‹ Conférences et discours [microforme]Chapitre 6 sur 12 · CANT · texte numérisé non relu

CANT

Messeigneurs, mes Frères,

Cette parole est une des dernières du Cantique des cantiques, En la jetant dans une des strophes finales de ce mystique poème, l'Esprit de Dieu a voulu, ce sembl°, résumer en elle le sens et la portée de son œuvre, et laisser un encouragement suprême aux âmes éprises des charmes divins du Christ et ayant à souffrir dans leur amour pour Lui.

“ Ne craignez point, semble-t-1l leur dire ici par sa parole écrite, comme le leur répétera plus tard, avec une irrésistible autorité, le Verbe incarné, ne craignez point ceux qui ont pouvoir sur le corps et sur la vie mortelle, Ne redoutez point la mort qu'ils vous peuvent donner, ni l'enfer qui combat pour eux, Car l’amour que j'allumerai dans vos cœurs est

plus fort que la vie qu’ils peuvent vous arracher; et le zèle

(4) Mgr Fabre, archevêque de Montréal; Mgr Emard, évêque de Valleyfield.

de cet amour est inflexible comme la haine de l'enfer, armée contre lui. Son ardeur est une ardeur de feu, une flamme souftlée par les lèvres de l'Eternel. Les grandes eaux de la tribulation se précipiteront sur elle sans l’éteindre, et les fleuves des passions humaines pousseront contre elle leurs flots impétueux et pressés, sans réussir à l’étouffer, Un homme offrirait, en échange de cet amour, tous les biens de la terre, qu’il ne mériterait pour son offre que le mépris.”

Ainsi chantait, mes Frères, en son divin cantique, le poëte inspiré de l'amour mystique. Ainsi chante après lui le chœur des apôtres du Christ, hérauts intrépides de son amour qu’ils ont porté aux quatre coins de la terre. Ainsi chante le chœur des vierges, libres et heureuses victimes de l'amour du céleste Epoux. Ainsi chante le chœur des martyrs, vainqueurs, par l’amour, de la mort et de l'enfer. Ainsi chante, avec ces trois célestes chœurs, la vierge Cécile, apôtre et martyre, car sa gloire est une part de leur gloire à tous, l’amour du Christ l'ayant faite tour à tour vierge, apôtre et martyre ; et je ne sais personne, au sein des glorieuses phalanges, qui prêche avec plus de charme et d'éclat la féconditc merveilleuse de l’amour de Jésus, son charme exquis, ses incomparables victoires !

En cette fête de la vierge romaine, céleste reine de l’harmonie et patronne de votre jeune cathédrale, pourrais-je mieux faire, mes frères, que de vous r. acer, dans un très simple et très pâle récit, qui la fera revivre et parler devant vous, les traits héroïques et charmants de s ü aimable physionomie. Vous verrez briller d’un rare éclat, dans sa vie et dans sa mort, l’œuvre et le triomphe de la divine charité, Vous en aimerez peut-être mieux le Christ, sa doctrine, son

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esprit et ses lois. Vous y puiserez, je l'espère, ou ‘lu moins vous y renouvellerez, à l'égard de la séduisante patronne que la Providence a donnée à votre paroisse et à ce jeune et beat diocèse, une de ces affections pures, profondes et fidèles qui s'expriment, en cette vie, par des hommages attendris et des élans d’ardente confiance, et dont le plein épanouissement sera, dans l’éternelle vie, une des joies secondaires, mais non les moins délicates de notre inexprimable félicité, C’est la toute mon ambition, et ce sera, si jy réussis, ma plus douce

récompense,

A Rome, dans le quartier populaire qui couvre aujourd’hui la surface du Champ de Mars antique, s'élève une modeste église, reconstruite au siècle dernier par la piété du pape Benoît XITT. Elle s'appelait, au moyen âge, Sunceta Cæcilie de Domo, Sainte-Cécile de la Maison, parce qu’elle s'élevait sur les ruines du palais de famille de la vierge vénérée. Muis elle était, depuis longtemps, plus communément et, ajouterai-je, plus affectueusement connue de la piété populire sous le nom d'église du Divin Amour.

Le pape Benoit XITT a confirmé cette appellation expressive en la consacrant à nouveau sous le titre de Sainte- Marie du divin Amour,

À l'intérieur de la sacristie, sur un cippe antique, on lit, en caractères moyen âge, cette inscription latine : ÆHeec est domus in qua orabat sancta Cæcilia : “C’est ici la maison où priait sainte Cécile.”

Le nom de l'église et cette inscription, mes Frères, résument éloquemment la jeunesse de notre sainte; car l'amour divin

et la prière Ja remplirent et la vivifièrent tout entière.

Fille de l'antique et illustre famille des Cœcilii, elle portait un nom glorieux entre tous les noms romains. Sa race réclamait pour premier représentant dans l’histoire cette fameuse Caïa Cæcilia Tanaquil, épouse du roi Tarquin l'Ancien, demeurée, dans la mémoire et l'admiration séculaires du peuple romain, comme le type achevé de la matrone pudique et laborieuse, et honorée des éloges d’un père de l'Eglise. Ses ancêtres, aux diverses époques de la République, avaient illustré les armes, la magistrature, toutes les grandes functions de l'Etat, et sa famille occupait encore un des premiers rangs du patriciat romain, déchu de son antique suprématie par l'avènement des Césars.

Quand donc naquit, dans la seconde moitié du deuxième siècle, l’enfant prédestinée qui devait porter sur les autels de Eglise, le nom déjà si glorieux des Cæcilii, elle voyait ouverte sous ses pas la voie fleurie des richesses, des honneurs et de tous les plaisirs exquis. Mais à ces périssables avantages ne devait point s'attacher son cœur, épris d’un amour plus haut, ni s’attarder son âme, entraînée par une vocation plus grande ; et toute jeune encore, elle pourra dire, avec les âmes captivées par le charme divin du Christ: “J’ai dédaigné les couronnes de ce monde et toutes les vaines pompes du siècle? pour l'amour de mon Seigneur Jésus-Christ, que j'ai vu, que j'ai almé, en qui j'ai cru et à qui je me suis donnée, ”

Par quels soins, à la faveur de quelles circonstances cette tille de patriciens païens connut-elle le nom et la personne aimables du divin Crucifié, et fut-elle marquée du signe de son baptême ? $Ses Actes ne nous le révèlent point, mais ils uous apprennent, par son propre témoignage, que sa plus

tendre enfance fut éclairée des lumières de la Révélation chré-

tienne, qui avait lui déjà pour quelques membres de sa famille, et ils nous laissent supposer que ses parents ne la gênèrent point dans l’accomplissement des devoirs et des pratiques de sa foi. Elle pouvait donc fréquenter librement les assemblées des chrétiens, participer avec eux aux sacrés mystères, et communiquer discrètement, par l’entremise des pauvres, soulagés par ses aumônes, avec le saint évêque Urbain, qui abritait, en ces jours mauvais, sa tête vénérable et précieuse dans l’ombre sacrée du cimetière souterrain de Prétextat, sous Ja Voile Appienne,

Tout entière à l’amour du Dieu Rédempteur, détachée des joies et des divertissements du siècle, auxquels la méêlaient forcément sa naissance et son rang, son àme, nous disent les Actes, jour et nuit s'épanchait dans la prière et le commerce de Epoux céleste. Elle portait constamment sur sa poitrine 1 lettre des saints Evangiles, dont lesprit remplissait et anmait son cœur, et, non contente de rendre à l’Epoux des visryes l’hommage de sa prière et de ses bonnes œuvres, elle lui avait fait un don plus complet et plus précieux dans l’'offrande et le vœu de sa virginité.

Mais comment, au sein de cette profane cité de Rome, Baï:ylone nouvelle, une pauvre enfant sans force et sans défense conservera-t-elle au Christ un trésor si fragile, exposé à tant d'attaques et de séductions ? La volonté arrêtée de ses pareuts, du reste, l'élévation de sa naïssance, ses charmes et ses vertus personnels, la vouent irrévecablement à une alliance aussi honorable suivant le monde que redoutable à son cœur virginal. Quelles seront donc sa protection et sa défense, dans un milieu qui tout entier conspire contre son

vœu ? Dieu lui-même, mes chers Frères, dont la main pater-

nelle protège la colombe contre la serre du vautour, garde la blanche corolle du lis de la déchirure des épines et veille avec un soin jaloux sur l'innocence de ses vierges, au milieu des passions et des scandales du monde.

Dieu accorde à Cécile, par une singulière faveur, la vue de son ange gardien, et celui-ci l’assure que sans cesse il veillera à ses côtés, prêt à frapper de son bras vengeur le téméraire qui oserait convoiter le trésor du ciel.

Mais, non contente de cette réconfortante promesse et de cette sauvegarde extérieure, la vierge prudente veut en outre munir et armer son âme contre les ennemis intérieurs, ce cœur et ces sens, si prompts à trahir la volonté la plus droite et la plus ferme, quand ils échappent aux rigueurs d’une austère discipline. Elle meurtrit par le cilice sa chair innocente. Elle s’inflige des jeûres de deux et de trois jours. Elle multiplie ses prières et ses larmes, convaincue que la chasteté, don de Dieu, n’est bien gardée que par Dieu. Elle recommande au Christ, divin époux de son choix, l’heure des noces terrestres qu’elle appréhende. Elle implore tour à tour les anges, les apôtres, les saintes légions des serviteurs du Christ, pour qu'ils sollicitent de leur roi la protection de sa pureté.

Enfin, le jour tant redouté amive pour elle. Valérien, son fiancé, jeune, beau, de grande naissance comme elle, digne, autant qu'un jeune païen pouvait l’être par ses belles qualités et ses vertus naturelles, de devenir l’éjoux de cette vierge accomplie, va recevoir sa maiu et contracter avec la fille des Cæcilii une alliance vivement désirée par les deux maisons. Le mariage se célèbre au palais paternel, et le soir, à la chute rapide d’un jour d'hiver, à la clarté des torches et des flam-

beaux, le cortège nuptial va conduire l'épouse au palais de l'époux, sur l’autre rive du Tibre.

La foule applaudit, sur son passage, aux grâces pudiques de l’épousée, tandis qu’elle, absorbée dans un pieux recueillement, “ converse dans son cœur avec le Dieu puissant qui préserva des flammes les enfants de la fournaise et sauva Daniel de la fureur des lions.”

Sous le portique du palais de ses aïeux, orné de blanches tentures et de guirlandes de fleurs et de verdure, Valérien attend Cécile, pour lintroduire dans la demeure où elle va exercer sa jeune et douce souveraineté.

Des rites symboliques, un dialogue antique, consacrés par une vieille tradition, précèdent et accompagnent son entrée dans le palais conjugal. Le souper de noces est servi dans le triclinium. On y chante l’épithalame, et le son harmonieux des instruments charme la durée du festin. Mais Cécile, étrangère à ce profane concert, chante seule en son cœur au Seigneur, et son chant lui répète ces paroles du Psalmiste : “ Que mon cœur et mes sens, Ô ! mon Dieu, restent purs de toute atteinte, et que mon espoir en vous ne soit pas confondu !” L'Eglise, en son office, répète les paroles de ce mystérieux cantique, et la chrétienté tout entière en à glorifié la mémoire, en saluant pour jamais Cécile patronne de la musique sacrée.

Le banquet est terminé; la foule des convives s’est écoulée ; les accents profanes se sont tus. Mais le cœur de la vierge chante encore aux cieux. Que dis-je, dans quelques heures, les cieux mêmes vont descendre dans cette fortunée demeure et y faire éclater leurs merveilles !

Ecoutez, mes Frères, ce récit, que j'emprunte presque mot

pour mot au moderne et savant auteur de la vie de sainte Cécile, qui l’a scrupuleusement transcrit de ses Actes (1). Je ne connais point, dans toutes les annales de la jeunesse de l'Eglise, de page plus suave et plus touchante.

Cécile est maintenant seule en présence de son époux, dans le silence solennel de la chambre nuptiale, où les matrones ont guidé ses pas tremblants ; et la grâce de Dieu, qu’elle a si instamment implorée, la remplit de force et d’onction. S’adressant à Valérien par ces confiantes et naïves paroles : “Jeune et tendre ami, lui dit-elle, j'ai un secret à te confier; mais jure-moi que tu sauras le respecter. ”

Valérien jure avec ardeur qu’il gardera le secret de Cécile et que rien au monde ne pourra forcer sa bouche à le révéler.

__ “ Ecoute, reprend la vierge: j'ai pour ami un ange de Dieu qui veille sur mon corps avec sollicitude. S'il voit que, dans la moindre chose, tu oses agir avec moi par l'entrafnement d’un amour sensuel, soudain sa fureur s’allumera contre toi, et sous les coups de sa vengeance, tu succomberas dans la fleur de ta brillante jeunesse. Si, au contraire, 1l voit que tu m'aimes d’un cœur sincère et d’un amour sans tache, si tu garües entière et inviolable ma virginité, il t’'aimera comme il m’aime et te prodiguera ses faveurs. ”

Troublé jusqu’au fond de son âme par cet étrange langage, le jeune homme, que la grâce maîtrise déjà à son insu, répond : « Cécile, si tu veux que je croie à ta parole, fais-moi voir ton ange. Lorsque je l'aurai vu, si je le reconnais pour l'ange de Dieu, je ferai ce que tu me demandes; mais si tu aimes un autre homme, sache que je vous percerai tous les deux de

mon glaive,. ”

(1) Don Guéranger, Sainte Cécile et la société romaine aux trois premiers siècles.

La vierge reprend avec une ineffable autorité : “ Valérien, situ veux suivre mon conseil, si tu consens à être purifié dans les eaux de la fontaine qui jaillit éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véritable, qui règne dans les cieux, tu pourras alors voir l'ange qui veille à ma garde, ”

—“ Et quel est celui qui me purifiera, afin que je voie ton ange ?” reprit Valérien.

Cécile répondit: “ Il est un vieillard qui purifie les hommes, après quoi ils peuvent voir l'ange de Dieu.”

—“Ce vieillard, où le trouverai-je ?”

—“Sors de la ville par la voie Appienne. Va vers la troisième colonne milliaire. Là, tu trouveras des pauvres qui demandent l’aumôûône à ceux qui passent. Ces pauvres sont l'objet de ma constante soilicitude, et mon secret leur est connu, Quand tu seras près d’eux, tu leur donneras mon salut de bénédiction et tu leur diras: “Cécile m'envoie vers

vous, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain;

J'ai un message secret à lui transmettre. Admis auprés de

lui, tu lui répèteras les paroles que je t'ai dites. Il te purifiera et te revêtira d’habits nouveaux et blancs. À ton retour, rentré dans cette chambre où je te parle, tu verras le saint ange, devenu au-si ton ami, et tu obtiendras de lui tout ce que tu lui demanderas.”

Le jeune païen, ému (l’un langage si nouveau, et avide d'ouvrir son âme aux révélations étranges qu’il lui promet, part sans tarder, dans la nuit. Aux premiers feux du jour, il arrive au lieu indiqué et trouve toute chose conforme à l'annonce de Cécile. Il est conduit à la retraite obscure du saint évêque Urbain, qui le recoit avec bonté. Il lui raconte

l'entretien de la chambre nuptiale, Le vieillard est ravi de joie. Il tombe à genoux et, levant les bras au ciel, il s’écrie, les yeux pleins de larmes: “Seigneur Jésus-Christ, auteur des chastes résolutions, recevez le fruit de la divine semence que vous avez déposée au cœur de Cécile. Bon Pasteur, Cécile, votre servante, comme une éloquente brebis, a rempli la mission que vous lui aviez confiée, Cet époux, qu’elle avait recu semblable à un lion impétueux, elle en a fait en un instant le plus doux des agneaux. Si Valérien ne croyait pas déjà, il ne serait pas venu jusqu'ici. Ouvrez, Seigneur, la porte de son cœur à vos paroles, afin qu’il reconnaisse que vous êtes son créateur, et qu’il renonce au démon, à ses pompes et à ses idoles.”

Urbain pria longtemps, et Valérien l’écoutait et le contemplait dans une muette émotion, Tout à coup apparaît à leurs regards un vieillard vénérable et d’un auguste aspect, couvert de vêtements blancs comme la neige et tenant à la main un livre écrit en lettres d’or. C’est le grand Paul, lapôtre des sentils! À sa vue imposante, Valérien, saisi de terreur, tombe comme mort, la face contre terre. Le mystérieux vieillard le relève avec bonté et lui dit: “Lis les paroles de ce livre et crois : tu mériteras d’être purifié et de contempler l'ange dont la très fidèle vierge Cécile t’a promis la vue.”

Valérien relève les yeux et lit en silence ce passage de la lettre de $. Paul aux Ephésiens : “ Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est au-dessus de tout et en nous tous.” Quand il eut achevé de lire, le vieillard lui dit: “Crois-tu qu'il en est ainsi ?”

Valérien s’écria avec force : “ Rien de plus vrai sous le

ciel ! rien qui doive être cru nlus fermement !” Comme il

achevait ces paroles, le vieillard du ciel disparut, laissant Valérien seul avec Urbain, Le saint pontife s'empresse de donner au jeune homme le baptême qu'il désire maintenant de toute la force de son âme, il lui impose la blanche tunique des néophytes, l’admet à participer aux augustes mystères des chrétiens et le renvoie vers sa demeure, où Cécile l'attend dans l'espoir et la prière.

Mais elle n’est pas seule, où du moins les yeux de son époux, miraculeusement dessillés, lui montrent, au mouent où il touche le seuil de la chambre nuptiale, debout à ses côtés, le mystérieux défenseur dont elle lui a promis la vue, Le visage rayonnant d’une céleste lumière, les ailes diaprées des plus riches couleurs, il tient à la main deux couronnes entrelacées de roses et de lis, qu'il dépose sur leurs têtes. Méritez, leur dit-il, de conserver ces couronnes par la pureté de vos cœurs et la sainteté de vos corps! C’est du jardin du ciel que je vous les apporte. Ces fleurs ne se faneront jamais, leur parfum sera toujours aussi suave : mais personne ne les pourra voir qu’il n'ait mérité comme Yous, par sa pureté, les complaisances du ciel. Maintenant, Valérien, parce que tu as acquiescé au désir pudique de Cécile, le Christ, Fils de Dieu, m'a envoyé vers toi pour recevoir toute demande que tu aurais à lui adresser, ”

Le jeune homme alors, prosterné et suppliant, implore la conversion de Tiburce, frère de son cœur autant que de son Sang. L'ange la lui promet et lui assure qu'il cueillera bientôt avec Jui la palme du martyre. Puis il s'élève aux cieux, laissant les deux époux aux douceurs d’une conversation toute céleste, dans laquelle Cécile achève de dérouler aux yeux de Valérien l’harmonieux enchaînement des vérités de notre foi.

Le pinceau d’un artiste a tracé sur les murs de votre abside le pâle souvenir de cette nuit fameuse, qui vit un des plus touchants triomphes de la virginité chrétienne.

Je voudrais, mes Frères, poursuivre par le détail la suite de ce récit d’une si pure et si naïve poésie. Je m'y suis attardé avec complaisance, parce qu'il fait bon, en ce sièc'e de tendance dominante au bien-être matériel, de calculs rigoureux, d'esprit raisonneur et sceptique, de relire avec la foi simple et docile de nos pères quelques-unes de ces merveilleuses pages de la vie de nos saints et de nos martyrs, qui nous révèlent, dans ces visites du ciel à la terre, la réalité et la splendeur de cette vie future pour laquelle les premiers soldats du Christ savaient tout dédaigner, tout sacrifier et tout abandonner.

Vous venez de voir l’amour divin triomphant, dans le cœur de Cécile et de Valérien, de son plus redoutable ennemi, l'amour sensuel, qui lui livre, dans la plupart des cœurs, des batailles incessantes et si souvent, hélas! victorieuses. Vous allez le voir tout à l'heure, chez Cécile, Valérien et Tiburce, s'épancher dans les conquêtes de lapostolat, livrer le combat suprême au monde et à l'enfer, armant contre eux la puissance publique, et remporter la victoire promise par l’Esprit- Saint à la force invincible de son ardeur: Fortis ut mors dilectio; dura sicut infernus œmulatio. “ L'amour est

fort comme la mort, et son zèle est inflexible comme l’enfer !”

IT

Une semaine a suivi la nuit dont les surnaturelles splendeurs ont illuminé et sanctifié la demeure et l'âme des

jeunes époux.

Tiburce est maintenant chrétien, comme son frère et sa <œur nouvelle, Cécile lui a ouvert le champ radieux de nos croyances, daus un discours digne d’un apologiste et d'un docteur de l’Église. Urbain a complété son instruction chrétienne et l’a plongé dans l’eau purifiante du baptême, Le jeune homme à vécu sept jours entiers auprès du saint vieillard, dans l'ombre des cryptes sacrées, près de ces tombeaux héroïques dont les inscriptions et les symboles convient sou âme à la gloire du martyre, Rendu à la vie extérieure, 1l devient avec son frère l’émule de Cécile, dans l’amour du Christ, dans la piété, dans le soin des pauvres, dans le zèle et le courage à fortifier la foi et la vertu des frères. Leur maison est un ardent foyer de vie surnaturelle, qui rayonne sur toute la communauté chrétienne.

[ls sèment à pleines mains, dans le rayonnement de leur riche printemps, la moisson de mérites qu’ils vont être bientôt appelés à récolter au ciel. Car la persécution, toujours suspendue sur la tête des disciples du Christ, se réveille dans la ville des Césars. On multiplie contre eux les sentences iniques et les tourments cruels, et l’on interdit à leurs frères de donner la sépulture à leurs cadavres mutilés et sanglants.

Valérien et Tiburce se portent partout à leur secours. Ils encouragent les timides ; ils consolent et soulagent les orphe- Hins et les veuves; ils ensevelissent pieusement les suppliciés.

Mais leur courage et leur zèle sont dénoncés à Turcius Alma-

chius (1), chargé de juger les causes intentées aux chrétiens.

(1) Turcins Almachius — corruption probable d'Æmachus ou

Les deux frères sont cités à son tribunal. Tous deux, tour à tour, avec l’assurance de vétérans vieillis au service du Christ, et un enthousiasme de foi qui n'appartient qu'à la jeunesse, confessent la vérité de la religion qu’ils viennent d’embrasser et dénoncent la vanité du culte des idoles. En vain le magistrat s'efforce, par les détours et les ménagements de son interrogatoire, de sonstraire à la fatale sentence ces jeunes et beaux patriciens, qu’il n’ose confondre dans la multitude plébéienne de ses précédentes victimes. La sainte hardiesse de leur langage, qui brave la toute-puissance des invincibles empereurs et va jusqu’à prédire au paganisme sà fin inévitable et prochaine ; leur ferme refus d’éluder la rigueur de la loi, en offrant aux dieux une simple libation, qui pourrait passer inaperçue de la foule des assistants ; la cupidité du magistrat à qui on laisse entrevoir une part des dépouilles, dans la confiscation de leurs biens : tout concourt à faire prononcer contre eux la sentence capitale, portée par les rescrits impériaux contre ceux aui refusent leur culte aux dieux de l'Empire.

Après avoir fait battre de verges Valérien, qui, pendant ce supplice, se réjouit d’être jugé digne de souffrir pour Jésus- Christ et exhorte les chrétiens à persévérer dans la foi, Alma-

chius les condamne tous deux à avoir la tête tranchée et, pour

d’'Amachius,—que les Actes de sainte Cécile donnent comme préfet de Rome, n’était probablement pas investi de cette haute fonction, qu’on ne confiait d'habitude qu’à des personnages honorés au moins une fois déjà de la dignité consulaire. Or, ce nom ne figure pas dans les fastes consulaires des trois premiers siècles. Il ne pouvait donc être qu’un magistrat inférieur, préteur, peut-être, ou délégué spécial du préfet aux causes religieuses. — Voir Don Guéranger, Sainte Cécile et la Société romaine aux deux premiers siècles, édit. 1890, p. 293.

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ménager à la faiblesse de leur dernière heure une suprême amorce d’apostasie, il fixe le lieu de leur supplice aux portes du temple de Jupiter hospitalier, sur la voie Appienne, tout près de la mystérieuse retraite où ils ont reçu la grâce d’une vie nouvelle, Là, au dernier moment, ils pourront encore, s'ils se ravisent, racheter leur vie, en brûlant un grain d’encens au nez de pierre de l’inerte idole. Illusion vaine pour qui connaît le cœur intrépide de ces héros !

En route, au greffier du tribunal, Maxime, qui s'étonne de leur joie et de leur mépris de la vie, ils répondent : “ Crois-tu donc que nous montrerions à cette heure tant d’allégresse, sans l'assurance où nous sommes de revivre pour léternité ? ”

Leurs discours font sur Maxime une si vive impression, que, la nuit suivante, dans sa propre maison transformée pour quelques heures en sanctuaire, il reçoit le baptême avec toute sa famille et tous les soldats de son escorte, et abrite de son hospitalité les adieux de Cécile et ses entretiens avec cet époux et ce frère qui vont lui devoir leur éternelle gloire.

Le lendemain matin, au soleil levant, la vierge apôtre adresse aux deux héros cette vaillante invitation: “ Allons, soldats du Christ, rejetez les œuvres de ténèbres et reyêtezvous des armes de la lumière! Vous avez dignement combattu, vous avez achevé votre course, Vous avez gardé Ja foi. Marchez à la couronne de vie: le Juste Juge vous la donnera, à vous et à tous ceux qui se réjouissent de son avènement,”

Quelques heures plus tard, leurs têtes tombaient sous le glaive, et Maxime, le néophyte, en versant des larmes, répétait avec serment: “ Au moment où le glaive frappait les Martyrs, j'ai vu les anges de Dieu resplendissants comme des

soleils! J'ai vu l'âme de Valérien et celle de Tiburce sortir de leurs corps, semblables à de jeunes épouses parées pour la fête nuptiale! Les anges les recevaient dans leur sein et, s’envolant vers le ciel, les emportaient avec eux.” L'heureux Maxime, quelques jours plus tard, rejoignait dans la même mort ces frères de sa foi, et Cécile couchait pieusement son corps à côté de ceux de Valérien et de Tiburce, qu’elle avait ensevelis de ses propres mains dans le cimetière de Pré-

textat.

Cinq mois plus tard, cest au tour de Cécile de rendre au Christ le témoignage du sang et d'aller retrouver dans la gloire les saints martyrs qu’elle a précédés dans la foi.

Elle a employé tout ce temps à distribuer aux pauvres sa fortune, afin d'envoyer devant elle ses trésors au ciel. Et quand. pour elle sonne l'heure de la dernière lutte, elle la trouve prête, calme et courageuse.

Les officiers d’Almachius se présentent chez elle pour l'inviter à sacrifier aux faux dieux, dans le secret de sa demeure, où à se préparer à la mort. Elle leur répond qu’elle ne redoute pas la mort, puisque la mort, c’est la vie. Ils s’attendrissent sur sa jeunesse et la supplient de ne point la sacrifier avec un tel aveuglement, La vierge leur prêche une jeunesse qui ne se flétrira point, une vie qui ne finira jamais, seule digne de l'estime et des désirs de l’homme. Sa parole les trouble et les émeut profondément ; la grâce de Dieu la féconde en leurs cœurs, et la conviction leur arrache cet aveu : “ Nous croyons que le Christ, Fils de Dieu, qui possède une pareille servante, est le Dieu véritable. ”—“ Allez donc,

leur dit-elle, et dites au malheureux Almachius que je le prie de différer de quelques jours l’heure où j'aurai à comparaître devant lui. Dans l'intervalle, vous reviendrez ici, et j'aurai fait venir quelqu'un qui vous rendra participants de la vie éternelle.” Ils vont et portent sa prière au magistrat, qui y accède, et elle s’empresse de faire venir chez elle le saint vieillard Urbain, pour le prier de cueillir de ses propres mains la riche moisson qui mûrit pour le Christ. L’évêque fixe pour quelques jours sa demeure dans son palais. Il y reçoit avec bonté les officiers du préfet et la foule des catéchumèneset des fidèles qui viennent baiser ses mains et se nourrir de sa parole, et il administre, dans la plus grande pompe, le sacrement de la régénération à quatre cents catéchumènes.

Forte de ces nouvelles conquêtes, œuvre, en partie, de son zèle, munie de la bénédiction du pontife, Cécile comparaît avec confiance devant le meurtrier de son époux et de son frère. Charmante de jeunesse et de grâce pudique, admirable de force et de foi, elle répond à toutes les questions du magistrat par autant d’affirmations de sa foi, et met fin à son interrogatoire par ce cri d’invincible espérance : “ Le Christ seul peut sauver de la mort et délivrer du feu l’homme coupable ! ”

Elle est condamnée à mort, mais le juge n’ose livrer au scandale d’un supplice public une dame de cette noblesse. Il ordonne en conséquence qu’elle soit enfermée dans la salle des bains chauds de son palais et qu’elle y périsse, suffoquée par les ardeurs d’une atmosphère dévorante et les tourbillons d’une brûlante vapeur. Mais cette fin obscure nuirait à l’édification publique que Dieu veut attacher à son trépas. Sa main toute-puissante la protège au milieu des ardeurs de la

salle, transformée en humide fournaise, et l'entoure d’une agréable fraîcheur. Elle y passe le reste du jour et toute la nuit, sans souffrance et sans malaise, et ses bourreaux voient l'aurore se lever sur sa paisible prière. Almachius, irrité du prodige qui lui dispute sa victime, envoie aussitôt un licteur, avec ordre de lui trancher la tête sur les lieux. Mais trois tois le glaive s’abat sur le cou délicat de la vierge, et trois fois son bras incertain le retire, sans avoir pu abattre sa tête charmante. La loi romaine lui défendait de frapper un quatrième coup pour achever sa victime, et il s'enfuit éperdu, la laissant couchée et baiïgnant dans son sang sur les dalles de la salle, semblable à l'agneau frappé sur la table du sacrifice. Elle passe ainsi trois jours entiers, entourée de la foule des tidèles, qui la contemple avec une tendre pitié et recueille avec le même soin pieux le sang qui s'échappe de sa blessure et les paroles qui découlent de ses lèvres : paroles de réconfort pour ces chrétiens d'hier, martyrs probables de demain, d'espérance et de consolation pour ces pauvres de tous les jours, qui perdent en elle leur mère et leur providence, Un miracle continu suspend au-dessus d'elle la couronne que sa propre prière éloigne de son front: car elle ne veut pas mourir avant d'avoir fait à Urbain un dernier legs, avant d'avoir reenu de sa main bénissante le signal du suprême départ.

Il vient enfin, le saint évêque qui a été le père de son enfance et de sa jeunesse chrétienne, dire le mot d'adieu à sa fille glorieuse. “ Père, lui dit la vierge martyre, j'ai demandé au Seigneur ce délai de trois jours pour remettre aux mains de votre béatitude mon dernier trésor; ce sont les pauvres

que je nourrissais et auxquels je vais manquer, Je vous

lègue aussi cette maison que j'habitais, afin qu'elle soit par vous consacrée comme église pour toujours.”

Ce furent ses dernières paroles. Après les avoir prononcées, elle se recueillit profondément pour ne plus penser qu'à l’Epoux céleste, à qui elle allait s'unir dans la douceur des noces éternelles. Couchée sur le côté droit, les genoux modestement réunis, ses deux bras s’affaissèrent l’un sur l’autre, sa tête s’inclina vers la terre, “ comme pour cacher le secret du dernier soupir qu’elle envoyait à l’unique objet de son amour ; ” et son âme se détacha de son corps. C'était le 16 septembre.

Au ciel, sans doute, les âmes de Valérien, de Tiburce et de Maxime, les saintes légions des apôtres, des vierges et des martyrs, les chœurs des anges et des archanges durent porter son âme, en un triomphal cortège, jusqu’au pied du trône de l’Agneau qu'elle suivra, “ partout où 1l va”, pendant les siècles des siècles.

Sur la terre, son double vœu s’est accompli. Les poutifes romains ont recu dans leur sein les pauvres qu’elle aimait, et son palais du Transtévère est devenu un temple consacré à l’Epoux des vierges et dédié à sa vierge fidèle, Les siècles ont défilé tour à tour sous sa colonnade, apportant l'hommage de la piété des fidèles et de la munificence des prélats et des pontifes. C’est aujourd’hui l’une des plus gracieuses et des plus riches des basiliques moindres de la Ville éternelle.

Le corps de la sainte martyre y repose depuis le neuvième siècle. A cette époque, le pape saint Pascal, guidé par une apparition de la vierge, reprit dans le cimetière de Calliste des fouilles, jusque-là restées infructueuses, et découvrit sa précieuse dépouille, que des soins prévoyants avaient su

dérober aux recherches des barbares saccageant les catacombes, sans laisser aux fidèles Romains de signe qui leur perinit d'en retrouver la retraite. Les mains sacrées du pontife purent toucher avec un pieux respect ce corps virginal, préservé des outrages de la tombe, portant au cou la cicatrice de cette plaie qui avait si longtemps retenu sa vie prête à s'échapper, ayant à ses pieds les linges imbibés de son sang desséché, revêtu de la robe brodée d’or décrite par les Actes, et gardant, dans le cercueil de cyprès où l'avait déposé la piété d’'Urbain et de ses diacres, la touchante attitude où l'avait laissé la mort. Pascal se borna à le recouvrir d'un voile léger et précieux, avant de le placer, au milieu du concert d’allégresse de Rome accourue toute entière, dans un sarcophage de marbre, sous le maître-autel, à côté des restes et d'Urbain, de son époux et de son frère, et non loin de ceux de Maxime transportés avec les siens dans la basilique rajeunie.

Sept siècles et demi plus tard, en 1599, Rome émue et transportée, jouissait du même spectacle, Le corps de l’aimable vierge, exhalant un doux parfum, révélait, dans son cercueil ouvert, aux yeux attendris de Clément VIII Pattitude, les vêtements et les linges sanglants qu'avaient vus et décrits Pascal. L’émotion pieuse du pontife put même vérilier, sous les ornements d’or de la robe patricienne, la présence du dur cilice qui affligeait, au témoignage des Actes, la chair virginale de la fiancée du Christ.

Une précieuse châsse d’argent, don magnifique de Clément, recouvrit pour la troisième fois cette auguste dépouille, et depuis lors on n’a point brisé le sceau de sa tombe, Mais, pour consoler les yeux du pèlerin séculaire, qui pourrait envier le bonheur des contemporains de Pascal et de Clé-

ent, un marbre, taillé par un artiste de génie, reproduit fidèlement, dans la pureté de ses lignes et la délicatesse de ses proportions, le corps de la sainte, couchée sous le tombeau de l'autel, dans l'attitude de sa mort et de son dernier repos.

Vous l'avez contemplée, Monseigneur, la gracieuse et touchante image, en ce jour de pieux concours où les étudiants du monde catholique, mêlés à la foule romaine, rapportent leur annuel hommage à cette fille glorieuse et toujours aimée de la Cité des martyrs. Je ne sais si alors le Christ, au sein de sa gloire, a désigné à la vierge triomphante, au milieu des jeunes prêtres agenouillés autour de sa tombe, celui qu’il destinait dès lors à s'asseoir dans une chaire promise à l’aimable patronage de Cécile. Mais il me semble qu'aujourd’hui du haut de la même gloire des mêmes cieux, la vierge martyre contemple avec une souriante complaisance, au milieu de l’allégresse et de l'harmonie du même jour de la terre, celui qui priait jadis, ému et fervent, sur les dalles de son sanctuaire. Il me semble, Monseigneur, que la pieuse émotion qui agitait votre cœur de prêtre auprès de son tombeau, émeut bien doucemen& aujourd’hui votre cœur d'évêque, sur ces parvis et sous ces voûtes gracieuses dont vous avez la garde et qui ne sont point indignes d’une sainte à qui tous les arts ont dédié des chefs-d’œuvre.

Complaisance de la sainte là-haut, culte ancien et renouvelé de votre cœur pour elle ici-bas, j'en vois légal et touchant témoignage dans l'éclat de cette première célébration de la fête patronale, dans cette couronne de prêtres qui vous vénèrent et vous aiment, et cet affectueux concours de fidèles, qui, en répondant à votre voix pastorale, forment avec elle l'harmonie du jour.

Puisse la sainte Patronne accueillir avec faveur l'hommage du pasteur et du troupeau!

Puisse, Monseigneur l'archevêque, votre bénédiction deux fois paternelle confirmer et consr ‘er les reliyieuses impressions de cette fête dans des cœurs qui n’ont pas cessé d’être à vous, puisque vous n'avez pas cessé d'être le père de leur père.

Et vous, Mes frères, puissiez-vous n’oublier jamais que vons avez au ciel pour patronne une sainte, une héroïne qui fut en sa vie et en sa mort le parfait modèle de cet amour du Christ, généreux, vaillant et fidèle, qui fait ici-bas les vierges, les apôtres et les martyrs, l-hant les élus triom-

phants !

SERMON PRONONCÉ EN L'ÉGLISE NOTRE-DAME DE MONTRÉAL, LE 19 FÉVRIER 1863, À L'OCCASION DU 25° ANNIVERSAIRE DU DÉPART DES PREMIERS ZOUAVES PONTIFICAUX

*loria magna glorificarverunt grntem SUATIR.

Jis ont fuit rejaillir sur leur peuple une grande gloire,

I MACH., 14,29, Monseigneur, (1) Mes frères,

Un jour, le peuple d'Israël, voulant donner à son vaillant coneitoyen, Simon Machabée et à son héroïque famille un témoignage éclatant de sa gratitude pour les signalés services qu'ils avaient rendus à la cause nationale, s'assembla dans la grande cour du temple de Sion. Et là, tous ensemble, prêtres et princes du peuple, anciens, chefs de famille et de tribus, simples citoyens, confondus en un de ces unanimes et profonds sentiments qui, à certaines heures de la vie des peuples, livrent au grand jour la véridique et libre expression de la conscience et de la volonté nationales, la nation toute entière formula solennellement sa reconnaissance envers cette famille illustre. Cette déclaration mémorable occupe vingttrois versets du texte sacré. Elle fut gravée, d'après le vœu de l'assemblée, sur des tables d’airain et exposée aux regards sous un des portiques du Temple.

(1) Mgr Fabre, archevèque de Montréal.

Or, l’un de ces versets renferme les paroles que je viens de vous citer: Glorié imagné glorificaverunt gentem suam,

“ Ils ont fait rejaillir sur leur peuple une grande gloire ” ; et je crois qu’il résume et caractérise bien, en sa forte et sobre éloquence, le résultat le plus brillant et le plus cher au cœur de tout peuple, de l’œuvre patriotique des Machabées.

Ce soir, mes frères, en contemplant vos rangs pressés autour de nos vaillants zouaves pontificaux,je me rappelle ces paroles historiques et sacrées, qu’un de leurs aumôniers a inscrites avec son cœur sur le premier feuillet de l’attachant récit de leurs campagnes, et je crois voir surgir autour de mai l'antique et solennelle assemblée du peuple de Dieu.

Car je ne crois pas mal interpréter vos sentiments intimes, en affimant que vous êtes venus ici Ce soir, non pas attirés par une banale curiosité, mais entraînés tous par le puissant désir de donner un public témoignage de votre sympathie et de votre reconnaissance aux valeureux compatriotes qui, il y a aujourd’hui vingt-cinq ans, quittaient notre ville, au bruit de ses acclamations, et s’en allaient apprendre à Rome et à l’Europe l'existence et la vitalité d’une autre France, américaine et catholique.

Nous sommes ici ce soir pour célébrer cette date épique, ce fait glorieux, l’un des plus considérables, sans conteste, et des plus caractéristiques de notre génie et de notre vie nationale.

En m'inclinant devant une invitation deux fois irrésistible. puiqu’elle venait à la fois des lèvres d’un pasteur vénéré et du cœur d’un père affectueux et bienveillant, je n’ai pas un instant songé à vous apporter un discours savamment agencé, aux graves et harmonieuses proportions classiques, encore moins le développement régulier de quelque forte thèse, aux apereus nouveaux et aux grandes conclusions sociales.

Non, plus modeste est ma prétention, et plus sûre par là, peut-être, de rencontrer vos suffrages, J’apparais simplement dans cette chaire, avec le désir d'évoquer à vos yeux un souvenir glorieux et bienfaisant pour notre patriotisme, avec le dessein, aussi, de demander à ce souvenir une lecon pour le présent, qui suscite en vos cœurs, au profit de la patrie, quelque résolution opportune et généreuse.

J'est là tout le dessein de mon discours, et je demande à la céleste Reine de cette église et de cette ville de bénir

ma parole et de la faire germer en vos âmes, Ave Maria. LE SOUVENIR

Le souvenir, mes frères, beaucoup d’entre vous, plus et mieux que moi, en gardent au cœur la profonde et vivace empreinte, car ils avaient alors âge d'homme, et je n’étais, moi, qu'un enfant. Mais je me souviens parfaitement que, malgré mon jeune âge, ce grand événement et les démonstrations imposantes qui l’entourèrent, firent sur mon âme d’enfant une bien vive impression; et je sais que cette impression était commune, alors, à tous les enfants de nos familles chrétiennes, qui, tous les jours, au foyer domestiques comme à l’école, entendaient les grands parler entre eux, ou s’entretenaient eux-mêmes ensemble de la nouvelle croisade.

Ah! c’est que le départ de “nos croisés”, comme on a si Justement nommé ces guerriers d’une cause deux fois sainte, n'a pas été le fait isolé d’une poignée de jeunes gens, la flambée d’enthousiasme de quelques centainss de têtes chaudes et de cœurs ardents.

Non, ce départ, c’est la nation toute entière qui l’a voulu,

qui la favorisé, qui l’a enfanté, Le départ de nos zouaves a été en quelque sorte notre départ à tous. [ls sont partis, parce que nous ne pouvions tous partir, Ils sont partis en notre nom, à notre place. [ls sont partis avec nos oboles, avec notre sang, avec notre cœur, avec notre conscience, avec notre âme de peuple catholique. Et en partant, ils ont emporté avec eux, enveloppés dans les plis de leur drapeau, les vœux, les espérances, les appréhensions, la foi, l'amour et l'abnégation de tout un peuple !

Ce peuple, c'était le nôtre, Canadiens-Français ! Et ce peuple, puis-je dire sans blesser aucune justice n1 froisser aucun honneur, c'était surtout le nôtre, Canadiens-Français de Ville-Marie ! Car c’est Ville-Marie, c’est Montréal qui, après Castelfidardo et avant Mentana, a envoyé à Rome deux des trois premiers zouaves canadiens. (1) Le troisième, né aussi dans notre ville, d’un sang irlandais, est parti de Québec.

U est mort depuis, en Espagne, au champ d'honneur, serviteur d’une cause qu'il croyait juste et sainte, et la balle qui l’a tué a rencontré sur sa poitrine l’image du Sacré-Cœur. Honneur à Hugh Murray, dont Québec, l’autre soir, célébrait la mémoire, unie à celle de ses autres zouaves ! Honneur à la race qui, en produisant ce héros, a prouvé quels vaillants émules elle aurait pu lui susciter chez nous !

C’est Ville-Marie qui a créé, à Ja voix de son évêque, ce comité d'organisation dont l’intelligent travail a assuré le succès de cette généreuse expédition.

C’est l'évêque de Montréal, Mer Bourget, de grande et sainte mémoire, qui, le premier de nos évêques, par l'appui

(1) MM. A. B. Testard de Montigny et Alfred La Rocque, chevaliers de Pie IX.

et la consécration d’une voix pastorale empressée à toutes les grandes initiatives, a donné une direction, un corps, une réalisation heureuse aux intimes désirs et aux vœux éclatants qui bouillonnaient alors au sein de notre vaillante jeunesse.

Je vais vous citer quelques dates et quelques textes qui établissent péremptoirement ce fait et déterminent nettement des responsabilités honorables,

Le dimanche, 17 novembre 1867, Mgr Bourget faisait recommander aux prières des fidèles assemblés dans sa cathédrale un de leurs jeunes concitoyens, (1) blessé grièvement à Mentana ; et à cette recommandation il ajoutait la suggestion suivante qui, tombant de sa plume autorisée, ne pe:.vait manquer de germer dans le sol ému de lopinion catholique.

“II y a, disait-il, nous le savons, dans cette ville et dans toute l'étendue du pays, des jeunes gens qui brûlent du désir d'aller, aussi eux, s’immoler pour la défense de notre père commun, de l’immorrel Pie IX. Nous devons prier pour qu’il plaise à la divine Providence de leur ménager les ressources nécessaires pour les frais d’une expédition si glorieuse, Car il est à croire que, malgré le malheur des temps, il y a dans notre jeune Canada, aussi bien que dans les vieux pays, assez de richesse pour équiper un bataillon canadien, qui prouverait, en combattant pour le drapeau de la foi, que le courage que nous ont légué nos pères n’est pas éteint dans le cœur de leurs enf nts.”

Trois semaines plus tard, le 8 décembre, il publiait, par une lettre pastorale, l’encyclique de Sa Sainteté Pie IX, prescrivant un jubilé de prières, pour obtenir du ciel la protection

(1) M. Alfred La Rocque.

des restes de sa souveraineté temporelle, menacés par les récentes manœuvres de la perfidie piémontaise. Et dans ce solennel document, après avoir glorifié nos deux jeunes blessés de Mentana, celui de Québec et celui de Montréal, le saint évêque ajoutait :

“ Beaucoup d’autres brûlent d’ardeur de partager la gloire de leurs jeunes compatriotes et viennent de l'avant, pour essayer à former un bataillon de zouaves.. L'on parle de ce projet dans les villes et dans les campagnes; et il sourit, à beaucoup de jeunes gens qui sont impatients de pouvoir exécuter. Des souscriptions ont été faites spontanément par des enfants de l’un et de l’autre sexe, dans les collèges et les couvents, et ces enfants ont l’air de recevoir les premiers le souffle d'en haut, pour donner l'élan à leurs parents et à leurs concitoyens, car c’est de la bouche des enfants que sort La louange parfaite.”

Il examine ensuite quelques opinions émises sur la possibilité, la facilité et la forme d’un recrutement de ce genre. Puis il formule nettement et chandement son sentiment et son vœu personnels :

“ Nous demeurons étrangers, dit-il, à ce mouvement laïque, mais, nous l’avouerons, nous le bénissons de tout notre cœur et nous lui souhaitons un plein succès. Car nous le consiäérons comme une gloire pour notre religieux pays et comme une bénédiction pour ses habitants. Nous pensons qu’en effet un bataillon de zouaves canadiens prouverait au monde entier que l’extrême Occident se joint à toutes les autres parties du monde pour épouser la cause sacrée à laquelle se dévouent aujourd’hui tant de cœurs généreux, et montrer que le nom ‘de Pie IX est grand et béni dans les froides contrées du

Nord. Ce bataillon, en combattant pour le grand principe sur lequel seul peuvent reposer solidement les sociétés humaines, donnerait un admirable exemple de dévouement pour la cause catholique, et chacun lui consacrerait avec une nouvelle ardeur sa plume, sa parole et surtout son cœur. Mais tout le monde comprend que pour cela il faudrait que les hommes qui se dévoueraient ainsi pour l'Eglise et son auguste Chef, fussent des hommes de foi, de principes et de pratique: car autrement ils ne pourraient que faire tort à cette cause sacrée et faire honte au pays qui les aurait députés. Mais, encore une fois, nous laissons à ceux qui ont concu ce projet la noble tâche de l’exécuter.”

Ces paroles étaient claires et décisives, pour quiconque voulait les entendre, Elles furent, grâce à Dieu, entendues et comprises par des ouailles dignes d’un tel pasteur. En effet, moins de quinze jours après, le 19 décembre, une assemblée de citoyens jetait les bases d’un comité d’organisation, et Mor Bourget se hâtait d'en favoriser le travail, en faisant part à son clergé de sa création, et en l’invitant à vrendre la haute direction du mouvement dans le diocèse,

Le président du comité était M. Olivier Berthelet, dont le nom a été si longtemps et si largement mêlé aux fondations et aux œuvres civiques et religieuses de notre ville, qu'il mérite, ce me semble, un solennel hommage, dans la plus vieille chaire de cette cité, en un pareil jour de reconnaissance publique.

De ses collègues du comité exécutif, plusieurs, comme lui, sont morts. Je ne vous dirai pas le nom et le mérite des survivants. Ils m’entendent peut-être : leur modestie en souffrirait, Je ne veux pas gâter le bonheur qu’ils éprouvent, au

soir des noces d'argent du bataillon de nos zouaves, à s’asseoir aux côtés de ces vieux amis dont ils furent alors en quelque sorte les pères nourriciers.

Il est inutile de résumer les travaux de ces messieurs. Ils furent poussés avec une rare activité, avec l’intelligence sûre et rapide des conditions et des exigences d’une entreprise de ce genre. Aussi le plus prompt succès vint-il répondre à leurs premières démarches. A la voix du saint évêque de Montréal répondit le concert des voix épiscopales de la province de Québec, et à cet auguste et commun appel de ses pères spirituels, le Canada français se leva comme un seul homme!

Ce fut dans notre peuple, et je parle surtout du peuplepeuple, de cette masse des croyants simples et robustes, qui ignorent, aux heures de l'appel de Dieu, les hésitations d’une étroite prudence et les défaillances d’une chair amollie par les aises d’une vie sensuelle et facile ; ce fut dans les rangs de ce peuple une fièvre de générosité et d’enthousiasme, pareille aux emportements oubliés qui précipitaient jadis l’Europe du moyen âge vers les plages sanctifiées par la présence visible du Sauveur et profanées par les abominations et les horreurs du croissant. Et je ne crains pas d'affirmer, sans tomber dans une exagération de rhéteur, que, sans la mouvante immensité de l'Atlantique, que S. Pierre ne pouvait leur donner de franchir, comme lui les flots de Tibériade, le pied sec et ferme, nombre de nos jeunes gens seraient partis en pèlerins, le bissac au dos, la coquille à l'épaule, le bourdon à la main, mendiant en route leur gîte et leur pain, pour aller demander à Pierre, couché dans son tombeau, la suprême faveur de garder et de défendre son successeur, assis dans sa chaire éternelle !

La preuve, c’est que cinq cent deux seulement partirent, et que plus de sept cents durent rester en arrière, la tristesse au cœur, résignés au mérite de leur désir et de leur demande.

Ce soir, mes frères, nous célébrons, jour pour jour, le vingtcinquième anniversaire du départ de Montréal du premier détachement de nos zouaves pontificaux.

La veille au soir, 18 février, cette vénérable église, témoin deux fois séculaire, au moins par son vocable, de toutes les grandes manifestations de la foi et de la piété de nos pères, contempla les sublimes adieux de la patrie canadienne-française à cette cohorte de ses plus nobles enfants. Ce fut une grandiose démonstration, la plus émouvante peut-être qu’ait jamais abritée sa voûte sacrée. Le temple, étincelant de lumières, était pavoisé des couleurs nationales et pontificales, des bannières et des oriflammes de toutes nos pieuses confréries, de toutes nos sociétés ouvrières, dont les présidents sont accourus ici ce soir, drapeaux vivants de la même idée et de la même tradition. Deux cents prêtres ornaient le sanctuaire. Deux prélats vénérables occupaient les sièges d'honneur: l’un, le pieux évêque à qui revenait une si haute et si large part de ce généreux mouvement, l’autre, son ami d'esprit et de cœur, coadjuteur nouveau de l’évêque des Trois-Rivières, (1) dont la parole apostolique venait saluer, au nom de l'Eglise de la Nouvelle- France, ces fils magnanimes et vaillants qui s’en allaient donner le témoignage de leur sang aux droits imprescriptibles du suprême pasteur de l’Eglise universelle.

Aujourd'hui même, à Rome, Mgr des Trois-Rivières, avec deux autres prélats de notre province française, a pu, en ce

(1) Mgr Laflèche, évêque d’Anthédon in partibus.

cinquantième anniversaire de l’onction épiscopale du successeur de Pie IX, attester votre inébranlable attachement à son Siège, et votre constante et vaillante disposition à lui donner encore le sang de vos fils et de vos frères, si jamais il lui fallait une nouvelle levée de zouaves !

Son discours, alors, proclama éloquemment les sentiments qui animaient tous les cœurs et les hautes pensées qui dominaient ce grand évènement.

Mais la cérémonie qui seule valut un éloquent discours, ce fut la bénédiction et la remise du drapeau.

Il avait été fixé au sommet d’un brillant trophée, au point central de la nef, en face de cette chaire, à l’honneur déjà avant d’être à la peine, parce que sa chrétienne devise: “Aime Dieu et va ton chemin,” promettait déjà toute vaillance en toute fidélité !

Or, le moment venu, le vénérable curé de Notre-Dame, donateur du drapeau, M. Rousselot, d’aimable et pieuse mémoire, alla, en compagnie de l’aumônier du détachement — je le salue ici au nom de lPEglise et de la Patrie, car des deux il a bien mérité! — et de tous les membres du comité, prendre en son lieu d'honneur le noble étendard et le porter solennellement au. sanctuaire, où l’attendait le pontife. Pendant toute la bénédiction, il le tint dans ses mains, ayant à sa droite le président du comité, et à sa gauche celui de notre société nationale de $. Jean-Baptiste. Groupe harmonieux et touchant, mes frères, qui symbolisait hautement cette nécessaire et féconde alliance àe Eglise et de la Patrie, notre force et notre salut dans le passé, que notre peuple n’a

(1) M. le chanoine Moreau.

pas le droit de méconnattre ni de déserter, pas plus aujourd’hui qu’'hier, pas plus demain qu'aujourd'hui, et j’ajouterai moins aujourd'hui que jamais, à l'heure critique et décisive où s’agite, non seulement dans les discours et les écrits politiques, mais encore, ce qui est plus grave, dans les faits et les situations inévitables qu’ils produisent, le complexe et suprême problème de notre unité nationale !

Un instant après, le glorieux étendard était consacré au Dieu des armées, “ vainqueur éternel des ennemis visibles et invisibles ”, et l’évêque de Ville-Marie, avant de le remettre au commandant provisoire de la petite troupe, adressa aux vaillants jeunes hommes la question suivante : “ Voulez-vous, braves enfants de la Religion et de la Patrie, prendre l’engagement d'honneur de ne rien faire, pendant la noble expédition que vous commencez, qui puisse imprimer quelque tache à cette aimable patrie dont vous êtes l’ornement et la gloire

Cs

aux yeux des nations étrangères ?” A cet appel, les cent trentecinq chevaliers, levant, d’un prompt et soudain mouvement, la main droite vers l’insigne devenu sacré, s’écrièrent tout d'une voix : “ Nous le jurons !”

Un long et profond tressaillemet traversa l'immense assemblée, car le souffle du grand venait de passer sur elle!

Et vous-mêmes, mes frères, témoins survivants de cette glorieuse fête, ou témoins nouveaux de son brillant souvenir, en voyant, ce soir, dans la même nef, aux pieds du même Christ, Dieu des foyers et Dieu des armées, les mêmes hommes qui, depuis lors, ont reçu le baptême du feu et blanchi quelque peu dans ces combats et ces travaux de la vie, plus durs à l'esprit et au cœur de l’homme mûr que les hardies aventures de l’ardente jeunesse, n’êtes-vous pas fiers

de ces soldats du Pape, vos frères par le sang et par l’eau du baptême ?

N'êtes-vous pas fiers de ce drapeau, qu’ils ont rapporté sans tache et rayonnant de gloire d’au delà des mers et des monts ? Et lorsque, dans nos démonstrations et nos processions nationales, vous voyez la noble bannière baigner sa soie blanche et sa devise d’or dans la splendeur d’un beau soleil, n’'avez-vous pas alors comme une vision soudaine, plus rayonnante que tous les feux du ciel et de la fête ?

Oui, la vision de la patrie canadienne-francaise, soulevée tout entière, en ce jour glorieux, par une poussée de foi vive et d’ardeur chevaleresque, donnant ses fils au vicaire du Christ, pour prouver à la vieille France et à la vieille Europe que partout, sous les cieux anciens, pour les œuvres de Dieu, les Francs savent se retrouver encore et toujours les Francs de Clovis et de saint Louis : (esta Dei per Francos !

Cette vision, mes frères, puissiez-vous l’entrevoir souvent au plus profond de vos âmes, dans ce sanctuaire intime où l'esprit réfléchit, où la volonté commande, où la conscience tour à tour approuve et condamne, où le cœur s’humilie et prie ! Je vous dirai pourquoi tout à l'heure.

Le lendemain de cette grandiose soirée d’adieu, les cent trente-cinq volontaires prenaient la route de New-York.

Je ne rappelle que pour mémoire l’émouvant spectacle de ce départ.

Mon souvenir d'enfant me renvoie, à cette distance, le tableau d’un ciel bas et gris, floconneux par instants ; d’une foule immense, bloquant les avenues du palais épiscopal ; de cloches sonnant à toute volée aux tours de nos églises ; et, dans ce grave et mélancolique décor, une nuée de bérets blancs,

défilant allègrement au mouvement cadencé d’une martiale allure, entre deux haies serrées de peuple, les acclaimant au passage.

Ils riaient et plaisantaient, dit-on — le cœur au dedans gonflé, j'en suis sûr, — ces derniers-nés de la vieille Gaule, qui allaient ajouter plus d’un mot alerte, plus d’un trait piquant à l’impayable vocabulaire du troupier français ; mais leurs mères, leurs sœurs et leurs fiancées pleuraient, les couvrant, au dernier moment, de caresses et de porte-bonheur pieux,

Le train s’ébranla et disparut; et la dernière vibration d'adieu qui vint trembler à l'oreille et au cœur des parents et des amis, cloués sur le quai de la gare, la main chaude encore de la dernière étreinte, ce fut le chant de l'Ave, maris stella, poussé en chœur par ces jeunes et robustes poitrines vers l’Etoile de la mer, la patronne de Ville-Marie.

Deux ans plus tard, le 6 novembre 1870, la vieille église de Notre-Dame de Bonsecours, l'église par excellence de la vieille cité, l’église des pèlerins de tous les temps, retentissait du même chant à Marie, jaillissant des mêmes poitrines, mais avec l'accent, cette fois, plus grave et plus mâle de soldats endurcis par l'étape et le coup de feu.

Deux années avaient passé sur le glorieux départ. Rome n'était plus au Pape, et la France, coupable d’un injustitiable abandon, livrait à la Prusse sa rude et désastreuse bataille.

Nos zouaves revenaient vaincus et désarmés, mais goûtant, au fond de leur tranquille conscience de chrétiens confirmés dans la foi, la forte et bonne saveur de cette parole du premier et du plus grand des zouaves: “IL n’est point de gloire plus belle que celle d’être vaincu pour le Christ.”

Pas un n'avait péri au champ d'honneur. Le ciel s'était

contenté du sacrifice de leur cœur, de leur temps et de leurs forces. Il avait sans doute voulu garder à la patrie canadienne une plus grande abondance du meilleur de son sang, pour lui ménager un nombre plus grand de germinations généreuses !

Neuf seulement, sur les cinq cent cinq qu’ils étaient partis, en tout, sont morts là-bas, du climat, d'accidents ou d’affections diverses. Ils reposent ensemble, un seul excepté, avec tous ceux de leurs compagnons d'armes dont on a pu réunir les corps, dans le cimetière du diacre martyr Laurent, non loin du tombeau de Pie IX, leur père et leur roi, en dehors de ces murs de la Ville, profanés et violés par une main sacrilège.

Mais la haine du vainqueur, oublieuse de leur grandeur, a poursuivi de sa toute-puissante insolence leur gloire au delà du tombeau; et, pour étouffer à l'oreille de l’Italie unifice le eri vengeur du sang de Castelfdardo et de la Porta Pia, allié à l’énergique réprobation de l'univers catholique, elle a scellé au-dessous des noms et du sobre éloge funèbre de ces morts véuérables, un anarbre menteur, qui prétend flétrir des méprisantes épithètes d’ “étrangers” et de “mercenaires” ces intrépides et spontanés défenseurs de l’œuvre des Pépin, des Charlemagne et des Robert Guiscard !

Parmi ceux qui nous sont revenus, plusieurs, pour emprunter une poétique et touchante image à leur sympathique et vaillant doyen, ‘“ plusieurs, déracinés, ont glissé sur la pente de la colline qui conduit au tombeau ”. Mais ceux qui restent, poussent ce soir avec lui, et avec nous tous, mes frères, n’est-ce pas ? ce cri de suprême espoir chrétien: “ Ah: qu’il est consolant pour des hommes de cœur de songer que

nous nous reverrous tous! Oui: tous ceux qui sont là-bas, couchés sur les champs de bataiïlle ou morts dans les hôpitaux, tous ceux qui, depuis, ont payé leur tribut à la nature, nous tous qui les suivons, nous nous retrouverons ensemble. J’en offre ma garantie morale, endossée par nos aumôniers: car on n’est pas soldat du pape pour rien; et si le Christ est le même qu’il était sur la terre, nous aurons une grande chance de répondre à l'appel. Et puis nous nous aiderons tous pour

cet assaut suprême: nous ramasserons les traînards.” ® LA LEÇON

Mes frères, je veux rattacher à ces fortes et vibrantes paroles la lecon que nous devons retenir de cette belle et réconfortante démonstration,

Dites par un soldat du pape, dans une fête plus intime mais très parente de celle-ci, elle s'adresse non seulement à tous les soldats du pape, mais encore à tous les soldats du Christ,

Or tous, mes frères, vous êtes les soldats du Christ.

Vous l’êtes par le sacrement qui fait le parfait chrétien. Vous l’êtes par votre sang français qui a salué la croix à Tolbiac, qui l’a vénérée à Reims, qui l’a promenée et plantée sur toutes les plages du globe. Vous l’êtes par votre nais-

sance à cette nationalité canadienne, préparée et fondée sous

(1) Paroles de M. B. A. Testard de Montigny, ancien zouave pontifical, président de l’Union Allet, au banquet qui lui fut offert à l’occasion du 30° anniversaire de son engagement aux zouaves, le 15 janvier 1891.

des auspices si étrangement providentiels qu’ils nous présagent et nous garantissent une vocation de peuple.

Or, je vous le demande et je me le demande en ce moment, sommes-nous vraiment, à ce triple titre, de fait comme de droit, les soldats chrétiens que nous devons être ? Et notre divin chef, pontife invisible de notre sainte Eglise et roi immortel] de nos âmes, s’il venait publiquement faire chez nous, en cette année de sa grâce dix-huit cent quatre-vingttreizième, la revue générale de ses troupes, trouverait-il ses hommes dans l’état où 1l les veut ?

Je pose la question à vos loyales consciences, et c’est d'elles seules que j'attends Le devoir d’une loyale réponse.

Certes, je n’ai pas accepté le rôle honorable et périlleux de la soirée pour venir mêler à sa jolie et à sa fierté la dissonance du reproche ou du blâme, et je crois l'avoir prouvé.

Je sais pareillement qu'il n’est ni de ma jeunesse ni de mon inexpérience de venir en pareil lieu, à pareil jour, adresser à une foule qui représente plus ou moins complètement la nation, des observations et des réserves qui enveloppent tout un état social et atteignent la masse sans épargner les sommets.

Je sais qu’une parole de prêtre, en ces jours de malentendu et de confusion déplorables, pour avoir chance de faire dans les âmes cette sorte de bien, tout en leur infligeant de nécessaires et salutaires blessures, doit tomber de bien haut et couler de lèvres bien pures pour n'être pas discutée; et je ne voudrais, pour tout au monde, courir l’aventure d’un échec qui

serait en même temps, j'en ai la conviction profonde, celui de

la vérité, et partant du salut.

Mais permettez-moi, mes frères, à moi qui suis votre frère, par le sang de mes pères et par celui de mon Dieu, qui suis même ici, en ce moment, quelque peu votre père, puisque toute parole tombant, au nom du Christ, de quelque bouche qui Ja dise, dans quelque cœur qui l’écoute, commence, poursuit ou consomme, dans l’âme sensible et docile à sa touche, son sublime enfantement à la vie spirituelle du Christ; permettez-moi, vous qui m'avez soutenu jusqu'ici d’une si bienveillante et si sympathique attention, de vous poser à nouveau la question.

Le Christ, notre divin Chef, notre souverain Roï, est-il content de nous comme chrétiens, comme Français et comme Canadiens ?

Et je crois pouvoir répondre au nom de vos loyales consciences, dont l’unisson formera la conscience nationale : non !

Et si je réponds ainsi, c’est au nom de tous ceux qui autour de moi ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un esprit droit et sain pour peser et mesurer toute chose en sa réalité, un cœur honnête et haut placé, pour s’indigner ou pleurer! Et je vois à cette heure, entre les braves gens qui, Dieu merci, sont légion parmi nous, plus d’une tête blanche et fière qui, au souvenir de jours plus purs et plus glorieux, se penche avec espoir sur sa tombe entr'ouverte, parce qu'elle y voit un refuge assuré contre les ignominies de demain, présagées par les lâchetés et les turpitudes d’aujourd’hui !

Mais non, mes frères, pardon, je m’égare !

Demain, au contraire, j'en ai la foi et vous l’avez avec moi — car la foi console et fortifie, — demain, ce sera le réveil, le retour, la réparation, et nous en saluons déjà de consolants symptômes.

Demain, ce sera le progrès: non pas ce faux progrès, prôné par des niveleurs stupides et bruyants, pour qui, trop souvent, réformer est synonyme de souiller, de dégrader et de démolir, mais le vrai progrès, réalisé de jour en jour par l’accomplissement fidèle, et autant que possible parfait, des lois essentielles à toute vie sociale,

Demain, ce sera l’ascension consciente et continue vers nos destinées providentielles.

Demain sera le jour meilleur, parce qu'aujourd'hui est le jour moins bon, plein d’ombres sinistres et d’indécisions inquiétantes.

Demain sera le jour de Dieu; comme aujourd’hui est le jour de l’homme, le jour de notre misérable nature, faible de cette faiblesse, fausse de cette perversité native que d’orgueilleux sophistes s'efforcent en vain de méconnaître et de nier, pour se soustraire à la nécessité de réclamer à grands cris l'application d’un remède divin.

Demain, nous l’espérons tous, Laval et Olier, Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgcoys, Brébœuf et Marguerite d’Youville, et d’autres encore, s’il plaît à Dieu, monteront sur nos autels et recevront les hommages et les vœux de la patrie qu’ils ont fondée.

Demain, mes frères, oh ! demain, si nous le voulons tous, vous comme moi, moi comme vous, et par vous vos enfants et vos petits-enfants, demain, ce sera, sur cette généreuse terre d'Amérique, la réalisation permanente et quasi officielle du vieux dicton historique : Gesta Dei per Francos, “ Les œuvres de Dieu sont dans la main des Francs. ”

Mais, pour arriver là, mes frères — et c’est là qu’il faut viser, — il nous faut le vouloir: le vouloir de tout notre esprit, de tout notre cœur et de toutes nos forces.

Il nous faut revenir à tout prix et sans retard à ces pures et fortes traditions de justice, de simplicité et de droiture de nos pères. Il nous faut reprendre cette éducation de lu famille chrétienne, sensée, austère et forte, qui prépare des citoyens sages, intègres et dévoués,par des enfants respectueux, dociles, laborieu;, chastes et polis, Il nous faut renoncer en masse à ces deux fléaux du luxe et de l’intempérance, maladies aiguës qui menacent de se faire héréditaires, si nous n’y appliquons un spécifique énergique. Il nous faut abjurer ce culte formaliste et routinier, fait d’habitudes inconscientes et d’influences ambiantes, c’est-à-dire d’inertie, lors même qu’il n’est point de calcul intéressé ou de simple parade.

Et il nous faut, en revanche, embrasser cette religion du Christ, l’adoration de son Père en esprit et en vérité, faite de convictions profondes et fermes, de pratiques simples et sensées, de vertus solides et vivantes, qui établissent, maintiennent et accroissent l’âme dans la vie parfaite. Il nous faut, en un mot, devenir tous de vrais soldats, des zouaves de Jésus-Christ, marchant allègrement au pas militaire, les yeux fixés sur le drapeau, le cœur fixé au ciel !

Et pour nous y aider, mes frères, en ce cinquantième anniversaire de la consécration épiscopale de notre pontife-roi, Léon XIIT, en ce soir de l'antique neuvaine qui a vu nos pères se presser avec amour sous ces voûtes vénérables, tout imprégnées de pieux et réconfortants souvenirs, je vous invite tous, avec vos familles, à vous inscrire sans retard sur les rôles de cette universelle association de la Sainte-Famille, que le père auguste de la grande famille catholique vient d’instituer pour vous, et dont notre ville a possédé dès son berceau un type achevé et précoce. Car la famille, ne l’oublions jamais, c’est la cellule organique du grand corps social,

La famille chrétienne seule peut donc faire la nation chrétienne. |

Qu'il en soit ainsi parmi nous, mes frères, et nous verrons la grande œuvre s’accomplir.

Nous verrons, aux jours de paix et de prospérité, la famille chrétienne donner à la patrie des prêtres éclairés et zélés, des religieuses dévouées et désintéressées, des citoyens intègres et courageux, des fils dociles, sobres et respectueux, des filles cracieuses et pudiques, des pères attachés à leur foyer et à là formation immédiate de leurs fils, des épouses s“-ieuses, fidèles et pieuses, des mères, encore et toujours, d'essence supérieure, femmes pures et fortes, comme il en est encore beaucoup, qui gardent à vos foyers l'honneur de Dieu et les droits de la conscience.

Dans les jours d’épreuve et de deuil national, — puisse Dieu les écarter longtemps de nos têtes! — la famille chrétienne donnera à la patri: des soutiens éprouvés et des consolateurs efficaces.

Dans les jours d’affaissement et de défaillance générale, — puisse Dieu, avec nous, ne point !:s permettre, ni les prolonger pour nos péchés ! — elle suscitera les doux et forts instruments des guérisons et des restaurations urgentes.

La famille chrétienne, mes frères — et ce sera dès ici-bas sa parfaite gloire et sa suprême récompense,— la famille chrétienne donnera des saints à l'Eglise et des grands hommes à la Patrie. Or, sachez-le bien, ce sont les saints et les grands hommes qui font les grands peuples !

Puisse le Christ, Dieu de Clovis et de S. Louis, Dieu de Champlain et de Maisonnenve, de Lavai et de Lartigue, Dier toujours agissant et toujours caché, qui se dérobe sous

l'apparence du pain pour nourrir de sa substance la moelle de nos âmes, puisse le Christ entendre tout à l'heure, de son trône d'humilité rayonnante, la prière qui va monter à lui! Puisse-t-il vous accorder ici-bas la force des parfaits chrétiens, là-haut le bonheur et la gloire des élus triomphants !

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