NION DES CERCLES DE L'ALLIANCE NATIONALE
Messieurs,
À quel titre suis-je venu vous adresser aujourd’hui la parole ? En qualité d’aumônier général de l'Alliance nationale, cette société si jeune, dont les brillants débuts autorisent les plus belles espérances. J'ai répondu à la fraternelle invitation de M. Chauvin, qui a fait une excellente action en acceptant la charge de substitut du président général dans le cercle qui vient de se constituer parmi vous. Il s’est acquitté vraiment d’ur devoir de sa position sociale et de sa situation officielle, en déployant, pour la diffusion et le succès de l'Association, le zèle et l’activité dont cette convocation est la preuve.
Je ne viens pas vous énumérer ni vous démontrer les avantages spéciaux et techniques qui assurent à l'Alliance nationale une supériorité marquée sur nombre de sociétés du même genre qui se disputent vos suffrages. M. Papineau, notre sympathique secrétaire général, vous le dira tout à l’heure : il est venu exprès pour cela.
Mais je veux vous signaler, en commençant, l'avantage considérable qu’assure à notre société le fait qu’elle est fondée
sur l'unité de croyance et de race, et qu’elle ne limite pas ses
visées d'extension et de propagande aux limites étroites d’une municipalité, d’une paroisse, d’une ville ou 1ême d’une province. Munie actuellement d’une charte provinciale, elle compte demander au parlement fédéral, à sa prochaine session, une charte qui lui permette d’embrasser dans ses cadres toutes ces vaillantes et généreuses minorités francaises et catholiques des provinces fédérées, qui voient aujourd’hui leurs droits menacés et compromis par une explosion d’injustifiable hostilité. Elle compte répondre bientôt au désir de nos frères des Etats-Unis, qui lui adressent de chaleureux appels : c’est dire qu’elle vient à son heure, pour combler une profonde lacune et satisfaire à de pressantes exigences.
Je vous ferai observer de plus qu’en raison même de sa composition, elle prévient au sein de ses réunions les méfiances, les froissements et les complications que peuvent produire, à un moment donné, dans les relations d'hommes très raisonnables et très unis d’ailleurs, le contre-coup des conflits extérieurs entre citoyens de race, de croyance et de sujétion différentes. Elle assure en même temps à la cause nationale, aux heures de péril et de combat, l’appoint d’une association fortement unie, éclairée et puissante, dont les membres ne sont pas exposés à se rencontrer, en dehors de leurs réunions, sous des drapeaux hostiles, Enfin, elle trouve dans la largeur de ses cadres et de son champ d’action une sauvegarde contre une tendance à laquelle cèdent trop certaines sociétés analogues: celle d'accroître les bénéfices de leurs membres au détriment des ressources collectives de la société.
Ces multiples avantages, Messieurs, ont été nettement
exposés par M. Laporte, noire président général, dans le
discours qu’il a prononcé à Montréal, l'été dernier, à la convention générale de notre société naissante, Je ne m'y arrête pas davantage. Je regrette que notre estimé président ne soit pas ici avec nous. J'aurais eu le plaisir de vous ie présenter. Je suis heureux d'exprimer ici quelles vues larges et généreuses ont inspiré cet homme d’un rare mérite et ses dévoués collaborateurs dans la fondation de la société. L'amour de leur race et de leur foi, le souci de conserver aux mains des catholiques francais l’argent des catholiques francais, et de les éloigner des sociétés d’un caractère international ou neutre, ont été l’unique mobile de leur création.
C’est dire, Messieurs, quel est l’objet des paroles que j'ai l'intention de vous adresser. Je viens vous parler de la patrie et du patriotisme: c'est un sujet de haute actualité, sur lequel on ne saurait trop souvent revenir, pour parer aux
dangers et aux exigences de l’heure présente,
Le patriotisme, c’est l'amour de la patrie, —sentiment éminement élevé et noble, naturel au cœur de l’homme, source de son dévouement à la patrie, comme l’amour de sa famille et de son foyer est ia source de son dévouement à sa famille et à son foyer. Le patriotisme a été de tous les siècles et de tous les pays, et partout et toujours, il a enfanté des grands hommes et de grandes actions qui ont mérité l'admiration et la reconnaissance des peuples.
Mais notre patriotisme à nous est forcément, si je puis ainsi parler, d’une essence plus complexe que celui des autres peuples, du moins de la plupart d’entre eux. Car la patrie, pour
nous, Canadiens-Français, n’est pas essentiellement et princi-
palement constituée par l'unité territoriale. Nous partageons ce territoire, soumis au même gouvernement, avec des hommes de langue, d’origine, de culte et de traditions différentes. Nous ne pouvons donc constituer simplement et complètement la patrie avec eux par notre seule cohabitation et notre sujétion commune au gouvernement britannique, La patrie complète et parfaite comporte la communauté de la langue, des croyances et des traditions nationales, toutes choses dont l’ensemble peut se définir par la formule latine: res patria, la chose de nos pères, tout ce qui les a faits ce qu’ils ont été, au point de vue social et politique, en face des autres nations, dans le temps et dans l’espace. À ce point de vue, notre patrie dépasse de beaucoup nos frontières politiques, et en decà même de ces frontières nous constituons, à nous seuls, une patrie dans la patrie. Cette patrie, elle est partout où notre race est groupée avec ses éléments essentiels: sa langue, sa foi, le culte de ses souvenirs et de ses traditions communes, Cette patrie, Messieurs, elle couvre aujourd’hui une grande surface du continent nord-américain, partout où batcent des cœurs canadiens-français, à ?” bre d’un clocher qui ne proscrit pas leur langue, et d’une école qui la maintient et la cultive.
Or, c’est l’amour de cette patrie-là, de tout ce qui la constitue et la protège, en l’affermissant, que je viens vous inviter à cultiver dans vos cœurs.
C’est, à mes yeux, un devoir impérieux et urgent, puisque nous ne savons pas quel état politique nous est réservé d'ici à un siècle, peut-être même un demi-siècle. Qui peut dire, en effet, si, d'ici à un demi-siècle, nous serons encore sous le
régime fédéral ou si nous aurons passé sous l'union légis-
lative? Qui sait si d'ici là nous n’aurons pas aboli nos frontières et envoyé nos mandataires à Washington ? Qui sait même si, plus tard, nous ne composerons pas un élément considérable et prépondérant, dans un Etat indépendant formé par une partie du Dominion, fondue avec un fragment du bloc américain que les révolutions ou les désagrégations futures peuvent morceler en cinq ou six fractions ?
Toutes ces éventualités sont, pour le moment, du domaine de l’hypothèse; mais l’une où l’autre peut être la réalité de demain. Quels que soient les prévisions et les désirs de c.acun sur ce sujet vital, il est d’un politique éclairé de les envisager toutes et de les discuter froidement,; il est d’un patriote sincère d'assurer à tout prix et à tout hasard à ses coreligionnaires et à ses nationaux le maintien et le respect absolus de tous leurs droits et de tous leurs intérêts dans chacune de ces combinaisons éventuelles, Or, comment arriver à ce résultat, si dès ce jour, dès cette heure vous n'avez pas au cœur un véritable amour de votre patrie, c’est-à-dire de votre race ?
Il ne suffit certes pas, pour avoir et prouver du patriotisme, de célébrer pompeusement et joyeusement, le 24 juin de chaque année, la fête nationale. Ce n’est pas avec des bannières, des drapeaux, des tentures multicolores, des éclats de fanfares et des discours sonores, que démentent trop souvent les actes et les attitudes de toute l’année, même de toute la vie, qu’un peuple affirme pratiquement son patriotisme, son attachement et son dévouement à la cause nationale. Ceci, c’est une manifestation, excellente en soi mais passagère, du sentiment national: mais cela ne suffit pas. Ce
qu'il faut, c'est ia démonstration vivante, pratique, tout ie
long de l’année, tout le long de la vie, de son attachement et de son dévouement à sa race, chaque fois que ses intérêts le réclament,
Or, pour être patriote de cette facon, qui est la seule bonne, il faut de l’esprit public, c’est-à-dire l'intelligence du bien commun et la disposition habituelle et énergique à le procurer dans la mesure de ses forces, de ses ressources et de sa situation sociale. Il faut, par le fait même, exclure de soi deux esprits, qui sont les mortels ennemis de l'esprit public, partant du patriotisme.
Ces deux esprits sont l'esprit de parti et l’esprit d’égoïsme
individuel
Je n’étonnerai pas, j'ose l’espérer, un trop grand nombre d’entre vous en affirmant que l'esprit de parti sévit chez nous à l’état de fléau public.
“ Tout pour le parti, tout par le parti,” telle est la formule de nombre d’électeurs et d'élus de notre estimable pays. Rien n’est bon en dehors du parti, tout est bon en lui, où à peu près. Le parti avant tout; le parti après tout ; le parti surtout: le parti quand même; le parti toujours! Les chefs du parti, grands ou petits, vieux ou jeunes, honnêtes ou fripons, intelligents ou médiocres, fidèles ou infidèles à leur programme! Les journaux du parti, sincères ou menteurs, rédigés ou barbouillés, polis ou grossiers, chrétiens ou païens, ce qu'ils disent, ces journaux et ces chefs, c’est vrai; ce qu’ils font, c’est bon; ce qu'ils suggèrent et commandent, c'est excellent! Le parti, c’est la chose sainte, sacrée, à laquelle il ne faut pas toucher, sous peine de sacrilège. C’est l'arche d'alliance. C’est,
LE PATRIOTISME. ÊrS
pour le service de la cause publique ou nationale, quelque chose d’aussi essentiel et nécessaire que l’Église, pour la vie religieuse et la vie éternelle.
Voilà, dans son expression extrême et la plus déplorablement réelle, l'esprit de parti que je vous dénonce. Un trop grand nombre d’entre nous en sont possédés, abêtis (le mot n’est pas trop fort), paralysés pour le service et la défense de nos véritables intérêts nationaux.
Et comment en serait-il autrement, quand on adopte un parti, qu’on vit ou qu’on meurt bleu ou rouge, parce que papa ou grand-papa a été toute sa vie rouge ou bleu ?
Mais cet esprit de parti est essentiellement contraire au principe et à l'exercice du régime constitutionnel. 11 nous ramène, par des voies aussi sûres, sinon aussi directes, à tous les abus des régimes autocratiques du passé.
Vous n’êtes certes pas le “ peuple souverain.” Ce serait une illusion grande, une erreur énorme de le croire, et ceux qui vous le répètent à saucté, sont de mauvais plaisants, car on ne saurait être à la fois gouvernement et gouverné, Etat et peuple, souverain et sujet. Mais vous désignez, vous constituez ceux qui, sous votre surveillance et votre contrôle, comprenez-le bien, doivent exercer, pour le bien commun, l’autorité, la souveraineté dont ils ne sont que les dépositaires. Vous êtes investis d’un droit auguste et précieux, d’un droit acquis, au prix de cinquante années d'efforts opiniâtres et de vaillants combats, par nos pères, qui, il faut le reconnaître, valaient mieux que nous. Or, vous ne pourrez jamais exercer votre droit avec intelligence, si vous ne vous dégagez pas de l'esprit de parti, dans ce qu’il a d’étroit, d'abusif et de funeste.
Un électeur intelligent et dévoué à sa patrie n’accorde son
suffrage qu’à un homme qu’il sait vouloir et pouvoir remplir le mandat qu'il lui confie, $’il le juge indigne ou incapable de cette haute fonction, il ne doit pas, en bon patriote, la lui confier. S'il constate qu'il a violé son mandat, menti aux promesses faites à ses mandataires, trahi la patrie au seul profit de son parti ou, ce qui pis est, de sa personnalité, il doit le lui retirer, pour le remettre à des mains plus loyales ou plus fortes. S'il est un vrai patriote, il ne doit pas hésiter à désavouer, même à répudier le député, le chef, le groupe ou le parti qui a trahi sa cenfiance ou trahi la patrie,
Voilà le devoir le plus élémentaire d’un électeur, d’un citoyen, d'un patriote. Si ce devoir n'existe pas, tel que je vous l'indique, le civisme, le patriotisme est un vain mot; la patrie, une figure de rhétorique, un être de raison; la politique et la morale, des sciences d'agrément ; et la religion, qui les éclaire, les complète et les sanctionne, une formule bonne à reléguer dans quelque répertoire oublié de pédagogie antique, Avec cela, on n’a qu’à biffer l’histoire de son pays, à effacer ses gloires, à fermer à jamais les horizons de son avenir, à supprimer ses plus nobles et ses plus légitimes espérances. Je n’en dis pas plus contre le premier ennemi du patriotisuwe, l'esprit de parti, et je vous prie de faire l'application de ces principes à tous les partis, à tous leurs chefs, à toutes leurs fautes et à toutes leurs trahisons, sans chercher dans mes paroles aucune préoccupation personnelle, aucune allusion aux drapeaux différents que vous avez pu suivre daus le
passé ou que vous pouvez acclamer aujourd’hui ou demain.
Quant à l'esprit d’égoisme individuel, plus instinctif et plus vulgaire encore que le premier, je crois aussi urgent de le signa-
ler à votre mépris et à votre aversion d’honnêtes hommes et de chrétiens. Je ne veux pas énumérer ses ravages et sa désastreuse influence sur la dignité et l'indépendance des élus et des électeurs de la nation, Je ne prétends pas, non plus, qu'un homme qui voue son talent, ses forces et son temps au service de son pays doive abandonner le souci de son Kgitime intérêt personnel. Mais je prétends qu'un tel homme doit savoir concilier honnêtement le souci de cet intérêt avec celui du bien public, et ne sacrifier jamais le second au premier. Je prétends, et tout vrai citoyen avec moi, qu'il ne doit pas subordonner le service de ses compatriotes à l’âpre poursuite de sa fortune personnelle, au maintien de sa situation officielle, à la conservation, maloré tout, de son portefeuille, de son mandat ou de sa situation administrative.
Le souci avant tout de la fin secondaire et personnelle d’une carrière politique, engendre naturellement l’obtention du suffrage électoral par tous les procédés de corruption, et l'état politique où le gouvernement et l'électorat s’appellent et se soutiennent par un pareil système, est un état déplorable et ignominieux qui conduit une nation et une race à la ruine et à la mort, par le déshonneur et la décomposition sociale.
Je ne saurais déterminer le degré précis où ce mal honteux sévit dans le Dominion et spécialement dans notre province. Mais je connais d’honorables députés et des organisateurs de campagnes électorales, qui ont dans leurs papiers le tarif, la cote du suffrage électoral de maint comté de la province, et qui y puisent de très utiles rensei-
onements pour baser leurs calculs et assurer le résultat con- LS P
voité. Je sais que la législature fédérale a édicté contre la corruption politique des lois sévères, qu’on viole fréquemment et qu’on élude aisément. Je sais que tous les évêques de notre province francaise et catholique ont naguère, en un solennel document, tenté un édifiant effort pour enrayer ce mal par des remèdes et des peines spirituelles, Vous savez toutes ces choses comme moi : elles sont déjà un châtiment et une flétrissure publique, que tout homme de cœur ressent vivement, même s’il ne fait pas la part exagérée à ceux de sa croyance et de sa race. Ilen rouoit pour eux et désire apporter sa part d'énergie et de vaillance pour écarter de lui cette souillure et aider ses frères coupables à s’en laver.
Eh bien! messieurs, decendez dans vos consciences, interrogez votre devoir de bons chrétiens et de bons patriotes. Interrogez aussi les grands exemples de nos pères, conquérant nos libertés publiques pendant cette admirable période de lutte constitutionnelle qui a suivi l’héroïque période de nos derniers combats pour la défense du drapeau français contre l'invasion anglo-américaine. Dites-vous que vous êtes les fils de cette noble et généreuse France qui occupe encore, malgré l’abandon partiel de ses traditions nationaies, le premier rang des nations civilisées et chrétiennes du monde. Dites-vous que vous devez prolonger sur ce continent, dans les siècles à venir, sa mission historique de guide et de champion de la civilisation chrétienne. Elevez vos fils dans le eulte des gloires, dans l'observance des traditions de notre passé. Apprenez-leur à faire du choix d’un drapeau politique une question de raison, d'intelligence, de dévouement désintéressé et libre à leur race, à leur croyance, à la chose
publique, et non pas une simple question d’instinct, de
sentiment, de simple imitation filiale, moins encore une transaction commerciale.
Avec cela, quoi qu’il arrive, vous formerez pour l'avenir une génération droite et forte, bien préparée à prendre sa part de la vie publique. Vous ménagerez un instrument docile et fort à ces nobles chefs de peuple, vrais représentants de leur race, intelligents serviteurs de leur pays, que Dieu, dans sa bonté tendre et prévoyante pour un peuple favorisé de son élection, ménage à nos jours à venir, comme il en a toujours gratifié nos jours passés,
Et vous, mesdames, dont les mères ont si généreusement et si vaillamment secondé nos pères dans leurs luttes et leurs travaux, préparez à vos fils et à vos petits-fils des femmes dignes de vous et dignes d'eux. Elevez vos filles dans l’amour du travail domestique, dans la pudeur, dans la simplicité. Prémunissez-les contre cette extravagante tendance qui pousse toutes les classes de notre société démocratique à sortir de leur rang, par un déploiement de luxe aussi déplacé que périlleux pour le bon ordre des finances domestiques et la sécurité des jours mauvais. Mettez-les en garde contre cette vanité prétentieuse, qui voudrait suppléer par l'élégance des toilettes à l’absence de la grâce, du bon langage et des bonnes manières. Rappelez-leur qu’elles ne feront pas la conquête et le bonheur de leurs maris par leurs chapeaux tapageurs et leurs brillants colifichets, mais par leur bonté, leur tendresse, leur dévouement et toutes les veitus, Encouragez vos maris et vos fils à entrer dans des sociétés semblables à la nôtre, qui assurent la subsistance de la famille en même temps qu’elles entretiennent et fortifient leur solide attachement à l'Eglise et à la Patrie. Par là, vous
ferez votre devoir de bonnes chrétiennes et de bonnes Canadiennes-Francaises; vous coopèrerez à l’œuvre nationale, qui est une œuvre voulue et bénie de Dieu, et vous nous prouverez que ce nest pas par simple courtoisie que nous devons vous inviter aux réunions et aux discours de ce
genre.
CONFÉRENCE FAITE DEVANT L'ASSOCIATION DES INSTITUTEURS DE LA CIRCONSCRIPTION DE L'ÉCOLE NORMALE JACQUES CARTIER, A L'OCCASION DE SA CENTIÈME CONFÉRENCE, LE 24 JANVIER 1895.
Monseigneur (1), Mesdames et Messieurs,
Le 27 janvier 1842, le Canadien, de Québec, reproduisait du Courrier des Etats-Unis les lignes suivantes :
“Il y a quelques mois, parcourant l'Amérique en ses parties diverses, nous fûmes frappé du beau rôle que pourrait y remplir un journal assez heureusement conçu pour devenir le représentant et le défenseur de la nationalité française au sein du nouveau monde, La grandeur et l’utilité de cette tâche nous séduisirent à tel point, que nous ne pûmes résister au désir d’en transmettre l'impression à un journal de Paris, dont les colonnes étaient ouvertes à nos humbles observations. Voici à peu près ce que nous lui écrivimes:
“ Le langage est et sera à jamais le signe le plus distinctif, le plus profond et le plus vrai dont la Providence ai; marqué et caractérisé les différents peuples. C’est là ce qui, dans un prochain avenir, classera et constituera les différents groupes de notre humanité, C’est par le verbe que les hommes se distingueront toujours d'eux-mêmes aussi bien que du reste
(1) Mgr Fabre, archevêque de Montréal.
de la création. L'influence du langage sur les idées et sur les habitudes sociales est immense.
“ Aussi les conquérants ont-ils toujours cherché à effacer du sein des populations conquises cette tradition vivace de leur passé, qui est comme l'incarnation de leur esprit, Les Anglais nous en fournissent l'exemple au Canada, dont ils ne parviendront pas à arracher l'esprit français, tant qu'ils ne lui auront pas arraché son idiome... Le journal dont je vous soumets la pensée, viendrait s'offrir en ami et en allié aux populations militantes de l'Amérique, qui ont à défendre leur idiome national contre l'invasion ou contre l'isolement, cet autre ennemi plus redoutable que la persécution. Portant la parole française à tous les points du nouveau monde, il soutiendrait et rallierait tous ceux qui entendent cette parole et, de ces différents membres épars, il ferait, s’il est possible, un esprit et un corps.”
Ces lignes étaient de la plume de M. Frédéric Gaillardet, homme de lettres parisien, déjà très connu du public littéraire de France par différents articles de journaux et surtout par son fameux procès avec Alexandre Dumas, au sujet de leur collaborasion respective à la non moins fameuse Tour de Nesles.
Il venait de prendre la direction du Courrier des Etats- Unis et rédigeait, dans les termes que je viens de dire, son
article-programme.
Aucun journal, plus que le Canadien, n’‘ » digne de donner à ce programme la publicité de ses colonnes et
l'appui de son adhésion,
Fondé au plus fort de nos luttes parlementaires, pour appuyer et inspirer notre vaillante députation bas-canadienne, si infatigablement dévouée à la réclamation de nos droits contestés et de nos libertés opprimées, ce journal portait à son frontispice cette franche et claire devise: “ Nos institutions, notre langue et nos lois” Son directeur était M. Etienne Parent, esprit large, prudent et vigoureux, qui avait eu le courage, au moment de la terrible crise politique de 1834 à 1837, de rappeler à la sagesse la majorité parlementaire dont l’ardeur mal réglée et les revendications à outrance faillirent à jamais compromettre la plus juste et la plus noble des causes et anéantir Gans le sang de ses concitoyens les fruits d’une action et d’une lutte de cinquante années. Il se montrait donc fidèle à son passé, en faisant écho à l’appel intelligent et généreux du Courrier en faveur de cet “idiome” immortel, de ce “verbe” spirituel, franc, généreux et brillant qui proclamait alors énergiquement, aux bords du Saint-Laurent, les souvenirs, les espérances et les aspirations de cinq cent mille Français, livrés seuls à la haine ou au moins à la malveillance d’un élément hostile et puissant qui prétendait hautement-—par droit de naissance et par droit de conquête — dominer et réduire sur le terrain politique ceux qu'il avait terrassés sur les champs de bataille, sans abattre leur courage et leur constance.
Or, parmi les collaborateurs du Canadien, personne, plus que le jeune Chauveau, n’était digne d'apporter le concours de sa plume au service de l’idée nationale, car il commençait dès lors à en être parmi nous le représentant, sinon le plus complet et le plus vigoureux, du moins le plus distingué, le plus varié et le plus fécond qu'elle ait compté au nombre
de ses serviteurs pendant un demi-siècle. Je devrais peutêtre ajouter, hélas! le plus oublié de la grande majorité de nos contemporains, qui vivent trop vite et trop complètement dans le présent pour avoir le loisir et le souci de se rappeler et de remercier ceux qui furent les grands serviteurs de leurs intérêts de la veille, lorsqu'ils ont cessé de faire du bruit, sans cesser de leur faire du bien.
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau n'avait alors que vingt et un ans.
Admis, l’année précédente, au barreau de Québec, il avait quitté, à l’âge de dix-sept ans, cette vieille et illustre maison du Séminaire, pépinière toujours féconde d'hommes distingués, que dirigeaient alors avec talent, dans la voie d’un large esprit d'initiative et d’un progrès sagement entendu, deux prêtres d’un rare mérite, M. Demers et M. Holmes.
Le premier, supérieur de l'institution, avait un jour donné cette réponse à une ouverture de cœur et de conseience du jeune finissant : “ Vous voulez vous faire prêtre ? Vous êtes bien jeune. Seize ans! Bien, bien, allez dans le monde, petit, on verra plus tard.”
Mais plus tard fut trop tard pour ce projet, qui n’était que le rêve d’une jeune âme naïvement et ardemment chrétienne, développée dans l'atmosphère domestique la plus pieuse dont mère canadienne ait jamais entouré un enfant, d'autant plus aimé et choyé —trop peut-être pour sa formation parfaitement virile— qu'il était l'unique souvenir vivant d’une affection et d’un bonheur qui auraient mérité d’être plus durables.
Mais, plus tard et toujours, on vit, dans la vie privée et publique de l’homme qui avait suivi, adolescent, le conseil
éclairé du prêtre, le fruit des leçons religieuses du jeune âge: un chrétien profondément convaincu de sa foi, étroitement attaché à ses pratiques, puisant dans sa lumière la direction élevée de sa vie, et dans sa douceur la consolation des jours de souffrance et d’humiliation.
Son patriotisme en reçut la forte et profonde empreinte. Ce fut le patriotisme d’un chrétien, qui ne sépare pas les intérêts de la terre de ceux du ciel, et qui ne conçoit pas le service de l'Etat et de la Patrie dans l’antagonisme avec l'Eglise, pas même dans un bienveillant et respectueux désintéressement de sa direction et de ses enseignements.
C’est ce patriotisme qui domine l’œuvre littéraire de M. Chauveau aussi bien que sa carrière administrative et politique.
Ses premiers écrits en vers et en prose en ont été l’expression vigoureuse et spontanée, A l’âge où il les publia, on ne feint pas, on ne calcule pas, et c’est là un des grands charmes des premières œuvres d’un écrivain: son âme s’y livre et s’y épanouit naïvement. Jamais, peut-être, autant qu'à cette heure, on ne pourra dire de lui ce mot si vrai d’un styliste consommé : “ Le style, c’est l’homme.”
M. Chauveau avait dix-huit ans, lorsqu'il consacra, sous le titre de l’Insurrection, ses premiers vers au courage malheureux de ces soldats improvisés que des chefs imprudents armèrent pour la revendication de droits et de libertés auxquels un grand nombre d’entre eux, peut-être, n’entendaient pas grand’chose,
L'année suivante, en 1839, sous le coup de l’unanime réprobation soulevée au cœur de nos compatriotes par la répression cruelle d’un soulèvement que l’opiniâtreté et l’in-
justice gouvernementales devaient rendre excusable sinon justifiable, il adressait à sir John Coiborne, l’auteur de ces excès, ces Adieux pathétiques et sévères, qui rappelaient à un critique français (1) “quelque chose de la verve et de la manière de l’auteur des Zambes : ”
Colborn, comme la ville est sombre à ton départ ! On dirait un linceul jeté de toute part!
Ces visages, parfois mobiles comme l’onde, Conservent tous l'aspect d’une douleur profonde. Est-ce qu’en te perdant, le peuple croit qu’il perd Un maître juste et bon, un maitre ferme et sage ? Ce pauvre peuple, hélas ! victime de ta rage, A-t-il donc oublié tout ce qu’il a souffert ?
Des villages détruits n’est-il plus de fumée
Qui, montant vers les cieux, décèle tes méfaits ? De tes séides fiers la fureur désarmée N’exalte-t-elle plus les crimes qu’ils ont faits ? Loin de cela, bien loin ! Ce que fut ta clémence, On ne le sait que trop; et tes lâches amis
Qui du sang des vaincus par toi furent nourris, En te reconduisant, bénissent ta clémence!
Mais le peuple, vois-tu, ne s’'émeut plus de rien; Et tout ce qu’on lui fait, que ce soit mal ou bien, Le laisse au même état, le laisse triste et sombre. Des proconsuls méchants il ne sait plus le nombre Qui passèrent sur lui comme un glaive acéré,
Et, stupides, l’ont tous froidement lacéré.
D'un jour calme et serein il n’attend plus l’aurore : Il a trop espéré pour qu’il espère encore.
Ainsi qu’un mendiant qui, déchu de bien haut, Sale et déguenillé, gît au :rès d’une borne, Contemplant les palais qu’il possédait tantôt, Aumôue et coups de pieds, reçoit tout d’un air morne, Un peuple qu’on descend vivant dans son cercueil, Confond les jours de fête avec les jours de deuil. Voilà comment, voilà, sans qu’un long cri de joie N’éclate dans les airs et ne te suive au port,
Sans que, pour le bénir du bien qu’il nous envoie, Sans que, pour témoigner un trop juste transport,
(1) M. de Puibusque.
Nous adressions au ciel un hymne d’ailégresse, Voilà, Colborn, voilà comment tu peux partir, Ne laissant après toi qu’un sanglant souvenir, Et tout fier d'observer la publique tristesse.
Oh ! lorsque l'Océan recevra ton vaisseau,
Si l'esprit protecteur de la jeune Amérique, Comme le dieu des mers, à la pointe d’Afrique, Apparut à Gama, pouvait surgir de l’eau, Lugubre et menaçant, et sa bouche sévère
Dire 'a vérité, la dire sans mystère,
Saurais-tu que répondre à sa pressante voix ? Tu pars !...... De ton vaisseau les foudres ont tonné, Et ie dernier signal bientôt sera donné.
De ta suite déjà s’agitent les panaches,
Des tambours de la garde un dernier roulement, De tes amis zélés un rauque hurlement,
Dans le sein de la foule un mouvement rapide, Annoncent ton départ. Reçois donc nos adieux! Nous ne médirons pas de ton règne odieux :
Qui voudrait remuer ta mémoire fétide ?
Seulement, pour flatter l’orgueil de ton vieux cœur, Si, par hasard, dans Londres, une vénale plume Voulait de tes hauts faits compiler un volume Sur tes exploits récents, Ô le noble vainqueur! Rappelle-toi là-bas ce qu’une amitié sage
Te souhaite au départ: Silence et bon voyage (1).
N ous devons faire, dans l’indignation virulente du jeune poète, la part de la passion de son âge et de la sombre colère qui bouillait au fond de tous les cœurs patriotiques, au spectacle du funèbre dénouement d’un drame où leurs droits les plus incontestables avaient été méconnus et sacrifiés aux exigences de la faction bureaucratique qu'appuyait le ministère tory de Londres. Sir John Colborne n’était certainement pas un monstre de cruauté. Après le sac de St-Eustache, il se montra juste et bon aux villageois paisibles qui avaient subi,
(1) Le Canadien, 23 octobre 1839.
bien malgré eux, l’état de siège avec l'horreur de ses conséquences, infligé à leurs dispositions pacifiques par une minorité aveuglée, C'était un soldat, qui crut devoir réprimer la violence par une violence excessive, et, de plus, un soldat anglais, très pénétré de la suprématie, de la grandeur et des droits de sa nation: il croyait, comme beaucoup des siens, que c’est pécher deux fois que de se révolter contre Albion— eût-elle cent fois tort— et qu’un pareil crime ne saurait être châtié trop durement.
Quoi qu'il en soit, M. Chauveau a prouvé, dans ses Adieux à Colborne, son amour sincère pour son pays; et il a dit son amour et sa colère en des vers qui ne manquent pas de mérite, bien qu’ils sentent leur jeunesse,
Il n'avait pas encore alors vingt ans. Il en avait dix-sept, lorsqu'il sortit du collège; et vingt et un, lorsqu'il fut admis au barreau.
A vingt-quatre ans, il était élu député du comté de Québec au Parlement des Canadas-Unis, de préférence à l’hon. John Neiïlson, un vieil ami des Canadiens-Francais et un vétéran de nos luttes politiques. Il était ministre à trente et un ans et surintendant de l’Instruction publique à trente-cinq.
Ces précoces succès, ces rapides et brillants états de service peuent bien faire excuser la vanité, si candide du reste et si bon enfant, qu’on s’est trop souvenc iaissé aller à lui reprocher. Nous connaissons tous des vanités et des prétentions qui se paient de titres moins solides et moins éclatants, et j'aurais aimé voir ceux qui se sont plu à adresser ce reproche à M. Chauveau, le faire toujours avec la courtoisie charmante et la grâce dégagée avec lesquelles
cet homme essentiellement bon savait lancer l’épigramme et le trait piquant à des adversaires dont il n'a jamais pu se faire des ennemis.
Je ne prétends pas analyser, ce soir, son œuvre littéraire, encore moins résumer et juger sa vie publique, J'ai dû même renoncer, dans une réunion où une pareille étude trouvait naturellement sa place, à exposer et apprécier ce qu'il a fait pour l'instruction publique de son pays, pendant les dix-huit années qu’il en a exercé la surintendance. On ne saurait nier, je crois, que son administration ait été fructueuse et brillante à plusieurs égards.
Elle a pu être déparée par des lacunes ou des erreurs qui r’étaient pas, du reste, exclusivement son fait. L'on ne saurait oublier que M. Chauveau a eu à présider au fonctionnement d’un organisme nouveau et délicat, au milieu des complications qu’entraînent forcément les relations de l'Eglise et de l’Etat, dans un pays où les limites de la thèse catholique et de l'hypothèse libérale n’ont pas toujours été bien comprises et pratiquement définies, avec un sens suffisamment juste des situations, et où l’ardeur du tempérament national et de l’orthodoxie traditionnelle ont fait trop souvent perdre de vue l'importance de ménager les bonnes volontés indiscutables et les illusions honnêtes, avant de réprouver sans réserve et de condamner sans ménagement des nuances d'opinion ou des divergences d’attitude qui ne révélaient pas nécessairement, chez leurs auteurs, des tendances pernicieuses. Il avait, de plus, à parer aux difficultés d’un autre ordre, provenant de ce dualisme de nationalité et de culte, qui se reproduit dans toutes les branches de notre administration publique et dans plusieurs sphères de notre activité
nationale, Sur ce point, je crois que jamais homme d’Etat catholique et canadien-français, sans abdiquer aucun principe, n’a su déployer à l'égard d’une minorité anglaise et protestante autant de justice, de bienveillance et de loyauté,
A ce propos, j'invite les prétendus partisans de l'égalité des droits civiques et les bruyants sectaires qui abritent l'esprit de persécution sous le drapeau de la protection des intérêts de race et de la neutralité nominale de l’école, à méditer ce passage d’une lettre qu'un secrétaire de $S. A. R. le Prince- Consort adressait, en 1857, au lord-évêque de Montréal, pour le remercier de l'envoi de deux volumes que M. Chauveau avait fait parvenir, par l'entremise de ce haut dignitaire protestant, à l'époux de notre Souveraine :
“Son À. R. accueille l’envoi de M. le Surintendant avec un plaisir d'autant plus vif que votre lettre lui apporte en même temps la preuve que les hommes éclairés de l’Eglise romaine et de la religion protestante peuvent réussir parfaitement à mettre au service des intérêts communs du christianisme la cordialité des mêmes efforts et une égale absence de cet esprit de secte qui envenime trop souvent les rapports des deux communautés.”
Beau témoignage, certes, rendu à l’un de nos hommes d'Etat les plus sincèrement catholiques et français par une des voix les plus irréprochablement protestantes et les plus incontestablement britanniques qui puissent être au monde ! Je prie nos frères séparés — et égarés — des provinces de l’Ouest et du Nord-Ouest de vouloir bien, s’ils sont capables de cette justice, tirer de ce texte, au point de vue des circonstances présentes, les conclusions qu’il renferme.
IT
J'ai dit que le jeune poète du Canadien avait répondu à l'appel de M. Gaillardet. J’ai même lieu de croire qu’il l'avait devancé, puisque M. John Lespérance, dans l’article biographique qu’il lui a consacré dans le Week de Toronto, place sa correspondance politique au Courrier entre les années 1840 et 1855. Ces lettres furent largement espacées entre ces dates extrêmes, si j'en Juge par ce passage d’une lettre de M. Gaiïllardet, datée du 2 septembre 1844: “Il y a bien longtemps que vous laissez le Courrier veuf de vos écrits. Savez-vous que, pour les appréciateurs de votre jeune et beau talent, c’est à prendre le deuil ?”
Ceux qui ont pu lire, depuis, les revues européennes de M. Chauveau dans l’Opinion publique, la Revue de Montréal, le Canada-français et d’autres publications périodiques, se rendront compte de l'intérêt et de l’attrait que cette correspondance a pu offrir aux lecteurs du Courrier, et ils souscriront sans doute à l’appréciation de M. Masseras, l’un de ses rédacteurs, écrivant, le 3 mai 1851, à son collaborateur canadien : “ Depuis cinq ans, les correspondances que vous adressiez de temps en temps au Courrier, ont été les seules lumières qui aient éclairé pour moi les questions canadiennes. Les journaux, remplis par des polémiques violentes et trop souvent personnelles, ne permettent guère de distinguer le juste du faux, et oublient toujours, d’ailleurs, qu’ils peuvent être lus par des gens non initiés aux affaires de leur pays.”
Je rapproche à dessein de ce jugement sévère d’un Francais de New-York les observations analogues émises, cinq
années plus tôt, par un Montréalais de mérite, M. Le Tour. neux, éditeur de la Revue canadienne, de l’ Album littéraire et musical et de la Revue de législation et de jurisprudence, Ecrivant à M. Chauvcau, au sujet d’un roman canadien que le jeune député lui avait promis pour son Album, et qui devait être Charles Guérin, il lui disait :
“ Il est beaucoup à désirer que des plumes comme la vôtre viennent en aide aux journalistes de la Province, quand toutefois on peut les imprimer convenablement. Ce serait le moyen de relever la presse de l'état avili dans lequel l'ont traînée de misérables écrivailleurs, qui manquaient autant sous le rapport des talents que sous celui de la gentillesse nécessaire dans les transactions ordinaires de la vie. Pour nous, il faut tâcher d'améliorer cet état de choses. Avec la collaboration de quelques hommes comme vous, je parviendrai à jeter quelque intérêt sur nos colonnes, ” (1)
Ces fragments de lettres de l’époque prouvent qu’au moins sous le rapport de la décence et de la courtoisie, notre presse quotidienne d’aujourd’hui, quand elle n’est pas fouettée par une de ces rafales de passion politique qui viennent de temps à autre secouer sa tranquille allure, a su faire oublier les intempérances et les violences de celle de 1846 et de 1851,
Ces lettres prouvent aussi l'estime que professaient dès lors les hommes compétents pour le talent si parfaitement distingué de M. Chauveau.
Car il ne faut pas oublier qu'il a été non seulement un homme de lettrzs remarquable, mais en tout et partout, dans ses discours et dans ses écrits, dans son commerce intime comme dans ses relations officielles, un parfait gentilhomme.
(1) 18 janvier 1846.
Je me rappelle même que ce mot de gentilhomme, la première fois qu’il a frappé mon oreille d’enfant, était appliqué à M. Chauveau. J'avais alors sept ou huit ans, et je me mis à observer, avec l'attention muette et soutenue qu’on a souvent à cet âge, l'hôte aimable que ma mère venait d’honorer de cette qualification nouvelle pour moi; et j’eus bientôt fait de me rendre compte, à le voir et à l'entendre, qu’un gentilhomme est un homme parfait de langage et de manières, abordant légèrement et courtoisement tous les sujets de conversation, sans dogmatiser ni pérorer, plein de respect et d’attions gracieuses pour les femmes et d'une aimable rondeur de façons avec les hommes. Ce que je sentis de M. Chauveau, à cet Âge d’impressions naïves et vives, je pus le constater et l’apprécier plus profondément plus tard, à la faveur de son intimité quotidienne ; et quand je le vis pour la dernière fois, peu de semaines avant sa mort, dans la petite chambre d'hôtel où la première atteinte de son mal venait de l’aliter, ce fut le sourire aux lèvres qu’il me donna congé, a:rès un entretien sur lequel sa bienveillance et la grâce de son esprit venaient de répandre tout son charme.
Certes, il avait bien raison, ce membre éminent de l’Institut de France, qui s’exprimait ainsi à son sujet, dans une lettre à M. Bossange: “M. Chauveau est un littérateur distingué, un homme bienfaisant, un Américain éminemment français; et il ne dépendra pas de moi que, en toute circonstance, je ne lui sois pas utile, agréable, personnellement ou près de l’Académie des sciences morales et politiques. ”(1)
Ces sentiments ont été partagés par tous les Européens
(1) M. Moreau de Jonnès, 25 avril 1859.
distingués qui ont eu avec lui des relations quelque peu suivies. Ces relations sont même un des traits caractéristiques de sa vie et de sa carrière administrative et littéraire. Ils ont été la forme d’un des plus signalés services que son patriotisme si sincère et toujours actif ait rendus à notre nationalité : la révéler à l’Europe littéraire et savante, à la France surtout, qui l'avait si longtemps et si profondément oubliée, après l'avoir si légèrement dédaignée et délaissée, Pendant près d’un demi-siècle, il a entretenu avec nombre de sommités du monde politique, scientifique et littéraire de notre mère patrie une correspondance qui a eu pour effet de lui révéler graduellement notre vie nationale, notre expansion croissante, les travaux et les livres de nos écrivains, les débuts et les succès de nos artistes et de nos hommes d'Etat, Sur la liste de ses correspondants, dont il a eu l’heureuse idée de conserver toutes les lettres, figurent les noms de Mer Dupanloup, de Montalembert, du duc de Broglie, du prince d’Aremberg, de Victor Duruy, de Camille Doucet, de Xavier Marmier, d'Eugène Rendu, l’ami d'Ozanam et du cardinal Pie, de Claudis Janet, de Rameau de St-Père et de tant d’autres qui tous lui écrivent avec estime et respect, souvent avec admiration et toujours avec une affectueuse sympathie, sollicitant sa collaboration à leurs périodiques, le remerciant de l'envoi incessant de livres, de brochures et de journaux du pays, qui leur révèlent notre vie française, notre histoire, notre état politique et social, nos aspirations légitimes, notre progrès matériel ou moral, notre attachement aux traditions et aux exemples de la France chrétienne,
C’est ainsi qu’un jour M. de Montalembert le remercie d’un envoi de ce genre: “J’ai à cœur de ne pas retarder l’expres-
sion de ma sincère reconnaissance. Elle est d'autant plus vive que j'ignore absolument quels titres je puis avoir à une bienveillance dont vous m'avez déjà donné plus d’une preuve et dont la continuation, dans les circonstances actuelles, me touche plus que je ne puis dire. Peut-être vous êtes-vous rappelé les efforts de mes amis et les miens pour la liberté de l’enseignement, que nous avons conquise sous la République ; mais ces efforts sont si complètement oubliés en France, que leur souvenir a dû s’effacer encore plus facilement au delà de l'Atlantique. Peut-être avez-vous su qu’une phrase tombée de ma plume sur les libertés du Canada avait servi de motif à la condamnation portée contre moi l'hiver dernier: et vous auriez raison d’en conclure que mon attention et mes sympathies se portent depuis longtemps sur cette noble race canadienne qui sait si bien pratiquer et revendiquer, au besoin, les principes du self-government que la France a si misérableblement oubliés. Quoi qu’il en soit, je n’en suis pas moins heureux de posséder, grâce à vous, un véritable trésor de renreignements historiques et statistiques sur un pays dont le présent, le passé et l'avenir méritent d’être étudiés et admirés par les esprits sérieux.” (1)
Dans une autre lettre, le noble comte s'excuse sur ses infirmités croissantes et sur le temps que lui réclame la reprise de ses Moines d'Occident, de ne pouvoir entreprendre la rédaction d’une étude, relative sans doute au Canada et à ses libertés, que M. Chauveau lui avait suggérée. (2)
M. le duc de Broglie lui écrit, le 11 décembre 1887 : “ La
(1) 5 septembre 1859.
(2) 13 mars 1860.
situation de la France est toujours bien triste, et vous la dépeignez — dans son introduction à la Vie d’Ozanam — sous des couleurs trop véritables. Nous aurions grand besoin d’une infusion du vieux sang français dont nos compatriotes du Canada ont conservé toute la pureté. ”
M. Désiré Nisard, l’émirent critique qui a tenté si persévéramment de réagir contre les débordements et les excès de la mauvaise littérature du jour, le successeur de Villemain dans la choire d’éloquence latine de la Sorbonne et le réorganisateur de l’École normale supérieure de France, lui dit, entre beaucoup de choses flatteuses : “Je ne suis pas peu confus qu'ayant la pensée si amicale de parler aux lecteurs canadiens de mon Histoire de la Littérature française, vous soyez obligé d'emprunter, pour la lire, exemplaire de la bibliothèque de Montréal. Si l’on m'’eût demandé: “ Avez-vous envoyé votre livre à M. Chauveau ?” je l’aurais assuré sans hésiter, car quelle apparence que, pouvant disposer à chaque édition — la treizième vient de paraître — de quelques exemplaires, j'aurais oublié de comprendre parmi ceux à qui j'en ai fait hommage le seul ami que j'ai au Canada et le plus compétent des juges que j'y puisse avoir ?” (1)
M. Joüon des Longrais, de Rennes, l’auteur de patientes recherches sur la ville, la famille et les voyages de Jacques Cartier, lui écrit, en 1886 : “Je ne puis tarder plus longtemps à vous remercier de votre bel ouvrage sur Garneau. Il ne m'appartient point d'en faire un éloge que vous avez recu bien des fois de personnes plus autorisées que moi. Personnellement, votre livre m'a ouvert des aperçus nouveaux et m'a
(1) 15 février 1888.
véritablement instruit sur une foule de faits et de personnages politiques que nous ne connaissons pas assez dans la vieille France. Je vous suis donc on ne peut plus reconnaissant de me lavoir adressé. En lisant le Jubilé pontifical à l’Université Laval, j'ai été heureux de voir exprimés, surtout de votre part, les sentiments de foi que je partage et qui sont si chers à notre Bretagne, Mille remerciements aussi, monsieur, pour le volume de M. Myrand, qui, sous une forme pittoresaue, met si bien en scène les compagnons de Jacques Cartier, dont les noms me sont plus familiers que ceux de beaucoup de mes contemporains. Je serais très heureux d’avoir une bonne adresse de librairie canadienne, car je puis avoir besoin d'ouvrages sur votre pays, qu’il me serait plus facile de faire venir que de trouver à Paris. ” (1)
Par une autre lettre, il lui offre un exemplaire d’un autre de ses livres, qu’il a dédié à la Société Royale du Canada, “en témoignage de la grande sympathie qu'il a toujours éprouvée pour notre pays, comme Français et aussi comme Malouin, compatriote de Jacques Cartier. ” (2)
M. de Maulde, fondateur de la Société d'histoire diplomatique et directeur de la Revue d'histoire diplomatique, organe de cette société, lui apprend qu’il vient de faire admettre, sur sa recommandation, comme membres correspondants de l’association dont lui-même fait déjà partie, trois écrivains d’un rare mérite, MM. les abbés Casgrain et Verreau et M. Duclos de Celles, et il sollicite de son entremise l'adhésion d’un certain nombre de nos compatriotes à l’œuvre que poursuit la société, à savoir “l'étude de la science des
(1) 8 avril 1888.
(2) 6 janvier 1888.
rapports internationaux des peuples et du droit international, appuyée sur les règies de l'expérience et de l’histoire, son plus solide fondement.” Il rend compte, dans la Revue, de deux ouvrages de M. Chauveau, et il le prie d'assurer ses confrères canadiens qu'ils doivent se considérer comme de véritables coopérateurs “sous sa direction, leurs communications Cevant passer sous ses yeux, avant tout.” (1)
Faut-il vous citer d’autres noms et d’autres lettres? le regretté M. Xavier Marmier, par exemple, un de nos plus vieux et plus dévoués amis? Il lui écrit que le livre de son fils sur Ozanam est “un franc et beau livre, bien concu et très bien fait,” que ie père a raison de vouloir présenter aux suffrages de l’Académie, et 1l lui annonce que la dernière édition de l'Histoire du Canada, de Garneau, précédée de l’intéressante introduction dont M. Joïüon des Longrais faisait plus haut l'éloge, a été remise à une commission de l’Académie, pour l’un de ses prix annuels. “Je n’ai pas besoin, lui dit-il, de vous dire que je le recommanderai de mon mieux. ”
M. Charles de Bonnechose, l’auteur d’un volume d’un style si alerte et si coloré sur Montcalm, lui dit: “J'ai toujours un œil ouvert du côté du Canada. Cet œil pourra-t-il jamais voir autre chose que des livres ou des lettres de mes chers amis d'Amérique? Veuillez croire, cher monsieur, que, parmi ceux-là, il n’en est aucun à qui j'aimerais mieux serrer la main qu’à vous. Par-dessus la mer, je vous tends la mienne, avec l'expression de ma vive sympathie et de mon entier dévouement, ”
M. de Bonnechose lui-même, MM. Rameau de Saint-Père,
(1) 23 novembre 1887.
Georges Demanche, de la Revue française, Victor du Bled, de la Revue des Deux Mondes, Johannet, du Courrier de Vaugelas, et plusieurs publicistes des plus distingués ont échangé avec lui un nombre considérable de lettres où respire le plus vif et le plus cordial intérêt pour notre pays, qu’il a si largement contribué à leur faire connaître et aimer. Plusieurs d’entre eux lui font part de leurs vues et de leurs sentiments sur nos devoirs, nos méprises ou nos fautes, sur ce que nous aurions pu faire ou dû omettre en certaines conjonctures délicates où notre honneur et notre intérêt national étaient sérieusement en jeu, en péril même, parfois.
Je ne puis résister au plaisir de vous communiquer quelques passages de ces lettres, qui contiennent des aperçus très sugcestifs. Celui-ci, par exemple, d’un de ses correspondants les plus sympathiques et les plus sagaces, qu'il avait invité à la grande convention nationale de 1880, dont il a été le président. Il lui dit: “Je ne doute pas que la solennité de la Saint-Jean-Baptiste ne contribue à vous révéler à l’Europe, et je regretterais que des exagérations de langage, faciles à prévoir, viennent vous nuire près du grand public français. Le public, soyez-en sûr, n’apprécie pas les violences oratoires de certaine nature : il les juge inutiles et même dangereuses, car elles sont ensuite le prétexte de toutes les mesures brutales. Quant au parti républicain, vous savez de quelles préventions il est obsédé à votre endroit : avec peu d'efforts, on lui fera croire que le Canada est un “ nouveau Paraguay ”, et l’on vous jettera Candide à la tête. Dès lors, votre nationalité cessera d’être ce qu’elle est encore : une chose nationale. Pour ma part, j'en serais désolé, car j'avais toujours espéré que le Canada — et non pas la république, comme le pré-
tendait M. Thiers — serait le terrain qui nous rapprocherait le plus.” (1)
En 1885, année critique dans notre histoire, parce qu’elle a été la source de courants d'opinion et de démonstrations tour à tour imposantes et tapageuses, dont le retentissement et le contre-coup sont loin d’être apaisés, M. Claudio Jannet — dont la mort prématurée a mis en deuil les si nombreux amis qu’il possédait parmi nous — appréciait en ces termes le caractère et la portée de ces faits: “Le Canada reste toujours un de mes plus grands intérêts. Je suis avec amour votre développement national et économique. Les tristes événements du Nord-Ouest me paraissent déterminer une crise heureuse, au point de vue canadien-français. On se laissait trop aller à se mêler aux Anglais dans les relations sociales et à leur céder du terrain dans les choses politiques. Vous vous relevez fièrement à l’heure présente ; il me semble que le sentiment français s’échauffe, et c’est un bien: caril faut vraiment qu’un beau désespoir les secoue, pour empêcher 2,500,000 Français d’être, à la longue, étouffés par les 54,000,000 d’Anglo-Saxons qui les entourent; mais Dieu et votre courage feront ce miracle. ” (2)
De ce passage, qui sent son ardeur méridionale et aussi, faut-il peut-être ajouter, cette légère inexpérience qui caractérise Les opinions et les conseils de ceux de nos amis d’outremer qui n’ont pas fait un séjour assez prolongé parmi nous ni une étude assez complète de notre état social et politique; il est intéressant de rapprocher ces paroles d’un autre de nos
(1) M. de Bonnechose, 10 février 1880.
(2) 20 octobre 1885.
amis, aussi fervent mais plus rassis, peut-être, et de plus vieille connaissance : “ Il se trouve que votre pensée se rencontre absolument avec la mienne, au sujet de Riel... Au fond, je crois bien qu’il ne mérite, sous aucun rapport, l'intérêt passionné qu’il a inspiré à certain public. Ilne vaut pas “tant d’:onneur ni tant d’indignité. ” Mais, comme vous le dites très bien, cette exécution excessive est une faute impardonnable : il eût suffi de le mettre pour sa vie dans une maison de santé. Mais, une fois cette faute commise par les hommes d'Etat, c’est une autre faute aussi excessive, aussi impolitique, pour le peuple canadien, de s'être emporté en agitations, comme il l'a fait, Mieux eût valu, comme vous le dites, dévorer l’affront en silence que de compromettre par des déclamations intempestives l’excellente position, l’éminente influence que les Canadiens-Français possédaient dans la Confédération et qui favorisait singulièrement la chose essentielle pour eux : la liberté de leur puissante expansion.” Et il ajoute très sensément: “ À propos, je vous dirai qu’à mon sens on fait un peu trop de bruit, depuis quelques années, autour de cette puissante expansion. Il était bon, il était utile que les Canadiens eussent une conscience bien nette de cet état de choses et de leur virilité. Mais il est plus qu’inutile d’en tant parler : il faudrait, au contraire, que l’on sût bien que, plus elle sera silencieuse, plus elle sera puissante. Il y a bien d’autres sujets sur lesquels il serait utile, nécessaire de s’agiter davantage: notamment, le soutien et la propagation des paroisses et des écoles canadiennes aux Etats-Unis! ”
L'examen réfléchi de ce double point de vue d’une question vitale pour notre race s'impose de plus en plus à l'attention
de nos publicistes et de nos hommes d’Etat, qui ne sauraient trop se pénétrer de l’impérieux devoir qui leur incombe, sur ce point, de mettre la préoccupation du bien général et permanent de leurs nationaux au-des as du souci des intérêts secondaires et transitoires des partis, quelque nécessaires qu'ils soient au fonctionnement de nos institutions politiques.
Je crois pouvoir affirmer sans témérité, à l'honneur de M. Chauveau, que son attitude et son action politiques n’ont pas sensiblement ni habituellement dépendu de ces considérations d'ordre secondaire. L’élévation naturelle de son esprit, sa générosité de caractère et la sincérité de son patriotisme pouvaient, mieux que beaucoup d’autres, le défendre de ce danger. Les erreurs et les inconséquences qu’on a pu lui reprocher, doivent être attribuées à d’autres causes, d'ordre personnel ou extérieur, et l'histoire, sur ce point, sera clé-
mente à sa mémoire.
Je crois vous avoir amplement démontré que l’idée nationale a inspiré et guidé M. Chauveau dans presque toutes ses relations avec les hommes éminents et haut placés de notre mère patrie dont il avait conquis l'estime et l’amitié. Mais ce n’est pas seulement à l'étranger qu’il a, par sa plume et par sa parole, manifesté son amour pour son pays et servi les intérêts les plus élevés et les plus durables de ses concitoyens.
Vous avez pu voir que ses nombreux envois de livres contenaient, la plupart du temps, une ou plusieurs de ses productions personnelles: discours, conférences, introductions aux livres de ses confrères, brochures, articles de journaux et de revues, séries entières du Journal de l'Instruction pu-
blique, — auquel sa direction et sa large part de rédaction ont longtemps imprimé un rare cachet d'élégance et d’instructive précision, — œuvres même de longue haleine.
Ces dernières, toutefois, sont en très petit nombre : ses fonctions diverses, sa vie accidentée, la nature même de son esprit et de son tempérament, qui se prêtaient médiocrement à une application soutenue et rigoureuse au même objet d’études, nous font regretter qu’il n’ait pas fait plus de livres. Sa plume, étonnamment facile et féconde, trop aisément abandonnée à sa vive et franche allure, a effleuré une grande variété de sujets, sans en creuser bien profondément aucun.
A part son volume sur l’Instruction publique au Canada, fait sur des statistiques officielles, à la demande du docteur Schmid, de Stuttgard, qui lui a donné une place de faveur dans sa volumineuse Encyclopédie d'instruction et d'éducation générale ; à part Charles Guérin, ce très attrayant roman de mœurs canadiennes, fait à temps perdu et à bâtons rompus ; à part son introduction à la dernière édition de l'Histoire du Canada, de Garneau, qui a pris inconsciemment, sous sa plume éprise de son sujet, les proportions d’un volume entier, — ce qui lui est parfois arrivé dans d’autres analyses critiques ou bibliographiques, celle, par exemple, des Canadiens de l'Ouest, du regretté Joseph Tassé,— M. Chauveau n’a guère fait que des articles de journaux et de revues, plus ou moins considérables, des conférences et des discours. Quelques pièces de vers émaillent ici et là l’élégante et riche abondance de sa prose, révélant la rare souplesse et l’ingéniosité de son talent.
Mais, je le répète, l’idée mère et le lien de ces productions diverses, c’est l'amour de son pays et de sa race, le culte
enthousiaste de nos gloires passées, l’indulgence pour nos lacunes et nos fautes présentes, l’inébranlable croyance à l'avenir et aux destinées providentielles de la Nouvelle- France.
Absolument respectueux, — juste, loyal et délicat comme il l'était, — des droits et des privilèges de nos concitoyens d'origine anglaise, qu’il n’a jamais provoqués d’une facon intempestive ou déplacée, estimé et recherché de leurs hommes éminents et de leurs femmes distinguées, il n’a jamais faibli à son sincère et profond attachement à ses compatriotes et au consciencieux désir de servir leurs intérêts.
Le patriotisme de M. Chauveau était chose si notoire et si incontestée qu'il lui a valu, joint à la conscience universelle de son beau talent d'écrivain et d’orateur, de prendre la parole dans toutes les manifestations nationales, dans la plupart des occasions mémorables où l’idée catholique et française réclamait l'organe d’une parole autorisée, respectée et éloquente. Il a présidé plusieurs de ces grandes conventions nationales qu'a provoquées chez nous, depuis vingt ans,le légitime et pressant désir de nous réunir autour de nos représentants naturels et de nos bannières nationales, venus de toutes les parties du pays et des Etats-Unis, pour nous reconnaître et nous compter, jeter un coup d’œil rétrospectif sur les étapes parcourues et les positions conquises, concerter nos plans d’invasion pacifique et, ne l’oublions pas, examiner, atténuer et corriger nos défauts, réduire le nombre de nos fautes et de nos erreurs en prévenir le retour, en détourner les conséquences. Avec quel tact, quelle courtoisie et quelle grâce d’un autre âge il l’a fait, j'en appelle au souvenir des témoins de ces jours de joie, d'harmonie et de réconfort, qui ont appris alors à con-
naître, à estimer, à aimer ce gentilhomme acccmpli, ce fin lettré, ce chrétien aimable et convaincu, qui savait affirmer ses principes et ses sympathies sans blesser les convictions honnêtes ni heurter violemment les préjugés des autres.
Les discours qu’il a prononcé alors, la plupart de ceux qu'il a fait entendre aux réunions offcielles ou à certaines fêtes solennelles de cette noble Université Laval dont il a été un serviteur si convaincu—et parfois, avec d’autres si péniblement décu,— tant d’allocutions heureuses, de causeries spirituelles et attachantes, faites dans nos institutions scientifiques ou littéraires, pourraient se résumer souvent par ces quelques mots : “ Pourquoi nous devons être lieureux et fiers de notre sang, de notre nom, de notre histoire, de nos grands hommes et de nos bonnes choses, Quel est notre devoir de patriotes, aujourd’hui, demain, tous les jours ? ”
Il était même, sur ce sujet, d’un enthousiasme quelque peu outré et d’un absolutisme invraisemblabie, qui confinait souvent au chauvinisme. Je l'ai entendu plus d’une fois tancer presque vertement certains jeunes gens revenus de Paris ou de Rome avec des points de vue ou de comparaison, qui ne lui semblaient pas suffisamment complaisants pour plusieurs choses de notre pays. Son amour et son admiration surtout pour sa bonne et chère ville natale, — que tout bon Canadien, du reste, doit loyalement partager avec lui, — frisaient parfois l’hallucination.
Et si ma mémoire ne trompe pas, à cette heure, mon très grand souci d’exactitude biographique, j'oserais presque affirmer que j'ai failli encourir sa passagère disgrâce, pour avoir seulement semblé douter que la basilique de Québec peut bien ne pas avoir de faux airs de celle du Vatican et que la
chapelle des Ursulines, de la même ville, ne rappelle que de très loin la Sainte-Chapelle de Paris.
Quoi qu’il en fût, vous avouerez avec moi que cet excès d'amour était un excès de bel amour. Et peut-être avec moi regrettez-vous l’irrémédiable absence d’une parole si noblement cultivée et d’un accent si purement patriotique, émouvant nos grandes assises nationales et charmant nos réunions scientifiques et littéraires. Son genre de talent et de culture, il faut bien le reconnaître, était malheureusement trop rare au sein d’une société jeune encore, où le souci des exigences de la vie matérielle et la facilité d'atteindre, sans une préparation sérieuse, aux hautes fonctions de la vie publique, font trop souvent dédaigner les travaux et l'honneur d’une haute culture intellectuelle,
Puisse Dieu, qui fait, à son heure, les hommes de haute et pleine valeur, en faire surgir bientôt plusieurs de cette race, pour être l’honneur et la confiance de leur nationalité et pour conduire le vaisseau de ses destinées sur les flots incertains et si sombrement voilés de l’avenir prochain !
M. Chauveau lui-même, auprès d’une tombe qui scellait une illustre et tendre amitié, celle de notre grand historien Garneau, s’écriait : “ Adieu au nom de notre pays! Jouissez en paix, jouissez de votre double immortalité. Dans ces grandes destinées qui s’ouvrent devant lui, le Canada ne vous oubliera pas; les peuples rivaux qui nous entourent apprendront dans vos œuvres à aimer nos ancêtres ; ils réclameront leur part de notre glorieux héritage.
“Soyez tranquille! Quelque chose qui arrive, notre pays, notre nationalité chérie ne manquera pas de défenseurs. Nous vous le promettons au nom de cette jeunesse, de cette foule
recueillie qui entoure votre tombe. Et puis, le ciel n’est pas une prison ! Ces hommages rendus à votre mémoire, vous les voyez, n'est-ce pas? Ces beaux sentiments que vous savez, vous les verrez germer, grandir, se développer. Du sein de l’immortalité, vous planerez, esprit bienfaisant, sur notre MN Lister re ciic rs sr v en séres d'onteresahessenesee si tésnesés.cossqiees
“ Ici, vos restes mortels reposeront sous cette pierre tumulaire, sur ce champ de bataille que vous avez célébré, non loin de cet autre monument que vous avez eu la joie de voir élever à nos héros, au milieu de cette grande nature que vous avez si bien appréciée. Ces grands pins qui vous entourent, conserveront en votre honneur leur sombre verdu’a, et les oiseaux d'hiver, sujet d’une de vos poésies, viendront y gazouiller sur votre tombe. Ces lumières errantes de notre ciel boréal, que vous avez aussi chantées, se réuniront au-dessus de vous en couronne aux mille couleurs. Les restes des héros qui vous entourent, tressailleront peut-être auprès des vôtres ; les derniers indigènes, dont vous avez reproduit la plainte, erreront autour de cette enceinte; vous entendrez peut-être ces bruits étranges, et vous direz encore, comme en
vos vers harmonieux :
Perfide illusion, au pied de la colline C’est l’acier du faucheur! (1)
Puisse ce cri de sa foi nationale avoir touché le cœur du Christ qui aime les Francs!
(1) Discours prononcé le 18 septembre 1867, lors de la translation des restes de Garneau.
Ces paroles vous livrent tout le secret de sa plus haute comme de sa plus constante inspiration littéraire. Prononcées dans un lieu consacré par la douleur et la gloire de deux batailles fatidiques, elles éveillent trop naturellement l’écho du célèbre discours qu’il avait fait, douze ans auparavant, le 18 juillet 1855, à la pose de la première pierre du monument des Braves, pour que je puisse me dispenser d’en reproduire ici la superbe péroraison. C’est, du reste, de ma part un acte de justice et de réparation. Si l'ombre de mon vieil ami, comme celle de Garneau dans sa belle évocation, plane sur nous ce soir, elle sourit affectueusement, j'en suis sûr, de me voir ainsi réparer et presque désavouer une malice que je m'étais un jour permise, dans une de nos bonnes causeries d’aprèsdîner, à l'endroit d’une œuvre pour laquelle il gardait, quoi qu’il pût dire, une prédilection, une faiblesse paternelle très marquée. Mais jugez vous-mêmes.
“Et ces guerriers eux-mêmes, s’il leur était donné de se lever de leur couche funèbre et de contempler le jour aussi pur et brillant qu'était sombre le jour de leur combat; ces campagnes aussi riches, aussi heureuses qu’elles étaient alors désertes et dévastées; cette ville, alors en ruines, et qui, florissant aujourd’hui dans les arts de la paix, se répand partout dans la vallée et déjà, sur le coteau, envahit jusqu’à leur sépulture ; ce bassin splendide, cet ‘“afourc d’eau be! et profond,” comme disait Champlain, aujourd’hui couvert des vaisseaux de toutes les nations, au milieu desquels se trouve enfin un de ces vaisseaux français que nos pères attendaient avec tant d'angoisse à l’heure suprême ; s’il était donné à nos
miliciens d'entendre, après un siècle, parler français sur leur tombe, de voir, comme ils disaient naïvement, de voir leurs gens, des uniformes français mêlés à des uniformes anglais, pour leur rendre hommage; de contempler leur religion et leur nationalité debout encore et respectées à côté de la religion et de la nationalité des conquérants, sous cette domination anglaise qu’ils redoutaient si fort, n’est-il pas vrai qu’ils demanderaient comme une faveur de vivre quelque temps auprès de nous ?
“Mais non, guerriers que nous vénérons, vous avez payé votre dette à la patrie: c'est à nous de payer la nôtre. Votre journée est remplie, votre tâche laborieuse et sanglante est terminée: la nôtre à peine commence, Vous vous êtes couchés dans la gloire: ne vous levez pas! Pour nous, quels que soient nos aspirations, notre dévouement, notre courage, Dieu seul sait où et comment nous nous coucherons. Mais vous, dormez en paix, sous les bases de ce monument, entourés de notre vénération, de notre amour, de notre perpétuel enthousiasme ! Dormez! jusqu’à ce qu’éclatent dans les airs les sons d’une trompette plus retentissante que celle qui vous sonnait la charge, accompagnée des roulements d’un tonnerre mille fois plus formidable que celui qui célébrait vos glorieuses funérailles! Et alors tous, Anglais et Français, grenadiers, montagnards, miliciens et sauvages, vous vous lèverez tous, non pour une gloire comme celle que nous, faibles mortels, nous entreprenons de vous donner, non pour une gloire d’un siècle ou de plusieurs siècles, mais pour une gloire sans terme et sans limites, et qui commencera avec la grande revue que Dieu lui-même passera, quand les temps ne seront plus!”
Ce serait prétention de ma part d'ajouter mon éloge à celui de tant de juges compétents qui ont honoré de leur admiration ce jet d’éloquence, qui ferait bonne figure dans les répertoires classiques de la littérature française. Je n’exagère point, et je vous donne mes preuves.
En 1886, quatre ans avant la mort de M. Chauveau, M. Claudio Jannet lui écrivait: “Je recevais d’un professeur de l’Université de Munich un recueil de morceaux choisis de la prose française, où brille à la première place la péroraison de votre célèbre discours sur Wolfe et Montcalm. Puissiez-vous longtemps, cher monsieur, garder cette puissance littéraire dont vous faites un si noble usage et que vous consacrez aux objets les plus capables de relever la pensée humaine, ” (1)
Vingt-cinq ans plus tôt, le 25 décembre 1861, M. Rameau de Saint-Père lui avait écrit: “Je veux vous dire quelque chose qui certainement vous sera sensible. Je me trouvais, l’autre jour, avec Forcade, le rédacteur de la Revue des Deux Mondes. La conversation vint à tomber sur le Canada. Tout à coup, Forcade me frappa sur l'épaule en me disant: “ Connaissez-vous là le Surintendant de l’éducation, M. Chauveau ?” Je lui répondis que j'avais cet honneur. “ Ce doit être un homme fort distingué, m’ajouta-t-il: j'ai lu de lui un discours qui est certainement une des choses les plus éloquentes que je sache en français. ”— Je vous rapporte ses propres paroles : il s'agissait de votre discours sur Montcalm. I] me raconta alors qu’il avait eu occasion de le lire à plusieurs hommes d'Etat, déja rassis, me disait-il, et bien blasés sur les discours politiques. Néanmoins, ils ne purent
(1) 25 décembre 1886.
s'empêcher d’être profondément émus, si bien, me dit-il en finissant, que de deux copies que j'en avais, elles ont si bien couru le monde, que je ne les ai plus revues. Je lui ai promis de lui donner copie de l’exemplaire que vous m'avez remis, et je tiendrai ma promesse ces jours-ci;, peut-être même lui prêterais-je, en même temps, Charles Guérin, —si je n'avais la crainte qu’il ne me le remtt jamais ensuite. Cet incident doit vous être d'autant plus précieux que M. Forcade est certainement un de nos plus éminents critiques.
“ Maintenant, je n’en ai pas fini de votre discours Montcalm, qui paraît prédestiné à faire naître des incidents. J’en ai réjoui l’âme, l’autre jour, à un vieillard qui porte un nom bien cher au Canada, M. le marquis de Montcalm, petit-neveu du célèbre général, que j'ai eu occasion de rencontrer dans le monde, et qui a été ému jusqu'aux larmes en écoutant vos éloquentes paroles, dont il a fait aussitôt prendre copie, pour les conserver précieusement. — On l'avait invité, m’a-t-il dit, à aller assister à l'inauguration du monument, il y a quelques années. “Jamais plus, m’a-t-il ajouté, je n’ai regretté mon “ grand âge et mes infirmités. Si j'avais eu seulement qua- “ rante ou cinquante ans, non seulement j'aurais été à cette “ cérémonie, mais j'aurais été, avec toute ma fortune et ma “ famille, m'établir dans cet excellent pays qui m'a été révélé “ trop tard, dans son attachement chevaleresque à son origine ‘“ française et à la mémoire de mon bon oncle. Malheureuse- “ ment, je suis vieux et impotent, et le nom de Montcalm ne “ tardera pas à s’éteindre, car je n’ai que des filles, et le der- “ nier des neveux de mon nom, qui en a épousé une, n’a pas “ d'enfants et a la plus misérable santé. ”
Or, vingt-sept aus plus tard, le 3 novembre 1888, au ban-
quet que lui avaient offert, sous la présidence de M. Chauveau, bientôt septuagénaire, trois sociétés canadiennes-francaises de Montréal, (1) M. Rameau lui-même rappelait publiquement cet incident, confié naguère à l’épanchement d’une lettre intime, et 1l ajoutait ces flatteuses paroles à l’adresse de son vieil ami:
“ Comme vous ie voyez, je n’ai pas dit une phrase banale en déclarant que la France revendique M. Chauveau comme vous, Canadiens-Français. Oui, la France le revendique et il le mérite bien. Le discours dont parlait M. Forcade était un chef-d'œuvre. Dans sa péroraison, il y avait comme du Bossuet dans l’oraison funèbre du grand Condé. Comment vous remercier, messieurs, de l’accueil que vous me faites ? Je suis, je l’avoue, fort embarrassé. Mais laissons là les paroles, alors, pour l’action.”
Et l’orateur, s’interrompant, donna à M. Chauveau une chaude et longue accolade, qui fut saluée par les applaudissements de tous les convives.
A cette occasion, un de nos compatriotes, écrivain distingué, lui-même, cœur délicat et noble caractère, faisait, dans une lettre intime à son fils, cette juste observation : “ J’ai été bien satisfait du témoignage que M. Rameau a rendu à M. Chauveau, non seulement parce qu’il le mérite, mais parce qu’il est peut-être bon d'apprendre à la génération des littérateurs du jour, qu’on n’arrive à mériter une appréciation aussi honorable de ses œuvres que parce qu'on y a imprimé l'élévation de ses sentiments et la dignité de son caractère.”
(1) La Société Saint-Jean-Baptiste, la Chambre de Commerce et le Cercle Ville-Marie.
Ce juste éloge, après tous ceux que je vous ai cités, joint à ceux, beaucoup plus nombreux, que j'ai dû réserver, m’autoriserait à inscrire en tête des œuvres de M. Chauveau, si j'avais le bonheur de les publier, la parole que Montalembert avait donnée pour épigraphe au recueil de ses œuvres : Qualis ab incepto,—“ Tel qu’au commencement.” Fidèle aux nobles cultes, aux généreuses affections, aux purs dévouements de sa jeunesse et de son âge mûr, la vieillesse et la mort l'ont confirmé dans l'élévation et la droiture de sa vie. Son dernier discours — véritable chant du cygne — a été comme la finale de ce que M. de Maulde, dans l'éloge qu’il lui a consacré au bulletin nécrologique de la Revue d'histoire diplomatique, a si heureusement défini, parlant de son œuvre littéraire, “une sorte d'hymne permanent en l'honneur de sa nationalité.”
Permettez-moi, avant de vous lire la péroraison de ce discours, de vous rappeler les circonstances qui s’y rattachent,
C'était le 24 juin 1889, jour de la fêre nationale, à l’inauguration du monument Cartier-Brébeuf, au pied de cette ville aimée de Québec qui lui avait donné naïssance, où il avait passé, dans la maison maternelle, plusieurs des jours les plus doux et les mieux remplis de sa vie, ressenti, héias ! aussi la blessure répétée de “ ces vraies douleurs qui ravagent l’âme,” entendu, à des reprises parfois si cruellement rapprochées, ce “glas funèbre” qui, une fois ébranlé, “ne cesse plus de sonner,” donné le suprême baiser à des parents, à des amis dont le départ, chaque fois, arrachait un lambeau à son cœur sensible, brisait un des liens qui l’attachaient à une vie si largement dominée par les joies et les devoirs de l'affection. C'était au milieu de ce panorama, splendide à la fois et gracieux, qui donne à la vieille cité sa belle et presque unique
parure, et dont le charme avait fourni de si heureuses inspirations à sa parole d'écrivain et d’orateur. C'était là, certes, un beau cadre, plein de grandeur, de poésie, de nobles et mélancoliques souvenirs; et l’âge de l’orateur, ses forces affaiblies et déclinantes lui disaient bien profondément à l’âme, que ce serait là son dernier cri de patriotisme, la parole suprême qu’il allait dire à une génération longtemps charmée par sa voix, à des générations plus jeunes qui l'avaient peut-être injustement ignoré.
Et ce fut vraiment son adieu, — adieu au passé et au présent, vœu suprême, aussi, pour l'avenir de sa race, pour l'union, la grandeur et la prospérité de cette patrie canadienne-française qu’il avait si passionnément aimée, si noblement servie, si brillamment illustrée. Ces sentiments divers éclatent dans la péroraison d’où, malgré la vivacité du coloris et la rapidité aisée de la pensée, semble se dégager, pour l’œil attentif de l’ami et du fidèle, une grave et solennelle tristesse, présage du prochain départ pour l’éternelle Patrie,
“ Merci à vous, organisateurs de cette belle fête ! Merci à vous, compatriotes des autres provinces ! Merci à vous, surtout, compatriotes de la grande République voisine. Merci et adieu !
“ Franchement, j'aimerais mieux vous dire: au revoir. Mais cela dépend de vous. Sans en avoir tout à fait pris notre parti, nous comprenons mieux le rôle important que vous êtes appelés à jouer au delà de la frontière, car de plus en plus vous faites honneur à notre race.
“ Adieu à vous tous, et salut à toi, vieille cité de Champlain, cité de toutes les épreuves, de tous les malheurs et de toutes
les gloires !
“Tu n'as rien à envier à tes rivales dans le passé, et l'avenir te réserve des jours meilleurs. Assise sur le promontoire de Stadaconé, tu réalises le rêve de Charlevoix, le précurseur de Garneau et de Ferland. De jeunes villes, déjà florissantes, te font cortège sur tes trois amphithéâtres, dont le plus vaste est couronné par la chaîne onduleuse et gracieuse des Laurentides.
“ Lorsque, le soir, tu illumines des splendeurs dues au progrès moderne — auquel tu n’es pas aussi étrangère qu’on le prétend — ta citadelle, tes vieux remparts, ta noble basilique, ta grande université et la magnifique promenade qui remplace le château St-Louis de Frontenac, mille souvenirs historiques surgissent autour de toi, apparitions tantôt gracieuses, tantôt sanglantes, mais toujours glorieuses !
“Tes fils sont partout, luttant avec ceux de la ville de Maisonneuve. Il serait difficile de dire où les uns et les autres n’ont pas pénétré. Ils se sont trouvés et se trouvent encore côte à côte, dans les combats de la science et du patriotisme, Jusque dans leurs nécropoles, ils ont plus d’un souvenir qui leur est commun. Tandis que, sur le Mont- Royal, dort du long sommeil un homonyme de notre héros, un second Cartier, dont le nom est maintenant du domaine de l’histoire, sur les hauteurs de Ste-Foye repose un de nos plus purs patriotes, que j'ai déjà nommé.
“Vieilles et illustres cités des bords du Saint-Laurent, centres du développement prodigieux de nos populations rurales, centres, aussi, de l’activité d’hommes qui appartiennent à bien d’autres races, si la Providence exauçait les veux d’un enfant de Québec, vous resteriez longtemps unies par vos grands souvenirs, par vos nobles aspirations,
accueillant tous les progrès véritables et conservant, à l'ombre du drapeau britannique, toutes les saintes et nobles choses qui forment le trésor de vos traditions : et le monde, faisant une variante à un mot bien ancien, le monde dirait de vous: Par nobile sororum !”
Nous n'avons tous, certes, qu’à dire: Amen! Et moi, je n'ai plus qu'à mettre le point final. Je m'arrête à ces dernières paroles publiques de mon vieil ami, de notre éminent compatriote.
Je suis heureux d’avoir pu, —si faible soit-il, — rendre cet hommage de cœur à sa chère mémoire.
J'avais emporté ce désir de ses funérailles, avec l'émotion ressentie au moment où, au milieu d’un petit groupe d’amis et d’admirateurs restés fidèles aux années de sa retraite et de son délaissement, j: vis descendre sa dépouille mortelle dans le caveau de la chapelle des Ursulines de Québec, tout près de celle de Montcalm, qui lui doit, dans son célèbre discours, un impérissable monument de gloire.
Ils reposent là côte à côte, le soldat et l’historien, le chevalier et Le poète.
Leurs tombes doivent nous être chères et sacrées. Nous irons les visiter avec respect, dans nos pèlerinages à la cité de Champlain, ce cher reliquaire de nos gloires historiques. Nous viendrons, tout auprès, demander au Dieu du devoir et de la paix de réchauffer leurs cendres, pour qu’il en germe des hommes nouveaux: chevaliers sans peur et sans reproche, poètes inspirés, orateurs élégants et diserts, hommes d'Etat aux vues larges et généreuses, à l'esprit sagace et conciliant, au dévouement invincible à la cause sacrée de leurs frères, de leurs fils et de leurs neveux.
Et peut-être, un jour, nos arrière-petits-neveux, obéissant À des destinées imprévues pour nous, viendront faire toucher les enseignes de la Patrie aux ossements pulvérisés de ces deux morts illustres et solliciter du Dieu des batailles, du Christ de Jeanne d’Arc et de la Nouvelle- France, l'amour qui fait les cœurs vaillants, la force qui trempe les épées victorieuses !
CONFÉRENCE. FAITE AU CERCLE VILLE-MARIE DE MONTRÉAL LE à AVRIL 1895.
M. le Président (1), Messieurs,
Peu de mois avant sa mort, M. de Montalembert écrivait à des étudiants suisses, qui lui avaient adressé un témoignage d'intérêt: “ Même quand ils ne me demandent rien, je me sens toujours porté à crier aux jeunes gens: “ Courage et confiance ! Travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, la justice et la liberté, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. Il faut espérer et persévérer. Mais, quand même on serait sans espoir, il faudrait encore lutter sans peur, ne fût-ce que pour l’honneur de notre drapeau, ne fût-ce que pour revendiquer une place parmi les cœurs généreux, parmi les âmes vraiment libérales, parmi les solides chrétiens de notre siècle (2).”
On n’est nullement surpris de recueillir ces chaudes paroles sur les lèvres presque mourantes de lillustre fondateur du parti catholique en France. Il n’en a jamais dit ni écrit que de semblables, au cours de sa glorieuse carrière, et tous ses actes publics en ont été la confirmation et la démonstration,
(1) M. Adolphe Chauvin, avocat.
(2) Lettre à l’Association des Etudiants suisses, séant à Brigg, en Valais, insérée dans le Français du ler décembre 1869.
On s’en étonne encore moins, quand on a eu le rare bonheur de lire l'expression intime des pensées et des sentiments qui embrasaient et soutenaient, à dix-huit et à vingt ans, cette âme, l’une des plus hautes, des plus pures et des plus généreuses qui soient sorties des mains de Dieu et de l’ean du baptême, A quarante ans d'intervalle, il ne parle pas autrement, Il aime les mêmes choses, il sert les mêmes causes. Seulement, il demande en vain à des forces épuisées le secret du même dévouement et de la même activité.
C'est l’âme de Montalembert à vingt ans, messieurs, son âme de jeune homme chrétien et chevaleresque, que je voudrais vous ouvrir ce soir, à l’aide de confidences et de révélations dont la lecture tiendra, durant cette heure d'entretien, beaucoup plus de place que leur analyse et leur commentaire. C’est lui qui parlera, qui se dira devant vous. Mon rôle se bornera à peu près à faire parvenir ses paroles à vos oreilles. Je ne vous demande que de leur ouvrir vos cœurs. À votre âge, il est bon de contempler de beaux et purs modèles. L’admiration et l'amour qu’is inspirent, attirent en haut, et si l’on ne trouve pas toujours dans son courage ou dans la vivacité de sa 1oi la force de les reproduire dans sa vie, on leur accorde du moins un hommage qui est la revanche de la
conscience méconnue et la source dss réactions salutaires.
# Charles-Forbes-René de Montalembert naquit à Londres, le 15 avril 1810. Il était le fils de Marc-René, comte de Montalembert, qui, après avoir, dans la légion de son nom, dont le père était colonel, fait toutes les campagnes de
l’armée de Condé, avait, au licenciement de ce corps en
1799, pris du service dans l’armée anglaise et épousé la fille unique de M. James Forbes, des comtes de Granard en frlande, Les Forbes étaient premiers barons d’Ecosse. Une branche de cette maison s'établit en Irlande en 1620, et le chef de la famille fut créé comte de Granard par Charles IT, C’est la branche d’Irlnde qu'appartenait M. James Forbes (7
Ainsi, dans ses veines coulaient mêlés le sang catholique et le sang royaliste de deux vieilles familles aristocratiques de France et d'Irlande, qui avaient également souffert pour leur foi religieuse et pour leurs convictions politiques. Il devait puiser à cette source cette profonde aversion de l'oppression des consciences et des libertés publiques, qui a caractérisé toute sa carrière et inspiré ses travaux et ses nombreux combats de plume et de parole, Ajoutez une forte éducation chrétienne et une passion intense pour l'étude, et vous aurez le secret de sa formation et l'explication de sa vie.
Son premier éducateur fut son aïeul maternel, M. Forbes, “Membre de la Société royale de Londres, voyageur remarquable, chrétien d’une forte conviction, il s'empara, dit M. Foisset, de son petit-fils, avant même que l'enfant eût accompli sa seconde année ; il lui enseigna les éléments du grec et du latin ; il lui inspira surtout cette curiosité universelle qui est restée l’un des rares attributs de cette infatigable intelligence; en un mot, il fit de lui l’admirable travailleur que nous avons connu. Jusqu'à l’âge de neuf ans, Charles ne s'intéressa qu’à des livres : il ne sortit plus, pour ainsi dire, de la bibliothèque de M. Forbes ; il ne recherchait d’autre récréation que la conversation de son grand-père (2),”
(1) Foisset, Ze Comte de Montalembert.
(2) Foisset, ouvrage cité.
Cette impulsion première, si forte, si austère et si élevée, donnée à son esprit précoce, lui imprima des habitudes viriles et, si je puis ainsi m'exprimer, un mouvement ascensionnel qui ne s’affaiblit jamais, en dépit d’abattements passagers fruits d’un amour de l'idéal, fréquemment froissé aux réalités vulgaires de la vie et d’une ardeur qui se heurtait souvent à des mécomptes inattendus.
La piété de Charles de Montalembert marchait de pair avec son amour de la science. A douze ans, le jour de sa première communion, il écrivait dans son journal: “ Pour la première fois, j'ai compris qu’il pouvait être doux de mourir.” Cinq ans plus tard, après avoir communié avec un condisciple, ils se promettaient l’un à l’autre “de demeurer chastes, pour mieux se dévouer par l'étude à la religion et à la France, au mépris de tout intérêt personnel, et, s’il le fallait, jusqu’au martyre.”
La Religion et la France: ce furent là les deux passions, les deux cultes de son âme. Rendre la France à la religion, à l'Eglise; rendre à l'Eglise son antique suprématie, sa bienfaisante influence sur celle qui était sa fille aînée: ce fut l’œuvre de sa vie, S'il n’a pas toujours compris, au cours de sa carrière, les conditions exactes où cette œuvre devait se réaliser définitivement, pour rencontrer l'idéal de l'Eglise, ce ne fut certes pas manque de sincérité, d’attachement et de confiance en l’Eglise elle-même, Il voyait trop nettement les imnossibilités de la réalisation actuelle de l'idéal chrétien de la société, de même, les abus et les inconvénients qui ont déparé sa réalisation passée et en ont compromis la permanence, pour ne pas consacrer tous ses efforts à obtenir pour l'Eglise la plus grande somme de liberté possible sous le
régime du droit commun, en face de l'hostilité ou de l'in-
différence du grand nombre de ses concitoyens. Son erreur, que devaient contribuer à entretenir les exagérations et les vivacités de polémique d’une école plus strictement orthodoxe, fut l'erreur d’un honnête homme et d’un chrétien très ardemment dévoué aux intérêts présents de la société chrétienne. Il n’en faut pas plus pour la lui faire pardonner et pour s'étonner des paroles de blâme excessif qui ont retenti autour de sa tombe et que la postérité équitable ne sanctionnera point.
Pour juger de l’ardeur et de la fermeté de sa foi et de son patriotisme et de l’intime fusion qu'elles avaient opérée dans son âme, il faut lire l’admirable lettre qu’il écrivait, à dix-sept ans, à son ami Cornudet, quelques jours seulement aprés cette solennelle et religieuse promesse qu'ils avaient échangée, en se levant de la sainte table,
“Récapitulons quels doivent être les motifs de notre conduite,
“La cause de la liberté de nos institutions triomphera, je n'en doute pas. Tant que cette liberté ne sera pas entièrement garantie, tant qu’elle sera-menacée des moindres dangers, Dieu sait et la patrie saura avec quelle ardeur, avec quel entier dévouement je combattrai pour elle, Mais, quand le moment du triomphe sera venu, quand les libéraux d’au- Jourd’hui deviendront dominateurs,—ce qui arrivera dans bien peu de temps,—mon rôle changera, car la lutte ne sera plus la même. Ce ne sera plus la liberté et la Charte qu'il faudra défendre ; ce sera le christianisme, le catholicisme, qui sera exposé aux attaques de l'impiété, du déisme, du protestantisme, enfin de tout ce qui est ennemi de la vraie religion. Je ne sais si Dieu appesantira sur la France le bras de sa
colère, s’il lui fera acheter la possession de ses libertés par la perte de sa religion, ou s’il ne fera pas plutôt éclater sa grandeur et sa gloire, en l’affranchissant et en la sanctifiant en même temps; tout ce que je sais, c'est que, de ce moment, je me range du côté des défenseurs de la religion, quels qu'ils soient,
“La vérité est encore plus pour moi que la liberté, et mon ardeur et mon dévouement croîtront, s’il est possible, avec l'importance de la cause qui les réclamera. Tout ce que j'espère, c’est qu’il me sera permis de montrer, avant cette crise fatale, combien je redoute peu le pouvoir, combien j'adore la liberté. Mais, quoi qu'il en soit, je me transporte en esprit à ce moment où, séparé de ceux avec qui j'aurai combattu jusqu'alors, méconnu peut-être par ma patrie, je serai confondu avec ceux dont j'abhorre les principes politiques mais qui auront pris pour bannière la croix de Jésus- Christ. Cette pensée m'attriste, mais elle ne me décourage pas. Tite-Live a dit qu’il failait sacrifier à sa patrie non seulement sa vie, mais encore l'honneur; j'applique ces paroles, et, fort de ma conscience, me confiant en la miséricorde de Dieu, je tâcherai de mourir pour la foi; car la calomnie survit rarement à sa victime, et La couronne du martyre me semble bien au-dessus même de celle du patriote,
“Tels sont mes principes, tels sont aussi les tiens, j'en suis sûr.
“ Mais, pour les maintenir dans toute leur pureté, pour ne point les affaiblir par une condescendance criminelle, nous devons nous observer avec un soin particulier sur l’article
de la religion ; nous devons préserver de la moindre atteinte
nos croyances précieuses, qui peuvent seules nous affermir dans la vertu et dans le patriotisme. C’est donc, je te l'avoue, avec une vive douleur que j'ai aperçu en toi, dernièrement, un penchant à enlever & la religion une partie des faibles garanties qui lui restent. J'espère que mon amitié a exagéré mes c aintes: car je ne conçois pas de peine plus cruelle pour moi que celle que tu me ferais éprouver, si, en te livrant à cette tendance fatale, tu me montrais que je suis seul sur terre.
“Il me faut pas de religion de l'Etat, prétends-tu. Ou tu es catholique ou tu ne l'es pas. Dans ce dernier cas, tu aurais parfaitement raison: il serait absurde, pour un protestant, qui croit que chacun peut avoir raison dans son culte et que le salut est également assuré pour tout le monde, quelles que soient les croyances, de défendre l’exaltation d’une religion quelconque sur les autres. Mais, si tu es catholique, tu crois que la vérité n’est nulle purt hors de la sainte Eglise, que c'est là son dépôt inaltérable et éternel, et que le seul culte véritable est celui que l'on rend à Dieu selon ses formes. Remarque bien que je parle de culte, et non pas de devoir, de prière; je parle uniquement du culte public et solennel. Loin de moi l’idée d'admettre dans son sens littéral la maxime: “ Hors de l’Eglise point de salut.” Je crois seulement qu’il n’y a point d’autre Eglise, point d’autre assemblée de fidèles, consacrée et légitime, que celle catholique, apostolique, romaine. Telle doit être la croyance de tout bon catholique; et, plus il a de tolérance pour les autres cultes, plus il doit conserver de respect et de vénération pour le sien. Or, avec de tels principes, et en supposant même que ces mots: “La religion catholique,
apostolique et romaine est la religion de l'Etat,” n’aient point de sens défini, comme tu prétends le prouver, Je soutiens que c'eût été une lâcheté impardonnable, un véritable crime, st les rédacteurs de la Charte, parlant au nom du Roi très chrétien, du fils aîné de l'Eglise, eussent négligé d'insérer dans le pacte fondamental de la nation quelque témoignage de leur respect et de leur attachement à la foi de leurs ancêtres, au culte que seul ils regardent comme vrai. Mais cette ignominie nous a été épargnée : la Charte a proclamé par ces paroles sacrées la supériorité de la vraie Eglise; la France, le roi, qui parlaient tous deux par cet organe, n’ont pas rougi de leur religion. Ils lui devaient cet hommage solennel, et Dieu n'a pas permis que notre patrie fût le seul pays du monde où l’on affectât une indifférence complète pour la vérité religieuse. Je le répète, si la Charte ne contenait pas ces paroles importantes, elle eût été une œuvre incomplète, et le chrétien n'aurait pas pu la prendre comme la base de sa croyance politique.
“Quant à ceux qui croient que les lois ne doivent rien déterminer en matière religieuse, ce qui revient précisément à dire que la loi doit étre athée, je ne puis que plaindre leur aveuglement, méme quand je suis persuadé de leur bonne foi. Quoi! depuis six mille ans que le monue existe, toutes les législations quelconques, civilisées ou barbares, modernes ou anciennes, despotiques ou libres, auraient assigné la première place, dans les obligations sociales, au respect pour la religion, auraient réservé les peines les plus sévères pour punir les outrages dont elle est l'objet ; et nous, nous l’oublierions, nous la mettrions, pour ainsi dire, hors de cause ! Eh quoi! la religion est-elle donc
si triomphante, ses lois sont-elles donc si universellement respectées, les mœurs sont-elles si pures, la civilisation a-t-elle produit partout une influence si heureuse, que la législation n’ait plus besoin de la rappeler aux citoyens ? Après un siècle d’outrages prodigués à tout ce qu’il y a de plus sacré, après le spectacle effroyable d’une nation qui abolit la religion, est-ce le moment d’effacer son nom auguste de nos codes ?
“Quoi ! l’on punirait sévèrement toute insulte faite au Roi, aux Chambres, même à un simple individu; et les outrages adressés à la Majesté divine ne seraient regardes que comme des écarts d'une liberté fort légitime ? Dieu me préserve de la coupable négligence qui laisserait au ‘ournaliste obscur, au pamphlétaire mercenaire le privilège d’outrager le culte qui est et qui doit être l’objet du respect de trente millions de Français ! Que l’on ne me dise pas que l’on ne doit pas fermer la bouche à la vérité: si nous sommes chrétiens, les vérités du christianisme doivent nous sufire en matière religieuse; et, puisque nous sommes censés l'être, nos lois doivent réprimer tout ce qui est contraire à ces vérités. Malheur à ceux qui cachent l'indifférence sous le nom de tolérance ! Ils deviendront bientôt intolérants à leur tour, intolérants contre Dieu et la vérité.
“Il y a quelques mois, quand tu me fis connaître une opinion contraire à la mienne sur le grand monde, tu me laissas espérer que mes raisonnements avaient produit quelque impression sur toi. Puissé-je obtenir aujourd’hui le même succès, en défendant une cause bien autrement importante ! Je crains cependant que ma plume ne t’exprime pas la chaleur, la conviction qui remplit mon cœur à ce sujet. Mais
puisse, du moins, la Providence t’éclairer, cher ami! Puisse sa force divine compenser les faibles efforts d’une amitié mortelle !”” (1)
Cette lettre, mise en regard des écrits et des actes de sa vie publique, explique la contradiction apparente qui semble les opposer entre eux, par le fait que la réflexion et l'expérience avaient démontré à l’illustre publiciste l’impossibilité actuelle de réaliser l'idéal chrétien, orthodoxe, de la société. Il n’a pas suffisamment fait, dans ses écrits, parce qu’on ne l'avait pas encore faite assez nettement autour et au-dessus de lui, la distinction nécessaire entre la thèse catholique et l’hypothèse libérale, Les malentendus et les obstinations qui résultent toujours de luttes prolongées et ardentes entre des hommes également convaincus et animés d’intentions pures, ont dû rendre cette distinction plus difficile à son esprit et lui faire traduire dans des formules absolues des idées contingentes, que la réflexion et l’apaisement l’eussent amené à dessiner plus clairement.
Etant donné ce rêve ardent de sa jeunesse, il est aisé de deviner que tous ses efforts et tous ses moments furent consacrés à en préparer la réalisation.
Son ardeur et son application au travail étaient inouïes. Jugez-en par ce tableau de sa journée d'étudiant à Sainte- Barbe, au printemps de 1828 :
“Il se levait à quatre heures et demie ; il alternait entre l'étude de la philosophie grecque, dans Xénophon, et celle de l’histoire d'Allemagne, dans Pfeffel. De six à sept heures et demie, après un court intermède de lecture accordé à un poète,
(1) 29 décembre 1829.
il faisait son devoir de mathématiques, suivi d’une récréation d'une demi-heure, De dix heures et demie À midi un quart, étude ou classe de physique. Puis le dtner, A midi trois quarts, répétition de chimie, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi; les autres jours, récréation passée avec un ami, De deux heures à quatre heures un quart, classe de philosophie. A quatre heures un quart, goûter et récréation. De cinq à six, lecture d'ouvrages de philosophie. De six heures à sept heures et demie, récréation ou prolongation de l’étude dans sa chambre. A huit heures et demie, souper et prière, À neuf heures, notre jeune collégien, rentré dans sa chambre, lisait un poète grec ou latin, puis il étudiait l’histoire grecque, dans Thucydide ou Xénophon, jusqu’à dix heures. Alors, jusqu’à onze heures, c'était le tour de l’histoire d'Allemagne, dans Pfeffel ou dans Schiller, Le dimanche, répétition de grec et lecture de Platon. Voilà ce que Charles de Montalembert a fait de son temps, durant son année scolaire de philosophie. L'année d'avant, en prenant cinq minutes par jour sur l’heure de son lever, il avait traduit du grec tout Epictète, C’est dans cette même année— celle de rhétorique — qu'il obtint le second prix de discours français au crand concours (1).”
Deux ans plus tard, non plus au collège, mais dans sa famille, au sein d’une ville aussi féconde en distractions légères et séduisantes que Paris, voici l'emploi de son temps : “La matinée, depuis sept heures un quart, est consacrée au droit, qu’il étudie avec Saint-Laumer, et à l’histoire de F rance, qu'il travaille avec Cornudet, De midi à deux heures un quart, leçon d'économie politique avec d'Herbelot, ou de phi-
(1) Foisset, ouvrage cité, p. 58.
losophie allemande avec Rio; de deux heures un quart à trois heures, lecture de journaux. Rentré chez lui, Charles se plonge dans l’histoire du droit et reçoit ses visites jusqu’au dîner. Vers neuf heures, il quitte le salon, pour lire un chapitre de la Bible, écrire son journal, faire ses extraits, continuer ses travaux sur l'Irlande et la Suède et entretenir sa correspondance, Ces occupations le mènent très avant dans la nuit, en dépit des ordres et des plaintes de sa mère, Quelquefois, Cornudet vient veiller avec son ami, pour l’empêcher de dormir. A ce moment, jamais Charles ne sort le soir ; le théâtre et le spectacle ne l’attirent point: “ Une fois seulement, dit-il, j'ai dérogé pour entendre la Malibran, et cela dans un de ses plus mauvais rôles ”.… Montalembert s’acharne à son règlement. S'il y manque par hasard, c’est une désolation, et il semble que tout soit perdu. En plus de ces travaux réguliers, Charles s’en impose d’extraordinaires, Le droit ne lui suffit point, il aborde même la médecine : «J’ai commencé mes études anatomiques avec Rio, écrit-il, c'est-à-dire que j'ai été avec lui au cabinet de médecine. J’y retournerai trois fois la semaine... Dans quelque temps, viendra la dissection. Vous voyez que je donne dans l’horreur (1). ”
En même temps, il fournit des articles remarqués à la Revue française et au Correspondant. Pour se délasser, il suit les grands cours universitaires de l’époque, écoute et apprécie tour à tour les professeurs célèbres qui ont nom Guizot, Michelet, Cousin, Jouffroy et Villemain. Celui-ci, un jour qu’il s’est permis, dans son cours, d’égayer son auditoire
(1) Lecanuet, Correspondant, 10 janvier 1895, pp. 9 et 10.
aux dépens de Dante, de sa barbe rousse, des croyances superstitieuses du peuple à son endroit, etc., lui arrache cette parole d’indignation, écrite à Lemarcis : “ En vérité, ce ton goguenard de votre ami, en parlant de l'apparition de l'épopée chrétienne sur la scène du monde, aurait mérité deux bons soufflets ! ”
Il aborde même l'intimité de quelques-uns des grands hommes du jour. De Cousin, en particulier, “fils d’une blanchisseuse, né dans un grenier et élevé dans le ruisseau, et pourtant étonnamment aristocrate, libéral, ayant souffert pour ses idées et prêchant à son jeune ami le libéralisme, “ pour nous débarrasser, dit-il, de la canaïlle libérale ;” qui le tient sous le charme pendant des heures entières chaque semaine, tantôt l’inv'tant à respecter la charte, “ son idéal et son idole, comme une vierge de quinze ans,” tantôt lui donnant sur l’éloquence politique des conseils tels que celui-ci : “ Elle ne doit être ni poétique ni esthétique. En France, tout est prose, tout est bon sens, et tant mieux ;” un jour, lui disant : “ A votre place, j’entreprendrais une monographie de Pitt et la vie de quelque docteur du moyen âge, par
LE
exemple, de saint Bonaventure.” Une autre fois, il le gagne, “par sa manière si caressante,” à traduire pour lui cent pages de la Critique de la raison pratique, de Kant.
Les historiens et les poètes l'attirent à l’égal des philosophes. Il voit fréquemment Michelet. Il rencontre Sainte-Beuve,dont les œuvres, Joseph Delorme et les Consolations, “ le ravissent au troisième ciel,” et “il lui adresse, du fond du cœur, des remerciements pour ses vers.” Il est reçu chez Alfred de Vigny, qu’il appelle “ le plus aimable et le moins prétentieux de nos génies modernes. ”
Il assiste, ravi, aux fréquentes lectures que Lamartine fait de ses vers chez la comtesse de Narbonne, un jour même chez son père, où, après avoir entendu ses belles strophes du Souvenir des Morts, il s’écrie: “ Voilà vraiment le génie! Ah! si je n'ai pas été doté comme les fils du Génie, si je ne puis charmer comme eux la postérité, au moins j'ai respiré comme eux quelque chose de cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau qui vaut peut-être mieux que la gloire ellemême, ”
Mais il admire surtout Victor Hugo, que la jeune école littéraire saluait alors comme l’émancipateur de la poésie moderne et le père d’une nouvelle charte littéraire : “ Oui, je suis enthousiasmé, écrit-il à Lemarcis, (1) uon pas que je ne lui reconnaisse de nombreux défauts, et surtout celui de systématiser son style et d’avoir beaucoup trop d'’indulgence et d'amour pour sa pensée, souvent capricieuse et baroque; mais quel verbe, quel sentiment vraiment poétique, surtout quelle profondeur de sentiment moral ! ”
Il le visite fréquemment et recoit de lui le plus cordial accueil, le poète l’entretenant longuement. Un jour, après une discussion assez vive sur le catholicisme, que le “ poète s’obstine à regarder comme une forme passagère du christianisme éternel, ” il le contraint finalement à avouer que “toute l'histoire moderne était à refaire au profit du catholicisme.”
Il est piquant de rapprocher le souvenir de ces entretiens et de ces discussions intimes du grand débat de l’Assemblée légisiative, le 19 octobre 1849, où l’orateur catholique, après une triomphante réplique à un discours malheureux et
(1) 27 février 1830.
déplacé du poète, trop complètement gagné déjà aux idées révolutionnaires, jetait, avant de finir, ce superbe cri d’amour chrétien, resté inoubliable dans les fastes parlementaires de ce siècle :
“Quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n’est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit: “Frappez, mais vous vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas.” Eh bien! l'Eglise n’est pas une femme, elle est bien pius qu’une femme, c'est une mère! C’est la mère de l’Europe, c’est la mère de l’humanité moderne, On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils, et il vient un moment, dans toute lutte contre l'Eglise, où cette lutte parricide devient insupportable au genre humain, et où celui qui l’a engagée tombe accablé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l’humanité.”
IT
Il ne faut pas croire que ces habitudes de travail acharné, de préoccupations sérieuses et élevées, de délassements distingués ne fussent le privilège de la vie de Montalembert qu’au collège ou à Paris seulement. Les voyages mêmes étaient, pour lui une source d’observations et d’études nouvelles, aussi abondantes, aussi fructueuses que ses études sédentaires.
A dix-huit ans, à sa sortie de Sainte-Barbe, un ordre de son père, ministre de France à Stockholm, l'avait appelé auprès de lui, Ce lui fut une très grande épreuve. Se séparer de ses amis, Rio, Cornudet, Lemarcis, confidents de ses pensées, de ses espérances et de ses découragements ; s'éloigner de l’abbé Busson, le directeur intelligent et vigou-
reux de ces dernières années; de Cousin, qui commencait alors à lui témoigner cette grande affection dont je vous rappelais tout à l’heure les précieux témoignages ; abandonner Paris, ce foyer intense de la vie intellectuelle, de la renaissance littéraire, qui commençait à captiver ses facultés, c'était pour ce jeune homme, dont vous connaissez maintenant les facultés élevées et les goûts distingués, un incomparable sacrifice.
Il s’en ouvre franchement à son ami Lemarcis: “J'ai tant travaillé, tant aimé pendant ces derniers neuf mois, que mon cœur et mon esprit seffraient égelement de leur oiïsiveté future. Ma mère me parle de voyages à Pétersbourg et en Norvège. Je voudrais, pour ma part, que la Scandinavie et la Sarmatie fussent encore au pouvoir des Huns et des Goths inhospitaliers. On ne pourrait pas alors y aller perdre sa jeunesse.”
Certes, il ne l’y perdit point.
Il avait, pour cela, les yeux, les oreilles, l’esprit trop ouverts, le cœur trop chaud, l’âme trop ardente.
Le spectacle nouveau que lui découvrent les pays qu’il traverse, l’intéresse au plus haut point,
Bruxelles, ‘“ ville délicieuse, ” avec ses maisons vieilles et ses boulevards nouveaux ; — la Belgique wallone, “ française de langue, de cœur, de religion ” ; — la Hollande, avec ses routes étroites et couvertes de gazon, ses innombrables canaux: ses champs et ses maisons environnés d’eau et de marais, ses mâts de navire paraissant au milieu des arbres et des toits, ses Hollandaises lavant leurs maisons, à l'extérieur, depuis le matin jusqu’au soir, et son superbe musée d'Amsterdam où “ le coloris et l'expression des figures sont admirables,mais
les femmes y sont toutes masquées, — faute, sans doute, de beaux modèles ;” — Hambourg et ses environs superbes ; — le Holstein, beau de sa profusion de lacs et de forêts, “ mais gâté par le despotisme du roi de Danemark, qui méconnaît ses anciennes constitutions et écrase le peuple d'impôts ; ”—- Copenhague, “ superbe, triste et froide, ” où il visite la bibliothèque en compagnie d’un illustre philologue, M. Rask, qui sait 25 langues sans savoir le français; — la Baltique, “sans flux ni reflux, aux ondes d’une couleur noire très prononcée, aux îles parsemées de villages, de clochers, de moulins, de forêts qui descendent jusqu’au bord de la mer, d'arbres superbes qui semblent sortir du sein des flots ; ” — la Suède, enfin, de Gothenbourg à Stockholm, avec ses immenses rochers, entièrement dépouillés ou couverts de pins, ses vertes prairies, ses fameuses cataractes de Trolhaetta” : — telle est la série de tableaux qu’il esquisse d’un crayon toujours alerte et juste, entremêlant sa description du regret des amis absents, de la messe du dimanche, qu’il n’a entendue de trois semaines, “ privation, dit-il, qui lui fait cruellement sentir l’amertume de son exil,” et lui rappelle, “avec une tristesse mêlée de joie, ces délicieux saluts de Sainte-Geneviève, ces communions où l'amitié venait au secours de la piété, et cette dernière matinée où, agenouillés devant le même autel, ” ils avaient prié, lui et Cornudet, “ l’un avec l’autre et l’un pour l'autre. ”
A Stockholm, il ne tarde pas à organiser sa vie d'étude et de travail. Il y est depuis quinze jours à peine et déjà peut écrire à Cornudet : “ Je travaille six à sept heures par jour, ce qui est bien différent des quinze heures de Sainte-Barbe… Le matin jusqu’au déjeuner, et le soir, depuis neuf heures
jusqu’à minuit, je travaille fort à mon aise. Le matin, je m'occupe de Kant, que j'étudie avec ardeur et dont les commencements ne sont pas difficiles ; le soir, j'étudie en détail l'histoire du Nord; l'après-midi, je réserve le temps que je puis attraper à la lecture de quelques poésies et romans allemands et à des études statistiques et politiques. Tout cela est peu suivi, peu réglé, cher et bon ami; je ne me sens pas cette énergie, cet amour du travail dont le seul souvenir a consacré à mes yeux la cellule étroite de Sainte-Barbe, D'ailleurs, je sens bien, comme tu me l’as dit vingt fois, que l'on ne travaille pas bien seul, c’est-à-dire quand, après l'étude, on ne trouve personne à qui l’on puisse rendre compte des résultats de ses lectures et communiquer ses émotions, ”
Et telle est la vivacité de cette impression, qu’il écrit, dans la même lettre: “Je tâche surtout de me familiariser avec l’idée de la mort, persuadé, comme je le suis, que ma vie ne sera qu'une longue suite de désappointements. ”
Le milieu, du reste, lui déplaît absolument. “Le peuple suédois, écrit-il ailleurs, est parvenu au dernier degré de la dégradation, Je n’ai pas, aujourd’hui, le temps de te prouver cette assertion; je te ai"ai seulement que je ne pense pas qu’il y ait de peuple où l’ivrognerie et la débauche soient plus en honneur, autant dans les hautes que dans les basses classes. Les Suédois se disent les Français du Nord, et n’offrent qu’une pâle imitation des vices et de la dépravation de la France au 18e siècle. Il n’y a dans leur dépravation rien de séduisant, comme dans celle des peuples du Midi, Une ivrognerie révoltante a changé les basses classes en une
population énervée et dépérissante. Quant aux hautes
classes, elles sont dévorées par un amour effréné du luxe,
qui contraste étrangement avec leur pauvreté... Les femmes sont presque toutes divorcées, car le divorce s'accorde ici avec une facilité remarquable: à faut seulement préter serment d'avoir été coupable d'adultère; et c'est à quoi personne ne répugne. Ici, la sensibilité et l'enthousiasme ne sont que des ridicules; point de sentiments généreux, point d’élans du cœur: tout est froid, tout est calculé, jusqu’à la débauche ”…
Il fuit la cour et la haute société de Stockholm: “Je vais et j'irai heureusement très peu dans le monde, et, après une lutte vigoureuse, j'ai obtenu de ne pas être présenté à la cour, si ce n’est comme simple bourgeois et en visite du matin. Ce dernier point est de la plus haute importance ; car ici on nous invite si souvent à la cour qu’on n’y tient plus (1).”
Aussi, il promène dans les salons de Stockholm, où il est forcé de paraître, un air grave, ennuyé et distrait. Une femme distinguée d’esprit et de cœur, avec qui il devra bientôt se lier de solide amitié, la comtesse d'Ugglas, ie trouve “pédant et altier”; et, autour de lui, il entend qu’on se moque de lui, de ses théories et de ses doctrines, qu’on murmure les mots de “glcbiste, doctrinaire, jeunesse présomptueuse et ardente, folle, etc.”
Son impression de la famille royale, celle de Bernadotie, est plaisante: “Hier, écrit-il, ma mère m’a mené en bourgeois et sans cérémonie au Château où j'ai eu l’ineffable honneur d’être présenté à Sa Majesté Charles XIV, Jean, roi de Suède et de Norwège, des Goths et des Vandales, et à
(1) A Cornudet, 20 octobre 1828.
son auguste épouse, Bernardine-Eugénie-Désirée, Le roi a fort bonne tournure et un air extrêmement jeune, malgré ses soixante-quatre ans. C’est certainement celui de nos soldats de fortune qui a l'air le plus distingué. En parlant, il a un accent gascon très désagréable. Il descend, en effet, d’un avocat de Pau. Quant à la reine, c’est une très bonne femme et sans prétentions, mais une des femmes les plus communes qu'il soit possible de voir. Elle est fille d’un négociant de Marseille, Clary.” A la suite d’une autre audience, où il accompagnait son père, Montalembert s’indigne contre le jacobin couronné qui a laissé échapper cet aveu de son despotisme: “ Ah! si j'étais roi de France, avec 1200 millions et 300,000 hommes, je me moquerais bien de vos chambres !” et il ajoute avec beaucoup de justesse: “La Suède est vraiment à plaindre d’avoir détrôné la race antique de ses rois, pour aller prendre un parvenu, qui épouse avec acharnement tous les vieux préjugés de l’oligarchie.” Cette impression se produira plus tard, dans toute sa force, au cours d’un article qu'il publia, en février 1830, dans la Revue française, sur la Liberté constitutionnelle en Suède, et où il décrit ainsi l’ouverture de la Diète, à Stockholm :
“ Figurez-vous, au fond d’une salle immense et sous un dais magnifique, un trône d'argent massif, présent fait à Christine par un de ses amants, Lagardie, Figurez-vous, sur ce trône, revêtu d’un manteau royal et la couronne de Gustave Waza sur la tête, un sergent français, né au pied des Pyrénées, que la République nourrit de sang et de victoires, et qu’une longue suite de révolutions poussa vers le Nord, pour le faire régner sur le peuple le plus ancien de l’Europe. A ses pieds, les seigneurs du royaume et les chevaliers des Séraphins,
vêtus de l’antique costume national, semblent attendre sa volonté ; des cavaliers, équipés comme au temps de Gustave- Adolphe, lui servent de garde; et, autour de son trône, se tient respectueusement debout une cour nombreuse et brillante, mais où ses yeux chercheraient en vain un confident, un compatriote. Son maintien est impassible, sa figure immobile ; rien ne trahit les émotions d’orgueil, de surprise et de satisfaction qui doivent dévorer son âme; il semble étranger à cette scène dont il est le principal acteur ; seulement, quelques regards lancés, de temps en temps, vers la tribune diplomatique, semblent destinés à s'assurer qu'il y a là vingt témoins qui vont, sur-le-champ, envoyer aux extrémités de l’Europe la narration de ces pompes royales.
“ Debout, devant lui, sont les représentants de la nation, qui attendent en silence la proclamation de ses volontés: une noblesse nombreuse et toute militaire éclipse entièrement le petit nombre des députés du clergé, de la bourgeoisie et des paysans. Bientôt, un jeune homme, que l’on reconnaît, à sa couronne gothique et à son manteau royal, pour l'héritier du trône, se lève et parle à la nation au nom de son père, car le monarque ne parle ni ne comprend la langue du peuple qui l'a élu; puis le grand maréchal de la noblesse, le primat de Suède et les orateurs des bourgeois et des paysans viennent tour à tour baiser la main royale et prodiguer des éloges et des flatteries à leur souverain, sans obtenir un seul sourire ou un regard moins indifférent. Enfin, la noblesse défile, en sortant, devant le trône; on voit les chefs des plus grandes familles, les Brahe, les Oxenstierna, les Stemback, les Lewenhaupt, les descendants de ces hommes qui ont, un moment,
effrayé l’Europe et qui ont tant de fois changé la face de leur
patrie, se courber humblement devant le soldat étranger qu'ils se sont donné pour maître; et le monarque, ne daignant pas admettre les autres ordres au même honneur, se lève de son trône et sort de l’assemblée, sans avoir prononcé une seule parole.”
Montalembert étudie, du reste, avec intérêt les institutions politiques du pays, le jeu des partis et les travaux de la Diète. Il trouve, pour cette étude, un guide précieux dans la personne du baron d’Anskarsward, chef de lopposition constitutionnelle, qui l’honore de sa bienveillance et dont il devra écrire: “ On l’a toujours vu sur la brèche, quand il s’est agi de défendre les libertés ou l’honneur de la Suède, soutenir avec une rare éloquence une lutte qui ne lui offrait pas la plus faible perspective de succès, et s'associer, autant par ses écrits que par ses discours, aux intérêts méconnus et oubliés qu’il s’est chargé de revendiquer.” (1)
Presque en même temps, il fait une connaissance des plus précieuses pour son isolement et la direction de ses études philosophiques. (C’est un jeune prêtre allemand, labbé Studach, aumônier de la princesse royale, plus tard vicaire apostolique de Suède, qui lui révèle l'existence de la nouvelle école philosophique de Munich, dont les chefs, Schelling, Zimmer, Baader, aspirant à la foi par la science, s’effcrcent d'expliquer la religion par la philosophie et donnent, dans leur système, une large place à l'esthétique. Ce progremme a vite séduit l’âme enthousiaste du jeune philosophe, qui s’est rebuté, malgré les pressantes exhortations de Cousin, des subtiles abstractions et de la terminologie abstruse de
(1) Revue française, février 1850.
Kant, “Il met ses intérêts philosophiques entre les mains de son nouvel ami, ” et travaille à gagner l'adhésion de Rio et de Cornudet à des maîtres pour lesquels il proclame sa sympathie en ces paroles d’une chaude émotion : “Je ne sais quelle sympathie extraordinaire il y a eu entre les nobles efforts qui ont signalé l'apparition des chefs de cette école dans le mende scientifique et mes faibles débats contre l’influence contraire de mes maîtres et de mes camarades ; comme moi, ils ont commencé par la religion et ont pris pour base de leurs recherches une foi inébranlable; comme moi, ils ont senti qu’un dogmatisme déplacé et ignorart ne suflisait pas pour copvaincre et réfuter une génération éprise de raisonnement et de science, et ils ont été puiser, dans la science même, des arguments en faveur de la foi; comme moi, ils ont été tourmentés par des doutes, des convictions diverses et contradictoires, et ils en ont triomphé; comme moi, enfin, ils ont été méconnus et insultés, ils le sont même encore par ceux qui prêchent la tolérance et une liberté absolue de conscience.” (1)
Rio, plus enthousiaste, se laisse gagner. Cornudet, plus posé et plus sagace, résiste et se retranche dans l’éclectisme de Cousin; il raille le “système aristocratique ” de l’abbé Studach, son “intuition pure,” et met son ami en garde contre le danger d’un certain entraînement vers la contemplation mystique, à laquelle “ l’'incline le penchant de son imagination vers l'enthousiasme religieux. ” Montalembert répond, en prouvant que l’éclectisme, acceptable comme méthode, est “ absurde” et “impossible” comme système; il
(1) Lettre à Lemarcis, 12 décembre 1828.
le lui prouve en plusieurs lettres, où il justifie énergiquement ses préférences et ses convictions, et enfin, lassé par l’obstination de son adversajre, il lui crie : “Tu m'’assommes avec ta philosophie. Chaque fois que j'ouvre une de tes lettres, je suis sûr d’y trouver 15 pages sur 20 où il ne s’agit que du fini et de l'infini; et chaque fois que je prends la plume pour t'écrire, il faut que je médite longtemps sur mes expressions et mes idées, de peur que tu ne viennes les chicaner: car, depuis quelque temps, tu es devenu chicaneur et ergoteur au possible ; on dirait un clerc d’avoué, muni de trois années de scolastique. ” (1)
Il ne borne pas ses études à la philosophie, Il aborde celle de la langue suédoise, traduisant ses œuvres renommées en allemand, qui offre avec elle beaucoup d’analogie. Il compose une brochure à l'adresse du clergé de France, projette d'écrire une histoire constitutionnelle de l’Europe, et commence à travailler à celle de l'Irlande depuis 1682. Chateaubriand en approuve l’idée, et lui-même, dans une lettre à Cornudet, en indique le caractère. “Je n'ai pas la prétention de poser et de juger comme les historiens du dernier siècle, Je veux seulement peindre ou du moins raconter. Il faut aussi que l’ouvrage soit plus ou moins de circonstance ; et je le publierai sous un titre modeste, tel que Essai sur l'histoire d'Irlande ou Esquisses historiques.”
Il avait formé le projet de ce livre dans l'espérance d’intéresser l’opinion publique à la cause des catholiques irlandais, et ce fut pour lui, deux ans plus tard, une grande déception, quand le bill d’émancipation et la publication de l’histoire de
(1) Avril 1859.
Thomas Moore, dont il ne prévoyait pas l’apparition si prochaine, vinrent amoindrir l'actualité d’une œuvre qu’il avait entourée de ioutes les caresses de son esprit et de son cœur.
S1 vous ajoutez aux travaux dont je viens de vous donner le rapide aperçu l’attention suivie qu’il prête au mouvement littéraire et politique de la France, sur lequel ses lettres intimes à Lemarcis et à Cornudet contiennent tant d’observations ingénieuses et profondes, vous aurez une idée de cette vie studieuse, dont tous les efforts convergeaient au but élevé qu’il s'était proposé dès son adolescence : rendre sa vie utile et féconde pour l'Eglise et pour son pays.
Il ne passa qu’une année à Stockholm. Il dut en partir, au mois d'août 1829, pour accompagner en France et, éventuellement, en Italie, sa mère et sa sœur, celle-ci atteinte d’une maladie de langueur qui devait se terminer par sa mort, à peine rentrée dans la patrie.
C’est ici le lieu d'ouvrir un petit chapitre, pour montrer, chez Montalembert, cette sensibilité exquise et cette profondeur d’attachement que vous n’avez pu jusqu'ici qu’entrevoir par quelques citations de sa correspondance et de son journal. Chez lui, le cœur était à la hauteur de l'esprit et traduisait en vibrations puissantes la lumière qui venait de la pensée.
Sa douleur, lorsqu'il perdit son grand-père, à l’âge de dix ans, avait été extrême, Cinq ans plus tard, il en éprouva une presque égale, à la mort du vénérable duc de Montmo-
rency, “le personnage le plus vertueux et le plus accompli
de la cour,” au témoignage de M. Foisset, et qui eut pour ses quinze ans un intérêt et une affection vraiment paternels,
Son amitié pour Cornudet rappelle les plus touchantes que les poètes aient immortalisées dans leurs œuvres.
Elle dura toute sa vie, dans sa fraîcheur et sa vivacité, fortifiée par les épreuves respectives de leur existence. Ils n'avaient pas de secret l’un pour l’autre et tendaiïent constamment à la réalisation du même idéal de vie intelligente, laborieuse, chrétienne, utile aux grandes causes auxquelles ils avaient voué leur avenir. Ils s’encourageaient au bien ; ils se soutenaient dans les défaillances de leur ardeur; ils se signalaient leurs défauts, se reprochaient leurs illusions et leurs erreurs. L'un était plus mûr, plus réfléchi, plus défiant de ses forces; l’autre, plus ardent, plus impatient, plus enclin aux enthousiasn : décevants, aux abattements qui en sont le réveil et la rançon. En un mot, ils se complétaient l’un l’autre, et Montalembert pouvait dire de leur mutuelle affection: “J’ai connu toutes les douceurs de la plus pure amitié.” Il écrit, un jour, de Stockholm, à son ami: “ Désormais, je t’appellerai simplement mon ami, parce que tu es le premier et le meilleur de mes amis, en un mot, mon ami par excellence.” Et une autre fois: “Je ne puis trop remercier Dieu de l'amitié qui nous unit. Je trouve en elle le plus grand préservatif contre tout ce qui est mal. De toutes les considérations qui me retiennent, lorsque je pense avec trop de complaisance à des plaisirs illégitimes, une des plus puissantes, sans contredit, est celle qui me montre la perte de ton estime et, malgré toi, de ta confiance.
Cher ami, cette influence salutaire est un nouveau lien qui
m'attache à toi; puisse-t-elle être réciproque, si jamais tu en sentais la nécessité.” (1)
Or, à côté de ce sentiment si profond et si pur, son affection pour sa jeune sœur avait pris une force égale, accentuée par l'empire du sang et l'attrait d’une nature frêle, gracieuse et charmante. L’ayant quittée enfant, “il la retrouvait d’une beauté parfaite, d’un cœur excellent, d’un esprit vif et pénétrant.” Une douce intimité s’établit rapidement entre eux. ‘Elle m’a promis toute confiance, disait-il, j'espère qu’elle tiendra cette douce promesse.” Aux signes de sa maladie naissante et croissante, son cœur se trouble et s'alarme: “ D'affreux pressentiments remplissent mon âme, écrit-il le 17 juin 1829 ; depuis quatre ou cinq jours, je suis poursuivi de l’idée que cette jeune et charmante enfant est aussi une de ces émanations célestes destinées seulement à apparaître sur la terre, sans avoir le temps d’y connaître le bonheur par elles-mêmes, ni de rendre heureux ceux qui les entourent. J'espère et je prie Dieu de nous épargner ce cruel châtiment; mais j'avoue que rien ne me rassure...” Et, un mois plus tard: “Non, tant que je verrai cette chère enfant debout ou assise devant moi, tant que je contemplerai son sourire mélancolique, son regard inquiet et interrogateur, tant que je pourrai baiser son front fatigué, ses mains pâles et amaigries, je ne désespèrerai point. Mourir! Je ne puis admettre cette idée. Ce soir, je l’entendais parler suédois si bien; cette langue, si belle par elle-même, redoublait d’harmonie sur ses lèvres. Après avoir tant brillé, tant conquis de cœurs à Stockholm, est-il possible qu’elle disparaisse pour jamais de la terre ?” (2)
(1) 19 décembre 1828.
(2) Journal, 17 juillet 1829.
Hélas ! ses pressentiments n'étaient que trop fondés ! Après deux mois du voyage le plus douloureux, dont chaque étape révèle les angoisses, en affaiblissant l'espoir, sa pauvre petite sœur expire à Besancon, entre les bras de sa mère, le lendemain même de leur arrivée, et Charles écrit à Cornudet: “ Mon ami, mon meilleur, mon bien-aimé ami, prends entre tes mains le cœur de ton ami et console-le : tout est fini. Aujourd’hui, à midi, mon Elise, ma sœur unique est montée au ciel, après une agonie de douze heures ; ses derniers instants ont été doux et paisibles; elle s’est endormie dans le Seigneur, sans angoisses, sans efforts. Elle est morte, elle est là, gisant sur un lit de douleur. Mon Dieu! vous m'êtes témoin que j’achèterais par le sacrifice de ma jeunesse encore une année de sa vie.” (1)
«“ Le 5 octobre, ” —jour de ses funérailles, —écrit-il quelques jours après, “ c’est le jour où j'ai le plus souffert de ma vie.”
11 ne ferma du reste la tombe de sa sœur que pour verser de nouvelles larmes sur celle de son ami Lemarcis, qui était, après Cornudet, son plus cher et son plus intime confident, C’est de lui qu’il écrivait de Stockholm à ce dernier : “ Comme si je n’avais pas assez de bonheur en méritant ton amitié, Dieu m'a encore donné un noble cœur à aimer et à consoler, celui de Gustave Lemarcis. ? (2)
Comme lui et avant lui, Lemarcis avait perdu une sœur charmante et aimée, dont la mort avait vivement affecté Montalembert, et il lui écrivait, au lendemain de son propre deuil, réunissant le souvenir de leurs chères absentes :
« Toujours il y a entre ces deux êtres une mystérieuse
(1) 3 octobre 1829.
(2) ler janvier 1829.
liaison que la mort a rendue indissoluble.… Ce sont nos deux anges gardiens ; elles se sont retrouvées dans le ciel; peutêtre y prient-elles ensemble pour leurs frères ; unissons-les dans nos invocations, dans nos aspirations vers une vie meilleure, vers un monde moins vide et moins pesant ; rappelonsnous qu’à bien peu de distance l’une de l’autre, elles ont scellé, par le sacrifice de leurs deux vies courtes et pures, les deux grandes ères de notre amitié.” (1)
Hélas ! cette amitié même touchait à sa fin !
À son retour de Suède, il est douloureusement frappé de la pâleur et de l’affaiblissement de son ami, Il s’écrie, avec un de ses élans de générosité si naturels: “O mon Dieu, vous savez avec quelle ardeur j'échangerais ma santé contre la sienne, avec quelle Joie je m'élancerais au-devant de la mort qui le menace.” Quand ileut pris congé de l’intéressant malade, qui partait pour l'Italie, “il resta les yeux attachés sur Jui, jusqu’à ce qu’il fût caché par les arbres,” et pendant son absence, chaque soir, malgré la falique de la journée et l’'envahissement du sommeil, il envoie à l'ami éloigné et souffran! une lettre qui résume les impressions, les travaux et les découvertes des dernières heures, et nous permet de reconstruire cette vie d'étudiant, si remplie et si vivante, dont je vous ai déjà résumé les grandes lignes.
À cette époque, l’âme ardente de Montalembert, toujours dévorée d’aspirations inassouvies, de rêves de dévouement immédiat, d'activité féconde, de sacrifice, s'embrase tour à
(1) 10 avril 1830.
tour du désir du sacerdoce et de la carrière militaire, Il veut voler à Alger, où la monarchie traditionnelle va jeter un dernier éclat sur les armes françaises, avant de succomber sous la réaction provoquée par une de ses plus graves maladresses, et il ne cède, en restant, qu’à l'autorité de son père et aux instances de sesamis. Une lettre à Lemarcis explique bien ces mouvements tumultueux et contraires de sa Jeune âme : “ Vous savez qu’en tout je ne sais pas ce que c’estque la modération, qu’en tout je m’abandonne avec excès à l’impression du moment, Je ne guérirai de ce défaut qu’en mourant...Je suis véritablement un grand pécheur...Je sens tout ce qu’il y a d’injuste et d’ingrat dans cette révolte perpétuelle contre la volonté de Dieu, dans cet oubli persévérant de ses bontés et de sa miséricorde. Si vous saviez quelles bonnes résolutions j'ai prises hier en communiant, comme je me suis bien promis d'accepter avec résignation toutes les croix qui pèsent sur ma jeunesse, de les regarder comme autant de bienfaits de Dieu, destinés à me mûrir plus tôt pour une autre vie!”
Non, elles le mûrissaient pour la vie d'ici-bas, pour y remplir le glorieux rôle militant qu'il y a si persévéramment soutenu, malgré des écarts, parfois prolongés, contre le devoir absolu d’un catholique qui doit savoir soumettre, à certaines heures, son propre jugement à l'autorité souveraine de l'Eglise, avec sa raison propre et son sentiment personnel, mais avec une ardeur de dévouement, de vaillance et d’inaltérable attachement à l'Eglise et à la liberté, qui ont fait de lui la plus haute et la plus pure figure de chevalier chrétien, qu’il ait été donné à notre siècle égaré et sceptique de contempler et d'admirer.
Il est aisé, comme vous le voyez, d'expliquer sa vie par sa jeunesse qui, de fait, s'est prolongée à travers son âge mûr par la constance de son ardeur et la fidélité de ses affections,
Je n’ai plus rien à dire, pour vous révéler cette grande âme et ce beau caractère. Mais je ne puis clore cette esquisse sans vous rappeler son voyage d'Irlande, qui ferme cette première période de sa vie, si attachante et si pleine de vivifiantes lecons, A son retour, il entrera, pour n’en plus sortir, dans la vie publique. La chevaleresque aventure de l'Avenir ; le retentissant procès de l’école libre, qui le mit en évidence devant la France et devant l'Europe; ses luttes pour la liberté de l’enseignement ; sa séparation à jamais regrettable du groupe de l'Univers, qui devait affaiblir pour si longtemps les forces catholiques ; ses écrits, toujours inspirés par l'idée chrétienne et libérale; son attitude attristante, mais loyale et consciencieuse, au moment du Concile et à l’approche de la définition de l'infaillibilité pontificale : toutes ces choses sont du domaine de l’histoire. Elles forment une des pages les plus émouvantes et les plus instructives de celle de l'Eglise au xixe siècle, et l'historien qui rapproche les intentions des hommes de leurs actions, pour juger équitablement ces dernières, ne ménagera point l'estime et l’admiration à cette grande mémoire, là même où il aura à faire des réserves et des reproches. Cette œuvre de compensation et de justice est déjà commencée, et je ne doute pas que la Vie du grand chrétien, dont le P. Lecanuet nous donne les prémices dans les derniers numéros du Correspondant, ne contribue largement, si les pages qui vont paraître répondent à celles que j'ai eu le bonheur de lire, à asseoir notre jugement définitif sur cette noble et haute personnalité, l’une des plus admirables de notre temps.
Le voyage d'Irlande, accompli à l'automne de 1830, dura un mois et demi et fut un enchantement perpétuel. Je n'ai pas le loisir de le résumer ici, mais je vous conseille de le lire dans le Correspondant. Vous avez pu voir, à certaines citations, quel voyageur intelligent il était. Si vous vous rappelez que, depuis plus d’un an, il vivait en Irlande et avec l’Irlande, pour la préparation de cette histoire dont l'interruption lui causa une si amère déception, vous vous ferez aisément l’idée du fruit de ses observations et de la chaleur de son enthousiasme. Cet enthousiasme déborde de chaque page de son journal et de sa correspondance. On y lit des phrases comme celles-ci: “Je ne sais pas comment établir une gradation dans mon admiration,ni comment trouver des paroles pour l’exprimer. ” — “ Décidément, je n’ai jamais rien vu de si grandiose ;”” — ceci, en face de la Chaussée des Géants et des grottes de Bangor. Mais ses effusions embrassent le peuple avec le pays, les figures avec le cadre ; et, tout le monde lui faisant fête, depuis le clergé et l'aristocratie, qui admirent en lui le jeune laird de sang celtique et de foi ardente, jusqu'au paysan qui l'aime, d'abord parce qu’il est catholique et plus encore parce qu’il est Français, 1l n’a aucune raison pour ne pas envelopper tout le monde de sa sympathie la plus chaude et la plus admirative.
Je ne veux citer de cet intéressant récit que deux pages particulièrement saisissantes, parce qu’elles résument des impressions qui ne s’effacèrent plus de sa mémoire. La première, ce tableau d'une messe, au fond d’une campagne pauvre et croyante :
“Je n'oublierai jamais, dit-il, la première messe que j’en-
tendis dans une chapelle de campagne. dJ’arrivai, un jour,
au pied d’une éminence dont la base était revêtue d’une épaisse plantation de sapins et de chênes; je mis pied à terre pour ÿ monter. À peine avais-je fait quelques pas que mon attention fut attirée par un homme agenoulilé au pied de ces sapins ; j'en vis bientôt plusieurs autres dans la même posture ; plus je montais, plus ce nombre de paysans prosternés était considérable : enfin, au sommet de la colline, je vis s'élever un édifice en forme de croix, construit en pierres mal jointes, sans ciment, et couvert de chaume. Tout autour, une foule d'hommes, grands, robustes, énergiques, étaient à genoux, la tête découverte, malgré la pluie qui tombait par torrents et la boue qui fléchissait sous eux. Un profond silence régnait partout. C’était la chapelle catholique de Blarney, et le prêtre y disait la messe. J’arrivai au moment de l'élévation, et toute cette fervente population se prosterna le front contre terre, Je m'efforçai de pénétrer sous le toit de l'étroite chapelle qui regorgeait de monde, Pas de sièges, pas d’ornements, pas même de pavés ; pour tout plancher, la terre humide et pierreuse, un toit à jour, des chandelles en guise de cierges. J’entendais le prêtre annoncer en irlandais, dans la langue de ce peuple catholique, que tel jour il irait, pour abrécer le chemin de ses paroïissiens, dans telle cabane, qui deviendrait, pendant ce temps-là, la maison de Dieu, qu'il y distribuerait les sacrements et qu'il y recevrait le pain dont le nourrissent ses enfants.
“Bientôt, le saint sacrifice fut terminé ; le prêtre monta à cheval et partit; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses foyers ; les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leurs faux de moissonneurs, se dirigèrent vers la chaumière la plus voisine, pour y demander une hospitalité
qui est un droit ; les autres, prenant leurs femmes en croupe, regagnèrent leurs lointaines demeures. Plusieurs restèrent pour prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la boue, dans cette silencieuse enceinte, choisie par le peuple pauvre et fidèle au temps des anciennes persécutions.
“ L’étranger qui vit ces choses, s'était, lui aussi, agenouillé avec ces pauvres chrétiens, et il s'était relevé le cœur plein de fierté et de bonheur, en songeant que lui aussi était de cette religion qui ne meurt point, et qui, au moment où l'incrédulité se hâte de lui creuser un tombeau, se retrouve dans les déserts de l'Irlande et de l'Amérique, libre et pauvre comme à son berceau.” (1)
La seconde page est le récit de sa visite à O’Connell, qui fut malheureusement la seule déception de son voyage, quand elle en aurait dû être le couronnement et la consécration. Vous allez voir pourquoi.
Le récit est tout entier du P. Lecanuet.
“Le célèbre agitateur se trouvait alors dans sa vieille abbaye de Derrynane, Pour s’y rendre, Montalembert vint à Kenmare, par Bautry et Glengarrif. “ Quel pays! écrivaitil dans son journal, qu’il est beau, mais aussi qu’il est rude et sauvage * Ce n’est pas de la désolation et de la stérilité pour rire. Pendant dix milles irlandais, on passe littéralement au milieu des nuages, et l’on suit une route de temps en temps verticale, au risque imminent de se casser le cou.” Il voyageait à cheval; un enfant de quinze ans, nommé John Brennan, lui servait de guide. Monté en croupe derrière lui, le jeune Irlandais l’amusait par son spirituel babillage.
(1) Avenir, janvier 1830.
I] dissertait sur toutes choses avec ’aplomb d’un philosophe et avait son opinion faite sur la révolution qui venait de s’accomplir en France, Montalembert souriait aux saillies de son compagnon. Mais, quand celui-ci se mit à parler religion, à comparer les chapelles couvertes en chaume, où il adorait son Dieu, avec les temples somptueux des pr'testants ; quand il exprima le bonheur et les consolations que le catholique puise dans sa piété envers la sainte Vierge et les saints; enfin, quand il termina ses réflexions naïves sur les abus de l'Eglise établie, par ces mots : “ Dieu — gloire soit à Lui et louange à son saint nom! — Dieu les voit, comme il nous voit nous-mêmes; ils auront leur récompense dans l’autre
monde, et nous, la nôtre,” alors, Montalembert l’eût embrassé.
“ Cela, dans la bouche d’un enfant de quinze ans, dit-il, c’est sublime !” Ils causèrent longtemps de la sorte. Cependant, le soleil disparaissait de l’horizon ; la nuit les surprit dans la longue vallée de Boname ; tout à coup le guide se mit à chanter: c’étaient les litanies de la sainte Vierge,
“ Quel émouvant et gracieux tableau! Ce fils des chevaliers français et ce jeune paysan animent seuls le sévère et splendide paysage. L'une après l’autre, les étoiles se lèvent dans le ciel; les grandes ombres descendent lentement du haut des montagnes; on n’ertend que l’harmonie lointaine des cloches d'Irlande qui cariilonnent l’Angélus, et la voix pure et vibrante de l'enfant qui chante les louanges de la Mère de Dieu. Montalembert écoute, silencieux et ravi; il est ému jusqu'aux larmes et comme enveloppé par un profond sentiment religieux.
“ Le chant sacré va réveiller dans son cœur uue foule de
souvenirs, exciter mille espérances, mille ardents désirs de se sacrifier pour Dieu, pour l’Église et pour l'humanité.
“ Derrynane est peut-être l'endroit le plus sauvage du comté de Kerry, qui passe pour le plus sauvage de l'Irlande, C’est une petite baie ouverte sur l'Atlantique ; des montagnes boisées l’entourent de toutes parts ; le Gulf-stream y entretient une douce température et y développe une flore merveilleuse, Le Roi sans couronne de l'Irlande trouve ce lieu unique au monde, “Il l'adore, nous dit Montalembert, il en a toujours l'éloge à la bouche. ”
“L'abbaye se compose d’une vaste maison rectangulaire, flanquée d'ailes à ses extrémités et entourée d’arbres et de pelouses. De la bibliothèque, on jouit d’une vue admirable sur l'Océan et les montagnes.
“C’est là, dit O’Connell, que je formai le grand projet de laisser, à ma mort, ma terre natale plus heureuse que je ne lai trouvée à ma naissance et de la rendre, s’il plaît à Dieu, glorieuse et libre...Que ne puis-je vous faire admirer ces immenses bales et ces promontoires de montagnes, dont l’exquise beauté est maintenant adoucie par la pâle clarté de la lune qui enchante cette soirée. Tout ce qui, pendant le jour, se montrait grand et terrible, offre, dans la tranquillité silencieuse de la nuit, un spectacle plein de sérénité. Vous pourriez vous convaincre que l’homme si souvent traité de féroce démagogue est, en réalité, un doux amant de la nature, unadmirateur enthousiaste de toutes ses beautés, puisant dans la majesté ou la tristesse de l'Océan et de ces scènes alpines qui l'entourent, au milieu de son inexprimable admiration des œuvres divines, «1e plus vive ardeur pour travailler au
bien des hommes.
“ A Derrynane, O’Connell mène une vie toute patriarcale, Son temps se passe à s'occuper des affaires d'Irlande, à chasser dans la montagne, à jouer avec “ ses chers petits enfants ” et à prier. Car il ne reste pas un seul jour sans entendre I: messe, faire sa méditation et réciter le bréviaire avec son aumônier.
“ En arrivant plein d'enthousiasme à Derrynane, Montalembert trouva la porte de l’abbaye assiégée par un groupe d’Irlandais aux costumes bariolés. Ils attendaient le retour d'O’Connell pour le consulter sur leurs affaires ; chaque jour, il accueillait ainsi avec bonté une foule de pauvres gens qui avaient recours à ses conseils. (Cette circonstance ne fit qu’augmenter la vénération du jeune voyageur: ne venait-il pas, lui aussi, pour une grande consultation d’où peut-être allait dépendre sa vie entière ? Sans prendre garde au tapage assourdissant des paysans, il s’assit et prit patience,
“ Bientôt parut “ le conseiller ” ; c’est le nom que les Irlandais donnent à O’Connell. Il tendit la main à Montalembert avec rondeur et affabilité. C’était un homme de haute stature, à la physionomie enjouée et brillante de santé, au regard franc et animé, Maïs pourquoi ses yeux ne pénétrèrent-ils pas, ce jour-là, au fond de l’âme supérieure que Dieu lui envoyait? Manifestement, il prit Charles pour un de ces jeunes Français amenés près de lui par la curiosité, attirés par son universelle renommée. Après quelques propos &imables, il s’excusa, ayant à expédier ses nombreux clients, et introduisit son hôte dans le salon de famille.
“ Grande fut la surprise de Montalembert, Le salon où il entra, était rempli d’une société bruyante et joyeuse. Toute
la famille d’O’Connell s’y trouvait réunie, ses enfants, ses
gendres et belles-filles, ses neveux et nièces et ses nombreux petits-enfants. Chacun s’empressa autour de l'étranger, qui ga-dait bonne contenance, mais était consterné au fond d’avoir tant de connaissances à faire, tant de mains à serrer, tant de saluts à rendre. Qu’allaient devenir ces beaux entretiens qu’il avait rêvés sur la politique, la liberté et l'avenir de l'Eglise ? Etait-ce donc pour se trouver dans ce milieu qu’il avait accompli ce long voyage ; pour jouir, une nuit, de cette hospitalité bourgeoise, qu’il avait traversé la mer et les montagnes ?
“ Après une longue et pénible ättente, O’Connell entra. L'heure du dîner était venue. On se mit à table au nombre de vingt-cinq. Montalembert espérait se dédommager. Nouvelle déception. Ce fut à peine si O’Connell toucha, en passant, les hautes questions politiques. En revanche, il se montra gai, spirituel, plein d’entrain. L'idée lui venait de moins en moins qu'un jeune Francais de vingt ans pût préférer une conversation sérieuse aux badinages ordinaires en pareil cas.
“ Le repas se termina aux sons de la cornemuse irlandaise, Montalembert se disposait à «border le grand homme, mais O’Connell se déroba de nouveau, engagea les jeunes gens à bien s’amuser et s’assit dans un coin du salon pour dépouiller sa correspondance et lire les journaux. Puis on invita Charles à danser, En vérité, il avait bien le cœur à la danse! Son désenchantement était complet, et, regardant à la dérobée la bonne figure d’O’Connell, plongée dans ses papiers: “Je me suis trompé, pensait-il avec désespoir. Cet homme est loin d’être l’objet le plus intéressant de l'Irlande. Il a l’air d’un bon fermier.” Il est probabie aussi que les jeunes dames de
la maison n'éprouvèrent pas un moindre désappointement et trouvèrent M. le vicomte de Montalembert bien original et bien maussade,
“ Le lendemain matin, Charles, après une heure de conversation avec O’Connell, continua son voyage. Un meeting populaire devait avoir lieu à Killarney. Montalembert y axsista ainsi qu’au banquet donné à cette occasion. Toujours sous l'impression de sa déconvenue, il trouve tout exécrable, le dîner et les discours. La foule trépigne, “applaudit furieusement son libérateur.” Charles reste glacial et mécontent. Il juge l’illastre tribun avec un dédain tout aristocratique; il s'amuse à noter certaines particularités qui lui semblent ridicules, comment O’Connell divise ses discours en quatre parties et marque la fin de chaque point en retroussant un des coins de ses manches ; comment, quand il a lancé une phrase vigoureuse, il renfonce sa perruque avec un mouvement presque convulsif, etc. “Son éloquence, conclut-il, ne m'a nullement inspiré, Ce n’est qu’un démagogue, ce n’est nullement un grand orateur.”
Plus tard, heureusement, remis d’une mauvaise digestion et d'un excès d'esprit classique, il reviendra de cette impression et consacrera, dans son livre: De l'avenir politique de l'Angleterre, un chapitre spécial à étudier le caractère, le rôle et l’œuvre du premier et — le mot n’est pas exagéré — du plus gigantesque porte-drapeau de la liberté religieuse au XIX°® siècle,
Et en 1847, quand le grand patriote passa, mourant, à Paris, s’acheminant vers la Ville éternelle où devait arriver seul son cœur, qu’il lui avait légué, Montalembert, à la tête d’une délégation de catholiques militants, alla le saluer et
lui offrir la sympathie de ce petit bataillon qui devait accomplir, les années qui suivirent, de si grandes choses et provoquer la réaction religieuse dans leur pays. “ Nous sommes tous vos enfants, lui dit-il, ou, pour mieux dire, vos élèves. Vous êtes notre maître, notre modèle et notre glorieux précepteur.… Vous n'êtes pas simplement l’homme d’une nation; vous êtes l’homme de la chrétienté tout entière. Votre gloire n’est pas seulement irlandaise, elle est catholique! Partout où les catholiques renaissent à la pratique des vertus civiles et se dévouent à la conquête de leurs droits légitimes, après Dieu, c’est votre ouvrage. ”
Louis Veuillot était là. Il a raconté cette entrevue dans une page d’une émotion pénétrante. J’en détache ces lignes : «“ O’Connell répondit par quelques mots que nous pûmes à peine entendre. Nous nous retirèmes l’âme brisée. IL nous semblait que tout était fini et que, O’Connell de moins, la longue nuit reprenait son empire, “Mais non, me dit Tessier, non. Il faut que le grain meure, ce n’est que le semeur qui tombe. Attendons les trois jours.”
“ Attendons les trois jours !?
Messieurs, je les attends moi-même, après cette heure d'entretien, je les attends de vous. Toute parole est une semence, toute âme qui la recoit, une terre en laquelle elle doit germer et fructifier. Je viens de jeter quelques paroles dans la terre de vos âmes. La plupart d’entre elles, je vous l'avais annoncé, re venaient pas de mon esprit, Mais elles ont passé par mon cœur et par mes lèvres, et mon cœur ne les a confiées à mes lèvres que dans l'espoir d’atteindre la
profondeur de vos âmes et d’y rencontrer le généreux désir qui seul peut les faire fructifier.
En quittant l'Irlande, le noble jeune homme que je viens d'évoquer devant vous, s'écriait : “ Longtemps, mon cœur sera rempli de ces doux souvenirs, comme le vase dans lequel on a distillé des roses ; on peut détruire la coupe, mais le parfum des roses s’attache encore à ses débris.”
Un discours, qu’il soit d’or ou d'argile, est un vase brisé dont la mémoire n’emporte que des fragments, Mais, s’il est vrai que le parfum des roses s’attache à l'argile des débris, en prenant congé de moi, j'ose espérer que vous emporterez dans vos cœurs le parfum d’une noble et grande âme qui à vibré quelques instants pour vous à travers mes paroles.
Puisse-t-elle, après avoir captivé votre amour et votre admiration, imprimer sa ressemblance à votre vie, fortifier, élever, sanctifier votre jeunesse, pour féconder et illustrer votre âge mûr!