ET LES ORIGINES DES SŒURS DE LA PROVIDENCE
Madame Gamelin naquit à Montréal, le 19 février 1800, du mariage d'Antoine Tavernier et de Josephte Maurice. Sa famille paternelle était originaire d'Amiens en Picardie. Son bisaïeul, Julien Tavernier, vint s'établir à Ville-Marie en
qualité de colon, on ne sait en quelle année. Son aïeul, un
(1) Depuis que cette conférence a été donnée, le zèle et l’activité des filles de madame Gamelin ont multiplié les recherches dans les archives de la communauté aussi bien qu’auprès de ses premières com pagnes et de ses contemporaines survivantes. Ce travail a abouti à réunir les éléments d’une biographie aussi complète que possible, qui verra sous peu le jour, par les soins des sœurs de la Providence.
autre Julien, sergent dans la compagnie d'infanterie de milice du chevalier de La Corne de St-Luc, avait, suivant la coutume militaire du temps, ajouté à son nom ou reçu de ses camarades le sobriquet de Sans-pitié, qui demeura quelque temps accolé au nom de ses descendants, et que sa petite-fille devait, moins qu'aucun autre, mériter de porter. Il fut tué par les Anglais sur le lac Champlain, en juillet 1750, dans une de ces expéditions hardies, dirigées de Carillon par MM. de $St-Luc et de Contre-Cœur contre les postes ennemis du voisinage.
Le père de Mme Gamelin, Antoine Tavernier, était voiturier, Sa maison s'élevait au pied du chemin Sainte-Catherine, sur un vaste domaine qui s’étendait de la rue Sainte-Marie aujourd'hui Sherbrooke, au chemin Sainte-Catherine. Ce terrain, concédé en fief aux Hospitalières de Saint-Joseph, qui y ont construit le présent Hôtel-Dieu, portait, —particularité remarquable, — le nom de terre ou fief de la Providence, et la maison d'Antoine Tavernier occupait un point de l’espace que couvre aujourd’hui le champ de courses, attenant au terrain de l’exposition provinciale.
Madame Gamelin était la deuxième fille et la plus jeune des six enfants d'Antoine Tavernier et de Josephte Maurice. Elle fut baptisée le lendemain de sa naissance, à Notre-Dame, par Messire Humbert, du Séminaire, et tenue sur les fonts baptismaux par Antoine Tavernier, son frère aîné, et Marie Claire Perrault, sa cousine germaine, Cette dernière, qui seule signa avec le prêtre, épousait, deux ans plus tard, Augustin Cuvillier, marchand de cette ville, dont le nom a été étroitement mêlé aux événements politiques du pays, de 1820 à 1840,
L'enfant recut au baptême les noms de Marie-Emmélie- Eugène. (1) Elle porta surtout, dans la suite, le deuxième de ces noms, qu'elle signait Amélie, bien que son acte de baptême, celui de ses trois enfants et celui de son mariage porte l'orthographe Emilie.
La patronne reconnue par elle et fêtée plus tard par ses filles en religion, est sainte Emmélie de Césarée, veuve de S. Basile, qui prit le voile après la mort de son époux et éleva si bien ses enfants que quatre d’entre eux ont été honorés du culte de l'Eglise. Son patronage fut manifestement eflicace sur sa protégée, qui arriva comme elle à la vie religieuse en traversant l’état du mariage.
Le ciel commenca à la soumettre, dès l’âge le plus tendre, à cette série d'épreuves qui devait la disposer au détachement des meilleurs dons de la terre et à un entier abandon à la Providence, dont la main fut toujours si visible dans tous les événements de sa vie.
A six ans, elle était déjà orpheline.
Elle trouva par bonheur une seconde mère dans sa tante maternelle, madame Joseph Perrault, restée veuve avec quatre enfants, dont l’une, madame Cuvillier, avait Emmélie pour filleule. Maîtresse d’une petite fortune, elle prit sa nièce au nombre de ses enfants et la traita comme telle,
L’instruction des filles, à cette époque, n’était ni très étendue ni très compliquée. Elles pouvaient faire ce qui passait pour de bonnes études sans multiplier les années à l’école et au couvent, Cette instruction n’était peut-être pas conforme à toutes les exigences d’une éducation accomplie, mais elle était proportionnée aux besoins et au niveau moyen
(1) I] était alors d'usage assez fréquent de donner aux filles des noms de saints.
de la société canadienne. Elle excluait surtout très sensément du programme des études et du régime des pensionnats toute superfluité prétentieuse et dispendieuse.
Emmélie Gamelin sortit du couvent de la Congrégation de Notre-Dame, alors le seul pensionnat de Montréal, sans avoir gradué en aucune sorte de métal. Je ne sais si elle y remporta quelque succès, ni dans quelle catégorie d'élèves elle fut classée, ni quel souvenir elle laissa à ses maîtresses et à ses compagnes. Je n’ai pu trouver aucune date ni aucun renseignement sur ce séjour, qui fut certainement de courte durée, car sa tante la rappela bientôt chez elle, peut-être pour suppléer à l'absence de ses deux filles, que l’approche de la vieillesse lui faisait plus vivement sentir. Je ne jurerais pas que l'orthographe de sa nièce n’en souffrit pas toujours un peu, si j'en juge par les quelques écrits d’elle que j'ai eus sous les yeux. Mais c’était alors un péché habituel à plus d’une personne comme il faut. La jeune fille y gagna, en revanche, à se former plus tôt à ces vertus domestiques, que lon n’acquiert parfaitement qu’au foyer de famille, et à cette science du ménage dans laquelle excellaient nos grand’mères et que nos grands-pères appréciaient si justement,
Toute à ses devoirs auprès de sa tante, elle ne répugnait pas à aller dans le monde et à prendre une part goûtée à ses plaisirs honnêtes. Son excellent cœur, sa franchise, son entrain, son esprit, sa gaieté lui firent beaucoup d’amis et même des admirateurs. Elle avait cette distinction naturelle, aussi éloignée de l’affectation que de la raideur, fruit de la noblesse du caractère et de la bonne éducation, qui met un cachet de haute marque sur les autres qualités, et les laisse incomplètes, si excellentes soient-elles, lorsqu'elle ne les accompagne point.
Aimée du monde et l’aimant dans une bonne mesure, elle
savait toutefois imposer des contraintes et des sacrifices à son amour du plaisir: “J'ai fait une promesse de ne point danser, écrivait-elle le 24 août 1820, et j'espère la tenir tout l'hiver.”
Peut-être avait-elle lu, cet hiver-là, la raillerie un peu cautique qu'adressait aux danseuses d’un autre pays et d’un autre siècle le digne écuyer Pierre de Changy, dans son livre de l’Institution de la femme chrétienne : “ Quel plaisir ou profit, s’écrie-t-1l sans aucune £orte de ménagement, vient de saulter plus haut que la corpulence de la fille ne peult porter, à estre élevée et avancée des bras, ou tripudier toute la nuyct sans saciété ? Et s’il faut aller à la messe un peu loing, elle s’en fasche et à mal aux pieds, comme le cinge pour aller à l’église, et leur convient avoir chevaulx ou chariotz, tant sont tendrettes. Elles trouvent le prescheur tant long qu’elles s’i endorment ; maïs le ménestrier sommeillera plus tost que ces saulterelles. A les voir danser de loing, semblent qu’elles soient folles. Si telle peine corporelle leur était enjoincte pour pénitence, la penseraient dure et griève.”
Ou mieux s'était-elle inspirée de cette grave lecon de S. Francois de Sales: “Je vous dis des danses, comme le médecin des potirons et champignons : les meilleurs n’en valent rien, disent-ils; et ie vous dis que les meilleurs bals ne sont guère bons ?”
I1 faut toutefois reconnaître qu’elle ne fit pas, les fitelle, ces lectures en tous ses hivers et ne renouvela pas pour tous laustère résolution prise en 1820. Elle fut même, en passant, indulgente à un autre abus morndain, le décolletage et, si la citation n’en devait sembler profane sur des lèvres ecclésiastiques, je vous rapporterais
d'elle un mot imprudent qui prouvait à son insu la sagesse du bon évêque de Genève, et ménageait, pour l'avenir, à la mémoire trop fidèle de nièces malicieuses, une arme défensive contre les recommandations de l'aimable tante, devenue austère par Ctat et grondeuse par devoir. Des cousines de ce temps-là m'ont aussi assuré que leur aimable parente avait découvert qu’elle avait la main bien faite: elle se plaisait, prétendent-elles, à la faire admirer à propos, et j'ai pu voir une bague en brillants, d’un goût sobre et fin, qui se serait prêtée, même aux années de retour, à ce petit manège,
Quoi qu'il en soit de ces menues frivolités et de ces passetemps mondains, Mlle Tavernier, chez sa tante aussi bien que chez son frère, le Dr Tavernier, dont elle alla, pendant une année, distraire et consoler le veuvage, observa toujours jusqu’à son mariage une réserve irréprochable et les pratiques d’une vive et solide piété.
Dès cette époque d’inoffensive mondanité, des velléités de vie religieuse semblent même avoir hanté son esprit. J’en 1etrouve du moins la trace dans une lettre écrite au printemps de 1822, La mort de son excellente tante, Mme Perrault, arrivée au mois d'avril précédent, et le deuil qui suivit, donnérent peut-être à son âme une impulsion plus marquée vers cet ordre d'idées, En tout cas, la vue d’une vêture à l’Hôpital- Général lui inspire les réflexions suivantes, dont elle fait part à une cousine de Québec, dans une lettre datée du 18 juin: “Vous me parlez des messieurs de Québec : sachez que je ne m'en soucie plus du tout, J'ai passé la journée d’hier chez les Sœurs Grises, à l'occasion de la prise d’habit d'Eulalie, (1) et
(1) Vreisemblablement, Mlle Eulalie Lagrave, qui prit l'habit le
Hi
me suis très bien amusée, Toutes les religieuses nous ont reçues avec beaucoup de politesse et de bonté: aussi vous dirai-je tout bas que je me sens beaucoup de vocation depuis ce temps. J’espère que cela va continuer et que je finirai par vous surprendre une bonne fois, Ne parlez de cela à personne, quoique ce soit l’exacte vérité. Oui, je renonce pour jamais à vos messieurs ainsi qu'au monde, et me ferai religieuse vers l'automne ”
Oui, en effet, vers l’automne, mais lPautomne de 1843, car celui de 1822, puis lhiver et le printemps passèrent sans amener la surprise promise. Les messieurs de Québec demeurèrent bien et dûment dans l'oubli, mais ce fut au profit d’un monsieur de Montréal,
En effet, le 4 juin 1823, en léglise Notre-Dame, après dispense de trois bans de publication, en présence de Messire Bréguier St-Pierre, prêtre de Saint-Sulpice, “ suivant les lois et coutumes observées en la sainte Eglise,” Mlle Emmélie Tavernier échangeait “par paroles de présent” le mutuel consentement de mariage avec sieur Jean-Baptiste
. Gamelin, bourgeois de Montréal.
La notice biographique nous affirme que c'était un “riche et vertueux bourgeois.”
Riche, je le veux bien, si l’on entend par là le possesseur d’une honnête petite rente qui lui assuraït l’aisance de lépoque : tout bourgeoïs du temps était plus ou moins riche en ce
sens. Vertueux, j'en doute encore moins, puisqu'il eut le cou-
17 juin de cette année et fit profession le 23 décembre de l’année suivante. Elle fut l’unefdes quatre fondatrices de la mission de la Rivière- Rouge (Saint-Boniface) où elle mourut le 4 août 1859. (Archives de P'Hôpital-Général.)
rage de prendre femme à cinquante ans. C'était, en tout cas, un célibataire féroce, indomptable jusque-là, à telle enseigne qu'ayant deux fois déjà décidé d’enchaîner sa vie, il s’aventura la seconde fois jusqu'aux balustres et là, sommé de se rendre, répondit: Non!
C'était évidemment un cas désespéré, qu’un rhumatisme revêche ou un miracle pouvait seul réduire. Le rhumatisme parla peut-être. J’aime mieux croire que le charme et la vertu de Mlle Tavernier firent le miracle.
Is firent du moins le parfait bonheur de son époux pendant quatre années. Elle-même fut très heureuse, aimée et choyée d’une tendresse qui pouvait et devait être paternelle, Son mari l’adorait,.… bien qu’elle le méritât. Il l’entourait de soins, d’attentions et de ménagements dont l'excès ne laissait pas d’être parfois amusant. Elle les lui rendit avec un inaltérable dévouement, pendant les sept mois de la cruelle maladie qui la laissa veuve ie premier octobre 1827.
Ce n’était point la première douleur de sa vie conjugale, où Dieu n'avait semblé l’amener que pour ouvrir dans son cœur, par la ruine de son bonheur d’épouse et de mère, la source d’une pitié si vaste et “1 généreuse à toutes les douleurs. Elle avait déjà perdu deux enfants, deux fils, Jean-Baptiste-Pierre et Jean-Baptiste-Antoine, morts, tous les deux, trois mois après leur naissance, Le troisième, Toussaint-Françcois-Arthur, mourut à vingt et un mois, quelque temps après son père.
Madame Gamelin était trop femme pour ne point ressentir profondément tant de pertes cruelles, mais trop chrétienne pour s’enfermer dans une douleur sombre et stérile, et ne point demander à l'amour et au soin du prochain souffrant et délaissé un remède à son chagrin, un aliment à son affection,
une occupation à ses loisirs, une sauvegarde à sa liberté.
Restée veuve à vingt-sept ans et bientôt sans enfants, maîtresse d’une petite rente suffisante à ses besoins, ayant beaucoup d'amis et de relations mondaines, elle pouvait, l'époque du deuil sévère écoulée, reprendre peu à peu sa place dans le monde et se ménager de loin et sûrement, avec les ressources d’une expérience que plus d’une sait rendre irrésistible, un nouvel établissement conjugal.
C’était son droit, comme c’est le droit de toute autre, peutêtre le devoir et le salut de quelques-unes.
Mais ce n’était ni son goût, ni son ambition, ni surtout sa vocation, et Dieu l’amena par sa douleur même et son deuil aux occupations qui allaient préparer la grande œuvre de sa vie.
Un siècle plus tôt, Marie-Merguerite Dufrost de La Jemmeraie, dame d’Youville, avait trouvé dans le veuvage un acheminement à une œuvre et à une gloire semblables, et ce n’est pas le seul côté par lequel se touchent les vies de ces vénérables fondatrices.
Sitôt après son veuvage, madame Gamelin quitta la maison qu’elle occupait avec son mari à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, petite maison en bois, basse et double, qui porte aujourd’hui le n° 26. En face s’étendaient, escaladant la pente du mont Saint-Joseph, assiette de notre nouvelle cathédrale, les beaux vergers de son mari, source de sa petite fortune.
Elle vint se fixer auprès de sa cousine cermaine, madame Maurice Nolan, ïille cadette de madame Joseph Perrault et veuve elle-même depuis dix ans, son mari, le major Nolan, ayant été tué, trois ans après son mariage, par une balle américaine, à l’attaque de Sacket’s Harbor.
Madame Nolan, dont la reconnaissance garde le souvenir à la Providence, habitait alors, presque à l’encoignure des rues Saint-Urbain et Sainte-Catherine, une maison de pierre, ornée d’une galerie et précédée d’un jardin, que vous vous rappelez tous avoir vue sur l'emplacement actuel du Cyclorama de Jérusalem. C'était, en ces années, presque la bornefrontière de la ville, de ce côté de la rue Sainte-Catherine ; de l’autre, les maisons prolongeaient leur groupement jusqu’à la rue Saint-Simou, aujourd’hui rue Saint-Georges. Au delà s’étendait la campagne, parsemée d'habitations rurales ou de plaisance.
C'est à cette extrémité ouest du quartier Saint-Laurent que la jeune veuve commenca son œuvre charitable. La ville était déja assez vaste, et ses ressources de bienfaisance assez limitées pour laisser sans secours bien des misères. Il n’y avait, pour recueillir les vieilles femmes infirmes et pauvres, que l’Hôpital-Général, qui ne pouvait suffire à tous les besoins. C’est à cette classe de misérables que la charité de la jeune veuve commenca d’intéresser ses loisirs. Elle les visita d’abord à domicile, leur portant des vêtements et des aliments, associant déjà sans doute à cette œuvre pie ses meilleures amies.
Mais bientôt sa charité voulut assurer aux plus misérables un abri où elles fussent, tous les jours, assurées d’un Hit propre et de trois repas suffisants, d’un bon feu l’hiver, et à toute heure, en toute saison, des soins réclamés par leur âge et leurs infirmités, Dans cette intention, elle s’adressa au curé de Notre-Dame, M. Kay, qui mit à sa disposition le rezde-chaussée d’une petite école paroissiale située au coin des
rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent, qu'occupe aujourd’hui
l’élégant magasin occupé naguère par la Société générale des bazars francais. :
L’Asile, car c'en était déjà un, ouvrit pour la première fois ses portes, le 4 mars 1828, à une vieille femme de cent deux ans, la mère Saint-Onge, bien digne d'apporter l’enseigne de son âge à un refuge uniquement destiné à recevoir des vieilles femmes. Quelques autres vinrent bientôt la rejoindre, et l’on admit aussi par exception, avec ses deux enfants, une veuve plus jeune et plus vigoureuse qui prit soin de ses aînées.
C'était toute une petite communauté, avec ses besoins individuels, ses oppositions d'humeur et de caractère, ses variations de température morale, Pirritabilité qu’engendrent les caprices de l’âge et les souffrances de l’infirmité, les lacunes de l'ignorance et les indélicatesses d’une mauvaise éducation.
Madame Gamelin, avec l'autorité que lui donnaient sur ses protégées ses bienfaits et sa fermeté pleine de rondeur et de bonté, apaisait souvent des tempêtes qui, pour s'élever dans un verre d’eau, n’en étaient pas moins des tempêtes, et si parfois elle perdait patience et reprenait trop vivement quelqu'une de ses vieilles, Mor Lartigue, qui l'avait en grande estime, lui disait avec sa rude franchise, en la tutoyant comme il faisait à peu près avec tout le monde: « Lorsqu'on est, comme toi, Iimpatiente, on apprend à mettre de l’eau dans son vin.” Le conseil ne fut pas perdu, car madame Gamelin mit toute sa vie de l’eau dans son vin !
Ces petites difficultés et celles, plus grandes, amenées par les quêtes extérieures et journalières auxquelles elle employait toutes les jambes valides, — source de jalousies et de susceptibilités particulières, — la déterminèrent à se transporter
auprès de ses turbulentes sexagénaires. Elle loua, à l’entrée
de la rue Saint-Philippe, presque en face de la maison Nolan, deux petits logements contigus, s'installa d’un côté et établit ses protégés de l’autre, en ménageant entre les deux une porte favorable aux interventions urgentes. Elle put ainsi les surveiller et les soigner de plus près, présider à leurs prières, leur faire régulièrement une lecture spirituelle, les envelopper, en un mot, de sa bienfaisante influence. M. Bréguier Saint-Pierre, le père de tous les pauvres, le confesseur de tous les pécheurs en détresse, et son propre confesseur, le devint aussi de ses vieilles.
Elle poursuivait depuis quatre ans déjà sa courageuse et généreuse entreprise, Plus d’une fois, elle s'était demandé si elle n'avait pas trop présumé de ses forces et tenté la bonté de Dieu, en s'aventurant dans une œuvre dont le lendemain demeurait toujours incertain. Que de fois, le matin, partant pour le marché, la bourse presque vide et le cœur gros d’inquiétude, elle avait mis ses vieilles en prière, pour demander le pain de la journée au Père du ciel, et toujours le secours était venu !
Elle recut même parfois une assistance inespérée qui semblait arriver tout droit des régions surnaturelles. Un jour, entre autres, qu’elle entendait, suivant son habitude, une messe basse à Notre. Dame, avant de commencer ses petits marchandages, dont plusieurs ressemblaient à des maraudages, priant avec ferveur pour le succès de son entreprise, un monsieur inconnu et de tournure distinguée s’approche d’elle et lui demande: “ Etes-vous cette dame Gamelin qui prend soin de plusieurs vieilles ?” Et, sur sa réponse aflirmative, il lui remet la somme de vingt-cinq louis.
De pareilles interventions de la divine Providence l’encou-
rageaient à persévérer dans l’œuvre commencée. D’ur autre côté, le local de la rue Saint-Philippe devenait trop étroit pour les désirs de sa bienfaisance, qui croissaient avec les besoins et les demandes. Mais comment trouver mieux ailleurs? Ses modiques revenus, réduits des frais de son entretien personnel et ajoutés aux dons et aux aumônes d’occasion, suffisaient à peine à maintenir la barque à l’eau. Où donc trouver le prix d’une acquisition simplement convenable ?
Elle dut prier Dieu d’abord beaucoup et faire prier ses vieilles avec elle. Puis, toujours pratique, elle adressa sa prière à un citoyen charitable de Montréal, M. Olivier Berthelet, qui passait à bon droit pour le procureur du bon Dieu auprès de toutes sortes de nécessiteux.
La bonne dame lui tendit un petit piège auquel il se laissa prendre avec une bonne grâce toute chrétienne. Elle linvita à visiter son asile, et 1à la plus diserte de ses vieilles, bien dressée à la lecon, présenta la supplique au nom de ses compagnes, avec une simplicité et une naïveté qui en firent tout le charme et tout le succès.
Après acte de donation rédigé en bonne et due forme, en faveur de Messire Saint-Pierre et de Dame Gamelin, le petit bataillon d’invalides prenait possession, le 1er mai 1835, de immeuble dû à la générosité de M. Berthelet, Cette modeste maison en bois, désignée dans les souvenirs de la communauté, à cause de sa couleur, sous le nom de Maison jaune, occupait, rue Sainte - Catherine, emplacement de l’épicerie qui forme aujourd’hui un des coins de la rue Saint-Hubert, percée depuis cette époque.
Cette date de 1835 fait époque dans l’histoire de l’œuvre,
car la Maison jaune devint le berceau de la Communauté
des Sœurs de la Providence, et l’Asile fut, aux environs de cette année-là, désigné sous le nom d’Asile de la Providence. L'œuvre, installée dans la propriété de la directrice, prit dès ce moment un essor décisif, une importance croissante, avec un caractère tout nouveau de régularité et de stabilité.
La maison s'élevait presque à l’ombre de la cathédrale Saint-Jacques et du palais épiscopal. Mgr Lartigue bénit les salles, accorda l'érection du chemin de la croix et honora souvent la maison de ses visites, lui et ses prêtres. Il ne fut peut-être pas étranger aux règlements que madame Gamelin donna alors à ses vingt-quatre protégées et à la distribution savante par laquelle elle appliqua les forces et les talents de chacune à des travaux manuels, tous, on le devine, plus difficiles et plus compliqués les uns que les autres!
Forte de ces encouragements de l'autorité ecclésiastique, la vaillante directrice multipliait aussi autour d’elle les sympathies efficaces, les relations productives qui préparaient pour bientôt, à son insu, une fondation nouvelle. Son nom et sa personne étaient devenus très populaires à Montréal. Les années 1832 et 1833 l’avait vue apporter le concours d’une expérience éprouvée et d’un dévouement incomparable aux efforts de la Société des Dames de la Charité, (1) pour secourir les orphelins et les veuves des pauvres ouvriers emportés par la violente épidémie du choléra.
Puis les troubles nolitiques de 1837 et de 1838, qui remplirent la prison de Montréal de nos infortunés compatriotes,
(1) Cette societé, fondée vers 1820, sous la présidence de la baronne de Longueuil, a donné naissance à l'Hospice des petits orphelins de Montréal, dit des Récollets, aujourd’hui sous la direction des Sœurs Grises de l’Asile de Nazareth.
avaient admiré cette digne et compatissante femme, transformée au milieu des captifs en ange de consolation, leur portant chaque jour, le panier au bras, des aliments substantiels, de petites douceurs, des nouvelles et des messages de leurs familles angoissées, et glissant au milieu de ses dons, avec l’irrésistible efficace de la charité, ure parole de foi qui consolait toujours et convertissait souvent.
Je ne sais quelle initiative et quelles démarches préliminaires donnèrent naissance à la Société des Dames de la Providence, mais il n’est pas à douter que madame Gamelin n’en ait été l’inspiratrice et l’organisatrice, comme elle en devait être la tête et l’âme dirigeante. Cette société se forma sous les auspices de Mgr Bourget qui, après avoir été trois ans coadjuteur, succédait, le 23 avril 1840, à Mor Larticue.
Ce prélat de sainte mémoire, qui a donné aux œuvres existante de son jeune diocèse une si vigoureuse impulsion, favorisé et protégé tant d’éclosions fécondes, n'aurait eu garde de refuser sa sollicitude à l’œuvre de madame Gamelin, d’un intérêt si urgent, d'un caractère si manifestement providentiel.
Il encouragea la création de la nouvelle société, qu’il laissait en pleine formation, lorsqu'il partit pour Rome au printemps de 1841. En son absence, les Dames obtinrent de la Législature des deux Canadas, par l'entremise de l’honorable D.-B. Viger, un bill qui incorporait leur association sous le nom de “Corporation de l’Asile des femmes âgées et infirmes de Montréal.”
Douze dames et demoiselles la composaient, Avec la directrice, madame Gamelin, et la sous-directrice, Mile Durand, qui depuis plusieurs années déjà remplissait auprès d’elle avec beaucoup d'intelligence et de dévouement les fonctions
d’assistante, les dix autres étaient presque toutes des proches parentes ou d’intimes amies, dont les noms figurent aux actes de mariage et de baptême de sa famille, et à coup sûr, sans en excepter une seule, des adrmiratrices convaincues de la fondatrice.
Je me fais un devoir de donner ici leurs nom : cofondatrices, auxiliaires fidèles de cette grande œuvre, elles méritent un public hommage dans un entretien consacré an souvenir de ses origines. C’étaient madame François Tavernier, secrétaire, madame Maurice Nolan, trésorière, madame Paul-Joseph Lacroix, madame Augustin Cuvillier, madame Maurice Delisle, madame D.-B. Viger, madame Julien Perrault, madame Edouard Raymond-Fabre, Mile Thérèse Berthelet, madame Charles-Simon Delorme. De ces douze dames de la fondation, deux seulement survivent, madame Tavernier, qui atteindra dans quelques jours le bel âge de quatre-vingt-seize ans, et la mère vénérée de Mgr l’archevèque, la plus intime amie de la fondatrice, qui maintient sans doute au sein de la Société, devenue celle des Dames patrounesses, la pureté de la tradition primitive, comme elle maintient partout autour d’elle, de parole et d'exemple, le respect de toute bonne tradition !
La première réunion des Dames de la nouvelle corporation se tint au petit Asile, le 18 octobre de la même année. Mgr Bourget, de retour depuis un mois, présidait la réunion. IL fit part aux dames d’une nouvelle inattendue, qui ouvrit à leur ardeur et à leurs espérances des horizons presque infinis. Il leur annonça qu’à son passage à Paris il avait obtenu de la Supérieure des Filles de Saint-Vincent-de-Paul la promesse de quelques religieuses pour la fondation qu’il patronnaiït dans sa
ville épiscopale. L'idée qu’il en avaiteue dans son voyage lui semblait d'autant plus inspirée du ciel qu'aucune suggestion, arcune entente à ce sujet n'avait précédé son départ, La promesse si aisément obtenue lui était un nouveau garant de la volonté du ciel,
Pieuse illusion que Dieu entretient parfois chez ses ministres pour mieux leur dérober nn caché dessein, qu'ils servent déjà sans le savoir et qu’ils reconnaitront À l’heure de son bon plaisir !
Uette nouvelle, accueillie par les Dames avec la plus grande joie, les détermina, dès cette première réunion, à acheter un terrain et à construire un édifice adapté aux exigences de l'installation d’une communauté et du développement qu’elle entraînerait nécessairement pour l'œuvre,
Quatre jours plus tard, une main généreuse et discrète offrait à la corporation un don de 4,800 francs. C'était du meilleur augure, et je comprends les Mélanges religieux, — sorte de Semaine religieuse de l'époque, très instructive pour la connaissance des faits religieux du temps,— saluant avec un légitime enthousiasme la fondation prochaine : “ Tout ceci, lecteur, ne paraîtra d’abord qu'un bien petit événement, dans cette minime réunion d’une douzaine de personnes, escortées d’une trentaine de pauvres et d’infirmes, priant ensemble avec un pasteur. On croirait, ce semble, qu’il y a tout simplement le fait ordinaire d’un acte de dévotion, Ne vous y trompez pas, lecteur : il y a plus que cela. 11 y a là tout l'avenir d’un grand événement ; il y a le berceau d’une œuvre admirable, l’ébauche d’un grand plan ; il y a là le fondement d’un édifice immense, Tout, dans la religion, commence ainsi par la prière et l'humilité, tout ce qui est grand et saint !” Mélanges religieux, 22 octobre 1841.)
Les Mélanges, ou plutôt leur directeur, M. le chanoine Prince, — plus tard coadjuteur de Montréal et premier évêque de Saint-Hyacinthe, — qui venait d’être nommé chapelain de l’Asile et qui écrivait probablement ces lignes, en disant très vrai, ne croyait pas encore dire si vrai. Pas plus que Mgr Bourget, madame Gamelin ni aucune des personnes intéressées à l’œuvre, il ne pressentait à ce moment la fondation d’une communauté nationale. Il se proposait simplement de préparer aux Filles de la charité un accueil et une installation aussi convenables que possible, et cette commune ignorance de tous les ouvriers ne fait que mieux briller l'intervention de Dieu dans la fondation.
Monseigneur, cette année-là, accorda à la pieuse fondatrice et à ses pauvres vieilles une grande faveur : celle de la sainte messe célébrée tous les jours à l’Asile et de la sainte réserve conservée sur l’autel au temps des neuvaines, du mois de Marie et de certaines fêtes solennelles. Cette concession du bon pasteur fut sollicitée par deux vieilles à genoux, l’une aveugle, l’autre boiteuse, qui, privées du bonheur d'aller à l’église, désiraient s’entretenir de plus près avec Celui dont la bonté fortifie le courage du boiteux et illumine l’entendement de l’aveugle, lorsque sa puissance s’interdit de redresser leurs jambes et de dessiller leurs yeux.
Ce fut un grand bonheur pour les pauvres affligées. La première messe fut célébrée, le 13 décembre 1841, sur un petit autel en bois donné par les sœurs de l’'Hôpital- Général (1). Les ornements sacrés avaient été fournis, à la
(1) Cet autel est aujourd’hui dans la grande salle des vieilles, à l’Asile.
prière de Monseigneur, par les diverses communautés de la ville. La petite communauté témoigna dès lors sa reconnaissance au divin Maître, en relevant ses pieuses gardes à la porte du tabernacle, chaque heure des jours et des nuits où le Saint-Sacrement y reposait.
Cependant l’œuvre marchait. Le terrain avait été acheté dès le mois d'octobre. C'était un vaste emplacement, près de la Cathédrale et de l’Asile, mesurant cinquante-six mille et quelques pieds de superficie, couvert de vignes et d’arbres fruitiers. Ces audacieuses l’achetèrent de Mme veuve Hamelin pour la bagatelle de douze cents louis en rente constituée. Les Mélanges, en relevant la rondeur de ce chiffre, font cette observation, qui est en même temps une révélation : “ L’acquittement devient facile avec la générosité de M. P. Lacroix et de Mlle Louise Lacroix, sa sœur, premiers bailleurs de fonds, qui dès maintenant font don à l’Asile de la moitié de la rente pendant six années et ”— ajoute insidieusement le pieux journal! — “ laissent encore espérer des remises considérables après l'échéance.” Et l'organe officieux du Palais de glisser en hâte cette invitation peu déguisée : “ Nous ne doutons point que de si généreux commencements ne soient suivis des plus heureux succès et que tous les citoyens de Montréal ne se montrent efficacement dévoués à une œuvre qui intéresse si vivement le public. C’est tout prochainement que les fondatrices feront appel à la générosité de leurs compatriotes.”
Cette menace — pardon, Mesdames, si je qualifie ainsi les éloquents appels à la charité dont vos mères et vos devancières vous ont laissé le devoir, si fidèlement accompli, d’en-
tretenir l’écho — cette menace ne tarda pas à se vérifier, et
Monseigneur lui donna une sanction efficace par son mandement du 8 novembre suivant,
Daus ce document, adressé au “ clergé et aux fidèles de la ville et paroisse de Montréal ”, le prélat faisait part des projets et des événements que je viens de rappeler et recommandait, avec cette ardeur de zèle et de charité qui fut un de ses grands dons, une liste de souscription que les dames de l’Asile allaient faire circuler par la ville. Les comparant à ces auxiliaires de l’œuvre évangélique, que $S. Paul, dans une lettre inspirée, recommande à la sollicitude charitable d’un
de ses collègues de la ville de Philippes, il:exhorte ainsi les
fidèles à leur donner leur concours : “ En les envoyant vers vous, nos très chers Frères, nous empruntons encore ces paroles de l’Apôtre, pour dire à chacun de vous: Aidez-les, ces dames toutes dévouées à une œuvre si belle, qui travaillent avec nous pour que la charité qui nous est tant recommandée dans l’Evangile, soit pratiquée dans sa perfection. Adjuva illas quæ mecum laboraverunt in evangelio. Nous espérons qu’elles vous trouveront préparés, lorsqu'elles iront solliciter votre secours, et que nous n’aurons pas à rougir de les avoir envoyées en vain. Aïdez-les, car il y va de vos plus grands intérêts, du salut éternel de vos âmes, puisqu'il est certain que de l’accomplissement du grand précepte de la charité fraternelle dépendent votre bonheur et votre malheur éternels.”
Deux jours avant son mandement public, Monseigneur en avait adressé un spécial aux dames de l’Asile, donnant à leur association l'institution canonique, sous le nom d’Asile des Dames de la Providence pour les femmes âgées et infirmes. Il y établissait le but de l’association, sa composi-
tion et son organisation, statuait que sa direction appartiendrait toujours à un de ses chanoïnes ou de ses vicaires généraux, et que des aumôniers et sous-directeurs, nommés par le supérieur du Séminaire, prendraient part à toutes ses délibérations. Il lui donnait pour première titulaire Notre-Dame de la Compassion, pour seconde sainte Elisabeth, reine de Hongrie, pour premier patron saint Vincent de Paul et pour seconde patronne, sainte Geneviève de Nanterre, leur rappelant assez par ce choix qu’elles devaient s'inspirer de l’héroïque charité dont ces trois saints furent d’admirables modèles et dont la Mère de Dieu, souffrant par les hommes et pour les hommes au pied de la croix,est le modèle suprême et la meilleure inspiratrice.
L'appel de l’évêque aux citoyens rencontra un généreux écho dans la population de Montréal. La liste de souscription accusait, dès le 20 décembre de cette année, le chiffre de £1003. 3 sh. 9 d. Cette somme, jointe à la perspective des profits d’un grand bazar en voie d'organisation, permit de décider sans retard le commencement des constructions. Des amis compétents furent priés d'ébaucher ur plan et de négocier des contrats pour la valeur de deux c'ille louis.
Mais les dames, animées d’un vif esprit de foi, ne voulurent point s’en tenir aux calculs et aux prévisions les mieux fondées de la prudence humaine. Pour attirer sur leur entreprise la bénédiction céleste, qui pouvait seule lui donner une pleine fécondité, elles résolurent de se constituer en association de charité, pour visiter les pauvres à domicile, leur porter les secours obtenus de: riches, exercer envers les membres souffrants de Jésus-Christ toutes les œuvres de charité spirituelles et corporelles. Mer Bourget, informé de leur pieux
dessein le même jour où elles l'avaient formé, y donna toute son adhésion et, dès le lendemain, leur fit remettre un exemplaire, modifié selon les exigences locales, du règlement dicté par S. Vincent de Paul à la célèbre confrérie de charité qu'il avait lui-même organisée à Paris. Une lettre émue accompagnait ce document : “ En vous donnant ce règlement, disait le pieux prélat, je crois vous donner l'esprit et le cœur de ce saint admirable, Guidées par ce sage directeur et soutenues de sa puissante protection, vous pouvez espérer que le Seigneur présidera à la distribution de vos aumônes, qu’il
énira vos généreux efforts et multipliera les fonds que vous amasserez pour ses membres souffrants, Croyez, Mesdames, que Vous avez pris le moyen le plus sûr et le plus efficace pour assurer le succès des Filles de la charité en cette ville, en vous chargeant de faire leur œuvre d'avance, Vos soins empressés auprès des pauvres vont être des voix bien éloquentes pour annoncer leur venue. Votre charité industrieuse va vous ouvrir tous les cœurs et toutes les bourses, afin de vous mettre en état d'élever rapidement le magnifique monument que vous voulez consacrer à la gloire de notre religion et ériger en l'honneur de son auguste Mère, patronne de notre ville.”
Les dames associées prenaient le nom de Servantes des Puuvres et devaient, pour être admises dans la société, témoigner d’une vertu reconnue et ohtenir le consentement de leurs maris où des personnes dont elles dépendaient. Elles se partagèrent la ville en six arrondissements, avec deux dépôts généraux d’aumônes, l’un à l’'Asile, l'autre au faubourg Saint-Antoine, Elles ont été dans notre ville les devancières de la société Saint-Vincent de Paul et Ges religieuses de la communauté de madame Gamelin.
Tant de charité, de zèle et de dévouement devait produire des fruits nrécoces et abondants,
Le mois de mai 1842 vit la bénédiction de la pierre angulaire du nouvel édifice et le premier bazar organisé dans notre ville.
La cérémonie religieuse fut faite, le dix de ce mois, par Mer Power, ci-devant curé de Laprairie, qui venait d’être sacré évêque de Toronto. Trois évêques assistaient en habit de chœur : Mer de Montréal, Mor Gaulin, évêque de Kingston, et Mer de Sidyme, coadjuteur de Québec (1). Le sermon fut prêché par M. Billaudèle, directeur du grand séminaire, qui développa éloquemment ce texte, tout de circonstance : L'œuvre que le Seigneur a commencée, il l’achèvera.
Le seizième jour du même mois, s’ouvrait à l’hôtel Rasco, l’hôtel élégant de l’époque, situé rue Saint-Paul, en face du marché Bonsecours, le crandissime bazar préparé depuis six mois. Les directrices étaient mesdames Gamelin, Gauvin, Saint-Jean, Lévêque, Boyer, Moreau, La Fontaine, noms qui ont figuré à la tête de toutes les entreprises charitables de notre ville. C’était le premier essai considérable de ce genre tenté à Montréal, partant, tout un événement. Il y en a eu beaucoup d’autres dans la suite, où l’on s’est ingénié à renouveler l'intérêt, en variant et multipliant les séductions presque à l'infini !
J'aurais aimé à retrouver aux faits divers des journaux du temps quelque description pittoresque, quelque compte rendu piquant d’une nouveauté à laquelle dut affluer toute la société
(1) Mgr Turgeon, avaut-dernier prédécesseur de son Eminence le cardinal Taschereau.
francaise, surtout toute la jeunesse de la ville, Mais la Minerve, principal organe francais, n’était pas encore sortie du silence où l'avait plongée la supression gouvernementale de 1837, et les Mélanges se bornent à des réclames et à des compliments discrets, tels que ceux-ci: “ On nous dit des merveilles des ouvrages destinés à la bonne œuvre, et si nous en eroyons les rapports qui nous sont faits, ils sont à peine mis au jour qu'on se les assure à des prix incroyables.” Et encore : “ Le désir d'admirer tant de merveilles suffirait pour attirer un nombreux concours, quand aux motifs d’une légitime curiosité ne se joindrait pas celui de concourir à une œuvre sainte, à un genre de bienfaisance qui s'accorde si bien avec la générosité native de nos compatriotes, ”
Et plus tard, l’œuvre déjà en train: “ La charité, si ingcnieuse pour opérer le bien, vient de se montrer à notre ville, sous une forme nouvelle et des plus aimables ”
C’est d’une réserve tout ecclésiastique, très séante au révérend chanoine directeur de l’œuvre et de la publication ! Le digne homme eut sans doute plus d’une fois à fermer des yeux indulgents sur de menues coquetteries qui firent probablement alors leur première apparition, sous le couvert de “ cette forme nouvelle et des plus aimables de la charité ”, et qu'une bénigne vigilance n’a pas encore eu l’imprudence de bannir de ces réunions.
Le bazar produisit £500. Une réédition au mois d'août, pour écouler les objets restés en main, compléta la somme désirée et permit de pousser activement les travaux de construction, Voulant obtenir un effort décisif, Mgr Bourget, faisant dès lors preuve de ce dévouement au bien public dont
il a donné, au déclin de sa vie, un si mémorable et si touchant
témoignage, se mit lui-même en quête d’aumônes, Pendant les deux premiers mois de l’année 1842, il fit de porte en porte, dans sa ville épiscopale, une fructueuse collecte, qui vint grossir le fonds de construction. A cette occasion, l’honorable Charles-Séraphin Rodier exprimait, dans une lettre à Sa Grandeur, les sentiments de reconnaissance qu’il pertageait avec tous ses concitoyens, “de ce qu’elle avait bien voulu les faire participer aux prières et aux bénédictions que cette heureuse maison répandrait parmi eux.”
Tout s’annonçait donc sous les plus heureux auspices, quand une grande déception vint tout à coup dérouter les associés et jeter le prélat dans une vive perplexité. Une lettre de la supérieure générale des Filles de la Charité le prévenait que sa communauté ne pouvait mettre à sa disposition les sujets qu’elle lui avait promis pour l’œuvre de Montréal.
Que faire ? Le vaisseau était lancé et presque gréé ; ie ciel, pur et plein de promesses; une foule nombreuse et symypathique couvrait le rivage, toute prête à saluer de ses v'vats le départ de la nef et à lui rendre, par ses vœux et ses prières, les flots et les vents propices: et à ce moment même l’Équipage recruté et attendu faisait inopinément défaut! Encore une fois, que faire ? Tenter des démarches auprès d’une autre communauté française ? Mais peu de communautés réunissaient les caractères offerts par celle à laquelle il fallait renoncer. Ces démarches prendraient du temps. Elles risquaient en outre d'être infructueuses et, pendant ces atermoiements, le courage, l’entrain, disons mieux, l'enthousiasme
des associés et des collaborateurs menacait de se refroidir.
L'évêque, après avoir prié sans doute beaucoup, prit un.
loi
grand parti, et le ciel, pour sûr, l'inspirait cette fois, car il réussit. Il résolut de fonder lui-même une communauté, sur une base et avec une règle analosues à celles des Filles de Saint-Vincent de Paul, et de l'installer dans l’Asile nouveau. Il fit aussitôt appel aux filles de son diocèse. Cinq répondirent du dehors. Une sixième — la première ou la dernière, je ne sais —, déjà fort engagée dans l’œuvre, se joignit aux cinq autres. C’était Mlle Durand, la fidèle assistante de madame Gamelin, la sous-directrice de la société,
Monseigneur les agrée, Après un assez court délai — on était au mois de mars,— il les met en neuvaine pour les préparer à la fête de l’'Annonciation. Elles en consacrent les derniers jours à une petite retraite, et le jour de la fête, sept novices, a1 lieu de six, reçoivent de ses mains le saint habit.
D'où venait donc la septième? Elle s'était présentée à la porte de l’Asile, la veille même ou le premier jour de la neuvaine, et madame Gamelin avait pris sur elle de l’admettre aux exercices, présumant le consentement du prélat, qui faisait à ce moment sa propre retraite avec les prêtres de son évêché. Or, le costume des six autres une fois taillé, il restait tout juste assez d’étoffe pour en confectionner un sepième, Je ne sais si ce détail fit quelque impression sur l'esprit du saint évêque, mais il coïncidait avec un fait singulier, survenu durant son précédent voyage en Europe, et l’on voit de pareilles choses, légères en apparence, mystérieuses dans leur rapport, à l'aurore de presque toutes les fondations religieuses.
Voici le fait. Un jour que, préoccupé, entre autres pensées, de l'établissement à Montréal des Filles de Saint-Vincent de
Paul, il priait avec larmes dans léolise de Notre-Dame de Chartres, une dame âgée s’approcha de lui et le pria d’accepter sept chapelets de Notre-Dame des Sept Douleurs. Le prélat ne vit point en songe, la nuit suivante, comme autrefois l’évêque Hugues de Grenoble, la nuit qui précéda l’entrée dans sa ville épiscopale de $, Bruno et de ses six compagnons, fondateurs de l’ordre des Chartreux, le prélat ne vit point sept étoiles brillantes tomber à ses pieds! Mais Dieu, lui, les voyait et les comptait en sa prescience, avec une telle précision qu'il semble avoir voulu établir par ce nombre une mystique harmonie entre les sept douleurs de sa Mère et les sept victimes qu’il allait attacher à son culte dans le service de ses membres souffrants : tellement que, le jour de la profession religieuse des premières novices, le 29 mars de l’année suivante, bien qu’une Ges premières postulantes fût retournée au monde, c’étaient pourtant encore sept novices qui prononcaient leurs vœux entre les mains de Mur Bourget, dans la chapelle nouvelle, inaugurée le 1° mai de l’année précédente, et toutes les sept portaient à leur ceinture le chapelet de la Compassion, offert à leur père dans la basilique de Chartres !
Or, savez-vous qui avait pris la place de la jeune fille renvoyée dans sa famille ? Madame Gamelin elle-même, qui devenait, le lendemain de ce jour, 36 mars 1844, la première supérieure des Filles de Charité de la Providence.
Comment s’était opérée cette transformation, que ses meilleares amies n'auraient pu prévoir un mois auparavant, et qu’elle-même fut longtemps à redouter et à difiérer ? Je vais vous le dire, et je ne m'attarderai pas davantage, car j'ai déjà trop abusé de votre bienveillante attention.
La formation d’une communauté, dans cette maison ouverte et dirigée par elle, dont le merveilleux accroissement était pour une si grande part le fruit de ses soins et de ses efforts, avait dû faire sur elle une profonde impression et donner l'éveil à ses anciens désirs de vie religieuse. Déjà, au commencement de l’année 1842, le 2 février, jour où l'Eglise célèbre la Présentation au temple de la Vierge Marie, elle s'était liée à son œuvre et à son genre de vie par un engagement décisif et sacré, resté peut-être étranger à ses plus intimes amies et à ses propres filles en religion, acheminement tacite et inconscient vers un engagement plus solennel et plus étroit. Elle faisait vœu, ce jour-là, “de grand cœur et avec joie”, de vivre, le reste de ses jours, dans une continence parfaite, d’être la servante des pauvres dans la mesure de ses forces, d'exercer sur ses conversations une vigilance plus sévère—vœu, soit dit en passant et sauf respect, que toutes les dames de charité pourraient peut-être aussi songer à faire, avec un ou deux degrés d’héroïsme!— de retrancher dans ses habits tout ce qui sentait Le luxe et la parure, le tout terminé par ce cri spontané de son cœur: “Je veux me donner à mon Dieu... Qu'il fasse ce qu'il voudra de mai! Je m'y remets avec résignation, Aidez-moi, Ô mon Dieu, dans ces résolutions que je vous ai faites aujourd’hui !”
Ce fut vraisemblablement alors qu’elle renorca aux toilettes claires, qu’une de ses bonnes amies lui représentait, depuis quelque temps déjà, comme incompatibles avec l'approche des inévitables fils d'argent et avec sa situation de veuve austère, absorbée par les bonnes œuvres ; aux parfums, qu’elle aimait singulièrement ; à l’ensemble de ces petits riens, dans les atours, le langage, la manière d’être, dont le savant et subtil
assemblage compose la physionomie de la femme du monde.
Mais de là à se faire religieuse, elle, la femme de quarantetrois ans, la veuve indépendante et parfaite maîtresse d’ellemême depuis quinze ans — puisque les œuvres qui la liaient aujourd'hui, elle se les était librement et spontanément imposées, —à renoncer à la liberté de sa vie et de ses relations, pour se faire petite sœur de charité, soumise et docile, comme la novice de dix-huit ans, à la volonté d’une supérieure et aux exigences d’une règle journalière, il y avait un abîme que peuvent seules franchir les ailes données à l’âme par l’abnégation surnaturelle.
Et pourquoi, du reste, un semblable sacrifice ? Ne pouvaitelle donc pas continuer à tenir la première place dans l’œuvre, par son dévouement ardent et affectueux, son intelligence aiguisée par les difficultés et l'expérience, sa volonté trempée aux épreuves, sa foi, forte de l’inébranlable conviction de l’œuvre de Dieu à confirmer et à assurer pour l'avenir. Ne pouvait-elle pas se ménager une maturité féconde, et rayonnante du prestige d’une vie exceptionnelle, une vieillesse adoucie par la vénération presque adorarte de ses vieilles et de ses orphelines et les gâteries affec.:. ases de ces petites religieuses dont elle resterait toujours la seconde mère ?
Ainsi parlait la nature, et la nature avait certes des conseillers et des avocats respectables. M. Prince, lui-même, son directeur, n’encouragea pas tout d’abord son inclination à la vie relis'euse, M. Blanchet, un autre chanoine, lui disait un jour en plaisantant: “Vous, vous faire religieuse! Vous n'êtes pas plus faite pour cela que moi pour être évêque.” Hélas! le digne homme se trompait, car moins de quatre ans plus tard, il ceignait la mitre et s’acheminait vers son lointain diocèse de Walla-Walla, dans l’Orégon, où il devait bientôt
appeler quelques-unes des filles de cette Mère Gamelin dont il méconnaissait à ce moment la vocation religieuse.
Mais la grâce parla plus haut que toutes les répugnances et toutes les oppositions. La grâce lui montrait de quel grand secours elle pouvait être, et elle seule, au sein de cette communauté naissante, vouée aux mille difficultés des débuts dans linconnu et la pénurie, La grâce lui prouvait le méite et la joie suprêmes dans l’immolation suprême.
Mgr Bourget fut auprès d'elle le grand interprète de la grâce. On m'a raconté que, pour vaincre ses dernières hésitations, obéissant à un de ces mouvements de foi vive qui lui furent si familiers, 1l linvita à s’agenouiller avec lui, pour implorer la lumière divine, et qu’au bout de près d’une heure de fervente prière, elle se releva convaincue et décidée,
Son directeur ne mit plus d’obstacle à une demande réitérée avec instance et müûrie par cette lutte victorieuse. Li l’admit à remplacer la novice dont le départ avait jeté la désolation dans la petite famille. Mais, avant de prendre lPhabit, la nouvelle postulante entreprit, du conseil de l’évêque et du supérieur, un voyage aux Etats-Unis, pour y visiter quelques maisons de charité. Celles des Filles de Saint-Vincent de Paul, à New-York et à Baltimore, occupérent surtout son attention, Elle rapporta une copie de leurs constitutions, qui servirent de base à celles de la communauté nouvelle,
Rentrée à Montréal le 6 octobre, elle recevait, deux jours plus tard, le saint habit des mains de M. Prince, Personne, au dehors, n'avait été prévenu ni invité, et ses vieilles amies éprouvèrent dans toute sa vivacité et avec une véritable peine cette suprise dont elle avait menacé l’une d’elles vingt et un ans auparavant, dans cette lettre que je vous citais au
-début de ma conférence. Le même soir, Mme Fabre, qui l’atten- .dait à souper, recut d’elle une lettre où elle lui faisait part de son retour de Baltimore et de son entrée à la Providence: “Ne m'en voulez pas, ma bonne amie, d’avoir ainsi agi à votre insu. Il m'a bien fallu un peu de courage pour en venir à cette détermination...J’aimais encore tant mes chers parents et amis... Mais enfin, tous ces sacrifices se sont faits de bon cœur ce matin.”
Ces lignes, simples et discrètes, parce qu’elles sont d’une noble et forte femme, disent beaucoup en peu de mots. Elles disent l'étendue et l'intensité du sacrifice, ressenti en dépit du réconfort de la grâce. Elles présagent tous les sacrifices à venir, que la règle et la vie commune vont apporter jour par jour.
Cette règle et cette vie l’enveloppèrent, l’étreignirent de jour en jour. Elle fut la novice, la religieuse qu’elle devait et voulait être, puis la supérieure qu’elle pouvait être et qu’elle était déjà aux trois quarts. Elle fut la novice qu’exigeait d'elle M. Prince, plein d’une bonté et d’un dévouement inaltérables à ses filles, maïs ferme et austère dans une direction dont dépendait la formation et la première impulsion d’une communauté bientôt nombreuse. On m’: raconté, avec une
émotion respectueuse que les années n’ont point affaiblie, les petites privations, abstraction faite des grands renoncements, que l’impitoyable directeur lui infligeait sans avoir égard aux habitudes de sa vie passée ni aux ménagements que semblait parfois réclamer sa santé.
Ne s’était-il pas avisé, cet homme sévère, de lui imposer une vulgaire cassonade, au lieu du sucre blanc jusqu'alors -servi sur sa table dans une élégante porcelaine de Chine, qui
se conserve encore précieusement! de la mettre au thé, oserais-je dire de seconde main, de ses compagnes, fait de feuilles échaudées une fois déjà dans les théières du voisinage ! de lui retrancher le traditionnel verre de bière qui arrosait encore son maigre dîner! de substituer, dans ses moments de fatigue, une abominable mixture de gingembre et de je ne sais quelle drogue au petit verre de ce genièvre, généreux comme un élixir et clair comme l’eau de roche, que nos pères recevaient avec respect des petites Indes et qu’on est aujourd’hui forcé d'interdire à leurs fils, pour protéger la pureté de leurs suffrages civiques !
La pauvre mère, qui appréciait fort, au temps jadis, les petits plats et les bons fricots, fut bientôt réduite, tout comme ses petites sœurs, au maigre régime de la Maison jaune, transporté sans adoucissement au grand Asile, et consistant surtout dans des restes de viande fournis par la charité du quartier et hachés menu avec des oignons et des pommes de terre, Peutêtre même prit-elle part à ces pénibles lessives qui transportaient, l'été, tout le personnel valide au Pied-du-Courant, où l'on demandait au Saint-Laurent de suppléer à l’eau de l'aqueduc, trop dispendieuse pour être amenéé aux baquets du logis, et remplacée en partie, l'hiver, par la neige fondue du grand jardin.
Je tire le voile sur toutes ces privations. Une des trois vénérables survivantes de cette sainte pléiade, que j'ai eu le bonheur d'interroger sur ces années de vraie misère, me disait : “Nous étions pauvres comme pas une des familles indigentes que nous visitions.” Mais elle ne me l’a pas dit pour que je le répète et cherche à lui faire un mérite et une gloire, à
elle et à ses sœurs, de ce qu’elles considéraient toutes comme
le devoir, comme la croix de Jésus-Christ, portée et partagée avec un vaillant et fidèle amour. Si je vous le dis ce soir, Mesdames et Messieurs, c’est que j'éveille le souvenir déjà lointain d’un œuvre de fondation divine, que vous ne reconnaîtriez point, si elle n’était marquée du triple sceau des œuvres du Très-Haut: le dénuement, l'humilité, la foi à toute épreuve.
J’ai fini la tâche que j'avais entreprise ce soir, Je ne vous dirai pas, même en résumé, ce que la révérende Mère Gamelin a été ni ce qu’elle a fait, depuis le 29 mars 1844, date de sa profession religieuse, jusqu’à sa mort, arrivée le 23 septembre 1851. Ce résumé serait encore trop long.
Pendant ces sept années — encore ici le nombre sept! — elie a gouverné avec sagesse et bonté sa communanté grandissante, et administré prudemment ses œuvres diverses. Elle a multiplié, aux yeux ds ses filles, les exemples de foi, de piété, d’humilité profonde, d'ardente charité, Elle à vu sa maison s’accroître de nouvelles recrues et cinq branches se détacher du tronc pour aller dispenser au loin lombre et les fruits de leurs rameaux. Elle à vu huit de ses sœurs monter au ciel, pour y ceindre leur couronne et lui tresser la sienne. Elle les a vues toutes, ferventes et vaillantes, courir à toutes les infirmités et à toutes les infortunes, affronter le typhus en 1847, et le second choléra en 1849, laissant partout sur leurs pas une impression de charité et de dévouement, qui se renouvelle encore et dont nous avons presque tous, à des heures d'angoisse, apprécié le bienfait,
Epargnée elle-même par le premier de ces fléaux, qui avait frappé avec elle dix-huit de ses sœurs, sans les mettre au tombeau, elle fut atteinte du choléra le 23 septembre 1851.
Le mal la terrassa avec une effrayante rapidité, Réveille subitement, à la pointe du jour, par une douleur violente, eile reconnut aussitôt la terrible maladie et poussa ce cri: “fe ais mourir! Je suis atteinte du choléra !”
La frayeur qui létreignit dès l’attaque, lui enleva toute furce de résistance et précipita la marche du mal. Apaisée et consolée par la réception des derniers sacrements, que lui administra Mgr Prince, devenn coadjuteur de Montréal nus resté supérieur de la communauté, rassurée par les paroles de Mgr Bourget, qui lui aflirma qu'il la croyait sauce, elle se recueillit profondément, reprit son assurance habituelle, fit, malgré de vives douleurs, d’affectueux adieux à toutes ses filles e& attendit paisiblement la mort, qui vint avant la chute du jour.
Elle avait vécu cinquante et un ans, sept mois et trois Jours.
Le lendemain, au milieu d’une douleur générale, ses restes vénérés étaient déposés dans le caveau de l’église du couvent, sous le chœur, du côté de l’évangile, au milieu de celles de ses filles déja couchées dans la mort, Ils y reposent encore, près des tombes de quelques bienfaiteurs insignes et de quelques chanoines de la cathédrale.
Sa tombe à elle, en briques blanchies à la chaux, : it plus que modeste, Son nom, son titre de fondatrice, la date de sa mort, ce vers et du livre des Proverbes, qui résume en partie son œuvre: ‘“ Elle a considéré un champ et elle l’a acheté du fruit de ses mains; elle a planté une vigne.” Puis cette prière de ses filles : “ Veillez sur vos enfants!” C’est peu et c’est tout.
Descendu dans cette crypte, je contemplais avec émotion la
tombe, je lisais ces lignes. Et ma pensée, s’élancant au delà de Ja sombre voûte de mort, apercevait le champ de vie éclairé d’une autre parole, tombée, celle-là, des lèvres sacrées du Maître, sur une autre page du Livre qu’il remplit : “Si le erain de blé tomhé en terre ne meurt point, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.”
Je voyais ce champ du Père de famille, dont il avait confié une portion à cette vaillante et généreuse ouvrière de la première heure. Dès le point du jour, à l'appel du Maître, elle avait jeté à pleines mains au sillon des actes de bonté, de dévouement, de générosité et d’abnégation, supérieurs à ceux du grand nombre des chrétiens et suffisants à lui assurer une ample moisso. de mérite et de gloire éternelle. Mais quand Dieu voulut, l'heure venue, faire lever sur notre pays une srande moisson d’abnégation et de charité, dont les précieux épis iraient enrichir jusqu'aux solitudes des montaunes Rocheuses et du Pacifique, il demanda à la fidèle ouvrière de jeter après tout le reste dans le sillon, pour les y faire mourir, toute sa volonté et toute sa liberté, courbées et disciplinées par les contraintes et les renoncements de la vie religieuse.
Et le grain de blé est mort! Et la moisson a levé, pleine et vigoureuse ! Elle à envahi le Nord et le Midi, et l'Est et l'Ouest, jusqu'aux lointains rivages du Pacifique !
Aujourd'hui, du haut du ciel où elle veille sur sa fondation, la vénérable Mère contemple cinquante-cinq maisons de sa communauté, 648 religieuses professes qui les soutiennent et les dirigent, 100 novices et postulantes qui sollicitent le laborieux honneur d’en faire partie, 268 tertiaires qui y remplissent les services subalternes.
Dans le seul diocèse de Montréal, ses filles donnent l’éducation, en partie gratuite, à 3000 petites filles. Elles prennent soin de 651 orphelins, de 165 vieilles infirmes, de 558 pauvres internes, de 275 sourdes-muettes, de 1077 aliénés.
Ce sont les statistiques officielles de l’année dernière,
Je ne donne point les chiffres des autres diocèses où leurs œuvres fleurissent, depuis Trois-Rivières et Saint-Hyacinthe jusqu'à Walla-Walla, dans l’Orégon, et New-Westminster, dans la Colombie Anglaise. Ces chiffres, ajoutés à ceux qui s’alionent depuis tantôt cinquante ans sur tous les livres de l'Œuvre, ces chiffres sont éloquents, Mesdames et Messieurs, plus qne les plus belles phrases du monde,
Puissent-1ls éclipser dans votre souvenir mes phrases, qui n’ont pas eu la prétention ui le mérite d’être de belles phrases ! Puissent-1ls surtout, joints à mon humble effort, vous inspirer un profond sentiment de vénération pour la mémoire de Mère Gamelin, de reconnaissante et efficace sympathie pour ses filles, de fervente adoration, surtout, pour Dieu qui suscite à son heure pour ses œuvres des hommes et des femmes héroïques et nous invite tous, moins forts et, faut-il le dire, moins généreux, à les suivre de loin et à partager leur
récompense, en secondant leurs efforts et lenrs travaux !
PRONONCÉ DANS LA CATHÉDRALE DE VALLEYFIELD, LE JOUR DE LA FÊTE PATRONALE, 22 NOVEMBRE 1892.
Fortis ut mors dilectio: dura sicut infernus œmulatio.
L'amour est fort comme la mort, et le zèle de l’amourestinflexible comme l'enfer,