‹ Conférences et lecturesChapitre 10 sur 14 · EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

EN ANGLETERRE

« 11 s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le paaVrc exilé l

«t J'ai pÊssé à travers les peuples, et je les ai regardés, et ils m^ont regardé, et nous ne nous sommes point recoBDus. L'exilé partout est seul.

« Lorsque je voyais , au déclin du jour, s'élever du creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je tne disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer do-

^ La Vie de tillage en Angleterre^ ou Sotwenirs <Vun exilée par Tau'^ tear de la Vie de Channing, Deuxième édition, revue et augmentée. Piris, Didier.

242 CONFERENCES ANGUISES.

loux, ilne supportera pas de respirer un air libre qui ne soufDe plus sur son pays. Il part, il s'éloigne, el h Dieu qui guide le pauvre exilé le conduit vers la Suisse. La vue de la nature le repose et Télève. L'air ranime son corps, Tadmiration ranime son âme.

« Aimer, c'est la moitié de croire, » a dit le poëte. Admirer, c'est la moitié d*adorer. A la vue du beau, en face d'un spectacle à la fois terrible et gracieux, sur les Alpes ou devant l'Océan, lorsque toutes les formes de la louange sont épuisées, les mots manquent, la langue humaine ne prête plus d'expression suffisante aux impressions de l'âme, et cependant les yeux se mouillent, rexaltation grandit... L'homme n'a plus rien à dire à l'homme; il ne peut plus parler qu'à Dieu, dans le silence. Le dernier mot de Tadmiration, c'est la prière.

Il a respiré, il a prié, il est soumis, notre exilé; le calme est rendu à son âme, et cependant l'admiration ne lui suffit pas. L'homme n'est pas spectateur ici'^bas, il est acteur. Les sapins et les hêtres ne peuvent lui tenir lieu d'amis. L'exilé va redescendre de la montagne, il va rentrer dans la lutte, Téternelle lutte, et il va y rentrer plus vaillant, bien que sans arme qui puisse l'y soutenir longtemps. Rencontré par hasard, un homme lui donne larme nécessaire, qui est la foi. Il faut croire à un but, et n'en pas détourner un instant ses regards, si Ton veut être en

ce monde un peu heureux, un peu utile. Dès que l'on croit au bien, on en devient capable.

Cet homine^ qui parcourt la Suisse au même moment que l'exilé français, est un pasteur anglais. Un orage les rassemble dans un chalet, un accident les y retient, et voilà dans la vie de ces deux inconnus un de ces petits faits qu'on a bien raison d'appeler providentiels, parce . qu ils décident de toute une destinée.

L'Anglais est sympathique et de bonne humeur; le Français reste, au premier moment, sombre et silencieux. Il ne veut pas être consolé, « car, dit-il noblement, la résignation me semble une lâcheté. x> Il répugne à prononcer le nom de la France, à parler d'elle, comme on craint de ne pouvoir se contenir en pelant d'une épouse nouvellement perdue.

Cependant le pasteur, franc et cordial, excite peu à peu la gratitude, puis la curiosité du banni. Souvent, sur ces mêmes sommets des A'pes, le voyageur est pris de vertige; il tremble, il va tomber, l'abîme l'attire en son lugubre sein. Mais le guide approche, il lui parle, il touche sa main, il montre en riant ses dents blanches, et, au lieu d'ua«fiombre gouffre, on a devant les yeux un bon visage réjoui. Le vertige tombe, le sang remonte au cœur; on se sent appuyé. Ainsi fait, dans les heures mélancoliques, l'apparition d'un ami.

Le pasteur engage l'exilé à visiter^ l'Angleterre; en lui présentant le tableau des relations pacifiques, harmonieuses, qui existent sur celte terre privilégiée entre les diverses classes de la société ; il parvient à Tintéresser fortement.

« Si je croyais, répond l'exilé*, servir mon pays en allant étudier ce qui se passe dans le vôtre, je n'hésiterais pas un instant; mais comment me flatter que mes observations puissent jamais être de quelque utilité à mes compatriotes? Le mal chez nous est trop profond et trop étendu ; un pauvre exilé comme moi n'y peut rien.

« — Pardonnez-moi, me dit le pasteur avec une gravité que je n'avais; pas encore remarquée en lui; vous avez tort,, bien tort, de vous laisser ainsi vaincre par le découragement. Dieu vous a permis, pendant des années, de travailler au bien de votre patrie, et, malgré tout, je dirai que vo3 efforts n ont pas été infructueux. Quoi! parce que de tristes événements. sont venus découvrir à vos yeux l'abime qui s'était creusé sous vos pieds, au lieu d'en sonder résolument les profondeurs, vous vous croyez permis de rejeter les devoirs que votre passé vous impose I Ce n'est pas à moi, étranger, à vous montrer com-

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ment vous pouvez encore servir votre pays, mais réfléchisscz-y, et vous ne tarderez pas à découvrir la voie que vous devez suivre ; car, continua-t-il avec chaleur, je ne veux pas croire que vous approuviez cette détestable doctrine que Dieu a fait tel peuple pour jouir pleinement de la vie morale et de cette liberté qui n'en est que la plus haute expression, tandis qu'il condamne d'autres nations iune impuissante vanité! Non, poursuivit-il, s'animant de plus en plus^ il en est des peuples comme des individus ; il y a des lois universelles, il n'y a ni destin ni nécessité. Dieu, qui est le souverain bien, qui a envoyé son Fils mourir pour l'humanité entière, ne peut avoir décrété qu'un peuple sera condamné inexorablement à une étemelle enfance, et que tous ses efforts pour atteindre un gouvernement de moralité et de progrès avorteront. Ce qui a tué les nations de Tantiquité, ce n'est pas, comme on le dit si complaisamment aujourd'hui, parce qu'elles avaient accompli leur mission : c'est la dégénération morale où elles sont tombées qui a amené leur ruine. C'est déjà trop que, dans Tantiquité, des nations entières aient succombé sous l'invasion du matérialisme ; mais que serait-ce aujourd'hui, que le christianisme est là, planant au-dessus de nous tous, montrant le chemin de Timmortalité, et disputant au vice tous les peuples de la terre? » 11 me semble encore entendre l'accent et voir le geste

246 CONFÉREISCES ANGLAISES.

qui accompagnaient ces généreuses paroles ; j'en fus profondément ému.

Les deux amis se séparent sur ces mots. L'exilé continue ainsi son récit :

a Je retournai tout pensif vers la petite cabane, le cœur plus léger et plus porté à Tespérance qu*il ne l'avait été depuis bien des mois. Je sentais que j'avais encore un devoir à accomplir et un but dans la vie; je repassais dans ma pensée mes conversations avec le pasteur, et je m'apercevais que ce qui m'avait laissé la plus forte impression, c'était ce que j'avais appris de lui sur la solidarité qui existe en Angleterre entre les diverses classes de la société, et sur l'active coopération que la classe ouvrière rencontre chez les autres classes dans tout ce qui a pour but son progrès moral et intellectuel.

c( En comparant cet état de choses avec les défiances et les inimitiés qui séparent trop souvent chez nous le riche et le pauvn^ je seulis (|ue ce contraste entre nos deux l>ay> élai! un sujet di^ue de l'élude la plus sérieuse. Je p<iisai> qu'il devait y avoir quelque chose de singulièrement défectueux, soit dans nos institutions, soit dans notre éducation, soit dans nos rapports mutuels, pour au'en France, où rouvrier se montre supérieur aux clas-

ses laborieuses de toute autre nation en délicatesse, en générosité de sentiments, en sociabilité, il soit cependant si hostile à ceux dont la position est au-dessus de la sienne. Plus je réfléchissais et plus cette question prit de Timportance à mes yeux, plus même il me parut que là était, en quelque sorte, le nœud de nos dangers politiques. Si nous parvenions à unir, me dis-je, ces deux classes par de communes sympathies, par des rapports de bienveillance et par le sentiment d'une dépendance mutuelle, la liberté politique serait à Tabri des orages et des révolutions.

« Le lendemain, je me remis en route pour Tltalie; mais toutes ces pensées me préoccupaient tellement, que je me bornai à visiter à la hâte Venise et les principales villes de laLombardie, pour retourner à Bruxelles, d'où j'annonçai à mon ami le pasteur, M. Norris, ma prochaine arrivée dans son pays, avec le dessein de l'étudier, nondans ses institutions politiques, qu'on nous a trop accu- Vs de vouloir copier, mais dans cette vie sociale qui pourrait bien renleruier le secret de sa force et de sa liberté. »

Ce récit et cette citation donnent le plan et Tidée du livre que j'analyse. C'est une étude sociale encadrée dans un roman.

L'étude est profonde, exacte et sérieuse. Le roman n'est qu'un voile léger pour couvrir la sécheresse du sujet principal, juste assez' pour que l'imagination jouisse pendant que la raison profite. Je me tromperais bien, si l'on

ne se plaisait pas tout d'abord à ce début si noble, et qui révèle dans Fauteur une âme aussi élevée que tendre.

Cet exilé, c*est chacun de nous, bannis de la vie publique parles événements. Un découragement amer envahit l'âme. Il est suivi d'un mortel ennui, peut-être «encore plus insupportable que la douleur ^ » Qu'une voix amie nous console, nous^ne répondons pas. Peu à peu, cependant, sitôt que notre âme a rencontré un 'regard de Dieu, nous revenons au vrai, nous nous apercevons qu'il y a au-dessus de tel ou tel lieu qu'il nous faut quitter, la nature; au-dessus de la cité que nous ne pouvons régir, l'humanité ; au-dessus de la politique dont nous sommes bannis, la société. Nul ne peut nous exiler de tous nos devoirs, et la bonté divine nous laisse toujours des moyens de servir notre pays, loin de lui ou malgré lui.

Suivons l'exilé, écoutons l'auteur de ses Souvenirs» Mais d'abord, qui est cet exilé? qui est cet auteur? Nous trouverons dans ce livre plusieurs secrets, le secret de bien dire, le secret de bien faire, le secret de bien ob-

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server ; mais nommer Texilé, nommer Tailleur, ce sont là deux secrets qui ne nous seront pas révélés. Il nous est permis de les deviner, il nous est enjoint de les taire.

.Dans les Soutenirs d'un exilé^ le roman et Thisloire sont mêlés. Le lecteur passe sans cesse de l'histoire de Thomme politique consolé par la charité, au roman de l'affligé consolé par l'amour.

Nous les séparerons et nous commencerons par dire un mot du roman.

Un monsieur et deux dames, ou deux messieurs et une dame, voilà leiond de /tous les romans. En Angleterre, Walter Scott a joint au roman l'histoire ; en France, nous y avons mêlé la tragédie ou le socialisme. Ce ne sont plus un monsieur et deux dames qui jouent un rôle ; ce sont, un traître, une reine, un bourreau, une captive, un sorcier, un prince infortuné ; ou bien un riche coupable, un vertueux chiffonnier^ un forçat des plus aimables^ trois Orphelines, plusieurs millionnaires stùpideset deux prolétaires éloquents ; ou bien un prêtre absurde, un impie sublime, de ridicules dévotes, d'angéliques courtisanes et

des révélateurs de morale nouvelle qui mangent des œufs à la coque avec des réformatrices du genre humain, aa bord d'un clair ruisseau, au lever du soleil, en se demandant ce que dit le ruisseau, lequel n'est autre chose, nous apprend le plus éloquent des romanciers, George Sand, que c( la progression du grand Tout, qui s'accomplit à son propre insu^ et dont la sainte ignorance est la base de toute sécurité dans Vuniuers^. »

Ce g.enre de roman prédicateur, utopiste, mélodramatique, ou éloquemment incompréhensible, n'est pas inconnu en Angleterre. Cependant, le roman de famille, le roman de mœurs, le roman de bonne compagnie, ce qne Ton peut nommer le roman des vierges sages, prévaut encore, et il est simple et charmant. En Angleterre, oii la jeune fille est plus libre que la femme, le roman nous entretient des aventures de la jeune fille; en France, il ne nous parle que des aventures de la femme mariée; aa lieu des égarements de la passion coupable, le roman anglais nous fait assister à l'épanouissement de la passion légitime : c'est pourquoi le roman français est vicieux et le roman anglais ordinairement pur« .

Telle est, cela va sans dire, l'agréable et touchante fiction qui s'entrelace aux Souvenirs d'un exilé^ et qui sert

* Ce que dit le ruisseau. Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1865, p. 264,

i l'auteur anonyme à peindre en deux ou trois traits et comme avec rien, quelques paysages et quelques caractères heureusement rendus.

Londres apparaît d'abord, avec son mouvement énorme gur la terre et sur l'eau, ses contrastes étranges, les palais de la fortune et les palais de l'ivrognerie, millions et haillons.

Plus loin, c'est une vieille cité, Winchester, antique résidence, calme sans tristesse, avec ses jardins, ses maisons du temps d'Elisabeth, répandues autour de leur cathédrale, qui remonte au onzième siècle. Tout j est encore catholique, moins le culte, et, dans les rues, on admire la porte gothique dédiée à saint Swithen, la croix fleurie du quatorzième siècle. Le collège fut fondé, pour préparer gratuitement aux cours d'Oxford soixante-dix écoliers pauvres, par ce Guillaume de Wickham, fils de pay^n, qui fut ministre d'Edouard III, et qui bâtit la tour de Windsor. On y observe encore le vieil usage de la correction par le .fouet. Même respect, mais plus utile, envers le passé, dans Thospice Sainte-Croix, fondé en 1136 par le frère d'Etienne de Blois, pour treize vieillards, avec ordre au coivpierge de distribuer de la bière et du pain blanc à tout passant ; la distribution continue, le pain est fait selon ^ancienne méthode, la bière est bue dans une corne, les vieillards sont vêtus de noir avec une croix d'ar-

S53 GONFÉRERCES ANGLAISES.

gentf en 1865 comme en 1165, en dépit de Henri YIII et de Cromwell.

Puis, après la capitale et la vieille cité, voici le gros bourg, Lynmore, avec son château, ses maisons bourgeoises, ses cottages en brique, ses haies, ses oies et son vaste common.

Puis enfin le petit village, Kingsford, peuplé seulement de trois cents habitants logés dans des chaumières, et groupés autour d'une église sans caractère, entourée d'un cimetière silencieux et sans croix.

C'est dans ces deux villages que se passe tout le roman. L'exilé se loge à Lynmore chez une madame Jones, brave dame très-propre, Fair un peu gendarme, la tête couverte tout le jour, qui sait? peut-être aussi la nuit, d'un immortel chapeau de soie noire, et d'un âge (je parle de la dame et non plus du chapeau) qui appartenait a à cette époque mystérieuse comprise entre quarante et soixante ans*. »

A Lynmore demeure une vieille comtesse dont le neveu, Leslie, est le pasteur du lieu. L^exilé est présenté chez elle à toutes les familles du voisinage, et notamment à M. et à mistress Mason, dont nous avons le portrait et pour ainsi dire la carte photographique.

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(c M. Mason était un homme d'une soixantaine d'années. Simple et drort, il dépensait sa vie à faire le bien sans s'en douter. J'ai vu plusieurs de ces hommes en Angielerre, et il m*a semblé que ce sont eux qui font la véritable force et la grandeur de ce pays^ d

Madame Mason était une Irlandaise expansive et chaleureuse. Ses trois filles, Rose, Mary, Alice, étaient, comme cela doit être dans tout roman anglais, l'une enjouée, l'autre mélancolique, la troisième encore enfant, toutes les trois charmantes : rose rouge, rose blanche, bouton de rose. Un fils est mort. Deux autres sont à l'école. Il y a un chien de Terre-Neuve, et une vieille demoiselle bavarde. Tous les personnages accoutumés sont donc sr leur place et dans leur rôle.

Les scènes sont charmantes, scènes d'agriculture et promenades, lectures et causeries, épisodes plaisants et touchants. Il manquait une chasse aux renards ; c'était un oubli grave de la première édition, qui a été réparé dans la seconde. Mais le jeu de cricket n a pas été oublié, el c'est même en costume de cricketerj c'est-à-dire en flanelle blanche de la tête au pied, qu'apparaît, avec des dehors peu sacerdotaux, Norris, pasteur de Kings-

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S5i CONFÉRENCES ANGLAISES.

ford, l'homme aimable et bon qui a rencontré Texilé eu Suisse et qui a fait doucement rentfer la paix dans son âme.

Je voudrais raconter ces scènes ; on ne raconte pas uo tableau, il faut le voir à sa place et sous son jour. Je cède cependant au plaisir de citer la touchante histoire de Lucy Jones, la fille de la brave dame au chapeau noir*.

Lucy était la sœur de lait de Mary Mason ; jamais die n'avait connu son père. Sachant seulement qu'il était noble, la pauvre enfant était vaniteuse. « Pourquoi rei^ drais-je mes mains rouges en faisant de gros ouvrages? disait Lucy à Mary ; ne sont-elles pas aussi belles que les 'vôtres? » La vanité, la paresse la menèrent à mal. Elle s'enfuit à Winchester, ville de garnison. Sa mère ne la revit plus ; elle n'en parlait jamais, elle y pensait toujours, et, dans la chambre de Texilé, elle avait placé, comme le plus bel ornement de sa demeure, un pelit canevas encadré, contenant, outre les lettres de Talphabet brodées, une maisonnette, trois arbres et de3 oiseaux grands comme la maison, avec ce nom : Lucy Jones. En regardant celte relique enfantine, la pauvre dame pleurait... Un soir, à bout de misère, Lucy revient à Lynmore,

* Chapitres xyiii, xix.

LA VIE bE VILLAGE. 255

les vêtements en désordre et les traits altérés. Le lendemain matin, la pauvre madame Jones vient trouver son hôte; quelque chose de grave s'était passé, car elle avait oublié l'inévitable chapeau noir.

« Je ne sais comment, mais, de remarque en remarque, la pauvre femme, qui était comme étouffée par sa douleur et ses souvenirs, laissa enfin échapper son secret, et, la voix souvent altérée par Témotion, elle me confia tout son passé, son amour, les terribles épreuves que lui avait fait subir l'abandon de celui qu'elle aimait, ses efforts pour reconquérir sa propre estime et s'assurer' celle des autres, sa faiblesse extrême pour sa fille et la bonté de la famille Mason. C'est l'histoire d'une nature aimante, d'une intelligence étroite, éprouvant instinctivement le besoin du respect d'autrui sans pouvoir se rendre bien compte de ce qui est vraiment respectable» La beauté de Lucy lui était chère, elle en était fière, et si la malheureuse iille n'eût pas tant scandalisé le pays par son inconduite, je crois que sa. chute n'eût pas inspiré à sa mère toute Thorreur qu'elle eût dû en ressentir. Peutêtre aussi un tendre regret, enseveli sous le poids des * -

années, restait-il dans son cœur, et la beauté de Lucy lui rappelaitrelle celui qui Tavait trompée.

« — Vous l'avez déjà vue, me dit-elle en parlant de

256 CONFÉRENCES iCNGLÂlSES.

Luoy, mais elle était dans un de ses moments de colère ; venez, elle doit dormir encore, puisqu'elle ne m'a pas appelée.

c( Et, avTint que j'eusse le temps de répondre, elle avait poussé ma porte et celle de la chambre en face où reposait Lucy.

« Jamais je n'oublierai l'impression que je reçus dans ce moment. La petite chambre aux murs blanchis, avec le lit et les fenêtres tendus de blanc, m'avait toujours ()aru un sanctuaire. Quel changement I Des habits de femme gisaient partout en désordre. Là, c'était une couronne de fleurs artificielles; ici, des bracelets, des ornementç de verroterie ; tout parlait un langage auquel on ne pouvait se méprendre. Sur <îe lit virginal dormait Lucy, la poitrine découverte ; un de ses bras, paré d'un velours, reposait sur la couverture, l'autre soutenait sa tète et se perdait dans les boucles noires de ses cheveux que relevait un ruban rouge. L'enfance respirait encore sur son front et sur ses paupières transparentes; mais ses joues fiévreuses, sa bouche et ses narines décehiient ses emportements et ses passions. Cependant, là, dans son tranquille sommeil, parée de toutes les grâces de la jeunesse, elle était admirablement belle. Je fus tenté d^absoudre la pauvre madame Jones de l'idolâtrie secrète que cette beauté lui inspirait.

0 .Fêlais rentré chez moi, quand j^entendis la voix de Mary appelant madame Jones. Celle-ci descendit rapidement; elles écliangèrenl quelques mots, puis je vis Mary entrer chez Lucy. Mon premier mouvement fut de m'élancer au-deyant d'elle pour Tarrêter et la supplier de se retirer.

« Comment! Mary, cet ange de purelé, affronlor un contact pareil! Tout mon sang reflua vers mon cœur. La vue de la pauvre mère me calma. Elle me fit signe de garder le silence, tout en m'invitant à m'approcher, et en un moment j'étais aussi ému qu'elle.

« Mary était là, à genoux, près du lit; son chapeau était tombé, sa tète légèrement inclinée en arrière ; ses yeux levés vers le ciel et la bouche entr'ouverte, elle semblait l'ange delà prière. Après quelques instants, elle se leva, s'approcha de Lucy, la recouvrit légèrement, lui prit la main et l'appela tout bas. Lucy fit un mouvement d'impatience, ouvrit les yeux et regarda Mary d'un air stupéfait.

ft — C'est moi, Lucy, lui dit Mary, ne me reconnaissezvous pas ?

a La malheureuse s'efforça, pendant quelques instants, de conserver le même regard fixe et insensible; puis, retirant sa main de celle de Mary, elle baissa la tête et se couvrit ta figure.

258 CONFÉMENCES ANGLAISES.

« — Chère Lucy, lui répéta Mary, regardez-moi ; je suis votre May (c'était son nom d'intimité), gui tous akne toujours.

c< — Non, non ! murmura la malheureuse, vous ne pouvez m^imer ; laissez-moi, mademoiselle ; ^ous ne sa* vez pas ce que vous faites en venant ici; je ne dois plus vous voir. Laissez-moi, mon chemin est trop loin du vôtre !

« Les larmes de Mary coulèrent lorsqu'elle lui répondit :

(( — Jamais, Lucy, je ne vous quitterai que vous im m'ayez promis de ne plus nous faire ce grand chagrin. Dites que vous resterez ici.

a Un silence suivit. On sentait que Lucy pleurait.

«i — Oh ! miss, dit-elle, laissez-moi, c'est inutile ; ce que vous me dites me perce le cœur ; mais, vous le savez, je suis incapable d'être autrement que je ne suis. Vous êtes bonne, vous ; vous êtes un ange, Diep vous a faite ainsi ; vous ne savez quel démon est en moi... Non, laissez-moi I

a Mais Mary ne s'éloignait pas ; elle prit la main de -la pauvre fille, lui disant :

« — Vous vous trompez, Lucy, nous sommes sœurs, sœurs par votre bonne mère, sœurs surtout parce que nous avons toutes deux le même Père céleste. Oh! ne croyez pas qlie moi aussi je n'aie pas mes moments d'épreuve, des moments où je sens -que j'ai mal fait. Re-

gardez-moi, vous veirez que je suis toujours la même.

«t — Je ne le puis, murmura Lucy ; non, non ; j*aime mieux vous oublier.

«( Pauvre Mary ! son angoisse fut extrême ; mais elle eut le courage du dévouement. Elle se leva un moment, ramassa les vêtements qui encombraient le plancher, rangea un peu la chambre, et lui dit d'une voix douce :

« — Voilà qui me rappelle le vieux temps. Vous souvenez-vous que c'était toujours moi qui mettais vos affaires en ordre? •

€( Cet appel à un passé d'innocence et de bonheur était • plus que Lucy ne pouvait supporter.

« Oh oui 1 répondit-elle, je n'ai rien oublié de ces heureux jours... Que ne peuvent-ils revenir!

a Puis elle ajouta d'un ton pénétré :

a — Mary, je suis bien malheureuse !

a £t la pauvre fille s'abandonna à un nouvel accès de douleur.

« La glace était rompue; la tendre charité de "Mary avait triomphé, et avant peu ce fut Lucy qui la suppliait ^e ne point la quitter.

« — Promettez-moi, disait-elle à Mary, que vous ne m'abandonnerez pas, et j'aurai le courage de rester ici, de ne point faiblir. Je ferai tout ce que vous me direz.

« Ce n'était. pas seulement Lucy qui désirait garder

160 GOfVFÉRENCES ANGLAISES.

Mary près d'elle ; moHméme je faisais des Toeœ poor qu'elle ne la quittât pas.

« MerTeilleuse puissance de la pureté et de ramonr chrétien I la seule présence de Mary ayait comme ilhuniné de rayons célestes celte petite chambre, et répandu sur Lucy un intérêt qui était sanctifié par la pitié. Je ne flié* prisais plus cette infortunée, je ta respectais même dans sa chute, je la voyais non telle qu'elle était, mais telle qu'eHe aurait pu être. Mary, en me révélant la hauteur aiigélique à laquelle peut s'élever une âme humaine, m'avait en même temps appris que Tàme déchue conserve encore le cachet de sa divine origine, et que, même dans la dégradation du vice, elle a droit à notre respect. »

J'aimerais, je le répèle, à reproduire d'autres scènes. Je m'en abstiens. J'ai choisi la plus dramatique. Les autres incidents sont très-simples, et plus d'une lectrice de romans pourra les a.ccuser d'être un peu insignifiants. Pour moi, je remercie Tauleur, qui voulait nous introduire dans la vie réelle, d'avoir choisi des personnages réels. Le mélodrame, heureusement, est rare ici-bas, et^ dans la vie telle qu'elle est, surtout au village, les jours, les caractères, les occupations, les causeries, se suivent et se ressemblent ; la teinte générale est un peu grise. Au lieu de poupées et de marionnettes aux vêtements excen-

triques, aux ressorts compliqués, sans chair, sans regard, et qui ne sont pas des personnes vivantes, nous sommes ici les hôtes d^une vraie maison dans un vrai village, habité par de vrais Anglais.

Il ne faut pas beaucoup d'effort au lecteur, il n'en a pas fallu beaucoup à Técrivain pour arranger le dénoûment. Qu'on sache donc de suite que Leslie, le pasteur mélan* colique, aimera et épousera la vive et charmante mademoiselle Rose; que Texilé aimera et épousera la pâle et rêveuse mademoiselle Mary, non sans avoir passé par toutes les crises de la passion qui s'ignore, de l'aveu qui s'embarrasse, de la jalousie qui se ronge, de la contemplation qui s'extasie et de la victoire qui s'exalte. Dans les romans, rrcme les plus passionnés, règne une certaine ordonnance convenue, on s'achemine à un terme trop prévu, le mariage est un diplôme, précédé de nombreux examens, et Tamour prend tous ses degrés, comme un jeune docteur. Ici, le roman étant secondaire dans l'ouvrage, le dénoûment pouvait nous être épargné. J'avoue que je n'aime pas beaucoup ce mariage final ; il fait trop de notre e^ilë le plus heureux des martyrs ; il réconcilierait presque avec la loi de sûreté générale, si elle devait ainsi marier ses victimes; puis on se sent disposé à rabattre un peu d'une admiration qui a passé par le verre grossissant des lunettes d'un amoureux. Toutefois, il fal- ^

lait bien que le roman finit ; ne Toublions pas, si ce mariage, que nous tâcherons d'expliquer plus loin, est la fin du roman, iï n'est pas la conclusion du livre.

Aussi bien, il est temps du sortir du roman et d'entrer dans l'histoire. Ces Anglais et ces Anglaises, qui sootils? que font-ils? qu'ont-ils à nous apprendre? That is the rub. C'est là le point important.

Laissons désormais les Souvenirs d^exiléy pour étudier de près la vie de village^ telle qu'elle résulte, en Anglegleterre, des lois, des usages et des mœurs.

Et d'abord demandons-nous qui est le pasteur? qui est Tadministrateur? qui est le magistrat? dans un village anglais.

M. Norris est le curé du village deEingsford. Il y habite avec sa femme un joli château gothique, en brique et pierre, surmonté d'une tour à horloge, et entouré d'un de ces jardins en pente, au vert gazon, avec un horizon borné, et des arbres épars, agréables à ceux qui aiment la nature simple. Il élève quatre ou cinq jeunes gens. Dans sa bibliothèque ou study^ le Christ de Scheffer, Platon, Shakspeare, le buste de Schiller et le portrait deWashing-

ton. L'église, le cimetière, les maisons couvertes de chaume, l'école, entourent sa demeure.

Ce pasteur est fils de pasteur ; il a été élevé gratis dans une école fondée par une ancienne corporation qui a payé, en outre, trois ans pour lui à l'Université. Au concours, il a obtenu son exhibition ou admission gratuite à Oxford; au concours, il a obtenu, après deux ans, un scholarship^ de trente livres par an pour trois ans; puis, au concours encore, un fellowskip^ ou grade viager avec traiteinent. Le clergé est ainsi élevé en commun avec les gens de son temps; il ne forme pas une classe à 'part; bien élevé, revêtu d un caractère sacré, le pasteur est reçu partout avec déférence.

Le clergé né dépend pas dé l'État, non plus que les cures. Les cures sont, en général, la propriété des grandes familles; quelques-unes appartiennent à la couronne. Le droit de présentation se vend et s'achète. Certaines cures ont été fondées avant Henri Ylll. Elles sont, en général, données aux fils de famille, qui y vivent en gentlemen. Le propriétaire de la cure de Kingsford a nommé le pasteur Norrîs; cette cure rappelle 10,000 francs, sur lesquels 5,000 francs environ sont prélevés par la taxe des pauvres, l'école et diverses charges ; il reste 5,000 francs.

Comment sont fournis ces 10,000 francs? 1* Par la dime, ou dixième en argent du revenu de chaau acre de

2a4 CONFÉRENCES AIGUISES.

terre, calculé sur la moyenne officielle du prix du blé; 2^ par le revenu des propriétés foncières de la cure; S"" par le casuel, prélevé à Toccasion des mariages, baptêmes, etc. ; enfin 4^ par les offrandes de Pâques, quétées à domicile par un sacristain ^

L* école de Kingsford est une entreprise privée, placée sous la surveillance de la paroisse. Les sexes y sont réunis, et le pasteur le trouve bon. Le maître et la mailresse reçoivent le logement et environ 1,875 francs, fournis: 500 francs par les élèves, qui payent un penny par seinaine, 250 francs parles paroissiens, 1,125 francs par le pasteur. Huit mois par an, il s'y fait des classes du soir.

La paroisse et la commune sont tout un. Il n'y a de maires et de conseillers municipaux que dans les villes. A Pâques, les contribuables aux parish-mtes se réunissent, et leur réunion est l'autorité communale ou vestry. Ils nomment plusieurs agents, les churchwarden, les over- ^eers^ le constable et le wày-warden, agents dont les noms indiquent les fonctions (église, inspection, police, routes),

* Il y a des curés extrêmement pauvres, dans d* assez nombreuses paroisses, et on lit dans les journaux des réclames comme celle-ci :

<r Le curé de *** est dans un tel état de dénûmenl, qu'il en est réduit au désespoir. 1) sollicite instamment la bienveillance du public. S'il n'est pas prompt emeni secouru, ses filles descendrotU datis ta rue. » [IjU Institutions de VAnglelerre, par Charles de Franqueville, p. 146). Le. même auteur nous apprend, p. 13 i, que les dîmes ont été converties en une somme fixe annuelle ou rent'Charge.

tous gratuits, sauf le constablCy payé au moyen de remises sur les actes de ses fonctions. Les routes sont entretenues au moyen d'un impôt de 4 à 9 pence par livre sterling de revenu foncier. Les électeurs out autant de voix qu'ils possèdent de 50 livres de revenus imposables, jusqu^à six voix au maximum. Les agents municipaux peuvent être poursuivis par les paroissiens devant les petty-sessions^ où sont examinées aussi les dépenses, dont le compte est soumis à la vestry. La commune peut emprunter, et elle perçoit ses impôts sans le concours de l'Etat, qui perçoit les siens dans la commune par ses propres agents.

M. Mason est magistrale et guardian. Qu'est-ce que cela? Autre trait tout à fait digne d'attention.

Le lord-lieutenant du comté, qui relève de la reine, mais qui est lui-même un grand propriétaire et un fonctionnaire gratuit, place à peu près tous les propriétaires fonciers résidant sur leurs terres sur la liste des magis^ traies ou justices of the peace. Ils y demeurent à vie, sans traitement. Deux fois au moins par mois, ils se réunissent en petty-sessionSy soit comme tribunal, pour juger les simples délits ; soit comme corps administratif, pour délivrer les licences aux débitants de boissons et s'occuper de la taxe des pauvres. 11 en est ainsi depuis Edouard 111. On évalue à dix mille le nombre des propriétaires exerçant les fonctions gratuites de juges de paix.

Tous les trois mois, au chef-lieu, tous lesmagistrates du comté se réunissent en quarter-sessions pour juger, comme nos cours d'assises, les crimes, sauf les crimes capitaux ; ou bien pours^occuper, conune conseils généraux, des ponts, des prisons, des aliénés, de la police, des impôts, des routes. En ta première qualité, les montrâtes élisent pour quatre ans leur président. Il est seul juge. Les autres sont de simples assesseurs. U juge devant un jury composé de propriétaires ayant plus de 20 livres de revenu. Le débat est oral et contradictoire.

Nul ne peut être arrêté sans un warrant délivré par un magistratâj lequel peut accorder aussi la liberté sous caution.

Les magistrates font encore partie de droit du board of guardianSj qui administre la taxe des pauvres et le workhouse. Le poor-rate égale à peu près les deux tiers de rimpôt, qui s'élève environ à 2 shillings par livre. Plusieurs paroisses se réunissent sous le nom d'[/hion; les contribuables élisent les gimrdianSj et ceux-ci prononcent sur les secours à domicile, les admissions au workhousCj les dépenses, etc.

Enfin les magistrates nomment les candidats aux fonctions annuelles de sheriffy première autorité, gratuite comme les autres, de tout le comté.

Comme on le voit, le pouvoir municipal administratif

et judicaire dépend de Télection, réleclion émane de la propriété ; or, la propriété, grâce à la liberté des testamentH, ne change presque pas de mains. Le secret de la force et de la persistance de toutes choses, en Angleterre, est bien là. Tout vient de la propriété, et rien nePébranle. Elle partage rinfluënce avec la religion. Toutes deux ne l'exercent (|ue sous le contrôle de la discussion.

S'il y a abus, non-seulement la presse se plaint, nonseulement le Parlement, prévenu par une pétition, ordonne une enquête, mais surtout la justice est là. Un indigent peut poursuivre un guardian ; un citoyen peut poursuivre un magistratey ^ans aucune autorisation préalable. La propriété, la religion, la justice, unies, respectées, contrôlées, voilà ce que l'on peut appeler les pierres de taille* de l'édifice anglais ! En pensant à cette société stable et puissamment assise, il me semble voir notre antique Palais de justice de Paris, avec sa chapelle, ses grilles, ses degrés, ses salles; on va, on vient, on discute, on s'échauffe, çn s'agite, sous les voûtes de cet an-. ti(|ue monument; lui-même, il ne change pas, il ne bouge pas; au dedans, liberté illimitée; au dehors, murailles inébranlables. En Angleterre, ces murailles ne sont pas des pierres, ce sont des institutions.

Ces pasteurs, ces propriétaires, en qui réside l'autorité locale, n'ont-ils pas encore d'autres moyens d'action?

Oui, certes. Autour d'eux, la vie sociale se manifeste par de nombreuses associations, et ils sont Tâme de ces associations ; par de nombreuses fêtes, et ils sont Fâme de ces fêtes ; par de nombreuses fondations, et ils sont rame de ces fondations.

De plus en plus, la mutualité s'établit jusque dans les derniers hameaux. Il y a des clubs pour acheter du charbon, des clubs pour acheter des vêtements, des clubs pour les soins en cas de maladie, des clubs pour les enterre* ments, etc. Le système est simple. L'argent versé est placé pendant un an, et, au bout de Tannée, on a droit à un bon pour la somme versée, accrue de ce qu'elle a rapporté et de ce qu'ont ajouté les membres honoraires, bon à employer en charbon, bois, vêtements, achetés en gros et livrés à prix coûtant, avec le bénéfice du gros sur le détail. Le club est administré gratis et la caisse augmentée par les membres honoraires, qui sont les propriér taires, les pasteurs, leurs femmes, leurs filles. » Il y a encore des cercles de jeunes gens, et, déjà en quelques endroits, des banques coopératives y comme celles qui ont été fondées en Allemagne par M. Schultze-Delisch, et dont le mécanisme est fort simple. On reçoit et on place les épargnes des ouvriers jusqu'à ce qu'ils ai^nt 150 à 200 francs, puis, au heu de leur 'donner un livret remboursable, on leur donne une action, sur laquelle ils peu-

vent emprunter, en la déposant, par billets à trois mois.

Il y a des fêtes de Tenfance, des fêtes à l'occasion des roios ou de la moisson, des jeux où les paroisses se défient, des chasses où le propriétaire engage les fermiers, leurs enfants, et ses voisins ^ Dans aucun pays, les occasions de mêler toutes les classes ne sont plus nombreuses et plus goûtées.

On plaisante de la sempiternelle envie qu'éprouvent les Anglais de dîner et de parler 1 L'envie de manger et l'envie de parler, c'est là ce qui a réuni les hommes en villages, en villes, en sociétés. Le plaisir de bien dîner, chez les ouvriers et les paysans, est d'autant plus légitime, que cela ne leur arrive pas souvent.

Outre les institutions locales, TAngleterre est couverte (le grandes sociétés libres, qui fondent des écoles du dimanche, des bibliothèques, de^ lectures publiques. Les Souvenirs d'un exilé citent, notamment*, h société Hants and Wilts éducation Society^ qui, dans les deux comtés du Hampshire et du "Wiltshire, afin de prolonger les années d'éducation, colporte des livres, institue des examens, et donne des diplômes et des prix, mais^ce qui est à remarquer) les» diplômes aux élèves et les prix au\ maîtres.

* Pages 147, 220, 277, 343.

* Page 222.

Comment ne pas signaler encore , bien qu'en dehors de la vie de village, la fondation des Éedes de haillontj ragged schookj avec \eur brigade de décrotteurSy qui aurai! ravi Fourier; car il voulait utiliser toutes les passions et notamment celle des enfants pour la saleté ^

En tête de toutes les fondations figurent les noms des propriétaires ; au milieu de toutes les associations, leurs personnes sont présentes, et toutes les fêtes sont organisées par eux et se passent chez eux.

Il y a quelqu'un qu'on voit partout à Lynmore, c^est M. Mason. Est-il lord? est-il fonctionnaire? est-il célèbre? est-il supérieur par la science, Tesprit, la fortune?

^ Tous ces petits garçons en blouse rouge, jaune ou bleue, qu'on toit aux coins des rues de Londres et même jusque dans le Testibule des elaba, font partie d'une société qu'a fondée l'association des Écoles des déguenillés. L'organisation de ces brigades est des plus curieuses. Chaque quartier de Londres en poisède une ; ce sont des enfants choisis parmi ceux qui ont fréquenté les écoles du jour. Le matin, ceux d'un même quartier se réunissent à sept heures; on leur fait lire l'Évangile, ils endossent leur costume et chacun va, boite et brosses en main, prendre sou poste; ils se rassemblent de nouveau sur les cinq heures, pour donner ^u surveillant tout l'argent qu'ils ont reçu. Celui-ci remet à chacun six pence comme salaire : le reste est divisé en trois parts : l'enfant en reçoit une, la Société garde U seconde pour ses dépenses, et la dernière est versée au nom des enfants dans une caisse d'épargne. Les sommes que rap(k>rtent ces enfants sont très-considérables ; trois cent vingt-six d'entre eux ont gagné 4,308 livres sterling dans l'année 1859. Le moindre manque de probité est puni pir l'expulsion. La station de chaque enfant est changée tous les jours, afin de l'empêcher de faire de mauvaises connaissances. On les oldige à fréquenter récole du soir. (Page 310.)

Nullement; il est propriétaire riche et résident, et commç tel, il est le premier à la commune, à la paroisse, au tribunal, au ^orkhouse, au jury, au scrutin, au club, au comice agricole, en toutes choses.

Il y a quelqu'un qu'on ne voit nulle part, c'est l'Éiat« Il ne nomme pas le maire, il ne nomme pas le pasteur, il ne nomme pas Tinstituteur. En France, Lynmore serait un chef'iieu de canton. 11 y aurait un juge de paix, im gjt^er, un commissaire, un receveur, un percepteur, nn Toyer, un notaire, un huissier, un médecin inspecteur des nourrices, un brigadier, un conducteur, etc., etc., nommés par TÉtat, et composant une colonie nomade, ennuyée et médisante. Rien de tout cela à Lynmore. Il n'y a pas même de mairie, et les petty-sessions se tiennent à l'auberge.

On fonde un club, une bibliothèque, ujie école, une fête, une usine; on se- réunit, on s'impose, on dîne, on parle, on écrit, on publie, on vote, on bâtit, on fonde, sans que l'État s* en mêle. C'est à ne pas le croire I

On conviendra que, dans une vie ainsi faite, l'ennui et Tapathie ont peu de place. En effet, M. Mason ne peut pas trouver le temps long. L*auteur de la Vie de village a pris soin de copier Tagenda, très-historique et trèspratique, d'un gentleman villageois pendant un mois de Vannée ; ce document est du plus saisissant intérêt :

5 Janvier. Meeting du quarter-sessiom à la ville, de

midi à cinq heures, pour affaires du comté.

6 — Quarter sessions; jugement des prisonniers,

7 — Idem.

8 — -Petty-sessions de une à quatre Ijeures.

9 — Réunion des guardianslàes pauvres, de onze

heures à une heure.

10 — Réunion des magistrales pour entendre les

réclamalious des contribuables.

11 — Dimanche.

12 — Séance mensuelle à la ville pour la direction

de la caisse d'épargne.

13 — Chasse du renard, coun^rj^-m^d^nSf.

14 — Rendez vous à la ville, pour réunion men-

suelle des diiecleurs de la Société dese-> cours mutuels du comté.

15 — Réunion des trustées à la vestry, pour la

distribution des legs faits aux pauvres.

16 — Réunion des guardians des pauvres.

17 — Chasse.

18 — Dimanche.

20 — Chasse; meute de lord K...

21 — Réunion du conseil de la Société de secours

mutuels de Lynmore.

22 — Assemblée du petty-sessians.

24 — Réunion des guardians des pauvres.

25 — Dimanche. *

26 — Réunion du comité des finances du comté.

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