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PRONONCÉ A L'ACADÉMIE DE MUSIQUE

MESDAMES, MESsstEuRs,

"EST une raie jouissance pour l'esprit et pour le

cœur d'entendre un chef-d'œuvre de l'art musical

supérieurement interprêté, et je suis sûr que vous

êtes en ce moment sous le coup d’une émotion profonde.

Le génie artistique ne s’élève Pas souvent à de pareilles hauteurs.

Aussi nous semble-t-il — quand nous écoutons religieusement cette composition sublime — que nous sommes emportés par les ondes sonores comme par des ailes merveilleuses jusque dans ce monde idéal qui est le portique du ciel, et que de ces hauteurs nous voyons repasser sous nos yeux le grand drame dont l'artiste a si puissamment évoqué le souvenir.

Il semble que nous assistons aux bouleversements de la nature qui en sont l’accompagnement, et que les bruits mêlés

(1) Pour venir en aïde à la Compagnie de Jésus dans l'érection de « Manrèse » et de la jolie église de « Notre-Dame-du-chemin », les citoyens de Québec avaient organisé une grande soirée musicale et littéraire à l’Académie de musique. On y exécuta avec une grande perfection le S{abat Mater de Rossini, et M. le juge Routhier y porta la parole.

de la terre, de l'enfer et des cieux arrivent à nos oreilles, Au milieu des imprécations de la foule et des outrages des bourreaux, nous croyons entendre les cris de douleur de Jean, les sanglots étouflés de Madeleine, et les soupirs navrants de Marie, debout au pied de la croix.

C'est grand et lugubre, empoignant et majestueux, plein d'angoisse et d'élévation, de douleur et de puissance. C'est l'art atteignant une perfection telle que nous sommes tentés de dire : c’est digne du sujet traité.

Mais gardons-nous-en bien ; ce serait un blasphème.

Non, mesdames et messieurs, ni le génie humain, avec toute sa puissance, ni les Sciences, ni les Lettres, ni les Arts, avec tous leurs progrès, ne pourront jamais nous représenter dignement la merveilleuse tragédie du Calvaire.

C'est au-dessus des forces humaines, parce que c'est la tragédie d’un Dieu.

Mais autour du héros divin, l'humanité s’agite ; et ce sera la gloire éternelle de votre sexe, mesdames, d'y avoir été bien mieux représenté que le nôtre, et d'y avoir joué un rôle vraiment touchant.

Tous les apôtres, excepté Jean, ont abandonné Jésus ; mais les femmes qui n’ont pas peur de souffrir comme les hommes, l'ont suivi jusqu’à la mort. Il fallait bien qu’elles fussent au Calvaire, puisqu'elles ont leur place marquée dans tous les drames de la douleur et de l’amour.

Oui, mesdames, votre sexe tout entier était représenté là dans ses types les plus variés et les plus caractéristiques, depuis la pécheresse jusqu’à la femme bénie entre toutes, à la fois vierge et mère ; idéal tellement parfait qu’elle semble avoir reçu de son Fils une parcelle de divinité en échange de l'humanité qu'elle lui a donnée !

Elle était là cette Marie-Madeleine à laquelle il fut beaucoup pardonné, parce qu'elle avait beaucoup aimé. Type de ces femmes qui ont perdu l’honneur, mais qui l’ont retrouvé dans la foi, et qui, recouvrant leur pureté première, remontent

l'échelle de l'amour, qu'elles avaient descendue jusqu’au dernier échelon.

Elles étaient là, Marie-Cléophas et Salomé, ces deux types de la femme de foyer, dont l'Évangile fait déjà la glorification ca disant que la première était la mère des apôtres J'cques le Mineur et Simon, et que Jacques le Majeur et Jean étaient les fils de la seconde. Ce ne sont pas des femmes ordinaires celles qui enfantent de pareils hommes.

Elle était là, enfin, la femme incomparable, le parfait idéal, le miracle vivant, l'immortel modéle des vierges, des épouses et des mères.

Elle était là celle qu'on a appelée la seconde ve, par contraste avec la première, dont elle fut lantithèse, et parce qu'elle a été vraiment la mère d'un nouveau genre humain.

Elle était plongée dans une douleur inexprimable et incommensurable ; et cependant, elle se tenait debout !

Comment donc n'était-elle pas écrasée, anéantie au pied de la croix ?

Ah! c'est que son amour était plus fort encore qe sa douleur. Elle se tenait debout, afin d’être plus près de la victime suspendue dans l'air! Debout, afin de pouvoir jusqu’à la fin murmurer à son oreille les dernières paroles d'amour que l’Homme-Dieu ait entendues sur la terre !

Debout, comme un sacrificateur, afin d'offrir son fils bienaimé à Dieu le Père, pour le salut du genre humain.

Quis est homo qui non fleret, quel est l’homme qui peut rester insensible à la vue d’un Pareil spectacle ?

Mesdames et messieurs, je voudrais pouvoir offrir maintenant à vos regards un spectacle moins aflligeant, Mais les circonstances particulières qui nous réunissent ce soir, et le but de cette réunion qui est d'aider les Jésuites dans leur fondation de Manrèse, me suggèrent et m’imposent en quel-

grrr

que sorte l'évocation d’un autre drame sanglant tiré de notre histoire.

Le sacrifice du sang se retrouve partout, hélas ! et tous les pays du monde ont leur calvaire !

C'est en 1649, sur les bords d'un grand lac, au sein des forêts du nouveau monde, que vous allez revoir la scène du Golgotha.

Au milieu d'une foule de monstres à face humaine qui poussent des hurlements de rage et des imprécations, deux gibets sont dressés ; et deux apôtres du Christ y sont attachés, sanglants, défigurés, couverts de plaies hideuses, agonisant dans des tortures indescriptibles !

Le monde les nomme Jean de Brebeuf et Gabriel Lallemant. Mais leur vrai nom dérive de celui de Jésus, car ils sont Jésuites.

Or c'est un nom difficile à porter que celui du Christ, Sans doute, il ne manque pas de gens qui accompagnent Jésus jusqu’à la fraction du pain ; mais il en est peu qui le suivent jusqu’au Calvaire !

Et cependant, en voici deux qui l'ont suivi jusque-là, Que dis-je? C'est là surtout, sur ces hauteurs sublimes qu'ils brûlaient du désir de l'accompagner. Le Calvaire, pour les privilégiés de l’apostolat, c’est la montagne sacrée dont la cime est le seuil des portes éternelles! Et cette montagne de la perfection complète, ils venaient de la gravir !

Quand les Jésuites sont dignes du nom qu'ils portent, la réponse qu'ils font à ceux qui les interrogent est la contrepartie du reniement de Pierre.

N'êtes-vous pas de la compagnie de Jésus ? demandaient à Pierre les domestiques de la maison du Grand-Prêtre. Et Pierre, ayant honte de son maître et peur de la souffrance, répondait :

— Non, je ne suis pas de sa compagnie, je ne le connais pas.

Aux païens, aux sectaires aux impies, à l’univers entier, les Jésuites interrogés répondent :

» — Nous sommes de la compagnie de Jésus. Non seulement, nous connaissons cet homme ; mais nous ne connaissons que lui, et c’est pour le faire connaître que nous parcourons le monde ».

Et voilà pourquoi Jean de Brebeuf et Gabriel Lallemant vont mourir comme leur maître.

Comme lui, ils ont le côté ouvert ; mais leurs cœurs n'ont pas été seulement transpercés comme le sien ; leurs bourreaux les ont arrachés et mangés.

Ah! mesdames, à ce nouveau Calvaire, perdu dans une solitude lointaine, sur les confins du monde, aucun accès n'était possible pour votre sexe, et il n'y fut pas représenté.

Mais il ne faut pas un grand effort , d'imagination pour apercevoir, des yeux de l'esprit, au pied de ces gibets, trois mères qui pleurent, comme les saintes femmes du Calvaire.

L'une se tient debout parce qu’elle a les promesses de

l'immortalité : c’est l'Église! L'autre pousse un cri de douleur, mais frémit en même temps d’indignation : c’est la Nouvelle-France ! La troisième pleure en silence, résignée à l’épreuve, mais remerciant Dieu d’avoir accepté son sang en holocauste ; c’est la Compagnie de Jésus !

It

Mais pourquoi donc, demanderez-vous peut-être, faut-il que ces hommes-là meurent ?

Mesdames et messieurs, élevez-vous un peu au-dessus de la nature, et vous allez comprendre la raison de ces douloureux sacrifices.

Pour l'individu, qu'est-ce que le martyre ? Ce n'est qu'un moment d’arrêt dans le développement de son être, ou plutôt, c'est un renouvellement glorieux de la nature humaine.

La dissolution de son corps n’est qu’une transition de la forme temporaire à la forme définitive.

Mais pour la société c’est bien plus encore : c'est l’expia-

tion des fautes, la purification du corps social, la rançon de la liberté, la semence nécessaire de son immortalité !

Il fallait ce baptême de sang pour laver le sol de la Nouvelle-France de la tache d'idolâtrie qui l’avait souillé pendant des siècles ; et les restes sanglants qu’on allait enfouir dans la terre bien-aimée de la patrie, c’étaient des germes de vie !

Jésus-Christ lui-même l’a dit: «Le grain ne porte point d’épi, s’il ne meurt en terre ».

Toute récolte est soumise à cette loi générale, dans l’ordre surnaturel comme dans celui de la nature : c’est par la mort que toute génération commence ; c’est de la mort que naît la vie.

Ignace de Loyola l'avait compris; et c’est pourquoi ä demandait souvent à Dieu que sa Compagnie fût persécutée, afin de lui assurer cette vie surnaturelle qui naît de la souffrance.

Certes, sa prière, a été largement exaucée.

Car, à toutes les époques et dans tous les pays, la Société de Jésus a été persécutée, par les gouvernements, par les tribunaux, par la presse, par le théâtre, par la littérature et par l’art sous toutes leurs formes, quelquefois même par une partie du clergé !

Devons-nous en être étonnés, nous surtout, gens du monde ?

Non certes. Car, nous pouvons bien l'avouer, nous les trouvons souvent incommodes, les Jésuites. Et nous avons joliment raison à notre point de vue ; car, il n’y a pas à dire, ils sont gênants.

Ils nous gênent, comme la police gêne les malfaiteurs.

C'est qu'ils sont en effet une police, ou plutôt une milice — la milice qui garde la morale publique. C’est pourquoi leur chef s'appelle général.

Dans la grande armée, commandée par ce Jésus dont ils portent le nom, ils sont la garde royale. Mais ce sont des soldats d'un genre nouveau : ils ne versent pas d'autre sang

que le leur! Ils ne tuent personne, ils se laissent tuer : et cependant, ils finissent toujours par triompher de leurs ennemis.

Laissez-moi vous dire quelques mots de celui qui eut l’idée d’enrôler et de discipliner cette vaillante milice.

Ignace de Loyola, issu d’une des plus nobles familles de l'Espagne, était d’abord entré dans la carrière militaire ; et il fit sa première éducation à Tolède, où se fabriquaient, comme vous savez, les meilleures épées de l’Europe.

A cette époque, c'était la carrière que toute la noblesse embrassait et qui la menait à la gloire.

Mais ce n’était pas dans cette armée-là que Dieu le voulait. Or, quand Dieu veut une chose, il la veut fortement, et il a quelquefois recours à des moyens violents, quand ce sont des violents qu'il veut ramener dans le droit chemin.

Vous savez tous comment il a jeté Saul à bas de son cheval, sur la route de Damas? Voici comment il a arrêté Ignace de Loyola sur le chemin de la gloire militaire :

Un jour, le vice-roi de Navarr » qui était son parent, l'avait chargé de défendre Pampelune, assiégée par une armée franaise. Le gouverneur de la ville ne voulait pas résister. Mais Ignace — entêté dès avant d’être Jésuite — se renferma dans la citadelle avec la garnison, et refusa de se rendre aux Français.

Il luttait vaillamment sur un bastion, lorsqu'il fut soudainement renversé par un boulet. Le projectile, en ricochant, lui avait fracassé l’os de la jambe droite, et un éclat de pierre l'avait blessé à la jambe gauche.

Il semble que ce divin procédé était assez éloquent pour convaincre l’ambitieux officier que c'était dans une autre milice que Dieu le voulait, puisqu'il le rendait impropre au métier des armes! Mais il ne comprit pas, et il se livra aux médecins, convaincu que leur science — aussi infaillible alors

qu'aujourd'hui — allait guérir ses jambes et le rendre propre à la carrière militaire.

Chose qui vous étonnera peut-être, la science médicale échoua complètement. Elle ne put ni le guérir, ni le tuer. Elle le conduisit jusqu’à la porte du tombeau ; mais fort heureusement, cette fois, elle fut incapable de l'ouvrir, cette porte.

Convaincu dorénavant de l'impuissance de la science, Ignace eut recours à l’intercession de saint Pierre, et il fut miraculeusement guéri par le prince des apôtres.

Mais pour qu'il ne fût pas tenté de reprendre la carrière des armes, saint Pierre lui avait laissé une infirmité. Un os de la jambe droite s’était mis en travers de son ambition. Il en résultait une difformité, qui l’'empêchait de chausser la botte militaire et qui, suivant un vieil historien de son temps, lui serait trop incommode à la guerre et trop messéant devant les dames.

Eh ! bien l’opiniâtre futur Jésuite ne comprit pas encore ; et il demanda que les chirurgiens le remissent sur leurs chevalets de torture pour corriger cette difformité.

Ils n’y réussirent pas. Mais ces nouvelles opérations et les soins qu’elles exigèrent le conduisirent à une longue réclusion dans le château de sa famille ; et pour passer le temps, il voulut lire des livres de chevalerie.

Heureusement, on n'en trouva pas, et on lui donna la Vie des Saints.

Au fond, les Saints sont aussi des chevaliers, et des meilleurs. Il ne fut pas longtemps sans y réfléchir, et il comprit enfin qu’il trouverait dans la sainteté la vraie chevalerie et la vraie grandeur.

Ce fut la fin de ses rêves de gloire militaire et de ses ambitions mondaines. Il ne rêva plus que guerre sainte, et ce fut une milice sacrée qu’il organisa.

Ignace de Loyola et ses fils ne seront pas guerriers de l'épée, mais de la parole, et ce sont les combats de la vérité et de la charité qu'ils soutiendront.

Il y a de par le monde des millions d’âmes qui n’ont jamais connu le vrai Dieu, et d’autres qui s’en éloignent après l’avoir connu. Il y a sur toutes les plages des multitudes d'enfants qui croupissent dans l'ignorance.

A tous ces déshérités du ciel, les fils de Loyola iront porter la science et le salut.

L'école, la chaire et le confessionnal seront leurs champs de batailles.

Ils donneront aux peuples de grands écrivains, de merveilleux orateurs, des professeurs éminents, des philosophes et des théologiens illustres ; et vers les contrées lointaines où règne l’idolâtrie, ils enverront des apôtres.

Ils se nommeront Suarez, Canisius, François de Borgia, Bourdaloue, Bellarmin, François Xavier, Stanislas de Kostka, Louis de Gonzague, Jean de Britto, Laynez, etc.

Ah! mesdames et messieurs, il faudrait avoir, non les ailes de l‘igle, mais celles des anges, pour les suivre dans leurs cour.er: apostoliques, au sein des grandes villes et des solitudes, par delà les déserts et les mers, aux bords du Gange et de l’Indus, chez les Noirs de l'Afrique et parmi les Peaux-Rouges du nouveau monde !

Arrêtons-nous aux bords du Saint-Laurent, et réjouissonsnous de « moissonner aujourd’hui dans l’allégresse ce qu'ils ont semé pour nous dans les pleurs ».

Car, ici comme ailleurs, vous le savez, la persécution les atteignit un jour ; et il n'y a guère plus d’un siècle, les hommes à courte vue disaient : « C’est bien fini, cette fois ; les Jésuites sont morts »!

Chassés, dépouillés, supprimés, ils ressemblaient, en effet, à des ombres errantes venues du pays des morts; si bien qu'un impie célèbre, parlant de leur général, s’exprimait ainsi : «C’est un despote assis sur des cadavres » |

Singuliers cadavres, en vérité, que ceux qu'on ne peut pas achever de tuer, et qui une fois morts ressuscitent !

RER nm NES MEET

Car enfin, ils sont bien vivants, puisqu'on leur reproche précisément de l’être trop!

Quel est donc le secret de leur vitalité ?

C’est qu’ils sont toujours en communion d'idées et de sentiments avec cette institution immortelle qu’on appele l’Église. C'est qu'ils entretiennent fidélement en eux le feu sacré de la charité, qui est l'élément vit2l par excellence des institutions catholiques.

On lit au livre des Machabées une histoire merveilleuse et bien étrange.

Après les grands événements du Sinaï, les Hébreux avaient reçu l'ordre d'entretenir toujours le feu sacré devant la face de Jéhovah.

Mais, un jour, vaincus et réduits en esclavage, ils durent s’acheminer vers l'exil.

Avant de partir, ils enfouirent le feu sacré dans une vallée, au fond d’un puits profund et desséché.

La captivité de Babylone dura longtemps, et deux générations y moururent.

Or, quand les petits-fils des exilés, libres enfin, revinrent dans leur bien-aimée Terre Promise, ils ne retrouvérent plus au fond de leur citerne qu’une eau boueuse qui avait étoufté le feu sacré.

On vit alors un grand et merveilleux spectacle. Le Grand Prêtre prit cette boue, où le feu sacré avait été noyé, et il l'éleva vers le ciel, pendant que le peuple agenouillé priait.

Tout à coup, sous un rayon de soleil qui déchira la nue, la boue s’enflamma, et le feu sacré brilla de nouveau.

Depuis dix-neuf siècles, ce n’est plus le peuple d'Israël, mais l’Église, qui a la mission d'entretenir le feu sacré devant la face de Jéhovah, et bien des fois le prodige raconté au livre des Machabées, s’est renouvelé.

Bien des fois, les successeurs du Christ et des apôtres,

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