergique parole de l’Ecriture, în umbra mortis sedrnt.”

Ce lamentable spectacle a touché le cœur de Dieu, et afin qu’à l’avenir l’homme ne puisse plus oublier sa loi, ni la méconnaître, il a résolu de la lui donner par écrit.

Alors il se choisit un peuple, né du sang des saints patriarches, et après l’avoir soumis aux plus rudes épreuves, à la persécution, à la captivité, il veut faire alliance avec lui et l’instituer le dépositaire et le gardien de sa loi sainte.

Vous savez, Messieurs, que pour mieux inspirer le respect des lois, qui sont censées n'être que l’écho du droit divin, les gouvernements humains en entourent la sanction de quelque solennité. Le Parlement, qui doit les adopter, est ouvert par Sa Majesté en personne, ou par son représentant, quis’y rend en grande pompe et au bruit du canon; et quand les lois ont été votées pur les chambres, le gouverneur se rend encore avec le même cérémonial pompeux, pour les sanctionner en présence de tous les représentants de la nation. Muis que sera-ce donc, quand ce sera Dieu lui-même

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qui viendra personnellement sanctionner et publier le code de lois qu’il veut donner à son peuple ?

Vous connuissez la solennité pleine de terreur dont le Seigneur a voulu entourer cette cérémonie, et je ne ferai que vous rappeler succinctement le récit de Moïse,

Le mont Sinaï est l'endroit que le Seigneur choisit pour descendre au milieu de son peuple ; le jour est fixé d’avance, et le peuple, convoqué par l’ordre du Seigneur, se réunit tout entier au pied de la montagne.

Le troisième jour, une nuée épaisse en enveloppe le sommet, les éclairs sillonnent l'atmosphère, les tonnerres font entendre au loin leurs grondements formidables qui se mêlent aux éclats des trompettes, et tout le peuple tremble de frayeur. Tout le Sinaï fume, et de sa cime en feu, qui ressemble à une fournaise, la voix du Seigneur s'élève puissante et forte :

“Je suis le Seigneur ton Dieu, et tu n'auras point d’autres dieux que moi, etc., etc., etc.”

Vous connaissez le reste de cette merveilleuse proclamation qui ordonne et qui défend ; qui commande l’adoration du Seigneur, son culte, l'amour du prochain, le respect aux pères et mères, et qui prohibe le meurtre, l’adultère, le vol, le faux témoignage, le blasphème et jusqu'aux désirs pervers.

Et Moïse, qui semble remplir l'office de premier ministre dans cette étonnante cérémonie, monte et descend alternativement la montagne, allant du peu-

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ple au Seigneur et du Seigneur au peuple, jusqu’à ce que le Seigneur, ayant achevé de parler, lui donne deux tables de pierre contenant la loi écrite.

Voilà, Messieurs, le code par excellence rédigé par Dieu lui-même, et que son doigt divin a écrit dans la pierre. Voilà le premier et le plus parfait des codes, qui n’a que dix articlestrès courts, et qui contient toute la sagesse, toute la justice, et l’universalité du Droit. Les siècles passeront, les générations succéderont aux générations, et les législateurs de tous les peuples et de tous les temps ne pourront jamais faire un commandement juste ou une prohibition légitime qui ne se trouve contenue dans l’un de ces dix articles prodigieux.

Arrêtons-nous ici un instant, Messieurs, pour constater le progrès réalisé dans les manifestations du droit naturel parmi les hommes, depuis la création jusqu’à Moïse, et admirons les procédés divins dans ce grand œuvre de la législation primitive.

Voici comment saint Thomas d'Aquin définit la loi naturelle :

“La loi naturelle, dit-il, n’est qu’une impression de la lumière divine en nous, impressio divini luminis in nobis, et il cite ces paroles du Psalmiste: ‘ La lumière de

votre visage, Seigneur, est empreinte sur nous.” Pour apprécier justement tout ce qu’il y a de frappant et de juste dans cette image de la lumière divine

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 343 mm s’imprimant en nous, rappelez-vous, Messieurs, ce que vous avez appris des phénomènes photographiques, en étudiant votre physique.

Par les procédés de la photographie, qu’on a appelée un art avec plus ou moins de raison, la lumière imprime les objets sur une plaque de verre qu’on appelle un négatif. Maïs au sortir de la chambre noire, où cette plaque a reçu l'impression, l’image est encore latente. Au moyen de procédés subséquents que je n'ai pas besoin de vous décrire, le photographe fait apparaître l’image, puis il la fixe, et enfin il transforme le négatif en positif.

Eh bien! Messieurs, il me semble qu’il y a quelque chose d’analogue dans les procédés de Dieu donnant sa loi aux hommes,

Représentez-vous l’homme au sortir des mains de son Créateur comme le négatif du photographe. La lumière divine tombant alors sur lui y imprima son image. Mais cette image était encore imparfaite et en quelque manière latente, La Révélation la fit apparaître ct la fixa dans la conscience humaine. Puis, après des siècles, qui pour Dieu sont des minutes, le divin Législateur apparaît au sommet du Sinaï, et transforme le négatif en positif,

Et maintenant, Messieurs, ce droit positif, promulgué sur le Sinaï et donné au peuple juif, voulez-vous savoir ce qu’en ont pensé les esprits supérieurs ? Ecoutez un écrivain qui n’est pas entaché de cléricalisme, Proudhon. Après l'avoir soigneusement étudié,

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