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LE REGNE DE LA LOI

PAR LE vue d'aRGTLL

L'ouvrage de philosophie et d'histoire naturelle que M. le duc d'Argyli a publié en 1867, sous ce titre : le Règne

de, la /oi% est rapidement parvenu à la sixième édition ; il est assez connu du public anglais et du monde savant de l'Europe pour que son titre ne soit plus une énigme.

Qu'est-ce que /^ Règne de la loi? Le mot prête à plusieurs sens.

En se souvenant de la haute situation de l'auteur, pair

* The Reign of îmw, by tbe duke of Argjll. London, Strahan, 1867.

d'Ecosse, membre du dernier et du nouveau cabinet whig, Tun des chefs du parti libéral en Angleterre, on aurait pu croire qu'il avait voulu, à l'exemple de lord John Russell, expliquer la constitution politique de son pays, et montrer l'habile et forte économie de ces lois, auxquelles il a dû,* dès son entrée dans la vie, un rang si enviable.

Mais le Règne de la loi n'est pas un ouvrage politique.

La préface est datée d'Inveraray, et ce nom poétique nous transporte à l'entrée ^^^ vieux château dû nord de l'Ecosse, signalé par la reine Victoria dans le récit de ses jours de bonheur à cause de son « extrême beauté ^^ » au pied des montagnes, au milieu des grands pins, en face de la mer. On pouvait supposer que le chef des Campbell, contemplant du haut des collines dlnveraray l'azur voilé . du ciel et le mouvement réglé des flots, avait exhale son . enthousiasme dans quelques méditations sur les lois de la nature.

Mais le Règne de la loi n'est pas l'œuvre d'un poète.

C'est un livre savant et abstrait, composé de sept chapitres ou plutôt de sept dissertations, distinctes par le sujet et parle choix des arguments. Dans le premier chapitre, M. le duc d'Argyll définit \e surnaturel; dans le second, la loi; il étudie, dans le troisième et le quatrième,

* Leaves front the Journal of our life in tke Highlands front 1848 tol861, p. 79. London, 1868.

XA PHILOSOPHIE D'UN GRAND SEIGNEUR ÉCOSSAIS. m

les combinaisons des lois de la nature en vue d'une fin intelligible, et les exceptions apparentes; le cinquième chapitre est spécialement consacré à la loi de la création; le sixième a pour objet les lois dans le royaume de F esprit; le septième, les lois en politique. Le second, le*sixièmeet le septième chapitre s'adressent donc aux philosophes; le premier aux théologiens ; les trois autres aux physiologistes et aux positivistes. En effet, Tauteur suit à la fois trdis discussions avec M. StuartMill, avec M. Guizot, avec M, Darwin.

. On pourrait désirer* un ordre de composition plus méthodique, et le passage d'un sujet à un autre sujet, de la philosophie à l'histoire naturelle, de la physique à la politique, s'il fait grand honneur au savoir de Tauteur, n'est pas sans fatiguer, sans déconcerter un peu le lecteur, qui n'est d'ailleurs aidé par aucun résumé final. Il se trouve donc d'abord un peu perdu, comme si, habitué aux grandes allées droites des parcs à la française, il entrait dans une forêt où manquent les routes et les écriteaux. Mais elle est si haute, cette forêt, si vigoureuse, si profonde, elle abonde en perspectives et en détails si curieux, qu'on prend plaisir à la parcourir en tous les sens ; et si, fidèle au conseil de Descaries*, au lieu « d'errer en tour-

« JHsc&urs de la méthode, Z* partie.

noyant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, on marche le plus droit qu'on peut vers un même côté, x> on finit par s'orienter, par reconnaître deux ou trois grandes lignes qui commandent tous les sentiers, et on comprend le plan général. -

En deux mots, ce livre aux mille aspects divers est un plaidoyel* de plus destiné à la défense d'une seule et même doctrine, qui est la grande doctrine des causes finales y et à. la définition de deur mots, de deux idées, le mot et l'idée de loi^ le mot et Pidée de nature.

Philosophes et mathématiciens, moralistes et astronomes, théologiens et physiologistes, économistes et jurisconsultes, tous hs savants se servent du mot de M et du root de nature. Partant de points opposés, mais tous fidèles à la /grande méthode qui consiste à bien observer les faits, à les ranger dans un ordre logique, puis a s'élever jusqu'aux rapports les plus généraux, et enfin jusqu'à l'expression la plus simple des choses, ils arrivent par des chemins divers aux mêmes sommets, ils s'y rencontrent, ils aiment de plus en plus à s'y rapprocher, et, selon la belle expression de M. Quinet, à y échanger leurs flambeaux. Or ils ont tous constaté des lois, la découverte de ces lois est leur gloire, la contemplation de ces

lois fait leurs délices, ils n'ont pas de notion plus sublime à se communiquer, et ils se mettent à écrire ensemble

ce que l'on peut appeler le code et Tesprit des lois 4e la nature.

Mais ici commence la Babel et la confusion des langages.

L'esprit de Thomme est vaste, en effet, mais le langage de l'homme est pauvre, et quand les sciences se rendent Tune à l'autre des services et des visites, Papplication des mêmes mots à des objets dissemblables conduit à des confusions inextricables.

Depuis un siècle, et surtout eji France, la philosophie et les philosophes ont fait dans la politique des incursions dont les nations n'ont assurément pas à se plaindre, puisqu'il en est résulté un progrès certain de la justice dans les institutions civiles ; mais de ce rapprochement est né l'embarras qu'on éprouve pour définir ^certaines expressions. Prenons pour exemple le mot de liberté. Les politiques entendent, même sans le dire, que la liberté est toujours limitée; ils ont en vue la liberté d* agir; les philosophes, au contraire, entendent par la liberté une puissance morale qui ne connaît pas d'entraves; ils ont en vue la liberté de penser. Transporté du domaine Ûe l'esprit sur le terrain de l'action, le même mot n'a plus le même sens, et par le funeste effet de cet usage équivoque d'une même expression, une lamentable séparation divise en tous pays l'école radicale qui l'entend dans le sens

abstrait et l'école libérale qui l'emploie dans le sens pratique.

C'était, il y a trente ans, à^a politique, c'est aujourd'hui aux sciences physiques et médicales que la philosophie s'est mise à demander des consultations, puis des emprunts. Or il est encore tout à fait nécessaire de prendre bien garde au choix et au sens des mots que ce rapprochement va mettre en circulation ; on peut compter que les ignorants s'en serviront avec la joie d'enfants auxquels on a donné des pièces de monnaie neuve, sans se demander si le titre en a été changé.

Lorsque la science et la philosophie, la physique eé la métaphysique, se servent dii mot loi et du mot nature^ donnent-elles à ces mots le. même sens?

M. le duc d'Argyll indique quatre définitions du mot loij trois définitions du mot nature, quatre du mot surnaturel; c'est un abime d'équivoques.

Au lendemain des mémorables découvertes de l'astronomie et de la géométrie, les immortels auteurs de ces découvertes, qui étaient aussi de grands philosophes, Leibnitî?, Newton, Euler, Clarke, avaient appliqué tout leur esprit à la définition des lois de la nature, et de ces nobles recherches était sorti un magnifique mouvement de philosophie religieuse. Pour ces grands hommes, les lois de la nature^ disons-le d'un seul mot, c'étaient les

LA PlilLOSOPHIB D'UN GRAISD SEIGNEUR ÉCOSSAIS. 495

volontés de Dieu. Au lendemain des admirables découvertes de la chimie et de la mécanique, Tesprit humain est, par une pente semblable, ramené vers les mêmes problèmes. Mais si Ion en jugeait par de récentes manifestationSf ce serait un mouvement matérialiste qui sortirait aujourd'hui delà science. Pour les penseurs contemporains, les lois de la nature, ce seraient les propriétés inhérentes à la matière.

Le langage ne jette aucune clarté sur ces problèmes ; il aide à la confusion : deux sens se cachent, se déguisent sous les mêmes mots. On dit les lois de la conscience et les lots de la pesanteur; on dit la religion naturelle^ le droit naturel^ l'histoire naturelle. Les mêmes expressions servent donc à caractériser la vertu de l'homme, la chute de la pierre, les ''rapports de Tàme avec Dieu, Torigine des lois, la description des mammifères et des poissons. On définit la nature Tensemble des lois qui régissent l'ensemble des choses. On applique aux lois qui gouvernent les faits matériels la belle définition de Montesquieu :

Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Pourquoi donner à l'ensemble des choses un nom collectif, la nature? Comment les lois régissent-elles les choses? Comment des rapports dériventils des choses? S'ils sont w^o^^air^s,- ces rapports ne sont-ils pas des propriétés des choses? Si les lois sont

196 CONFÉRENCES ÀNGUISES.

supérieures et non pas inhérentes aux choses, où sont ces lois? Qui les a établies? Qui les rend exécutoires? En distinguant ce qui est naturel et ce qui est surnaturel^ que comprend-on dans le mot naturel? qa est-ce qu'on exclut par le mot surnaturel? Les uns n'entendent par naturel que le monde matériel ; les autres font entrer dans le mot nature l'homme, la pensée, la création. Quelques savants confondent surnaturel avec surhumain^ et, en ce sens, la nature elle-même serait surnaturelle, puisque l'homme ne peut ni la créer, ni la dominer, ni la comprendre. Les athées, par surnaturel^ entendent Dieu, et par nature, un ensemble de lois invariables, la nécessité. Les déistes, par surnaturel, entendent le mirficle ; par miracle, une violation des lois de la nature; par nature, l'œuvre de Dieu, mais d'un Dieu immobile qui, comme le dit l'ancienne formule, commanda une fois pour obéir à jamais : semel jussit, semper par et .

C'est, je le répète, un chaos d'hypothèses contraires et de définitions équivoques, chaos dans lequel il est cependant possible, ou plutôt inévitable, de discerner deux grandes lignes, deux grandes directions opposées. Tout se réduit à un seul et même dilemme :

Ou les lois de la nature supposent un législateur, ou elles agissent par elles-mêmes.

Il faut s'expliquer, sortir de l'ambiguïté des termes, et

M. le duc d'Argyll me parait avoir mis le doigt avec à-propos sur ce point central, sur ce nœud de presque toutes les controverses contemporaines.

Il est temps d'écouter, aprè&ses questions, ses réponses.

Pour mieux résumer tout l'ouvrage, je me permettrai de le lire comme on lit Thébreu, en commençant par la fin, c'est-à-dire en intervertissant l'ordre des chapitres. Il est question de surnaturel dans le premier, et de politique contemporaine dans le dernier; l'auteur descend ainsi de Dieu à rfaomme. Je trouve plus commode, plus logique de remonter de l'homme à Dieu, et, ainsi envisagées, les idées et les observations dont le livre se compose m'apparaissent plus clairement divisées en deux groupes distincts :

D une part, établir, par l'analyse de plusieurs exemples étudiés dans l'histoire, la présence et la libre intervention de V esprit humain dans le monde;

D'autre part, établir, par l'analyse de plusieurs exemples étudiés dans la nature, la présence et la libre intervention de V esprit divin dans le monde et dans l'homme.

Répondre ainsi par un seul et même argument à l'affir-

198 CONFÉRENCES AN6UISES.

mation des positivistes, qui suppriment, par un seul et inême coup, la réalité en Dieu et la liberté dans l'homme : telle est la méthode, telle est la conclusion du Règne de

la loi.

Le plus considérable des auteurs de la doctrine positiviste, M. Stuart Mill, a écrit cette formule :

Tous les phénomènes^ sans exception^ sont gouvernés par des lois invariables^ dans lesquelles n'intervient aucune volontéy sorr naturelle, sort surnaturelle*.

Cette doctrine, franchement avouée, la littérature commence à la populariser en rempruntant à la philosophie positiviste. Il n'y a pas longtemps que je lisais dans une remarquable notice de M. Sainte-Beuve sur mon ami regretté M. Ampère, qui par parenthèse eût été bien surpris de ce mot : o: Il était trop habitué à la considération des lois générales pour que l'idée du surnaturel vint l'en détourner. » C'est bien cela, mais ce n'est pas tout. M. Mill est plus complet, il va jusqu'au bout. Et d'ailleurs, il y aurait dans la rue des commentateurs effrontés qui tireraient la conséquence, si les maîtres, plus prudents, s'abstenaient de conclure. Mais M. Mill ne recule pas, et il faut le louer de sa sincérité. D'après ce hardi penseur, puisque tout, sans aucune exception, est régi par des lois

* Aug, Comte and Posiiivismf p. 13.

invariables, l'existence de Dieu n'est plus nécessaire, la liberté de rhomme n'est plus admissible. Ni Providence^ ni libre arbitre. Le inonde rentre sous l'empire d'une nécessité admirable, je le veux bien, mais inexorable. Tout est gouverné par des lois invariables ; s'y élever, c'est la science ; s'y soumettre, c'est la religion.

M. le duc d'Argyll est trop savant pour contester l'existence et l'invariabilité des lois qui régissent le monde. II admire, et comment ne pas Tadinirer I ce grand progrès de la science qui découvre chaque jour dans le plan général des choses et plus d' dièdre et plus d'unité, arrive, après avoir copstaté des liens de parenté entre tous les corps, à reconnaître que les forces elles-mêmes sont en quelque sorte de la même famille, et affirme par des témoignages de plus en plus nombreux la simplicité et la souveraineté des lois sublimes de la nature !

C'est la gloire de l'homme de s'élever à ces hauteurs. Mais la vraie science, la saine philosophie ne mettent pas au même rang, ne regardent pas comme également invariables les lois physiques^ les lois logiques et les lois moraies ; elles distinguent avec soin les lois nécessaires^ celles dont on ne peut concevoir le contraire, et les lois universelles^ mais qui pourraient ne pas exister, les unes absolues y les autres contingentes. Il n'y a pas éP effet sans causey voilà une loi nécessaire^ l'esprit se refuse à conce-

iOO CONFÉRENCES ANGIAISES.

Yoir qa'il n'en soit pas ainsi. Le feu brûle ^ Yoilà une loi ffmversdle^ mais on comprendrait très-bien que le feu ne brûlât pas; cela est ainsi, mais cela pourrait être autre* ment. Cette première distinction est essentielle, il est impossible d'accorder aux positivistes que toutes les lois soient du même ordre.

En second lieu, ce que Ton appelle la loi en morale, la Un en logique, c'est une lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde; ce sont les axiomes de la raison et de la conscience. Ce que l'on appelle loi en physique, c'est souvent une théorie régnante qu'une autre théorie détrône. Il y a dans le monde scientifique des dynasties, des usurpateurs et des prétendants. Il a fallu deux mille ans, depuis Anaximèoe jusqu'à Lavoisier, et quatorze hypothèses dont M. Liebig a donné les dates S pour arrivera connaître la loi de la composition de Pair que nous res* pirons. Il est absurde de prendre le dernier phénomène découvert pour la cause de tous les autres. Comme le disait rillustre Faraday ', en morale, il ne faut pas douter, ce serait livrer la vie au hasard ; dans les sciences, ne pas douter, ce serait fermer la porte aux découvertes.

La distinction des lois nécessaires et des lois simple-

*■ Discours sur le développement des idées' dans les sciences natU' relies^ p. 10.

* Éloge, par H. Dumas, 1868, p. 58.

nient universelles^ voilà la principale, voilà la grande réponse à l'assertion de M. Mill et des positivistes. On ne peut pas leur accorder, sans discussion, que toutes les lois quelconques , physiques , logiques , morales , soient du même ordre, ni que toutes les lois soient également et semblablement invariables, ni que les forces régies par ces lois soient inhérenlesà la matière.

Je ne suis pas philosophe, et pourtant je me permets de dire que M. le duc d*Argyll n'insiste pas assez sur ces distinctions. Il en résulte, comme on le verra, dans tous ses arguments, une certaine confusion qui aurait été évitée s'il avait pris tout d'abord cette forte position contre ses adversaires.

Mais il ne fait cette grande concession, cette concession, selon moi, excessive, que pour se servir avec une rare vigueur d'un second argument, auquel il attache une valeur capitale.

•Concédons un instant que tous les phénomènes, sans exception, sans distinction, sont régis par des lois. Accordons même que ces lois sont des propriétés de la matière. Il y a pourtant, dans tous les phénomènes, deux éléments purement intelligibles, exclusivement du domaine de Tesprit, à savoir la combinaison, (ontrivance, et le dessein, purpose.

Les phénomènes ne se présentent pas à Thomme par le

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côté abstrait; ils se présentent à Tétat vivant. Ce que je vois, ce ne sont pas des lois, ce sont des combinaisons, ce sont des agencements, infiniment variés en vue d'une fin. Le langage exprime très-rieltement et réunit toujours ces deux éléments ; les mots sont de petites formules brèves, entendues de tous, qui désignent par un même signe, par un même son, la chose et le pourquoi de la chose, Tobjet et sa destination, what and why. Ce petit mot, Yeau, est un son qui me rappelle aussitôt ce que c*est que Teau et à quoi elle sert. Vous me démontrez ensuite le comment ^ la loi de la composition de l'eau, de la pesanteur de l'eau , de Tévaporation de Teau. Je ne vois pas ces lois. Après m*avoir expliqué le phénomène par la loi, expliquez-moi comment la loi produit le phénomène, comment plusieurs lois y concourent, comment elles se rapprochent, se combinent, se dirigent ensemble vers une fin, passant de la puissance à l'acte, de l'abstraction à la vie.

Ainsi donc, à côté des lois invariables > il y a toujours des combinaisons variables^ moyens indispensables, par lesquels les lois atteignent leur fin. Ces combinaisons entre des lois en vue d'une fin, sont des faits, mais purement, exclusivement, intelligibles. Elles sont absolument impossibles à concevoir sans l'intervention d'un pouvoir mental qui ne réside pas dans les lois , qui agit sur les

lois. Comme le fait est certain, rintervention est certaine. Comme le fait est continu, Tintervention est continue.

Dans le cercle de l'activité humaine , cette expérience prouve la réalité de Tâme,. En dehors de ce cercle étroit, la même expérience prouve la réalité de Dieu. Ces deux puissances, l'àme et Dieu, s'établissent, se démontrent ainsi par le même argument ; s'il est réfuté, l'un et l'autre esprit, tout esprit, tombe et disparait. Il n'y a plus que des corps et des lois inhérentes à ces corps.

Comme on le voit, M. le duc d*Argyll donne rendezvous aux philosophes et aux savants sur le terrain des faits, n est assez curieux de voir la philosophie, par un renversement des rôles habituels, inviter la science à descendre sur la terre, à ;étudier la vie, et l'obliger à convenir que, dans tous les phénomènes, à côté de faits qui peuvent , à la rigueur, dériver de la matière , il y a d'autres faits qui ne peuvent absolument venir que de l'esprit*

L'ingénieux auteur, pour établir cette distinction, se livre à l'analyse d'une multitude d'exemples bien observés, parmi lesquels je choisirai, en les développant UQ peu, les deux plus saillants, assurément très-inattendus ; ils sont empruntés, Tun à l'histoire de la machine à vapeur, V utre à Thistoire des oiseaux.

204 CONFÉBEKGES ANGLAISES.

Commençons par la machine à vapeur, et mettons, comme. le disait Cuyier, V esprit de Phomme en exfirience.

A la fin du siècle dernier, un professeur de piiilosophie et un mécanicien, tous deux Écossais comme le duc d'Argyll, trayaillaient dans la même ville, à Glascow. L'un, Adam Smith, confiant dans les forces morales, demandait qu'on mît l'esprit en liberté, et cpi'on fît sortir le travail de l'homme de ces règlements absurdes dans lesquels il était emprisonné, comme dans autant de conduits étroits et sans issue ; l'autre, James Watt, occupé des forces physiques, demandait qu'on emprisonnât la vapeur dans des conduits bien résistants, au lieu de la laisser inutilement se perdre dans l'espace. Tous deux, étudiant au même moment, et travaillant, sans le savoir, l'un pour l'autre , par une de ces coïncidences que Ton peut appeler un mystère habituel de l'histoire, le second trouvant l'instrument nouveau qui devait servir Tidéc nouvelle professée par le premier, ils inventaient les deux ressorts principaux de la richesse des nations au dix-neuvième siècle, la liberté du travail et la machine à vapeur.

lA PHILOSOPHIE D'UN GRAND SEIGNEUR ÉCOSSAIS. 205

On sait bien que de ces deux découvertes, absolument nouvelles dans le mon^Je, date une révolution véritable.' On a vu changer, sous leur influence, l'industrie des hommes, le commerce des peuples, l'économie des lois, mais surtout le régime du travail, et, par conséquent, la condition de cette immense portion de l'humanité qui doit à l'activité de ses bras le pain de chaque jour. En moins de cinquante ans, les règlements tombent, d'admirables machines sont inventées, les grands ateliers s'élèvent, le tisserand de l'Ecosse quitte sa cabane et son petit métier, la femme voit tomber de ses mains ce fuseau, ce même (useau que Ton retrouve sur les plus anciens monuments de l'Egypte , les villes s'agglomèrent, les peuples se rapprochent, et la puissance de Thommesur la nature montede tout un degré.

Mais rien de grand n'est sans péril.

Voyez sortir de ces manufactures immenses, dans les rues des cités neuves, la triste procession des femmes en guenilles et des enfants pâles! En 1802, un industriel, le premier Robert Çeel, se lève devant le parlement, et il déclare que les grandes idées de Smith et les grandes inventions de Watt tuent les hommes ! De ce moment commence le combat, si bien caractérisé par le tilre d*un pamphlet* de cette époque, Mammon against Mercy^ cœur contre or, combat entre la loi de

Fesprit, déBnie par Smith, la loi de la matière, utilisée par Watt, la loi de la morale, invoquée par Peel, combat qui dure encore en Angleterre et ailleurs, aboutissant peu à peu à la victoire , c'est-à-dire à la conciliation dans une alliance supérieure de ces trois éléments nécessaires. Smith a des successeurs qui rendent chaque jour les mêmes idées plus complètes, pour les faire passer dans des lois plus justes. Après Watt, et à peu de distance, paraissent Hargraves, Crompton, Arkwright, inventeurs de machines plus parfaites et plus inoffensives. A Robert Peel, et aux législateurs, aux philanthropes de 1802, succèdent d'autres législateurs, d'autres philanthropes, mais surtout de tant d'efforts réunis se forme peu à peu une opinion générale, un esprit public, un sens commun, vainqueur de toutes les doctrines extrêmes.

Le grand résultat de la dernière exposition universelle de l'industrie a été précisément de montrer, après cinquante ans, la plus large expansion de la liberté industrielle, le plus puissant développement de la force mécanique, le plus sérieux respect pour la vie , l'esprit et le corps de l'ouvrier, arrivant à se concilier dans la plupart des grands centres manufacturiers du monde civilisé^ progrès heureux qui est loin d'être universellement accompli. La pratique n'est pas faite, l'opinion est faite. Que s'est-il passé?

U PHILOSOPHIE D'im GRAND SEIGNEUR ÉCOSSAIS. 207

Méditons avec M. le duc d'Argyll la partie philosophique de ce grand exemple, emprunté à l'histoire de ce grand drame contemporain.

Reprenons le rôle de chacun des acteurs principaux.

Adam Smith, le professeur, a fondé une économie politique vraie sur une philosophie vraie ; au lieu de croire à la force et au caprice dans le gouvernement des hommes, il a admis qu'un ordre naturel présidait à la poursuite de la richesse comme aux^autres manifestations de l'activité humaine; au lieu de croire, avec toute l'antiquité, qu'il fallait restreindre la richesse, enchaîner et déprimer le travail, séparer les intérêts des nations; il a professé qu'il était juste et utile de développer la richesse, * d'affranchir, d'ennoblir le travail, de rapprocher et de mêler les intérêts de tous les hommes ; il a su appliquer au travail une loi invariable de la nature humaine, la liberté réglée par la concurrence.

James Watt, le mécanicien, a pris deux lois invariables de la nature physique, la résistance des métaux, l'élasticité du gaz, et il* a tiré de ces deux lois l'instrument mécanique qui double la puissance de l'homme sur la matière.

Robert Peel, le moraliste, a invoqué à son tour une loi invariable de la nature morale, la limitation de Tin-

térêt personnel par Tintérét d'autrui, la subordination de l'égoîsme aux sentiments et aux devoirs de Thnroa-

ni te.

Spectacle curieux I chacune de ces lois invariables que, pour un moment, nous supposons du même ordre, est à elle seule impuissante, cachée, oblitérée, jusqu'au jour oii rhomme les met en exercice. Spectacle plas curieux encore! Chacune de ces lois invariables est par elle-même, si elle agit seule, malfaisante ou stérile. Sacrifiez la morale aux machines et à la liberté, vous avez tort; sacrifiez les machines et la liberté à la morale, vous avez tort. Il faut combiner les trois lois; ce n'est pas assez, les corriger, les empêcher de faire du mal, et si pour combiner, pour corriger, la raison de tous ne suffit pas, il sera, il a été nécessaire d'écrire la raison, d'armer la raison, de la constituer en pouvoir! On voit la raison, force naturelle, réprimer l'appétit, autre force naturelle. Ainsi là nature corrige la nature et l'amène à une nature inoilleure, plus élevée et plus éclairée.

Mais ce ne sont pas seulement deux ou trois lois qui concourent ainsi par elles-mêmes , par une force propre, par une vertu spontanée, à un si grand ouvrage. Il n'est pas une des influences dont résulte le plus petit progrès à travers le temps qui ne soit elle-même un résultat de ces combinaisons innombrables des lois naturelles qui

se nomment le pouvoir, la science, la presse, les arts, l'éducation, le milieu, le caractère national ; il n'est pas une de ces influences qui ne s'exprime par des niols, qui n'agisse par des moyens, qui sont eux-mêmes des combinaisons infiniment yariées, des résultantes compliquées, et enfin, toutes ces combinaisons aboutissent à des fins également variées, tellement variées, que l'histoire n'est que le catalogue de leurs incessantes diversités, mais pourtant toutes subordonnées à une fin générale, qui est le bien.

n est donc vrai de dire que l'homme se trouve placé en face de lois invariables, mais il faut ajouter aussitôt que ces lois ont une fin ; qu'elles ne l'atteignent que par le moyen de combinaisons; que ces combinaisons, bien loin d être toujours les mêmes, sont indéfiniment variables; qu'elles appartiennent, ainsi que la fin à laquelle elles tendent, à Tordre intelligible, et que la force qui soumet les choses, que la force qui les combine, que la force qui les conduit à une fin toute idéale, est une force qui leur est étrangère et supérieure, un agent, une cause, un pouvoir, un vouloir, un esprit, et, pour l'appeler par son nom, l'esprit humain.

La nature a donc un premier maître, qui est l'homme. L'esprit est doué d'un vrai pouvoir sur la matière, et Voltaire a été phis exact, plus scientifique assurément

qu'il ne le croyait, lorsqu'il a écrit ces vers pompeux :

Conficlents du Très-Haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous. Parlez ! du grand Newton- n'êtes-vous point jaloux * ?

Mais , pour me servir d'un • langage moins lyrique, Newton, Smilh, Watt, Peel, personnifient l'homme, et l'exemple de ces grands hommes prouve l'intervention dans les phénomènes d'une volonté naturelle, intervention nécessaire pour soumettre les lois invariables de la nature à des combinaisons variables, sans lesquelles ces lois demeurent stériles ou malfaisantes même, et n'atteignent pas leur fin.

Telle est la série des raisonnements et des faits par lesquels le duc d'Argyll répond à Pune des affirmations de M. Stuart Mill.

Il est bien clair que cette réfutation soulève une objec» tion très-simple et très-forte.

Oui, l'homme agit sur la nature, mais il fait lui-même partie de la nature, il est lui-même soumis à des lois invariables. Son corps n'est pas même ce que les 'chimistes appellent un corps simple : par ses éléments, par ses organes, il tient du minéral, du végétal, de l'arfimal, et il prend part à la vie du monde matériel. Ce que vous appe-

* Épttre a madame la comtesse du Châtelet, 1738.

lezTesprit, grandit, travaillé, se transmet et s'altère avec le corps ; il est enfermé dans un cercle de motifs, et chaque motif a sa conséquence invariable, invariability of seqaence. L'hofnme ne fait pas exception à la règle de rinflexible nécessité des lois, soit dans son corps, soit dans son esprit, s'il faut les distinguer.

Autant de mots, autant de pièges, à défaut de dé6nitions nettes, répond encore M. le duc d'Argyll dans un chapitre sur la loi dam le royaume de V esprit.

Il est très-vrai que nous ne sommes pas les maîtres de la structure de notre esprit et des relations préétablies entre cet esprit et le système général dans lequel il se meut. Il est très-vrai encore que tout acte a un motif et tout motif une conséquence. Ce terme motif pour l'esprit est aussi bien trouvé que celui de moteur pour la matière. Hais les motifs intérieurs ou extérieurs qui poussent Tesprit de Thomme sont si nombreux, que la liberté consiste à choisir entre eux, la vertu à choisir les plus élevés, la civilisation à augmenter ce nombre et à éclairer ce choix. Dites de Tanimal qu'il est contraint de choisir entre deux ou trois mobiles, la faim, la reproduction, la pour, en sorte qu'on peut inventer l'art de le dresser ou de le prendre. Vous savez ce que l'animal fera à la chasse, vous ne savez pas ce que l'homme fera à la guèrre-ou même au jeu. Connaître le, présent ne vous conduit jamais

nécessaire à la subsistance, pour méthode l'adhérence a un type, et la croissance pour corrélation, en sorte que si Ton suppose un temps indéfini, en arrière et en avant, tout ce que nous supposons créé a pu naître par une évolution spontanée, tout ce que nous supposons imparfait peut s'élever à la perfection complète ! La nature serait ainsi semblable à une plante immortelle qui passerait par des saisons sans fin de la graine à la tige et de la tige à la fleur.

M. le duc d'Argyll arrête M. Darwin à chaque mot, à chaque pas.

Oui, les espèces changent un peu avec le temps, mais de quel droit affirmez-vous : V que ce changement n'a pas de limites ; 2° qu'il se fait spontanément, et 3® qu'il est dominé par l'utilité, les plus fortes espèces détruisant les plus faibles dans un combat que la pénurie des subsistances rend nécessaire?

C'est abuser de la généralisation. Avec M. Flourens, avec le docteur Faivre, M. le duc d'Argyll répond qu'en fait toutes les espèces sont presque invariables, quoique composées d'individus toujours distincts. Avec M, de Quatrefages, il déclaie que si les espèces sont un peu variables, du moins elles ne sont pas transmutables de Tune à Tautre. Avec M. Janet ^, il ajoute que la sélection artificielle

' Revue des Veux Mondes, 15 décembre 1S65.

appliquée par rhomme à l'amélioration des animaux ou (les plantes est l'œuvre d'une pensée qui choisit. Pourquoi admettre dans la nature un art aveugle, ime série de hasards heureux , sans Fintervention d'une intelli-^ gence?

Enfin, et cette remarque lui est propre, il nie que Yutilité soit le plan dominant dans la nature. Oui, c'est bien pour Tutilité que presque toutes les choses paraissent établies, principalement pour le service de Thomme, et on ne peut assez admirer ce long travail des siècles qui, avant qu'il existât, préparait pour ce maître de la nature le charbon, cet étonnant fournisseur de force, que la chaleur rend capable d'élever à la hauteur d'un pied un poids un million de fois supérieur au sien. Mais l'utilité n'explique pas certaines existences, que l'on ne peut comprendre que par un dessein de beauté et de variété.

Madame de Staël ^ avait dit admirablement : a Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s'abaissent pas à servir ! »

Et ce n'est pas assez. La nature fait, en vérité, de l'art

^ Corinne, Ut. II, ch. m,

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220 * CONFÉRENCES ANGUl^BS.

rain dans les phénomènes de la nature. Il n'a plus choisi l'homme, mais un être inférieor à l'homme, être qui peul^, comme tous les êtres, se passer de l'homme, tandis que l'homme ne peut pas se passer de tous les autres ; il n'a pas choisi les insectes dont s'amusait tant le grave Malebranche*, qui « avait, disait-il, peine à se taire lorsqu'il entendait mépriser les moucherons, mépris injuste, fondé sur Tignorance, » il a choisi les oiseaux, libres citoyens de Pair, déjà décrits par M. Michelet avec tant de savoir, d'éloquence et de poésie.

Un long chapitre', orné de planches très-bien faites, est consacré par l'auteur à l'étude extrêmement ingénieuse du vol de Toiseau. Je me permettrai de la développer en indiquant dans ce petit être d'autres merveilles que le vol.

L'argument est toujours celui-ci :

Le plus petit phénomène ne se produit pas en vertu d'une loi invariable, mais seulement par la combinaison d'une multitude de lois, ajustées en vue d\me fin.

* Recherche de la vérité, 55.

* ///. Contrivance a necessity arising out of the reign ofjjow. — Eitample in the machinery of flight.

LA PHILOSOPHIE DTN GRAND SEKÎISEUR ÉCOSSAIS. 221

. L'oiseau a son histoire ancienne. Ramassez ce petit débris, bien rare, puisqu'il est i'os d'un habitant des airs; la paléontologie va le ranger à sa date, elle vous apprendra lé nom, l'âge, là patrie^ de cette charmante apparition. La patrie? Vous croyez que, seigneur dé l'air, libre, rapide, l'oiseau n*a pas de patrie? La géographie vous détrompe. Une invisible main a tracé comme au compas la ligne que les oiseaux ne peuvent pas franchir ou celle qu'ils sont forcés de suivre. Quelques-uns sont sédentaires ; ils partagent nos destinées et vivent de nos restes. L'Europe n'a pas d espèces à elle, et sur 8,000 espèces connues, 5,000 habitent seulement l'Amérique. Pourquoi? Dites-moi aussi pourquoi la plupart vont, viennent, errent sans cesse, s'arrêtant pour couver, mais entraînant bientôt leurs familles? Dites-moi pourquoi tant d'oiseaux émigrent, puis reviennent ?

. C'est que leur rôle est de chasser. Le charmant oiseau est un destructeur armé, l'infatigable ennemi deTinsecte. Pourquoi? Plutôt que de retenir sa puissance de multiplication continue, la féconde nature, pour arrêter une espèce, crée une espèce nouvelle ; on dirait qu'elle se plait

222 GONFÉKËNGES ANGLAISES.

moins dans la durée de ses œuvres que dans leujr infinie variété, dans leur constante docilité. Les insectes, imperceptibles et innombrables agents, qui paraissent chargés de désagréger la matière morte de Tarbre tombé ou du corps détruit, de reprendre et de répartir de nouveau cette matière, les insectes, petits distributeurs d'azote, mais grands destructeurs du règne végétal, ont pour ennemi ou plutôt pour régulateur Toiseau.

Volant sans bruit, au crépuscule, spectre silencieux, désagréable, mais utile, le hibouolélivre Thomme des pe* tits rongeurs qui l'attaquent la nuit. Perchés sur les hauteurs, plongeant dans les cadavres leurs serres et leurs cous dénudés pour n'être pas infectés, les vautours sont les fossoyeurs des pays chauds. Petit, léger, toujours en mouvement, gité dans nos demeures, le passereau, et aussi la rapide et gracieuse hirondelle, détruisent par milliers les ennemis de nos champs et de nos vendanges, prélevant leur salaire et se payant eux-mêmes sur le champ qu'ils protègent. Toute la troupe des oiseaux a ainsi même destination ; ce sont de petits acteurs chargés d'un petit rôle. Nous avons tort de distinguer entre eux. Le corbeau n'est pas de mauvais augure et ne mérite pas d'être cloué à la porte de nos fermes. Prendre Taigle, ce tyran solitaire, qui abuse de sa force et n'est magnanime que quand il est repu, pour l'emblème de la majesté, c'est se faire

U PHILOSOPHIE D'UN GRAND SEIGNEUR ÉCOSSAIS. 22i

une pauvre idée des rois ou une fausse idée des aigles. Ce sont là les superstitions de l'ignorance. Aucun oiseau De porte bonheur, aucun ne porte malheur, tous portent secours. S'ils sont moins nombreux en Europe, c'est que Thomme y est en plus grande troupe armée pour se défendre.

L'oiseau est le serviteur de Thommè, ou bien il est son précurseur ; il va préparer et purifier sa demeure future, chassant devant lui insectes et serpents. Dans les contrées où Toiseau peut servir, la nature l'y cantonne et l'y con-^ duit. Il trouve sa vie précisément et uniquement sur les points où sa présence est nécessaire. On voit partir les oiseaux en grandes bandes lorsque les grains diminuent, fuir notre chasse et se rendre où leur chasse va s'ouvrir, émigrer comme les poissons, comme les nomades, comme toutes les tribus de chasseurs; ils souffrent, s'agilent jusqu'à mourir quand une cage les retient, pressés de suivre leur instinct, qui est leur obéissance à un plan supérieur; ils s'y soumettent sans résistance, sans difTérence, sans déclin, sans progrès, avec une aveugle allégresse.

Dans ce petit être, les moyens sont merveilleusement adaptés à la fin. La merveille des merveilles est le mécanisme plu vol. Le corps de l'oiseau est une sorte de ballon aérien, muni d'appareils locomoteurs. L'air y trouve des outres qu'il remplit, et les os mêmes sont creux pour

324 COKFÈRENGES ANGU1SES,

le recevoir. La vue est proportionnée à la vitesse du vol, et l'œil, grand pour le crâne, porte une troisième membrane, un rideau qui tempère sans l'interrompre la lumière du jour. L'aile et la queue sont à la fois la voile, la rame el le gouvernail ; appareil admirable, elle fend Fair, et elle est rame; elle se gonfle, s'écarte et se replie, et elle est voile. Le corps est plus lourd que l'air; plus léger, comme le ballon, il flotterait, il ne volerait pas ; il faut qu'il pèse pour qu'il résiste. La loi de la pesanteur lui vient en aide et l'incline à descendre; une autre loi se rencontre, la loi de la résistance des gaz, qui l'empêche de tomber, mais, agissant en tous les sens, elle s'oppose à ce qu'il avance; il faut un moyen de trouver dans cette loi un secours dans le sens de la clmle et non un obstacle dans le sens de la marche ; ce moyen est l'aile, qui s'étend et s'appuie perpendiculairement, s'efGle et fend l'air horizontalement.

Mais il faut surtout le concours d'une troisième loi, la

loi de l'élasticité des gaz; comprimés, ils réagissent, et^

grâce à cette loi, à l'aide d'un muscle très-vrgoureui,

l'aile, nar ses battements rapides jusqu'à éblouir, fouette

mt rebondir le corps. Elle est

ir déplacer une masse d'air pro-

:orps, assez légère en substance

ces de pesanteur, assez forte en

structure pour résister à la pression que son coup déter-.

mine.

. Mais le coup en bas va être neutralisé par le coup en

haut? Non.

Convexes par-dessus, les plumes de l'aile laissent passeï Tair d'en haut comme une ombrelle retournée ; concaves par-dessous, elles retiennent et compriment Tair d'en bas; la pression d*en bas ferme l'aile comme une écaille, la pression d'en haut l'ouvre comme une persienne, et la machine laissant passer ou retenant l'air, selon que la pression nuit ou sert au vol, l'effet utile est produit, et l'oiseau se soutient.

. Mais il faut qu'il avance.

Chaque plume de l'aile est plantée dans la direction opposée à la marche en avant, très-forte à la base, trèsflexible à l'extrémité, en sorte que Tair ne peut pas s'échapper en avant ; il s'.échâppe en arrière, soulevant le bout des ailes et le poussant avec force, pendant que le corps forme avec Taile l'angle convenable suivant la force du vent. Et ainsi Toiseau avance sans pouvoir jamais reculer.

A mesure que l'oiseau est fait pour la terre, pour Teau, pour la neige, non pour les airs, Taile diminue et disparaît, la plume devient plus courte, plus ronde, moins roide; l'outil est ajusté pour le travail, le vêtement pour le climat, « depuis la frégate, dit admirablement M. Mi- .

2Î6 CONFÉRENCES AN/ÎLAISES.

chelet, le petit aigle de mer, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, Toiseau qui n'est plus qu'aile ^, jusqu'à l'oiseau sans aile, le manchot du pôle austral/dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide point à la marche, n'est qu'une indication, comme un souvenir de la nature. »

Ainsi un appareil, assez lourd pour résister à l'air, étalé dans le sens de la chute, effilé dans le sens de la marche, porté et poussé à la fois, dominant la loi de la pesanteur des solides par la loi de la résistance des gaz, combinée avec la loi de leur élasticité, et doué de cette énergie intime et de cet accord instinctif des lois de la structure avec les lois générales qui est le mystère de la vie, voici l'oiseau I

a Et, dit très-bien M. le duc d'ArgylP, tels sont quelques-uns de^arrangements nécessaires pour donner à ce petit être le pouvoir de vqler, rapport de la force vitale à la croissance, de la structure interne à l'action extérieure, de la forme de chaque détail à la forme de l'ensemble, de la matière à la résistance, de la masse et de la forme à la vitesse, en un mot rapport de force à force, de lois à lois et de toutes à un plan supérieur, combinaisons si variées, si belles, qu'un volume pourrait être écrit sans épuiser

« IJOisêau, p. 41 et 49.

•Pag«177.

l'admirable méthode employée pour résoudre ce seul problème de mécanique. y>

M. le duc d'Argyll ne manque pas d'indiquer ^ dans un chapitre spécial S comment les exceptions apparentes à Tordre parfait de la nature ne sont que des lacunes de notre ignorance, qu'une science plus avancée comble chaque jour.

Tantôt, comme Tavait dit Geoffroy Saint-HHaire, des membres réputés inutiles, ou laissés par la nature à l'état rudimentaire , apparaissent de plus en plus comme des caractères qui rattachent les animaux au plan général de l'unité de structure, démontré par Cuvier, et le naturaliste Savigny a pu découvrir dans les trompes du papillon toutes les pièces qui figurent dans la bouche de la chenille dont il sort. Tantôt des caractères réputés sans usage sont investis par une observation plus attentive d'une fonction certaine. Telle est la couleur chez les oiseaux.

<K II est heureux, s'écrie plaisamment M. Darwin, qu'il y ait des piverts de couleur pie , car s'ils avaient tous été verts, on n'aurait pas manqué de dire que cette couleur était un dessein de la nature pour les cacher sous les feuilles et les préserver de leurs ennemis. »

^ IV. Apparent exceptions to the supremacy of purpose, * Blanciiard, les Insectes, p. 114.

théorie désagréable de l'utilité assurée par le combat, qui est le fond du livre sur rOrigine des espèces. Et, pour ne pas quitter ses chers oiseaux , il consacre vingt pages charmantes à Tétude de cette curieuse et étincelante famille des oiseaux-mouches, Humming birds^ distincte de toutes les autres espèces d'oiseaux, tellement distincte qu'une seule plume suffit à les reconnaître, et tellement fixe que jamais on n'a trouvé la trace du moindre croisement^, confinés dans une seule contrée du monde, l'Amérique centrale, séparés par des différences caractéristiques en 340 espèces, paraissant ne se mêler jamais, pourvus d'organes tout à fait spéciaux pour des fondions spéciales, et revétus*de toutes les combinaisons les plus délicates et les plus capricieuses de la couleur, flamme3 ailées jetée sur la terre, comme les fleurs, comme les diamants, sans autre dessein concevable que la beauté.

Je me laisse aller à suivre M. le duc d'Argyll dans ses curieuses recherches ; mais il faut s'arrêter, résumer et définir avec lui le mot loi et le mot nature*. II" consacre à seis définitions deux chapitres, qu'il me reste à analyser rapidement.

< Gould, Trochilide, 252.

' /. The supematuraL — //. Law; its definiiions.

230 CONFÉRENCES ANGLilSES.

Si je suis parvenu à donner une idée claire de ce livre remarquable, qui contienV^es trésors de science rassemblés avec un peu de confusion, mais par un esprit yigoureux et sagace, on voit que Tensemble peut être ramené aux deux grandes démonstrations, aux deux grands sommets de la philosophie spiritualiste.

En premier lieu, l'auteur cherche et trouve dans l'histoire la preuve de rame;

En second lieu, il cherche et troufe dans la nature la preuve de Dieu,

Aissurément, ces deux démonstrations ne sont pas, ne peuvent pas être neuves. Les raisonnements de H. le duc d'Argyll soulèvent, en outre, plus d'une objection. Je fai accusé, dans la première partie, de confondre les lois physiques, les lois logiques, les lois morales, comme si elles étaient du même ordre. Dans celle-ci, je.lui reproche de ne pas tracer nettement la ligne qui distingue la Aocr trine de l'intervention du Créateur dans chacundes actes de la créature, de -Terreur si voisine qui est le panthéisme. Mais, me bornant toujours au rôle de rapporteur, je crois pouvoir' affirmer qu'il y a dans les

raisonnements de M. le duc d'Argyll un mérite trèsoriginal, et le voici :

Il consiste à accepter les théories des savants, quelles qu'elles soient, mais à dégager de ces théories, des expériences sur lesquelles elles reposent et des termes qui les expriment, deux faits qui se trouvent dans toutes et qui ne relèvent que de l'esprit; à savoir : la combinaison des lois entre elles , la direction des lois vers une fin.

Ceci admis, l'auteur appuie sur une seule et même analyse, sur un seul et même argument, la preuve de Pexistence de l'âme, la preuve de Teicistence de Dieu, en sorte qu'on ne peut pas nier l'une sans nier l'autre.

Voici tout le raisonnement réduit à sa forme la plus simple :

Premièrement y les lois de la nature n'agissent jamais isolément ni inutilement. A. chaque instant de la durée, et sans remonter à l'origine, plusieurs lois concourent à chaque phénomène par plusieurs combinaisons et aboutissent à des fins évidentes. La combinaison des lois entre elles est aussi nécessaire que l'existence même des lois. Quant à la destination vers une fin, elle est évidente ; c'est le résultat même de la combinaison. Or supposez qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas création ; supposez que les lois et les forces soient ou ne soient pas inhérentes à la matière ; décorez du nom de lois ou du nom de fins telles

^2 GONFEREKCËS ÂriGUISES.

hypothèses qu'il vous plaira de choisir ; par cela seul que vous constatez en toutes choses la combinaison et la^, cotttrivance and purpose^ ce sont là deux faits purement intellectuels, absolument distincts et indépendants de la^ ipatière elle-même, des idées pures, rapport de loi à loi, de force à force,, de cause à effet, et il faut de toute nécessité les attribuer à un esprit.

Le règne delà /oi, c'est donc le règne de l'esprit sur la loi.

Secondement, si la réalité des combinaisons auxquelles r^homme se livre* pour accomplir l'acte le plus vulgaire prouve qu'il y a au-dessus du corps de Thomme une pensée qui choisit, un esprit, la réalité des combinaisons auxquelles la nature se livre pour produire le phénomène le plus simple prouve qu'il y a au-dessus de la nature une pensée qui commande, un esprit.

Au nom du mémo raisonnement, de la même preuve de fait, croyez en Dieu ou cessez de croire à Pâme.

Une sorte de dialogue s'échange ainsi, d'un bout à Tautre du livre de M. le duc d'Ârgyll, entre les savants .§t les philosophes.

Les savants déclarent que les lois de la nature sont invariables, sans quoi elles ne pourraient être ni cofnprises ni combinées. Les philosophes ajoutent que pour les comprendre et les combiner, il faut un libre esprit.

U PHILOSOPHIE D'UN GRAND SEIGNEUft ÉCOSSAIS. *233

Les savants déclarent que les lois sont partout présentes ; les philosophes ajoutent qu'elles sont présentes pour obéir et non pour commander, pour servir et non pour régner.

Les savants déclarent que la science chasse peu à peu h mervdlletix y et ils ont raison. La preuve du mouvcr ment de la terre a changé Tancienfie idée du ciel; la connaissance du feu changera Tidée de Tenfer; la découverte de la pression atmosphérique fait disparaître Tancienne théorie de Thorreur de la nature pour le vide, dont la magie tirait parti. Mais les savants ont tort d'affirmer que la science rétrécit le champ.du swmaturel; il est plus exact de dire qu'il Téclaircit. Jamais les savants ne pourront prétendre qu'il n'y a pas, même dans la nature, des lois qui dépassent notre intelligence et des moyens qui dépassent notre puissance ; or, d'après le savant auteur, les croyants au surnaturel ne disent que cela.

Les savants déclarent qu'il faut s'attacher à l'observation des phénomènes, sans croire a priori à des causes finales. Hais comme ils constatent, derrière les phénomènes, des fgrces, au-dessus des forces, des lois, entre les lois, des rapports et des combinaisons , les philosophes ajoutent que ce règne de la loi appartient à Tordre intelligible, et ne se comprend, ni à l'origine ni à chaque instant, ssn^: Taction de pouvoirs intelligents.

■ Il I 1 1 ■ .... Il ■ Il I

Les savants décorent du nom de loi la répétition constante de certains faits dans un certain ordre, ou bieo la force qui.gouverne cette répétition, en tant qu elle peut être mesurée et exprimée numériquement, ou bien la combinaison de cette force avec d'autres forces en vue d'une fin.

C'est tout cela /disent les philosophas, mais subo^ ^ donné tantôt à une volonté libre et bornée, tantôt à une volonté vivante», puisqu'elle communique la vie, intelligente, puisqu'elle poursuit un dessein, souveraine, puisqu'elle l'accomplit.

Ainsi se poursuit le dialogue, les philosophes acceptant tout ce que les savants établissent, mais le portant plus haut, à peu près comme Iqs ouvriers, placés sur une échelle, se passent la même pierre depuis le sol jusqu'au sommet de l'édifice.

Et la conelusion est toujours celle-ci :

L'observation de l'histoire, l'observation de l'homme, du plus petit des hommes, présentant dans ses plus petits actes des combinaisons et un dessein qui ne peuvent venir de la matière, oblige à affirmer qu'il y a dans l'homme, au delà des sens, un esprit libre.

L'observation de la nature, du plus petit fait de la nature, présentant, dans le moindre détail, des combinaisons et un dessein qui ne peuvent venir de la matière,

oblige à affirmer qu'il y a dans la nature, au delà des sens, un esprit souverain.

Si tout s'opère dans la nature sans l'esprit souverain^ tout dans Thumanité s'opère sans l'esprit humain.

n faut choisir.

Cessons donc, soit de nous prêter des erreurs, soit de nous cacher des conséquences.

Non, il n'est pas vrai que la théorie de l'invisible demande le sacrifice de la raison expérimentale, mais il est vrai que la théorie de l'invariable entraînerait le sacrifice de la liberté pratique.

En niant Dieu, la foule croit qu'elle détrône un tyran pour devenir ]plus libre. U faut l'avertir que la même doctrine qui suppnme Dieu dans le monde, supprime la liberté dans l'homme. Les deux mots de la devise anglaise : Dieu et mon droite sont, l'un et l'autre, effacés du même co.up.

Avec les anciens sceptiques, presque tous assez aima- Ues, pour lesquels il n'y avait pas de principes fixes, du moins il y avait place pour la liberté, ou plutôt il n'y avait place que pour elle. Avec quelques nouveaux penseurs, beaucoup plus intraitables, la loi physique, la loi logique, la loi morale, sont inflexibles.

Si Ton va jusque-là, il faut le dire. Le mot loij le mot nature^ gardent d'un long contact avec les croyances

quelque chose de spirituel et de religieux qui en impose encore. Il faut chasser tout équivoque et déclarer hardiment que, sous le nom de lois de la nature^ on entend en toutes choses l'empire de la nécessité.

Heureusement, la science n*exige pas cette conclusion. La science a beau déclarer qu'elle tient à l'écart la philosophie'; en réalité, elle se sert, bon gré mal gré, d'une philosophie sous-entendue, car elle ne peut pas se passer des mots : rapport ^ fonction, combinaison ^type^ loi, plan, ordre^ et, si la démonstration de M. Iç duc d'Argyll est, comme je le crois , solide et vraie, la science^ tant qu'elle se servira de ces termes, sera forcée de comprendre inévitablement dans Iç mot nature Tamjs et Dieu. •

. Dès les premiers vers de la Divine comédie, Dante nous transporte au moment oii V amour divin donna le premier mouvement à toutes les belles choses ^ :

Quando Pamor divine Messe da prime quelle cese belle.

La science peut toujours tenir le même langage , et c'est l'illustre compatriote du duc d'Argyll, rastronomc Herschell, qui a écrit : a La raison nous conduit à croire

* Cbanil*'

LA PHaOSOPHIE D'UN GRAND SEIGNEUR ÉCOSSAIS. 237

que la force de là gravitation est le résultat d'une volonté qui eiiste quelque part*. » Le grand Newton avait écrit avant lui : « Il est certain que, tout portant l'empreinte ^d'un même dessein, tout doit être soumis à un même être. »

' Je remercie M. le duc d'Argyll d'avoir une fois de plus confirmé par ses ingénieuses recherches, par ses réfutalions serrées, ces sublimes affirmations.

A ses yeux, la nature n'est pas une prison. Elle est bien plutôt une toile entre deux ouvriers, un père et un fils, assis au même travail ; un voile sublime , transparent, tendu entre deux esprits, l'esprit créateur et l'esprit libre.

Ainsi comprise, ainsi étudiée, la science ne tue ni la poésie ni la foi. La science observe, pèse, compte, mais sans le vouloir, elle chante aussi; elle compose des manuels qui sont des poèmes ; car la vérité est toujours plus belle que rinvention, et ce que Tliomnie découvre est beaucoup plus sublime que ce qu'il avait imaginé. Vous pouvez donc, ô poètes, vous mêler aux courses des géologues et des botanistes, ne craignez pas qu'ils profanent l'onde de vos ruisseaux et le mystère de vos bois; écoutez-les, ils effaceront dans vos vers des hypothèses puériles, mais

* Astronomie f 5« édit., 291.

E jnb» et des harmonies ^H. 6 politiques et lé^-j Uti des lois viennent toate société, lai ■ilité de Fâme la science ne [1er <fe ftHxes,!

à la mélbode 1» Toos défendra pv le mot aussi.

pour vous offrir des images plus justeà et des harmonies plus merveilleuses. Ne craignez pas, ô politiques et législateurs, que la théorie de l'invariabilité des lois viennent ébranler la doctrine sur laquelle repose toute société, la doctrine de la liberté et de la responsabilité de Pâme humaine. Et vous, croyants, rassurez-vous, la science ne tue que la superstilûm; habîiaest^TQi» à parier de forces, dh^fe^, de fonctions, de rapports, fiez-vous à la méthode sévère de la science. Ce n'est pas elle qui vous défendra de remplacer le mot sacré de Nature par le mot aussi exact et plus touchant de Providence.

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