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ANNIVERSAIRE DE LA PRISE DE ROME

ALIOCUTION P+::NONCÉE A LA CATHÉDRALE DE MONTRÉAL, LE 20 SEPTEMBRE 1895, À L'OCCASION DFE LA PROTESTATION DES ZOUAVES PONTIFICAUX CONTRE LA PRISE DE ROME.

Beati mortui qui in Domino moriuntur.

Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur. APOC., 14, 13.

Monseigneur, Mes Frères,

Cette parole de l'Apocalypse, vous venez de l'entendre chanter dans l’épître de cette messe funèbre. Elle est si vraie, si consolante, si pleine d’une éternelle promesse, que la voix qui la cria du ciel à l'apôtre S. Jean, lui donna l’ordre de l'écrire, pour qu’elle parvint, en une page ineffaçable, aux âmes chrétiennes de tous les temps.

Aujourd’hui, proclamée par la voix du sous-diacre, sous la majesté de ces voûtes et dans la solennité de cette fête, elle doit plus que jamais tomber au plus profond de vos cœurs, pour se graver au plus vif de leur chair.

Pourquoi ?

Parce qu’elle vous révèle le secret du bonheur de tous ceux qui meurent dans la foi, dans l'amour et dans la grâce du Seigneur, “ Bienheureux sont-ils, chante la voix du ciel, parce que leurs œuvres les suivent!” quoniam opera torum sequuntur illos. Elles les suivent, sans doute, dans

les jours éternels, où le mérite qu’elles engendrent compose leur couronne de gloire; mais elles les suivent même ici-bas, à travers les jours et les années du temps, par le souvenir qu'elles laissent dans la mémoire des hommes, car “le souvenir du juste, dit le Psalmiste, sera éternel.” Zn memoria œterna erit justus.

Mais s'il en est ainsi des justes ordinaires, qui ont sanctifié leur vie et édifié l’âme de leurs frères par l’observation de la loi de Dieu et l'exercice des vertus chrétiennes, que dirons-nous de ces justes, d’une foi plus robuste et d’un amour plus généreux, qui ont illustré leur vie par des actions d'éclat? De ceux-là, certes, il convient de dire qu'ils sont heureux entre tous, dans leur mort sainte, parce que leurs œuvres les suivent au ciel, dans une splendeur de gloire plus grande, et sur la terre, dans un éclat de renommée plus rayonnant,

Or, mes frères, je vous le demande, s’il est des actions d'éclat, dont le mérite sollicite la gloire du ciel et dont le souvenir défie l’oubli de la terre, ne sont-ce pas, entre toutes, celles qu’inspirent le dévouement et la valeur militaires, mis au service d’une grande et sainte cause ?

Or, ce matin, c’est cette valeur et ce dévouement que nous célébrons ensemble, tout en offrant nos prières à Dieu pour : l'âme des vaillants, tombés en combattant le bon combat, ou morts dans l’honneur d’une paix méritée.

Ah ! certes, en venant ici, invité par un prince de la paix, louer des hommes qui ont, un jour, ceint l'épée pour répandre le sang d’autres hommes, et dont plusieurs sont tombés sous les coups d’un glaive qui avait croisé leur glaive, je n'oublie pas que je suis un ministre du Dieu de la paix; je n'oublie pas que son règne sur la terre est le règne de la paix, et que

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le dernier don qu’il ait fait aux hommes, avant de les quitter visiblement, est le don de la paix. Mais je me rappelle aussi que lui-même, le Père éternel, dans une parole qu’il a dictée, s’est nommé le Dieu des armées. Je me rappelle que lui, le Fils incarné, “est venu apporter la guerre ici-bas ”, “ diviser le père d'avec le fils et la fille d'avec la mère ”, et je comprends que, s’il veut établir et confirmer en ce monde le règne de la paix, c’est en repoussant les attaques et en réprimant les révoltes des ennemis de la paix, qui sont les ennemis de l'ordre et du bien.

Aussi, a-t-il, de tout temps, armé ses prophètes, ses apôtres et ses pontifes du glaive pacifique de la parole et de la loi, pour combattre et réduire les ennemis des âmes et de la vérité ; mais en même temps et toujours, à leurs côtés, pour protéger le fruit de leurs conquêtes et défendre les remparts des cités saintes qu’ils avaient édifiées, il a armé des soldats.

Et nous voyons, à toutes les grandes époques de l’histoire du peuple juif et même de celle du peupie chrétien, — groupé, dans la diversité de ses races et de ses domaines, dans cette admirable unité qui s’appela longtemps la Chrétienté, — nous voyons partout et toujours le soldat à côté du théocrate ou du pontife, le chevalier à côté de l’évêque ou du prêcheur. Sous la loi de Moïse, ce sont Moïse lui-même et Josué, Samuel et David, le second Josué et Zorobabel. Sous l'empire du Christ, ce sont le pape Sylvestre et l’empereur Constantin ; S. Léon III et Charlemagne; Urbain II et Godefroi de Bouillon ; $. Dominique et Simon de Montfort ; Pie V et Don Juan d'Autriche; Innocent XI et Sobieski.

Je ne rappelle que ces noms, parce qu’ils marquent, à des heures de péril plus grave et plus universel, la forte et

féconde alliance du glaive avec la tiare ou la parole apostolique. Ils personnifient, ces noms, le droit de la société chrétienne à repousser la force par la force, à protéger par les armes le domaine de l'Eglise ou de la patrie, envahi par l'erreur ou l’impiété militante, à venger les droits de l’autorité et de la liberté chrétiennes, violés par les attentats de l’ambition couronnée.

Et c’est avec bonheur que je rappelle ici ces noms et ces droits et ces causes saintes, parce que notre siècle de sécularisation et d’apostasie audacieuses a voulu jeter la flétrissure de son blâme sur la sainte énergie avec laquelle l'Eglise, dans le passé, a suscité et béni toutes les levées de glaives et de boucliers, qui ont eu pour objet d’entourer d’un vivant rempart sa personne sacrée ou d’arracher aux profanations de l’infidèle le tombeau qui avait recu le précieux dépôt du corps de son divin époux.

Eh bien! notre siècle s’est trompé, dans sa condamnation des batailles et des victoires sacrées de PEglise militante. Et, se fût-1il trompé de bonne foi, notre siècle n'aurait, pour dissiper son erreur, qu’à se regarder lui-même, comptant le nombre de ses années ensanglantées par de profanes guerres et dénombrant les millions d’hommes qu’il enfante, tous les jours, au prix des efforts et des fruits les plus précieux de sa paix, en vue de batailles plus sanglantes et de victoires plus coûteuses que toutes celles du passé! Et tout cela, souvent, pour une question d'extension matérielle ou de suprématie temporelle ; pour reculer ou fortifier une frontière ; pour faire flotter plus haut et plus loin, sur une plus vaste étendue de mer, un plus ambitieux pavillon!

Ah! oui, notre siècle se trompe, quand il condamne les

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croisades et les croisés d'antan. (Car lui-même exalte et consacre de son admiration la guerre et les guerriers modernes.

Et certes, il n’a pas complètement tort en son admiration, car tous les siècles, avant lui, se sont inclinés devant la grandeur de la guerre, dans la sincérité d’un sentiment noblement et profondément humain.

Ah! la guerre, je le sais, si vous ne voyez que ses horreurs avec vos yeux et votre cœur de chair, la guerre est affreuse, la guerre est impie, la guerre est abominable ! La guerre, ah ! je l’admets, c’est le glaive d’un frère se plongeant dans la poitrine de son frère; c’est la main d’un frère répandant le sang de son frère; c’est la vie d’un frère tout entière acharnée à détruire la vie de son frère. Que dis-je? Mais ce sont des centaines et des miiliers de frères, consumant leur intelligence, leur force et leur patience à forger, à tremper, à aiguiser des sabres et des baïonnettes, à fondre des canons, à construire des torpilles aiguës et rapides, à composer des poudres sans fumée et des boulets explosibles, pour venir, en quelques mois, en quelques semaines, ravager un pays florissant, faucher ses jeunes gens dans leur verdeur et ses hommes dans leur maturité, remplir de deuil et de larmes le cœur de ses femmes et de ses vierges, et noyer la flamme de ses foyers dans le sang de leurs hôtes !

Oui, certes, la guerre est tout cela, et envisagée sous cet aspect, la guerre, je le répète, la guerre est horrible, la guerre est abominable.

Mais si vous songez qu’elle est souvent le seul moyen d'assurer à un peuple le respect de sa liberté et de sa sécurité, de maintenir l’intégrité de son territoire ou de sa prospérité, de briser les fers et d’effacer la honte d’une nation asservie,

ah ! la guerre, alors, vous apparaîtra comme un droit sacré et comme un grand devoir.

Et l’homme de guerre, le soldat, se montrera à vos yeux dans toute sa noblesse et toute sa dignité: non comme le meurtrier de son frère, mais comme le défenseur de la justice et de la paix, comme le mandataire d’une haute mission : celle de protéger la patrie contre les attaques d’un injuste agresseur et d'aller même lui imposer jusque chez lui le respect des droits de sa nation. Mission qu’il remplit, non par une parole sonore ou par une action passagère, mais par le don de son sang et de sa vie!

Et vous admirerez alors, vous aimerez le soldat, parce que le soldat incarne en lui le droit, le devoir, l’honneur, le courage, la fidélité, l’obéissance, l’abnégation, le mépris de la mort, en un mot, le sacrifice, le sacrifice qui relève, le sacri1fice qui purifie, le sacrifice qui rachète, le sacrifice qui sauve ‘âme du sacrifié, la vie et l’âme des frères pour qui un frère offre son sacrifice.

Et voilà comment la guerre, envisagée des yeux de l'esprit et de l’âme, est une grande chose, et l’homme de guerre, un grand homme, un héros!

Voilà pourquoi l'appareil des pompes et des sonorités militaires remue si profondément les fibres les plus généreuses et les plus viriles du cœur de l’homme, même pacifique. Voila pourquoi la musique du régiment, lorsqu'elle passe dans les rues de la cité, entraîne à sa suite, à une martiale allure, les bourgeois et les ouvriers paisibles. Voilà pourquoi le drapeau aux couleurs nationales, le drapeau qui flotte et claque au vent, dans les jours de revue et de parade, arrache à la poitrine du patriote, lorsqu'il le salue au passage, une accla-

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mation vibrante! Et lorsque ce drapeau porte en ses plis les noms des glorieuses batailles où il a guidé au feu la légion rangée à son ombre; lorsqu'il revient de la frontière voisine ou de la plage lointaine, noirei par la poudre et troué par les balles qui l’ont sacré et glorifié, il devient trois fois cher au cœur du citoyen dont il symbolise les droits, au cœur du soldat dont il a soutenu la vaillance ou adouci les blessures au fort du combat !

Or, mes frères, à cette heure, en face de cet autel, un drapeau est debout, fier de ceux qui l'ont porté, fier de ceux qui l'ont envoyé un jour à Rome, à la tête de leurs frères, pour y proclamer et y défendre les droits du Vicaire de Jésus- Christ, les droits de la grande famille catholique.

Le droit, le mérite et la gloire de cette guerre, vous les savez tous, et je ne viens pas vous les redire en cette matinée de deuil et de prière.

La bataille, vous le savez, a été perdue; la cause, vaincue. L'honneur seul est resté sauf, et le droit, toujours, demeure entier, auguste et sacré. Et chaque année, en des heures solennelles, le grand pontife qui a recueilli sur la tombe de Pie IX l'héritage de S. Pierre, réaffirme ce droit et le rappelle à ses fils et au monde.

Ce soir, une autre voix que la mienne le proclamera, dans cette même chaïre, en votre présence.

Ce matin, vous êtes venus pour prier. Or, pour qui avezvous à prier ?

Pour tous les morts et pour tous les vivants du régiment des zouaves pontificaux.

Pour les morts, d’abord.

Oh! pas pour ceux qui sont tombés au champ d'honneur,

sous les balles piémontaises: car ceux-là, s’ils eurent vraiment un cœur et une âme de croisés, ceux-là sont des martyrs, et les martyrs n’ont pas besoin de prières, car ils ont lavé leur robe dans le sang de l'Agneau, qui purifie des moindres souillures.

Ceux-là, vous les prierez eux-mêmes pour vous et vos familles, pour leurs familles, pour le Pape, pour l'Eglise, pour leurs patries diverses, car il y en eut de toutes les nations chrétiennes.

Mais prions pour les autres, pour ceux qui sont morts dans la paix. Car s’ils se sont endormis, eux aussi, dans le Selgneur—nous en avons la ferme confiance, —ils ont connu, aux heures périlleuses de la paix, les défaillances d’une nature déchue. Prions donc pour eux, afin que leurs œuvres les portent bientôt, après l’expiation nécessaire, au séjour de la paix éternelle.

Prions aussi, mes frères, pour tous les survivants du régiment, sous quelque ciel qu’ils vivent et de quelque vie qu’ils vivent, Prions, afin qu'ils n’oublient point qu’ils demeurent toujours enrôlés au service du Christ et du Pape, pour accomplir partout et toujours les œuvres que le Christ et le Pepe commandent. Prions pour que leur foi ne vacille point, pour que leur charité ne s’attiédisse point, pour que leur courage ne défaille point.

Ah! puissiez-vous, soldats du Pape, n’oublier jamais que votre titre vous oblige à être des chrétiens exemplaires! Vous venez de faire un acte de piété publique qui nous édifie, Dans cette église qui doit vous être si chère, à vous qui avez naguère monté la garde auprès du tombeau de saint Pierre, vous avez érigé un autel en l'honneur du Sacré-

Cœur.

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Ah' puisse ce monument, pour vous, n’être pas un simple souvenir, dur et froid comme le marbre dans lequel vous l'avez taillé ! Souvenez-vous, en sa présence, que vos frères de France, après le désastre de Rome, ont demandé au Sacré-Cœur de ranimer leur espoir et leur vaillance, au sein du désastre de la patrie, et que le Sacré-Cœur a fait d'eux des héros, sur le champ de bataille de Patay !

Vingt-cinq années de paix et de travail ont passé sur l’ardeur et l'enthousiasme de votre Jeunesse, N’ont-elles pas creusé dans votre cœur et dans votre vie quelque sillon trop profond où n'aurait pas seulement germé des œuvres de vie ? Votre foi est-elle aussi vivace qu’alors, votre charité aussi ardente ?

S'il en est ainsi, par la grâce du Christ, ah! Je vous en prie, venez ici remercier le cœur sacré de J éSUS, qui vous a protégés et vous a bénis! Mais si, par malheur, vos années passées ont trop souvent fructifié pour la mort au lieu de la vie, ah ! venez, je vous prie, réchauffer et retremper vos âmes au foyer de l’amour de Jésus !

Ici, près de votre chapelle, repose le corps du saint pontife qui vous a bénis, à votre départ pour Rome et à votre retour au pays. Ici brillent, gravés sur les murailles, les noms de vos frères d'armes, que l’on a couchés dans la terre bénite de la Vilie Eternelle ou des champs de mort de leur pays.

Or, le jour viendra bientôt pour vous d'aller vous coucher à leurs côtés, pour y dormir le même sommeil, Ou plutôt l'heure sonnera bientôt pour vous de fermer les yeux à l'obscure lumière de notre vallée de larmes, pour les ouvrir à la pleine lumière des collines éternelles.

Ah! je vous en prie, pour l'amour du Christ dont vous

avez été sacrés les soldats, pour l'amour du saint pape Pie IX, dout vous avez été les défenseurs et qui vous appelle de là-haut à la divine gloire, pour l'amour de vos âmes, créées et sanctifiées pour l'éternel bonheur, préparez le jour suprême, en accomplissant, chaque jour, des œuvres de vie, Combattez, chaque jour, le bon combat de la foi et de la charité chrétiennes, afin de cueillir la palme promise aux vaillants athlètes du Christ!

Et, ce jour venu, les anges et les élus, au ciel, les mortels, ici-bas, recueillis autour de votre cercueil, dans le souvenir de vos vertus et de vos bonnes actions, rediront du même cœur, avec l'émotion maternelle de la sainte Eglise, la parole de l'ange de la sublime vision: “ Bienheureux ceux qui meu-

rent dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent.”

ALLOCUTION FAITE À LA CLOTURE D'UX TRIDUUM EN L'HONNEUR DE SAINTE ANNE, AU COUVENT DE LACHINE, LE 12 JUIN 1894.

Exaltavit humiles.

Ii a exalté les humbles.

(Paroles du Magnificat.)

Mes chères Sœurs, mes chères enfants,

En présenee de l'accueil triomphal fait à une relique de sainte Anne, aïeule du Christ et patronne de cette maison, voulant traduire les sentiments que j'éprouve et dégager de cette fête une lecon qui en fixe le souvenir et en maintienne le fruit dans vos âmes, pourrais-je mieux faire que d’emprunter cette parole au chant d’allégresse de Marie, la glorieuse fille de sainte Anne ?

Que veulent dire, en effet, cette exposition solennelle, ces flots d’encens qui l’enveloppent, ces chants qui l’acclament, ces hommages qui prosternent vos fronts et vos cœurs en sa présence, ces prêtres pieux, accourus pour lui faire une couronne d'honneur, ce concours empressé de fidèles, avides d’une grâce spéciale et d’une bénédiction nouvelle, cette joie religieuse qui, depuis trois jours, circule à travers votre maison, transportant votre communauté, ranimant votre foi, votre

amour et votre piété ? Et tout cela pour une parcelle d’osse-

ment, apportée comme un trésor par des mains vénérables, à travers les monts et les mers, et donnée, sur une de ces prières qui sont irrésistibles sans le savoir, à une maison dont la consécration à sainte Anne était la promesse et le gage d’un accueil plus joyeux, d’une conservation plus affectueuse et plus fidèle, d’un culte plus tendre et plus ardent ! Et tout ce mouvement, tout ce transport, tout cet afflux d’hommages et d'émotions pour un reste humain qui s’appelle une relique !

Quelle disproportion apparente entre ces choses, aux yeux de la raison pure ! Quelle inconvenance et quelle aberration ! ajouterait le dédain raïlleur du sceptique et de l’incrédule.

Et pourtant quelle convenance, au contraire, quelle touchante et sublime harmonie, répond l’âme chrétienne, apercecevant à la lumière de la foi le lien étroit qui unit le mérite à la récompense! La sainte humilité, triomphant dans la gloire, n’est-elle pas comme l'arbre géant, sorti d’un humble germe qui a travaillé et pourri dans la terre, avant de lancer au ciel sa cime altière et ses rameaux luxuriants ?

Exaltavit humiles ! Le Seigneur a exalté, il exalte les humbles. Cela est vrai, mes Sœurs, de tous les saints, dont Dieu a glorifié l'humilité par la fécondité surnaturelle de leur vie et par ce rayonnement de gloire et de bienfaisance qui prolonge leur mémoire à travers les siècles, dans l'éclat de leur culte et dans la puissance de leur intercession. Mais si cela est vrai de tous les saints, ‘ie ceux de l’Ancien comme du Nouveau Testament, qui ont conquis leur gloire au prix de l’opprobre et du mépris, combien n’est-ce pas tout spécialement vrai de la sainte aïeule du Christ, et combien cette vérité n’éclate-t-elle pas à nos yeux dans la splendeur de cette fête? L’humilité de sainte Anne, mais je la vois dans

sa personne, dans sa vie et jusque dans sa survivance en ce monde par le développement de son culte !

Dans sa personne et dans sa vie, d’abord.

Sa vie fut celle d’une femme du peuple, de condition honorable et aisée, il est vrai, mais modeste et hors de proportion avec une gloire qui éclipse aujourd’hui celle des plus grands capitaines et des plus illustres guerriers, des plus habiles conducteurs de peuple et de leurs plus célèbres charmeurs.

Son époux, Joachim, était pasteur, comme nombre de ses ancêtres de la tribu de Juda, Pieux et juste, il avait fait trois parts du produit de son troupeau : la première pour les veuves, les orphelins, les pauvres et les étrangers; une autre pour le temple du Seigneur; la troisième pour sa ferme et lui, ses serviteurs et l’entretien de sa maison. Cette charité et cette religion avaient été bénies de Dieu, qui avait donné à ses pâturages la rosée du ciel et la graisse de la terre, à ses chèvres et à ses brebis l'abondance du lait et de la toison, qui lui assurèrent bientôt le plus beau troupeau du pays.

Anne était, sans aucun doute — sa vocation à son 1llust”: maternité nous oblige à le supposer — une de ces femmes fortes dont l’Esprit-Saint nous a tracé, au livre des Proverbes, l’inoubliable portrait, ‘“ filant le lin et la laine de ses mains irdustrieuses, adroïite au fuseau et empressée aux besognes du ménage; l'œil ouvert à tout ce qui se passe en sa maison, les lèvres aimables par la sagesse qui en découle,

les mains tendues aux pauvres et aux indigents; ornant son

époux de vêtements d’honneur et couvrant ses serviteurs d’étoffes chaudes et solides; craignant, en un mot, l'Eternel et méritant ses louanges.” (1)

Mais, hélas! sur ses bonnes œuvres et ses vertus pesait une lourde épreuve; car, à l’encontre de ce portrait idéal, dont le livre saint complète les traits, Anne n'avait pas le ‘bonheur de “ voir ses fils se lever pour la proclamer bienheureuse.” Femme modèle d’un époux exemplaire, elle se vit privée, pendant vingt ans, du fruit de son mariage. Opprobre souverain en Israël, dont chaque fille aspirait à l'honneur de fournir un anneau à la chaîne glorieuse qui devait relier un jour le Messie au père des croyants! Opprobre qui, pour Anne, ternissait toutes les joies, altérait tous les bonheurs, et qu'elle se vit plusieurs fois reprocher par ses proches et ses servantes, par son entourage et sa tribu, voire même un jour, par un prêtre du Temple, sans cœur et sans charité, qui osa, pour cette raison, refuser les dons que son époux apportait au Très-Haut, en sorte que celui-ci, confus et navré de cet affront, s’en fut, pendant trois jours, cacher sa douleur et sa honte dans les solitudes où paissait son troupeau.

Durant ce temps, que fait Anne, plus confuse et plus affligée que jamais, dans la solitude de sa maison et de son jardin? Entendez-la poussant ses gémissements vers le Seigneur, à l'exemple de la première Anne, épouse d’Elcana, affigée de la même humiliation, et adressant sa plainte à la nature entière, qu’elle envie et prend à témoin de son infor-

tune: “A qui donc me comparerais-je ? Est-ce aux oiseaux

(1) Prov., c. 31.

du ciel, qui volent et planent dans l’espace ? Hélas! non, car eux peuvent sans crainte et sans indignité se présenter devant vous, Seigneur. Serait-ce aux animaux qui habitent et parcourent la terre ? Hélas ! non, car eux sont féconds devant votre face, 6 Seigneur! Serait-ce aux fleuves rapides, à la mer profonde? Hélas! non, encore, car leur fécondité recèle, dans la calme profondeur ou dans l’agitation de leurs flots, une multitude de poissons variés. Serait-ce, enfin, à la plaine immense ou à la vallée ombreuse? Mais non, hélas! car les plaines et les vallées produisent des fruits en leur saison, et leur fertilité vous bénit, Ô Seigneur!”

Aïnsi priait et gémissait l'épouse désolée de Joachim. Quelle humiliation dans sa vie! Quelle humilité dans son attitude ! Et n’avais-je pas raison de la proclamer humble entre les humbles ?

Mais sa confiance a été récompensée, et son humilité, exaltée au-dessus de toute espérance et de toute gloire. Etait-ce donc, pour elle, acheter trop cher, par vingt années d’opprobres et de souffrances, la gloire, l’unique et incomparable gloire de donner le jour à la Vierge Marie, à la Mère de Dieu, à celle qui règne sur les habitants de la terre comme sur les anges et sur les élus du ciel ?

Première exaltation de sainte Anne, fruit et récompense de son obscurité, et proclamant bien haut, dans l’humble vie de l'aïeule du Christ, la divine harmonie de la gloire et de l’humilité,

IT

Cette harmonie, je la vois encore dans la survivance grandissante de sa mémoire et dans la progression et le développement que son culte a subi à travers les âges.

Oh! sans doute, jamais, dans l'Eglise du Christ, le souvenir et le respect de son aïeule n’ont péri dans l’âme de ses fidèles. Mais son culte n’a pas toujours eu l’étendue et l'éclat dont il jouit aujourd’hui ; et dans cette survivance de sainte Anne, je constate encore cette succession de la gloire à l’humilité, qui a caractérisé sa vie.

Ses reliques en particulier, ces chères et saintes reliques qui, dans le culte de tous les saints, forment un objet si attrayant de notre vénération et de notre amour, les reliques de sainte Aune demeurèrent longtemps cachées dans l’ombre d’une crypte, plongées dans l’obscurité de l'ignorance et de loubli publics. Transportées, à coup sûr, d'Orient en Occident, au premier ou au deuxième siècle chrétien, elles furent, d’après une tradition touchante, enlevées à leur tombeau de Jérusalem et emportées précieusement par Lazare, Marthe, Marie et ce groupe de chrétiens haïs des J'uifs, que leurs persécuteurs jetèrent dans une barque sans voiles et sans gouvernail et abandonnèrent aux caprices de la Méditerrannée, Maïs une brise miraculeuse poussa la barque, sur des flots constamment propices, jusqu'aux rives fleuries de la Provence; et les reliques de l’aïeule de Jésus furent remises par ses amis à l’église d’Apta Julia, (1) dont l’évêque était alors le bienheureux Auspice, Je vous laisse à penser si ce trésor fut reçu avec joie par le pasteur et le troupeau, et de quelle vénération profonde il devint l'objet.

Mais bientôt vint la persécution, et le saint évêque, pour dérober son précieux dépôt aux profanations des païens, les

cacha dans une crypte profonde de sa cathédrale, Après sa

(1) Aujourd’hui Apt (Vaucluse).

mort, les rares confidents de son secret l’emportèrent dans la tombe. Les barbares vinrent, puis les Sarrasins, foulant inconsciemment les dalles qui recouvraient l’obscur tombeau. L'oubli l’enveloppa tout à fait, et sept siècles passèrent sur lui sans en trahir le mystère. Mais un jour vint enfin qui fit cesser l’ingratitude des choses et rendit les saintes reliques à leur gloire.

L'an 792, Charlemagne entra en vainqueur dans Apt et rendit au culte du Christ le temple que son épée venait d’arracher aux profanations des infidèles. L’archevêque Turpin le consacra de nouveau. La foule des barons, des hommes d'armes et du peuple remplit ses nefs et fit résonner ses voûtes de la douceur des hymnes latines. Et soudain, au milieu de cette joie et de cette pompe, un fils de noble, adolescent de quatorze ans, aveugle, sourd et muet de naissance, acquit miraculeusement la parole et la vue, et révéla à l’empereur et à la multitude attendris la crypte, l'armoire murée et le coffre de cyprès où reposait, depuis sept siècles, le corps de l’aïeule du Sauveur. Une inscription murale l’attestait, et le miracle le proclamait. Charlemagne écrivit l’heureuse nouvelle au pape Adrien, qui en confirma l’authenticité par une lettre que l’on possède encore.

Au moment de cette merveilleuse découverte, la lampe qui brûlait encore, allumée par le B. Auspice en face du saint tombeau, s’éteignit à la lumière du jour, et une suave odeur émanée de la vénérable dépouille enveloppa l'assistance.

Cette lumière surnaturelle, mes Sœurs, qui, sept siècles durant, a brillé invisible devant la châsse, enfouie, de votre

sainte patronne, luit aujourd'hui sur le monde; cette odeur

merveilleuse qui se dégagea, en ce jour, de ses ossements sacrés, embaume aujourd’hui le jardin de l'Eglise.

Quelques lieux privilégiés en ont une part plus abondante et plus glorieuse. Je nommerai entre tous la vieille terre bretonne, dont la race, forte en sa foi comme en ses coutumes, vient chaque année, au retour de la grande fête, s’agenouiller à rangs pressés sur le pavé de la basilique d’Auray, prosternant son front et ses lèvres dans la poussière du chemin, sitôt qu’elle aperçoit la statue d’or qui flamboie au sommet du clocher, et prolongeant sa nuit de jeûne et de prière jusqu’à l'heure où les prêtres de Jésus-Christ viennent la nourrir de la chair divine dont leur sainte patronne a porté le germe dans ses flancs miraculeux.

Je nommerai aussi cette rive de Beaupré, où les frères et les cousins des vieux Bretons d’Armorique viennent de tous les points de ce jeune continent, murmurer des prières héritées de leurs aïeux et suspendre aux murs du sanctuaire les témoignages des infirmités guéries et &es sacrifices accomplis. Je nommerai encore toutes les chapelles et toutes les maisons de cette communauté des filles de Sainte-Anne, qui demandent à leur illustre patronne, la mère de la Vierge immaculée, l’art grand et difficile, — ignoré ou oublié peutêtre aujourd’hui d’un trop grand nombre de mères, — de former des épouses laborieuses et modestes, des mères fortes et vigilantes, des vierges pudiques et sacrifiées. Je nommerai surtout avec vous cette maison mère où nous sommes, tête et cœur de la vie intellectuelle et morale qui vibre dans les nerfs et coule dans les veines de ce grand corps, toujours en mouvement, en progrès, et qui pousse toujours plus au loin son œuvre d'éducation chrétienne.

Et nous la nommerons surtout à partir d'aujourd'hui, car après la réception de cette précieuse relique et l'explosion de joie et de piété qu'elle suscite, le culte de sainte Anne va y recevoir une nouvelle splendeur, et ses fruits se multiplier en plus grande abondance,

Ne voyez-vous pas maintenant la gloire de sainte Anne, qui rayonne de son humilité en une éclatante réalisation de la parole de Marie: “ Le Seigneur a exalté les humbles,” Exaltavit humiles !

Eh bien! cette gloire, mes Sœurs et mes enfants, dans les limites de votre vocation et de votre état, n’y êtes-vous pas toutes appelées ? Cette humilité qui en est la source et le gage, ne voulez-vous pas toutes la pratiquer ? Gloire, sur la terre, du bien accompli dans votre âme et dans celle du prochain, édifié par le prestige aimable de la vertu! Gloire, dans le ciel de la vertu récompensée et de la grâce confirmée !

Humilité, mes Sœurs, de l’œuvre, si laborieuse, si pémible et si sainte, de l’éducation : du siilon tracé, de la semence jetée, du matin au soir de chaque jour, dans une terre neuve, souvent aride et parfois ingrate, avec une patience qui ne se lasse pas, une application et un dévouement qui ne se rebutent pas, une affection qui ne se dément pas. Humilité, mes enfants, de la vie, laborieuse et réglée, de l'élève et de la pensionnaire, dans la docilité qui ne s’insurge pas, dans la persévérance qui ne se décourage pas, dans la charité qui ne se refuse et ne s’isole pas, dans la chastete qui ne s’avilit pas, dans la modestie qui ne se recherche et ne s'exalte pas!

Humilité et gloire chrétiennes, divine harmonie enseignée à l’homme par un Dieu fait homme! Humilité et gloire,

racine et fleur de la vie chrétienne! Humilité et gloire, racine et fruit de la vie éternelle, descendez dans nos âmes ! Transfigurez nos vies, à l'exemple de celles de Jésus, de Marie et d'Anne, par la grâce de Jésus, par l’intercession de Marie et d'Anne, afin qu’un jour, dans l'éternel concert des anges et des bienheureux, nous chantions le triomphe et la récompense de notre humilité, avec sainte Anne, notre

modèle et notre patronne ici-bas, notre sœur, notre mère,

notre compagne là-haut! Amen.

SERMON PRONONCÉ EN L'ÉGLISE SAINT-JOSEPH DE MONTRÉAL, LE 8 JUILLET 1894, POUR LA BÉNÉDICTION DES STATUES DE S. JOSEPH ET DE S. JEAN-BAPTISTE.

Cernant ea pro signo et menumento.

Qu'ils les considèrent comme un signe

et un monument. Num. 16, 38.

Révérendissime Père 1, mes Frères,

Ce signe et ce monument, que le Seigneur voulait fixer à jamais sous les yeux des fils d'Israël, c'étaient des lames d’or fabriquées avec les encensoirs usurpés de Coré, de Dathan et d’Abiron, qui venaient de payer, par le plus terrible des chàtiments, la plus sacrilège des témérités. En faisant attacher à son autel, pour les maintenir sous les regards de ses adorateurs, ce souvenir du crime et de la punition, Jéhovah érigeait un signe de son inflexible justice, un monument de sa haute et redoutable vengeance,

Si j'apporte ici ce matin, mes frères, le verset des Livres saints qui rappelle ce fait et l'ordonnance du Très-Haut qui en perpétua le souvenir, ce n’est certes pas pour assimiler la fête de ce jour à l'événement antique, et pour comparer les saintes images que la bénédiction solennelle de l'Eglise est

L Le T. R. P. don Antoine, abbé de la Trappe de Notre-Dame du ac.

près d'imposer à votre culte affectueux, aux lames de métal qui devaient entretenir chez les adorateurs de l’ancienne loi la salutaire frayeur des jugements de Dieu !

Non, car cette fête est une fête de joie; ces images sont les signes de la iniséricorde et de la paternelle tendresse de Dieu, qui sourit à ses enfants de la terre à travers la protection de ses saints du paradis, et les écoute à la faveur de leur intercession.

Elles sont aussi le signe visible et durable de l'existence historique des saints qu’elles représentent, de leurs vertus, de leurs grandes actions. Elles sont encore un signe de la protection qu’ils vous doivent, que vous sollicitez d'eux, et dont la présence de leurs figures au frontispice de ce temple vous sera la solennelle garantie,

Ces images sont en même temps un souvenir, un monument : le souvenir et le monument de la libéralité qui en fait don à votre église,

Mais j'ajouterai : ces images doivent être surtout, car là est la fin, le résultat pratique et nécessaire de notre culte, elles doivent être pour vous une invitation constante et pressante à cultiver les vertus des deux saints qu’elles rappellent, une solennelle sollicitation à faire revivre leur vie dans la vôtre, en configurant votre vie à la leur.

Et certes, à ce titre principal, ces statues ne pouvaient être mieux choisies, et c’est un acte de justice de louer publiquement la piété éclairée et le patriotisme intelligent qui en ont dicté le choix à leurs donateurs.

Saint Joseph, en effet, est non seulement le patron de votre paroisse, préposé à sa garde et recommandé à votre piété comme à votre imitation spéciales, mais il est le premier

patron de votre pays, le patron de l'Eglise universelle et, avant tout cela, par le fait même de sa vie, le patron et le modèle des époux et des chefs de famille chrétiens. Et S. Jean-Baptiste, ce précurseur de Jésus, ce dernier prophète de l’ancienne loi, qui relie, dans l'annonce immédiate, je dis mieux, dans la présentation même du Messie à ses propres disciples, toutes les promesses et toutes les figures à tous les dons et à toutes les réalités de la religion révélée, $S. Jean- Baptiste n'est-il pas le second patron de notre pays, celui de notre société nationale, et, à ce titre, le prédicateur et le modèle des vertus civiques, le patron de votre vie publique, comme S. Joseph est le patron et le modèle de votre vie privée et domestique ?

Qu'ils soient done désormais pour vous plus que jamais les signes vivants des devoirs que vous devez pratiquer et des vertus que vous devez exercer; et qu’à l'exemple de l'Eglise, qui érige aujourd’hui leur image matérielle sur la facade de votre temple, pour attirer et fixer sur elles vos regards, érigez leur image spirituelle au sommet de vos âmes, en présence de sa contemplation la plus intime, afin qu’elle rayonne de là sur votre vie tout entière, qu’elle la réforme et la transfigure, et réalise en vous ce vœu que l'Eglise va tout à l’heure adresser au Seigneur: “ Puisse chaque regard de nos yeux, donné à leur sainte image, éveiller en nous un regard de l’âme, qui enfante la reproduction de leurs œuvres

et l’assimilation de leur sainteté ! ”

S. Joseph est le patron et le modèle de la vie privée et domestique des époux et des pères chrétiens,

Admirez, mes frères, comme Dieu, dans sa condescendante sagesse, a multiplié autour et au-dessus de nous les saints dont il a voulu faire des modèles pour tous les âges et toutes les conditions de la vie privée ou sociale,

“Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait,” disait Notre-Seigneur à ses disciples !,

En effet, après nous avoir créés, par notre âme spirituelle et immortelle, à l’image de sa substance, ce céleste Père veut compléter graduellement en nous notre ressemblance avec lui, par la vie surnaturelle de la grâce, qui est un partage de sa propre vie, par la sainteté active qui en est le développement, par les vertus qui en sont les fleurs et les fruits.

Et comme il est tout à la fois invisible à nos yeux de chair, parce qu’il est tout esprit, et incompréhensible aux yeux de notre esprit, étant tout à la fois infiniment simple et infiniment parfait, il se crée tous les jours dans les saints, ses plus grandes merveilles, des images de Lui, qui nous laissent deviner plus ou moins ses divins attributs et saisir, à un certain degré, son incompréhensible nature.

Il se révèle d’abord à nous par une image supérieure à toutes les images créées, dans la personne adorable de son Verbe incarné, qui laisse rayonner, à travers sa sainte humanité, les perfections divines de son Père, au point qu'il a pu dire à un de ses apôtres, qui lui demandait de lui faire voir à lui et à ses autres frères ce Père du ciel dont il leur parlait sans cesse: “Philippe, celui qui me voit, voit aussi

mon Père.” ?

1 Matth., 5, 48.

? Jo., 14, 9.

Mais, non content de nous donner en Jésus-Christ la plus complète et la plus ravissante image de ses perfections incréées, comme le parfait exemplaire des vertus qui doivent réfléchir en nous son infinie beauté, non content de faire de Jésus, notre frère par la chair et le sang, le modèle de tout homme venant en ce monde pour marcher vers le ciel, il veut constituer ici-bas, dans une famille exemplaire, un modèle à la famille chrétienne, Et de même que Jésus- Christ, modèle du chrétien, est l’image parfaite de Dieu son Père, la famille exemplaire qu'il donne pour modèle à la famille chrétienne, est eu même temps l'image aussi parfaite que possible de Ia famille éternelle que forment ensemble, au sein de la divinité, les trois adorables personnes qui en possèdent également la plénitude.

Au cie}, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Sur la terre, Joseph, Marie et Jésus.

C’est Jésus, sans doute, qui est la source première de la vie naturelle et de la vie surnaturelle de la sainte famille de Nazareth, puisque, Verbe de Dieu, il a créé Joseph et Marie et que, Rédempteur de tous les hommes, il sauve et sanctifie ce père et cette mère qu'il s’est donnés sur la terre.

Et pourtant c’est Marie qui lui a donné sa chair et qui, partant, est sa vraie mère. C’est Joseph qui nourrit cette chair

du pain de son travail; et c’est à Joseph aussi bien qu’à

Marie qu’il obéit en véritable fils: £rat subditus illis. ! Quelle merveille, mes frères, et dans quelle stupéfaction

profonde ne doit-elle pas nous plonger ! Il n’y a que la puis-

sance de Dieu, unie à sa sagesse, qui puisse fonder ainsi

1 Lue, 2, 51.

l'ordre et l’harmonie de la vie sur l’apparence d’un tel désordre et d’un tel renversement des rôles. Et sa puissance et sa sagesse ont fait cette merveille !

Or, c’est dans cet apparent désordre que résident la grandeur de saint Joseph et le principe de notre vénération pour lui. Il est moins grand que Jésus, le Dieu fait homme; et pourtant Jésus lui obéit comme à son père. Il est moins grand que Marie, la Vierge immaculée, la “ Mère admirable,” et pourtant Marie lui est soumise comme à son époux: il est son supérieur, au regard de Dieu et de la loi, et de ce chef, presque au lendemain des épousailles, il est sur le point de remettre de son plein droit à ses parents la vierge dont l'humilité refuse de trahir, pour sa défense, les faveurs mystérieuses de Dieu !

Joseph est le chef de la sainte famille, C’est par lui surtout, comme père et comme chef, qu’elle se configure à la famille éternelle des cieux dont le Père est le principe; c’est par lui d’abord qu’elle est donnée en modèle aux familles chrétiennes, appelées à vivre en commun la vie participée de la famille éternelle,

Telle est ia constitution de la sainte famille de Nazareth ; tel, son rôle dans le plan surnaturel de Dieu. Ne vous étonnez pas, mes frères, que le Saint-Esprit, dans l'Evangile, ait semblé négliger de faire un ample éloge du chef de cette auguste famille. Son éloge, le voici : 1l a été le père putatif de Jésus, il a exercé à son égard tous les devoirs et tous les droits d’un père ordinaire. Il a été l'époux légal de la Vierge Marie, et il a exercé envers elle tous les devoirs et tous les droits que pouvait avoir sur elle l'époux d’une vierge perpétuelle, épouse de l’Esprit-Saint ! Quel éloge plus complet et

LES 9TUyX PATRONS. 155

plus flatteur à faire de lui que de rappeler seulement ces titres ? Aussi, quand l’évangéliste affirme que Joseph était “ juste ”, sachant de quelle épouse ce juste fut l'époux et de quel fils il fut le père, j'ai le devoir d'interpréter ce mot dans toute sa plénitude. Il était juste, c’est-à-dire que sa sainteté éminente et ses vertus parfaites le conformaient, dans toute l'étendue à laquelle une âme humaine peut atteindre, à cette ressemblance de Dieu qui est la forme de la vie surnaturelle, la relation exacte et précise qui doit assimiler l’âme créée à l'éternel modèle qu’est son Créateur.

Or, mes frères, ce juste, cette image touchante et fidèle de la paternité divine, est le modèle proposé aux époux et aux chefs de famille chrétiens; et c’est sa justice, c’est-à-dire sa sainteté, qui est offerte à leur imitation.

Mes frères, je ne vous dirai pas au long tout ce que vous devez faire pour réaliser cette ressemblance et vous conformer à votre modèle. Je ne puis vous apporter ici que quelques pensées, recueillies et rédigées rapidement ; et si leur imperfection est indigne du sujet qui les sollicite, elle a pour excuse l'invitation supérieure et bienveillante qui me les impose, et le légitime désir de mêler une parole d’adieu à la dernière de ces belles fêtes paroissiales où ma participation aura été un devoir et une fonction de mon ministère auprès de vous. Mais je vous ai invités à contempler en saint Joseph le patron et le modèle des pères et des époux chrétiens, et je dois à ma promesse de vous rappeler, fût-ce même raÿidement, les principaux traits de ce modèle et les principales conditions de son imitation.

Or donc, pères de famille, rappelez-vous que le centre de la famille chrétienne, son cœur et sa fin, c’est l'enfant,

Joseph a été prédestiné à Jésus. Vous êtes prédestinés à vos enfants, et, par eux, à l'Eglise et à la patrie qui les réclament, au ciel qui les attend et les appelle.

Pères de famille, rappelez-vous que vous êtes à l'enfant par l'épouse, et que l'épouse étant à vous pour lenfant, c’est à cette relation et à cette dépendance que vous devez demander l'intelligence de vos principaux devoirs d’époux.

Pères de famille, rappelez-vous que vous êtes la base, la pierre angulaire de la famille; que vos convictions de chrétiens et d’honnêtes hommes sont le fondement des convictions, de l'honnêteté et de la dignité de vos familles; que vous êtes responsables, à votre foyer, des offenses faites à la foi, à la piété, à la morale, à l’honneur, au respect de toutes les autorités, tout ce qui constitue la bonne et sainte vie de la famille chrétienne. C’est à vous de fermer l'entrée de votre demeure aux journaux impies ou légers, aux livres corrupteurs, au luxe insolent et déplacé, aux plaisirs indécents, aux jeunes hommes libertins et frivoles.

Pères de familles, souvenez-vous que vous êtes les éducateurs et les juges naturels de vos enfants; qu’à vous 1l appartient de leur enseigner, de concert avec leur mère, les vérités essentielles de la religion et les premiers préceptes de la morale ; de les reprendre de leurs manquements à l'autorité de Dieu et à la vôtre; de les punir efficacement, lorsque la persuasion ne suffit pas à gagner leur âme au bien et à l’écarter du mal; de vous intéresser, quand votre instruction le permet, à leurs études, et, en tout cas, à leur assiduité et à leur bonne conduite à l’école, pour qu’ils comprennent que leurs instituteurs ne sont que vos auxiliaires

et vos représenta ats, et qu’en désobéissant à leurs maîtres ou

à leurs maîtresses, en négligeant leurs devoirs d’école, ils ne méconnaissent pas seulement votre bienfaisance, mais qu'ils s'insurgent de plus contre votre volonté et votre autorité,

A vous, pères, d'interdire à vos enfants l’accès de ces lieux et de ces rendez-vous de plaisir, où l’on désapprend la sanctification du dimanche et le respect de la décence et de la dignité personnelle, de ces spectacles, de ces représentations inconvenantes où des pères inconscients et des époux aveugles s’avisent d'aller applaudir en famille des drôleries qui bafouent la sainteté de la famille, des intrigues et des aventures qui en ébranlent la force et en dissolvent l’unité.

Pères de famille, souvenez-vous surtout que les lecons, les défenses et les corrections de votre enseignement et de votre magistrature paternelle ne vaudront pas grand’chose, si elles ne sont pas appuyées et justifiées par votre propre exemple, et que ce sera toujours une triste ressource, pour prévenir ou réprimer les résistances et les révoltes qui peuvent sourdre au cœur de vos enfants et jaillir de leurs lèvres, que de leur opposer cette déplorable réponse : “ Faites ce que je vous dis ; ne faites pas ce que je fais!” Rappelez-vous que, si Jésus- Christ est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, ce n’est pas seulement parce qu’il a dit des paroles de vie qu'aucune lèvre humaine, avant comme après lui, n’a prononcées, mais encore et surtout parce qu’il est la parole parfaite du Père, répandant à travers sa vie humaine la splendeur de la perfection divine, qu’il puise sans cesse dans l'infinie profondeur du sein paternel, et qu’en voyant le Verbe incarné, on voit en lui, comme lui-même le rappelait à son apôtre, son Père invisible,

Péres chrétiens, tels vous devez être, en un mot, par les

vertus et les exemples qui appuieront votre parole au cœur de vos enfants, qu’en vous voyant, ils croient voir le modèle des pères chrétiens, Joseph, et par delà ce modèle, au fond du ciel des cieux, Dieu, le Père céleste, l'éternel exemplaire de tous les hommes, dont Jésus nous a dit: “Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.”

Epoux chrétiens, souvenez-vous que Joseph fut l'époux d’une vierge, épousée déjà par l'Esprit vivifiant de Dieu ; que lui-même fut vierge, et qu’en le donnant pour modèle et pour patron aux époux chrétiens, Jésus-Christ a voulu leur insinuer la délicatesse, la pudeur, la réserve et l'honneur qui doivent distinguer des amours profanes et libres une alliance qui emprunte son modèle à la mystique alliance de Jésus-Christ avec son Eglise et lui demande le principe de sa force et de sa noblesse.

Epoux et pères chrétiens, que vous dirai-je de plus sur l’ensemble de vos grandeurs et de vos devoirs? Cette fête, cette exaltation de l’image de Joseph au seuil de votre église doit parler assez haut à vos cœurs et à vos âmes. Je vous répèterai seulement, dans un sens très spécial, l'invitation que l'Eglise adresse si fréquemment à ses enfants, pour les conduire au premier ministre des faveurs temporelles du Roi du ciel: “ Allez à Joseph!” Zte ad Joseph. En lui, vous trouverez les vertus du père et de l’époux, pour les méditer et les imiter. Auprès de lui, vous obtiendrez, par la force irrésistible de sa supplication, la grâce d’accomplir en perfection les devoirs que Dieu vous prescrit, de pratiquer les vertus qu’il vous commande, et dont le poids, sans le secours de la main qui les impose, peut faire fléchir la plus robuste

épaule !

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Allez à Joseph, mes frères, pour apprendre vos devoirs d’époux et de pères. Mais allez encore à lui, pour lui demander de vous conduire lui-même à Jean-Baptiste, l’illustre précurseur du Christ, que je vous présentais tout à l’heure comme le patron de votre vie publique, le prédicateur et le modele des vertus civiques.

Si je vous confie à l'intermédiaire de Joseph, pour vous conduire à votre second patron, c’est que la pratique des vertus domestiques est la meilleure garantie de l’accomplissement des devoirs et des vertus civiques: car ceux-ci s’apprennent beaucoup mieux au foyer domestique, dans lenseignement du bien, donné tous les jours par les préceptes et les exemples dun père honorable et d’une mère délicate, qu’au pied des tréteaux politiques où se débitent trop souvent des lecons de patriotisme que viennent démentir les actions et les attitudes de la vie publique. Ce n’est done pas à ces précepteurs sonores que je vous adresserai pour apprendre vos devoirs civiques.

Non, je vous conduirai loin des villes, loin des nombreuses et bruyantes réunions d'hommes, loin des lieux où les foules amusent et trompent leur fatigue ou leur ennui en se passionnant pour une parole qui vibre et tombe en une heure, pour un spectacle qui brille un instant et s'éteint dans la nuit, pour un trésor fiévreusement amassé que des mains prodigues ont bientôt dissipé, pour des honneurs et des adulations qui s’affadissent par la prompte possession, pour une situation élevée qui s’effondre sous les coups d’une ambition

rivale ou sous le caprice de la fortune inconstante, pour un

plaisir dont l'ivresse a bientôt fait place au dégoût, au désenchantement, à la lassitude et au remords.

Non, quittez pour un iastant les lieux qu'habitent les hommes et le temps où nous vivons. Remontez dix-huit siècles et pénétrez dans un désert de Judée, sur les bords du Jourdain.

L'eau de ce fleuve est sainte. L’arche d'alliance l’a traversée, aux jours de Josué, entre ses flots repliés pour vénérer son passage. Les patriarches ont conduit leurs troupeaux le long de ses bords. Les prophètes ont fait vibrer leurs ardentes paroles sur ses ondes rapides, et un jour, Elie, le plus merveilleux d’entre eux, le guide d'Israël durant nombre d’années, fut enlevé de sa rive vers le ciel en un char de feu, laissant à son disciple Elisée son manteau avec son double esprit.

Or, sur cette même rive, neuf siècles après lui, surgit un autre homme, portant en lui la vertu d’Elie.

Austère comme lui, sa nourriture se composait de miel sauvage et de sauterelles du désert ; l’eau du torrent étanchait sa soif; une peau de chameau couvrait sa nudité ; l’antre d’un rocher abritait sa lo: zue prière et son court sommeil, Dès l'adolescence, poussé par l'Esprit qui devait conduire Jésus au désert, il s’était enfoncé dans le silence et l'ombre d’une vallée solitaire, pour épargner la profanation d’inutiles discours à sa langue appeïée à annoncer le Messie.

Vers trente ans, il quitta sa retraite et descendit au bord du fleuve, pour révéler à Jérusalem et au pays accourus à son étrange et puissante parole, le baptême de pénitence et l'approche du Messie promis.

Aux pharisiens il prêchait la nécessité du repentir, pour

échapper à la colère de Dieu, irrité contre leur hypocrisie ; aux publicains, le fidèle accomplissement de leur mandat; aux soldats il défendait la rapine et la calomnie, et recommandait d’être satisfaits de leur solde ; à tous il prescrivait l’aumône et prédisait à toute chair le prochain salut de Dieu.

Un jour, sa main baptisa le Christ en présence de la multitude, et son humilité, qui repoussait cet honneur, proclamait en toute circonstance, qu’il n’était pas digne de dénouer le cordon de la chaussure du Maitre ; qu'il devait s’amoindrir et s’effacer devant Lui; que Celui-là était l’Agneau de Dieu qui seul enlève le péché du monde, et que lui-même n’était, suivant une parole d’Isaïe, que la voix qui crie dans le désert: “Préparez le chemin au Seigneur et redressez ses sentiers. Toute vallée sera comblée et toute éminence aplanie. Les voies tortueuses se redresseront, et les chemins raboteux sadouciront. Toute chair verra le salut de Dieu !”

Puis, à quelque temps de là, jeté en prison par le tétrarque Hérode, pour lui avoir reproché son inceste publie, il fut décapité sur le désir d’une femme adultère; sa tête sanglante fut servie sur un plat à la jeune danseuse dont le pas lascif venait d’arracher ce crime à la sensuelle complaisance du monarque, et sa langue d’or, son incorruptible langue, fut percée à coups (aiguille par la main blanche et fine dont il avait flétri les séductions.

Ainsi périt, mes frères, pour n'avoir pas su ménager au trône la vérité qu’il prodiguait à la foule, celui que Jésus avait un jour proclamé prophète et plus que prophète, l’ange qui marchait devant son visage, et si grand qu'aucun fils de femme n'avait encore atteint à sa taille,

Reeueillez-vous un instant, et demandez à vos consciences si ia parole et la vie de cet homme n’ont pas été une grande et forte leeon de patriotisme et de vertus civiques,

Sa vie, courte et pleine, il l'a consacrée tout entière à mener sa patrie vers ce Messie dont la venue résumait son passé et son espérance, sa gloire et sa destinée. Sa mission publique, il l’a préparée par des années de recueïllement et de prière, par une rude pénitence et de profondes méditations Ila appuyé et rehaussé son infatisable parole du prestige et de l'autorité d’une irréprochable vie, sacrifiant à son dévouement au peuple et aux âmes son repos et ses aises, toute préoccupation de fortune et toute ambition personnelle. Il a dit la vérité à tout le monde, aux grands comme aux petits, aux riches comme aux pauvres, avec une constante franchise et un invincible courage. Et pour couronner sa vie, il à payé de son sang l’intrépidité de son zèle et l’indépendance de sa parole. En lui, nous saluons un prophète, un apôtre et un martyr; et certes, après Jésus, et sur son propre témoignage, je ne sache pas que lhistoire nous offre ni plus haute vie ni plus grand caractère,

Or, ces vertus publiques, qui furent les siennes, doivent être aussi les vôtres: car non seulement 1l vous les prêche comme prophète, mais il vous les enseigne activement comme patron; et le devoir de limitation s'allie ici pour vous à l'hommage du respect et de l’admiration.

Allez donc à Jean-Baptiste, comme au modèle de la vie et des vertus civiques. Allez-y comme chrétiens, avec vos frères de tous les temps, appelés tous à reproduire dans leur vie un si bel exemple. Mais allez-y encore, à un titre nou-

veau, comme chrétiens de sang français, établis sur la terre

d'Amérique.

Car, depuis trois siècles, j'entends sur les bords d’un autre fleuve et sous le ciel d’une autre terre, une voix criant, comme jadis au bord du Jourdain: “Préparez le chemin du Seigneur!” Et j'entends du ciel, répondant à la voix de la terre, une autre voix qui dit: “ Voici que j’envoie mon ange devant ton visage pour frayer la voie à tes pas ! ”

La parole de la terre, c’est la nôtre, peuple français et catholique du Canada. La voix du ciel, c’est celle du Père éternel, disant à son Christ: “Je t'ai donné les nations en héritage. Je t'ai donné là-bas, pour accomplir tes gestes et porter ta parole au vieux monde, la voix de la France, qui est ta fille aînée. Je te donne ici, pour accomplir tes œuvres et porter ta parole au nouveau monde, la voix de cette fille de France, dont j'ai déposé le berceau sur la rive du Saint- Laurent, ”

Voix de Dieu parlant à la Nouvelle-France, voix de la Nouvelle-France répondant à Dieu et à son Christ, voilà, mes frères, la mission, la vocation, la destinée providentielle de notre peuple en cette terre d'Amérique. Aveugle celui d’entre nous qui ne la verrait pas! Malheureux qui ne s’en réjouirait et ne s’en glorifierait pas !

Le Christ vous parle à l'oreille par l’enseignement de son Eglise et par la suprême direction de ses ministres. Il vous parle au cœur par les lumières et les mouvements divers que l'Esprit Saint multiplie dans les âmes de bonne volonté, pour les conduire à leur fin éternelle, tout en les aidant à accomplir les œnvres de la terre et du temps. Répondez avec une généreuse docilité à la direction extérieure de l'Eglise comme à la direction intime de l'Esprit de Dieu.

Cet esprit, qui a fait la force et la grandeur de Jean le Pré-

curseur, fera aussi la force et la grandeur du peuple précurseur du Christ, que nous aspirons à être,

Canadiens-Français, mes frères par le sang et par la foi, demandez aux vertus et aux traditions de nos aïeux le secret de rester fortement unis entre vous en Dieu, et à Dieu par l'Eglise.

Comprenez la vie publique comme une tâche ardue et noble, où chacun emploie son énergie et son dévouement pour le bien et la grandeur commune, non comme une spéculation habile, où chacun poursuit son dessein d’ambition ou de lucre personnel au détriment des droits d'autrui ou de la prospérité publique. Voyez dans les charges publiques un moyen d'honorer Dieu en servant vos frères, et non pas le terme d’une voie tortueuse ou violente qui mène à la gloire et à la fortune par la fraude et le mensonge, la calomnie et la vénalité, l’achat des consciences, le parjure et l’intempérance,

Mettez sur vos poitrines, au-dessus de la cocarde rouge ou bleue, la croix, signe éternel du chrétien, la croix, signe antique du Canadien-Français.

Montrez-vous, sans fausse honte, chrétiens et catholiques, dans les assemblées publiques et dans les relations officielles, comme vous savez l’être encore en si grand nombre au foyer domestique et sous la voûte de vos temples!

En faisant ainsi, vous accomplirez tout votre devoir civique et vous imiterez Jean, votre saint patron, apportant chacun votre note, éclatante ou discrète, à l'hymne qui, tous les jours, doit monter au ciel des bords du Saint-Laurent, chantant au Christ et à son Père cette ardente prière: “O Dieu de nos pères, qui nous avez appelés à la grâce de la foi au baptistère

de Reims; qui nous avez conduits par la main dans cette terre nouvelle, pour y faire briller la lumière de l'Evangile et y faire fleurir les vertus qui naissent à l'ombre de la croix, rendez-nous dignes de notre haute et sainte vocation. Aimeznous, protégez-nous, gardez-nous, sanctifiez-nous, aujourd’hui, demain, tous les jours !” Ainsi soit-il.

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