Chasse
28 — Réunion à la ville pour entretiens sur im
nouveau projet de loi concernant les chemins vicinaux.
29 — Réunion des ^wanlian^.
Toici donc quinze jours sur trente donnés à la chose publique, quatre au repos, quatre à des plaisirs en commun, le reste à ses affaires.
Au moment où j'écris ces lignes, j'habite uli village comparable à Lynmore, au centre de la France. Je regarde autour de moi, et je nomme dans mon esprit les principaux propriétaires, petits et grands, de la contrée. Dormis l'un d'eux, nommé maire par TKtat, et ne pouvant presque rien faire sans autorisation, je n'en vois pas nn seul qui ait le droit de s'occuper de la chose publique une seule fois par mois.
J'ai sous les yeux un livre excellent, la Belle saison à h campagne^ par M. Tabbé Bautain, livre que j'aurais aimé à comparer avec la Vie de village en Angleterre, Cela ne m'a pas été possible, parce que les éléments de comparaison manquent absolument. Le second est le code
27G GOIIFERENCES ANGLAISES.
propriété : nous ne connaissons pas, nous ne goûtons pas ces choses.
Il m'est impossible de croire que M. Norris, viTant dans un château, parmi les chaumières de trois cents villageois, soii un curé de campagne vraiment évangéliqoe; je vois en lui un laïque pieux, lisant Schiller, et portant une cravate blanche. Il m'est impossible, deyant les beaux champs de turneps dont se vante le directeur du workhouse de Lynmore, d'oublier les descriptions horribles de Dickens dans Oliver Tu^i^l, V enfant de la paroisse. Je crois difficilement que la taxe des pauvres porte à la vertu ; quand on a paye, il est naturel de croire que le devoir ett accompli*. Je n'aime pas cet impôt sur les riches, ces murailles autour du pauvre, et ces règles dures contre rindigence. « Pendant que j'hésite avec ma règle, disait Sismondi, la faim, qui n'a pas de règle, est sur lui. » Il y a dans le livre, à quelques pages de distance*, une pauvre Irlandaise tenant son pâle enfant sur son sein desséché, au fond du wo^khouse, puis 1c parc de lord K..., parc merveilleux, avec de beaux arbres, des eaux vives, une étendue immense, puis un gros banquier, dix fois millionnaire, avec sa femme, a poupée bien élevée, à qui
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sa parfaite politesse tenait lieu de cœur, » et ce rapprochement, ce contraste, fait mal.
•Je me suis rappelé la déchirante poésie que miss Procter* a intitulée : la Chanson de la pauvre berceuse (the Craddle song of the poor. )
« Ah! je ne puis supporter de te voir tordre en vain tes petites mains maigres; cher petit, je n'ai pa& de pain à te donner, rien, mon enfant, rien pour adoucir ta peine ! Quand Dieu, pour me bénir, t'envoyait ici-bas, j'étais fière, je le remerciais. Maintenant, chéri, moi, la mère, il s'en faut de peu que je ne désire te voir mourir.
<x Dors, enfant, tu es si las! Dieu est bon, mais la vie est dure.
t Veillant près de toi, j'ai vu ta beauté se flétrir, j'ai vu jour par jour tes forces tomber. Bientôt, je le sais, le besoin et la fièvre vont emporter ta petite vie. La famine a brisé le courage de ton père. 'Lui' et moi, l'espoir nous abandonne. Nous pourrions tout souffrir, pauvre bébé, si nous avions un morceau de pain pour toi.
« Dors, enfant, tu es si las ! Dieu est bon, mais la vie est dure.
' Ugends and Lyrici, a book of verses, by Adélaïde- Anne PrOv-ter. Je Toudrais meltre dans toutes les muins ces admirables poésies d'une calliclique anglaise, arrivées à la septième édition sans être connues en France.
278 CONFEBENGES ANGLAISES.
« Mieux eûl valu, cher et unique petit, que tu mourusses plus tôt, plus vile exterminé par la faim, que de vivre ainsi pour rien dans le malheur et dans la douleur, comme moi. Mieux eût valu que ton âme angélique se fût envolée avec ma Joie, avec ma paix, plutôt que de vivre sans chaleur, sans douceur, sans espoir, comme moi.
« Dors, enfant, tu es si las I Dieu est bon, mais la \ie est dure.
« Chéri, je suis rongée de faim, m^ poitrine est serrée, j'ai à peine la force de te presser, pâle et faible, sur mon sein. Patience, petit, Dieu nous aidera. La mort va venir, à loi el à moi. Il va nous prendre dans son ciel, où il n'y a plus ni besoin ni peine.
« Dors, enfant, tu es si las I Dieu est bon, mais la vie est dure.
« Telle est la plainte qu'à toute heure du jour, si nous 'prélions l'oreille, nous pourrions entendre, là, tout près de nous; mais le tonnerre bruyanl de la ville bouche no* tre oreille. Le cœur de cliacun de nous, comme Tange du ciel, aurait le pouvoir d'ordonner à une telle douleur de cesser. Dieu est glorifié quand ses enfants apportent à ses pauvres la joie et la paix! Ecoutez, pendant que la pauvre mère chante, voici déjà qu'on entend battre des ailes I »
Ah! nous ne connaissons pas en France, Dieu merci!
celte extrémité du dénâment, et cette pauvre Irlandaise avec son enfant ne serait pas chez nous condamnée à frapper à la porte du v^orkhouse.
Les Anglais ont l'esprit de société, nous avons Pesprit de fraternité. C'est pourquoi nos pauvres sont mieux traités que leurs pauvres. Ce n'est pas tout.
Nos familles sont plus tendres que leurs familles, nos voisins sont plus intimes que leurs voisins, nos domesti^ ques sont plus doucement ,et plus dignement traités que leurs domestiques, nos lois sont plus équitables que leurs lois, nos prêtres sont plus exemplaires que leurs prêtres, nos impôts sont mieux répartis que leurs impôts.
Nos paysans valent leurs paysans, et ils sont plus heureux, comme nos pauvres sont plus heureux que leurs pauvres ; nos paysans aspirent et arrivent à la propriété ; dans sa maison, sur son champ, entouré de ses fils, notre paysan français est le type de 4'homme libre, labo- rieux et paisible. -
Nos femmes valent leurs femmes. La charité anglaise garde toujours je ne sais quel air protecteur; la distance se rapproche, elle ne s'efface pas. On donne, parce que cela est convenable et utiieà l'harmonie sociale, on donne en vertu tl'un raisonnement. En France, nos femmes, nos filles, nos sœurs, se donnent elles-mêmes; elles ne raisonnent pas, elles sentent, elles aiment, elles sont ten •
tées de remercier ceux qu'elles obligent. En même temps, chaque année, parmi les plus intelligentes et les plus ardentes, deux ou trois mille se font servantes des pauvres.
Notre culte, dont la discipline morale est plus efGcace, est bien plus fait pour le peuple que leur culte. Il est admirablement propre aux plus belles fêtes, et il transporte
au village la pompe de ses cérémonies. Nos églises appellent l'architecte, le peintre, le musicien, Torateur, le chanteur, les fleurs, les parfums, les ornements, les beaux vases; la maison de Dieu, dans les pays catholiques, est ou pourrait être là patrie des beaux-arts.
Dans les fêtes populaires, nous montrons plus de bonté, nous déployons plus de gaieté. « Vous, disait un Anglais à un Français, vous êtes gais ; nous, nous sommes contents. »
En matière d'institutions populaires, nous aimons tout ce que les Anglais font, et nous avons ce qui est nécessaire pour le faire mieux qu'eux. Cependant nous ne le faisons pas. Pourquoi?
Tout simplement, parce que cela ne nous est pas permis.
II y a en France deux défiances lamentables. Le gouvernement, tous les gouvernements (car j'adresse ce reproche à tous les régimes qui se sont succédé depuis plus (l'un siècle), se défient de la religion et du dévouement libre, et cette défiance est gravée à chaque page de nos lois.
Que Ton ne dise pas que la liberté est possible à Douvres et qu'elle ne Test pas à Calais ; qu'elle est possible à Bruxelles et pas à Lille ; qu'elle est possible à Turin et pas à Grenoble ! Est-ce que Ton s'imagine que la vie publique est sans lutte en Angleterre? Il y a des gens semblables à ce pasteur Leslie, qui est désolé d'avoir à discuter les aiTaires de sa paroisse avec une demi-douzaine de tailleurs et de menuisiers ^ Il y a des institutions, comme les mechanics institutes^ qui ont été l'occasion de longs débats; commencées par les radicaux, occasion de déclamations démagogiques et de rixes, peu à peu ces fondalions, ou bien sont tombées, ou bien ont été reprises par les deux seules forces charitables, la générosité, c'est-àdire la richesse, et la persévérance, c'est-à-dire la reli-
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gion. La liberté suffit pour ramener ce qui est utile an peuple dans les mains de la propriété et du clergé, quand ces mains ne sont pas liées.
Elles le sont en France. Demander, donner, recevoir, instruire, rassembler, écrire, parler, fonder, sont des délits. Élire, juger, administrer, dépenser, ne sont pas des droits.
Les gouvernements peuvent relever de ces délits ; ils peuvent conférer ces droits, mais ils s'en gardent bien : aux situations acquises ils préfèrent les fonctions octroyées. Les fonctions sont tout, les situations rien; on n'ose plus se prévaloir, pour obtenir une place, d'une fortune indépendante : Tadjectif gâte le substantif. Les classes supérieures se sont mises en dehors du pays légal ; on les y laisse avec soin. Bientôt deux siècles se seront passés ainsi. La société en est-elle plus solide? Non, trèsnaturellement. Mais au moins les gouvernements sont-ils plus solides? Pas davantage. La solidité de l'édifice dépend moins de la construction que du terrain.
En France, les institutions, les mœurs, la routine, se dressent comme autant d'obstacles contre l'mfluence des classes les plus riches et les plus éclairées. En Angleterre, le pouvoir local appartient à la propriété, à la condition de rendre à la population des services gratuits et multipliés; on paye une amende, si Ton refuse unefonc-
tion gratuite. En France, le pouvoir local appartient à des fonctionnaires étrangers, payés, mobiles, et mis en défiance contre les prcpriétaires. Dans un village anglais, le principal propriétaire est aussi le magistrat principal et le principal administrateur, et il faut qu'il se fasse aimer, s'il veut avoir la vie douce, car il n'a pas, comme le juge de paix français, la ressource de se faire avancer. En un mot, il est le plus influent. Qu'est, dans son village, le propriétaire français? La loi de finance lui donne un nom qui caractérise parfaitement sa situation. Il s'appelle le plus imposé.
Inutiles, ennuyés, tracassés, comment les propriétaires ne seraient-ils pas- tentés de quitter les champs, et de yenir à Paris, où ils s'amusent du moins en mangeant leurs revenus? Puis, on s'écrie que Ceux qui travaillent quittent la campagne pour la ville! Je le crois bien! ils suivent ceux qui font travailler. C'est le propriétaire et non l'ouvrier qu'il importe d'abord de retenir aux champs. Comment retenir le propriétaire sans l'occuper? et de quoi l'occuper, en dehors de ses propres intérêts qui ne le réclament pas tout entier, si ce n'est du bien public? et pourquoi donc ne pas l'en occuper? C'est son droit et c'est son devoir, puisqu'il est arrivé à l'instruction, à la richesse, en un mol à cette supériorité, fondée sur la nature, que les sauvages eux-mêmes comprennent, puis-
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qu'ils reconnaissent parmi eux des sauvages plus éclairés qu*ils appellent des chefs.
On s'imagine à peine à quel point la défiance, armée des lois qu'elle a faites, poursuit chez nous jusque dans les plus petits détails l'action individuelle. Je citerai deux exemples, empruntés à la vie d'un village français.
J'avais un ami, que Dieu a rappelé déjà. Il appartenait à une des premières familles de France, et il habitait un village où son père ^t tous ses pères ont fait le bien. Il avait accepté d'être délégué pour la surveillance des écoles primaires, et, mettant à ces humbles fonctions tout son cœur, il voulait encourager les écoliers en leur distribuant quelques livres. Rapport de l'inspecteur au préfet, rapport du préfet au ministre, réponse du ministre au préfet, réponse du préfet à l'inspecteur, ordre de l'inspecteur au maire, à l'effet d'empèchjer ces distributions. Réclamations du délégué au ministre, offre de soumettre la liste de tous les livres donnés, correspondance entre le ministre et le délégué, dans les termes les plus courtois, concluant à l'interdiction polie de donner un livre à un écolier.
Le méhie ami, en mourant, lègue une fondation aux hospices de Paris, en cas de non-acceptation par la communauté-de Saint-Yincent de Paul. La communauté, en
effet, n'accepte pas. Mais elle a besoin d'être autorisée à dire non. Délibération du conseil de la communauté. Lettre de la supérieure générale. Renonciation par acte notarié. Rapport de l'assistance publique au préfet. Renvoi par le préfet au ministre deç cultes. Examen par le bureau compétent et rapport. Avis du ministre des cultes sur la décision de la communsruté. Communication au ministre de l'intérieur. Renvoi au Conseil d'État. Projet de décret. Rapport. Délibération. Décret. Renvoi au cabinet de l'empereur. Signature. Envoi au garde des sceaux. Enregistrement au Bulletin des lois. Ampliation au préfet, du préfet au directeur, du directeur à la communauté qui apprend, après treize mois, qu'elle est autorisée à dire: non. Pendant ces treize mois, l'œuvre reste en suspens a la charge de la famille.
Pourquoi mon ami n'a-t-il pas pu donner un livre? Parce qu'il aurait pu être aimé, puis influent. Or la politique se défie de Tinfluence des classes supérieures.
* Pourquoi tant de formalités autour du plus petit acte dune communauté? Elle pourrait s'enrichir. Or la politique se défie de l'influence de la religion.
J'ose dire que ces choses feraient rire un Anglais, s'il les comprenait, mais je crois qu'il ne les comprendrait pas. Ou bien, il répondrait fièrement par cette grande
parole, écrite dans le testament du fondateur de runiversité d*Oxford, le roi Alfred le Grand * :
c( liisjmt thattheEnglish shoiUd remain as free as their omi thoughts.
a II est juste que les Anglais soient aussi libres que le sont leurs pensées. »
Je placerai ici une courte digression historique.
Quelques lecteurs ne manqueront pas de dire que les bonnes relations entre les propriétaires et les paysans, dans les villages de France, n'ont cessé que depuis la révolution de 1789. C'est une erreur. Il y avait alors déjà bien longtemps que les principaux propriétaires n'habitaient plus leurs terres, sauf dans quelques provinces privilégiées. Les paysans voyaient le propriétaire représenté pendant douze mois par des régisseurs, pendant deux mois par des chasseurs, et régisseurs ou chasseurs leur étaient également désagréables. Il y avait longtemps aussi que des dettes contractées à la cour empêchaient les propriétaires gênés d'améliorer leurs terres. On se
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réunissait, au retour de la guerre, ou à la saison des chasses, pendant peu de semaines, pour se divertir.
J'entendais raconter, il y a peu de temps, par un charmant et respectable conteur, que son grand-père recevait
ainsi, dans le Languedoc, vingt à trente personnes à la fois. On riait, on buvait, on mangeait, on jouait la comédie, on*chassait. Puis un jour le maître de la maison paraissait au déjeuner le chapeau sur la tête et la douzille ou bonde du tonneau attachée à son chapeau. Cela signifiait qu'il n'y avait plus rien, que la cave était à sec. On partait alors, et toute la caravane allait camper dans le château voisin, qui appartenait à une veuve aimable et vertueuse, madame de Minute, que Ton appelait Minute sans seconde. Elle n'était pas riche et, après peu de jours, elle déclarait que le garde-manger était vide. On la suppliait, protestant que tous les invités se contenteraient de pain sec. Une fois, elle y consentit. Après huit jours, nouvelle détresse, nouvelle prière, nouveau délai. Mais, enfin, il faut partir. Chacun s'en va àTécurie; plus de chevaux I qu'était-il arrivé? La bohiie dame dit à ses amis : «Je n'avais pas d'argent, et vous vouliez rester. Chaque jour j'ai envoyé à la ville vendre un de vos chevaux, et c'est leur produit qui nous a nourris quinze jours! » Et chacun de rire et ,àe s'en aller comme il peut. Sans bls^ner ces mœurs gaies et à la française, ces
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village une manufacture de porcelaine. « II y a une fatalité pour les gentilshommes de campagne, dit Young, quand ils veulent entreprendre le commerce ou les manufactures... Le commerce répugne à leur éducation, et ils ont trop de négligence pour les petits gains et les petites épargnes, qui sont Tâme du commerce. »
Bien loin donc que la révolution de^ 789 ait anéanti Tétat idéal, moral et charmant que quelques écrivains imaginent, prenant leurs rêves pour l'histoire, c'est depuis cette époque, et à mesure que ce qu'elle contenait de bon a été séparé par des gouvernements réguliers de ce qui s'y était mêlé de mauvais, que la vie rurale est redevenue en honneur et en progrès ^ Les lois, les impôts, les voies de communication, tout a changé, et dans tons les lieux que le propriétaire riche habite, améliore et moralise, là où il porte son exemple et son argent, les meilleures relations sont nées, l'harmonie règne, le progrès s'opère, et tout serait mieux qu'avant 1789, mieui qu'en Angleterre, si l'État n'était pas partout invoque, partout présent. En «ceci, les idées et les choses sont ce qu'elles étaient au moment ou Arthur Young visitait un autre Angevin, M. de Livonnière, dont les descendants
^ Il sufGt de renvoyer aux livres de M. Léonce de Lavergne, qui ae- Vraicnt être toujours 8ur la table du salon, chez tous les grands proprié- ~ frangaisi pour être lus, relus et consultés.
savent encore montrer comme on aime son pays, les letlres et les champs. Laissons parler Arthur Young, cité par M. Guillory^ :
« Le 27 septembre. Parmi mes lettres, j'en trouvai tine pour M. de Livonnière, secrétaire perpétuel de la société d'agriculture d'Angers. Je fus informé qu'il était à sa maison de carnpagne de la Meignanne, à deux lieues de la ville. Lorsque j'arrivai chez lui, il était à dîner avec sa famille; il n'était pas encore midi, j'aurais cru ne pas me trouver dans cet embarras; mais son épouse et lui ne tardèrent pas à m'en tirer en me priant de partager avec eux la fortune du pot, et, sans faire paraître le moindre embarras dans leurs regards ou faire le moindre change-ment à leur table, ils me mirent sur-le-champ à mon aise en me faisant asseoir à un dîner assez ordinaire, mais offert avec tant d'aisance et de gaieté que je trouvai ce repas plus à mon goût que ceux des tables les plus splendides. Une famille anglaise, surprise ainsi à la campagne, TOUS aurait reçu avec une hospitalité inquiète et une politesse pleine d'anxiéfé, et après vous avoir fait attendre pour un dérangement précipité de nappe, de table, d'assiettes, de buffet, de pots et d^ broche, elle vous aurait
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peut-être donné un dîner si bon qu'aucune personne de la maison, entre la fatigue et l'inquiétude, n'aurait pu vous accorder une seule parole de "conversation, et que vous vous seriez ensuite éloigné avec des souhaits sincères que vousn'y revinssiezjamais. Cette folie, si conunune en Angleterre, ne se rencontre jamais en France. Les Français sont tranquilles chez eux et font les choses sans se gêner. M. de Livonnière conversa beaucoup avec moi sur le plan de mes voyages, qu'il loua extrêmement ; mais il trouva bien étrange que ni le gouvernement, ni l'Académie des sciences, ni TAcadémie de Tagriculture, ne payât la dépense de mes voyages. Cette idée est puremerà française; ils ne peuvent concevoir qu'un particulier oublie ses affaires pour le bien public ; il ne put pas même comprendre, lorsque je lui dis que tout était bien fait en Anglelerre, excepté ce qui était fait avec l'argent public. »
Si Arthur Young visitait la France en 1863, il y trouverait tout amélioré, transformé, changé, tout, excepté deux choses, cette hospitalité vraiment française, ei cette idée purement française.
Et voilà pourquoi Texili dont nous racontons les Souvenirs ouvre des yeux si ébahis dans le village de Lynmore, en cherchant partout lautoritéqu'il salue en France
à chaque pas, et en rencontrant partout la liberté, qu'il n'a pas l'habitude de trouver à chaque pas dans les yillages français.
La lecture de laTie de village en Angleterre serait une excellente introduction aux travaux sur la décentralisation.
Trois réformes capitales pourraient être empruntées à ce livre, et je les résume en ces trois vœux :
1** Une loi sur les justices de paix, qui rende aux propriétaires une part dans l'exercice de la justice ;
2® Une loi sur le droit de réunion non politique, qui permette aux différentes classes de la société de se mêler plus souvent, par des fêtes, des associations, des lectures, des dîners même*, et aux ouvriers de s'entendre, afin de mettre en commun la défense de leurs intérêts et les ressources de leur prévoyance;
3** Enfin, l'abolition d'un nombre énorme de formalités qui entourent, emmaillottent et étouffent la plupart des actes de l'être raisonnable sur le sol français.
On se plaint de l'abaissement des caractères. Autant
* Il n*y a pas longtemps que les ouvriers typographes de Paris, voulant diner ensemble pour leur fête patronale, cela leur a été interdit.
294 CONFÊUENCES ANGLAISES .
vaudrait se plaindre de Taffaissemeut d'un corps qui ne serait jamais exercé. On se défie des hommes, ils arrivent à se défier d'eux-mêmes. Dans ces fonctions de magistrale^ de guardianj de chuvchwarderiy quelle source d'influence pour les classes élevées de TAngleterre; mais en même temps quelle forte école! quel apprentissage de la vie publique ! quel exercice précoce de la responsabilité! Aussi voit-on en Angleterre des caractères d'une trempe, d'une persévérance, d'une indépendance, qui frappent d'admiration; de vrais chevaliers d'une bonne cause, dévouant vie, fortune, honneurs, à son service, el dignes de ces beaux vers que j'emprunte à miss Procter :