‹ Conférences et lecturesChapitre 6 sur 14 · LES OISEAUX DE PASSAGE · texte numérisé non relu

LES OISEAUX DE PASSAGE

a Les ombres épaisses tombent du. haut des tilleuls qui s'élèvent comme une muraille énorme devant le ciel du midi.

a Et du sommet des sombres hêtres, comme une marée montante, l'obscurité envahit les champs qui nous entourent,

«Mais la nuit est belle; partout une douce vapeur remplit l'air, et les sons lointains semblent rapprochés.

«Au-dessus, dans la clarté de la nuit étoilée, de rapides oiseaux de passage volent à travers l'atmosphère humide. J'entends les battements de leurs ailes rapides,

lorsque des régions froides et glacées ils vont chercher le» prairies du Sud. J'entends dans les hauteurs des airs leurs cris tombant comme un rêve des cieux, mais leur forme, je ne.puis la voir.

« Ne dites pas cela. Ces voix qui murmurent la joie et la passion ne viennent pas de la troupe des oiseaux; ce sont les échos du chant des poètes, murmures de plaisir, de douleur ou de faiblesse. C'est le son des mots ailés. C'est le cri des âmes qui, bien haut, dans de rudes labeurs, volent en battant des ailes, cherchant un climat plus chaud, et, dans leur vol élevé à travers des royaumes de lumière, elles laissent tomber sur notre monde de ténèbres leurs chants et leur harmonie. »

Jusqu^ici , Messieurs, je vous ai fait entendre des pièces courtes et détachées, touchantes, ingénieuses, splendides; mais Longfellow ne serait pas un grand poëte s'il n'avait pas un souffle plus puissant, s'il n'était pas capable de concevoir et d'enfanter une œuvre plus considérable. J'ai pour ainsi dire traversé le jardin rempli de fleurs charmanies qui mène au pied d'un monument. L'auteur àExcehior et des Oiseaux de passage est aussi l'auteur à'Yawathaj de V Étudiant espagnol j de la Légende dorée.. Il vient de publier des Scènes dramatiques; il a écrit des romans, mais il est avant tput le chantre et Tinventeur

UfiMRY L0N6FELL0W. iltt

incomparable à^Êvangéline , poëme immortel qui vivra avec Paul et Virginie y avec Hermann et Dorothée ^ avec Mireille^ avec le Vicaire de Wakefield et Peniette , aussi longtemps que les hommes conserveront le culte de la beauté littéraire et de la pureté morale.

Le poème à'Êvangiline est connu ^n France grâce à M. Marmier,à madame de Bury, à tf. Montégut,à M. Brunet; mais il ne Test pas assez cependant, et je vous demande la permission de vous le raconter brièvement.

La scène se passe au nouveau monde, dans TÂcadie, cette belle presqu'île cédée en 1713 aux Anglais par

^ Louis XIV, bien avant la cession du Canada, et qui forme aujourd'hui la Nouvelle-Ecosse.

Les Français établis sur cette terre lointaine , que ses prairies et son climat rendent comparable à notre belle Normandie, résistèrent à cette cession d'êtres humains, comme nous résisterions assurément si, demain matin, un décret cédait à l'étranger un lambeau du sol natal; et, lorsque la guerre éclata entre la France et l'Angleterre au Canada, ils furent accusés d'avoir aidé les Français secrètement. Les Anglais sont durs. Il y a d'autres races

. qui oppriment les races inférieures ; la race saxonne les supprime. Un ordre aboipinable de lord Chatham^ décida, en 1755, que tous le» hommes colons de TACadie seraient rassemblés dans les églises à vn jour indiqué, que

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le gouverneur ferait annoncer à ces hommes, en les rete- * nant prisonniers, que leurs biens allaient être confisqués, leurs maisons détruites, leurs familles dispersées. Cet ordre partit d'Angleterre, en plein dix-huitième siècle, sur les conseils de Franklin , sans aucune objection de Voltaire, et il fut exécuté par un gouverneur impitoyable nomn>é le major Lawrence. Un épisode de cette atroce histoire a servi de thème au poème d'Êvangéline^y qui est, on va le voir, comme un drame touchant joué par un petit nombre de personnages, avec des changements de scène continuels, au milieu de décorations d*unc mer* veilleuse magnificence.

G*«st d'abord la peinture de Tallégresse, du travail et de la paix dans le village de Grand-Pré , avec ses petites maisons modestes, ouvertes jour et nuit, d'où sëlève la fumée bleue comme un encens, et avec ses habitants laborieux et aisés, honnêtes et chrétiens, sans misère et sans faste, troupeau exempt de loups, peuple sans populace. Là demeure le fermier Benoit,* père d'Évangéline, et le forgeron Basile , père de Gabriel. Les deux jeunes gens sont fiancés, et leurs fiançailles joyeuses, les plaisirs et les travaux des champs, composent autant de scènes charmantes, toute une série de géorgiques villageoises, interrompues par la brusque arrivée de Tordre d'arrestation, d'exil, de confiscation, qui éclate au milieu des

fêtes comme le tonnerre à la fin d'un beau jour, comme le rappel et le tocsin au milieu d'un cité paisible. Cette tragédie^ qui coupe court à cette idylle, compose la première partie du p.oême. Elle se termine par le départ des proscrits, portés, poussés, distribués péle-méle sur des navires qui obéissent au gouverneur. La scène est des plus pathétiques. Les adieux de Texil ont inspiré tous les, poètes. Vous connaissez la page sublhne de Lamennais : r Exilé partout est seul ! Vous avez lu les vers de Victor Hugo :

Il disait aux oiseaux de France : « Je vous quitte, ' Doux oiseaux, je m'en vais aux lieux où Ton meurt vite. Au noir pays d'exil où le ciel est étroit ! »

Vous vous rappelez le tableau de Muller, qui a représenté avec tant de vigueur les jeunes Irlandaises enlevées de force par ordre de Cromwell pour être transportées en Amérique. Vous vous êtes tous arrêtés devant une gravure allemande, die Auswanderung; on voit les pauvres émigrés quittei' leur village, ils suivent à pied le chariot chargé de leurs bagages et passent devant le cimetière. Les petits enfants, enchantés, insouciants, courent en avant, les grandes sœurs, plus graves, marchent en arrière avec hésitation, le père se roidit et se domine, la mère arrache une fleur, en pliant le genou, à la tombe de la famille et tourne la tête en pleurant du côté de la maison abati-

donnée. Vous avez lu le beau discours de Richard Cobderi , racontant qu*il a vu des Irlandais, avant de s'embarquer dans les docks de Liverpool, baisei^Ia terre et emporter dans une petite caisse un peu de gazon encore vert sur une motte de terre de la patrie. Que de cris^ de larmes, de chants d'exil, depuis le Super flumina Babylonis jusqu'aux adieux des Âcadiens précipités de force sur les navires, pendant que la nuit est illuminée par l'incendie du village et que la terre natale s'ouvre pour recevoir le cadavre du vieux Benoît, du père d'Évàngéline, frappé de mort au moment du départ, et ne pouvant s'arracher à sa patrie ni survivre à son désespoir.

La seconde partie du poëme nous montre la pauvre

Evangélitie conduite par quelques voisins à bord du navire qui doit l'emmener, et confiée au pasteur du village. Gabriel est dirigé vers un autre navire qui fait voile pour la Louisiane. L'histoire nous apprend qu'une • partie des exilas de TÂcadic s'établit dans la Floride; d'autres passèrent en Europe, et on assure que quelquesuns ont encore des descendants en France, dans les environs de Chatellerault.

Nous retrouvons Évangéline traversant à pied plusieurs des Étals du nord de l'Amérique, décrits l'un après l'autre par le poêle avec une admirable variété, et s'embarquant

enfiu sur le jcours majestueux du Mississipi , qu'elle redescend avec ses compagnons d*exil, attachés les uns aux autres par les liens du malheur, du souvenir et de l'espoir. La peinture du Mississipi , véritable océan qui marche entre des rives tantôt riantes, tantôt funèbres, est, même après Chateaubriand, l'une des plus étonnantes descriptions qu on puisse lire. Pendant qu'Ëvangéline descend le grand fleuve, Gabriel le remonte sur un autre bateau parti de la Louisiane. Tous Aeux se cherchent et tous deux se rencontrent, mais, hélaâ! sans s'aperccvoii*. Au moment où les deux bateaux se* croisent en silence, la chaleur du soleil contraint les passagers au repos. Évangéline et Gabriel dorment sans se douter que la ^destinée .les rapproche, et déjà ils sont séparés par une longue distance, lorsque Évangéline, se réveillant, dit au prêtre qui l'accompagne : <c 0 mon pèreJ quelque chose a dit à mon cœur que Gabriel n était pas loin. Etait-ce un rêve, ou bien un ange a-t-il passé qui m'a révélé la présence de mon fiancé? Pardonnez ces paroles qui n'ont pas de sens pour vous. » Et le prêtre répond : «Ma fille, les paroles ne sont point insensées et je les comprends bien. Ton sentiment est profond et tes paroles ressemblent à ces bouées qui flottent sur la surface des eaux, montrant la place où l'ancre s'est enfoncée. » Et le silence se fait , interrompu par la note stridente que jette

iU CONFÉRENCES AMÉRICUNES.

au vent Toiseau moqueur avant de se cacher dans 1^ bois.

Le bateau qui porte Évangéline arrive après plusieurs jours à une station où s'est établi le vieux Basile. Grande joie des compagnons qui retrouvent leurs compagnons. Grande émotion d'Evangéline qui croit retrouver Gabriel. Mais, à ses premiers mots, Basile lui apprend que depuis plusieurs jours il est parti à sa recherche. «Vous aveï du, dit-il, le croiser en route et le rencontrer. » Ici se place une scène de gaieté' champêtre. Les colons de TAcadie sont tout au bonheur de se revoir, pendant que la pauvre Évangéline se tient seule à Técarl, ayant peine à contenir son cœur que le poëte compare à un nid d'où les oiseaux sont partis et sur lequel il est tombé de la neige.

Avec une indomptable énergie, la jeune iille se décide à partir, escortée du vieux pasteur et de quelques amis, pour suivre et chercher Gabriel. Nous ne l'accompagnerons pas; Messieurs, dans celte longue poursuite qui sert au poëte à déployer sa puissance véritablement magique de description de la nature et à faire passer sous les yeux éblouis du lecteur les différentes contrées du nouveau monde. Après plusieurs années d'inutile fatigue, après avoir séjourné tantôt dans le camp des Indiens qui lut racontent l'histoire du Fimicé de neige ^ ^tantôt dans la * maison du missionnaire, elle finit par s'arrêter dans

la Pensylvanie ; elle se fixe dans la capitale de cet État hospitalier et elle y devient Sœur de la charité, conservant son cœur à Gabriel, mais laissant sortir de ce cœur brisé et répandant sur les malheureux.toute sa puissance d'aimer, comme ces parfums qui, sans rien perdre de leur arôme, l'exhalent autour d'eux dans les airs.

La peste se déclare dans la ville. Évangéline se multiplie, allant partout veiller les mourants, peut-être en désirant la mort. Un jour, dans une salle d'hôpital, elle s'approche d'un lit ; elle en écarte les rideaiux. Le malade esta l'agonie. Elle le regarde, elle le reconnaît, et, avec un accent pieux et tendre, elle s'écrie : « Gabriel ! 6 mon bim-iUmé! » A ce cri, le nlourant, dans un rêve de délire, revoit la maison de son enfance, les rivières bordées d'arbres, les vertes collines de TAcadie, le village, la montagne, et dans Tombre des forêts, comme au jour de sa jeunesse, Évangéline passe dans une vision. Il essaye de prononcer un nom, mais les sons inarticulés meurent sur ses lèvres. Il essaye de se lever : sa tête retombe sur Tépaule d'Évangéline agenouillée près du lit. Son dernier regard est doux, mais il s'éteint soudainement comme une -lampe que lé vent soufQe tout à coup. Tout est fini, l'espérance, la crainte, la peine, le désir du cœ.ur, la longue attente inutile, le profond désespoir, la pesante patience 1 Pressant une fois de plus la tête inanimée sur

130 CONFÉRENCES AXÉRICACEBS.

son sein, elle s'affaisse doucement eUe-même en murmurant : « Père, je vous remercie ! »

Cette scène pathétique et tout le poème se terminent par ces beaux vers, écrits dans un rhythme gra^e et lent comme un psaume funèbre :

a La forêt primitive est toujours debout ; non loin de son ombre, Pun à côté de l'autre, dans leur tombeau sans nom, les deux amants sommeillent. Dans Tétroite enceinte d'un petit cimetière catholique, à côté de la ville, ils reposent ignorés, inaperçus ; chaque jour le flux et le reflux de la vie passe à côté d'eux, à côté de milliers de cœurs ardents qui ont cessé de battre, à côté de tétés fatiguées qui ne travaillent plus, à côté de mains laborieuses qui ont cessé leur tâche, à côté de pieds agiles qui ont achevé leur voyage.

« La forêt primitive est toujours debout, mais à Tabri de ses rameaux habite une autre race, avec d'autres coutumes et un autre langage. Seulement, le long du rivage du triste et nuageux Atlantique, languissent encore quelques paysans acadienâ 'dont les pères sont revenus de l'exil pour mourir sur la terre natale ; dans la cabane du pécheur, le rouet et la navette sont encore à l'ouvrage; les filles portent encore de grands bonnets normands et leur costume de toile de ménage. Au coin du feu, le soir,

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elles redisent Thistoire d*Ëvangéline, pendant que, dans les rochers, la voix profonde de l'Océan retentit et approche, et que les lamentations de la foret lui répondent par leurs échos désespérés. »

Messieurs, j'ai à vous demander grâce à la fois pour la longueur de cette étude et pour sa mélancolie. Je n'ai plus à louer Longfellow, mais je ne puis pas résister au plaisir de rapprocher de son nom celui d'un de nos premiers poètes français. Je voudrais avoir le temps de comparer Èvangéline à Pernette. Il y a dans les deux œuvres, dans les deux talents, une grande ressemblance. Les personnages de Laprade sont plus vivants, les paysages de LongrelloYT sont plus grandioses. Il y a plus de feu dans Laprade, plus d'émotion dans Longfellow. Mais tous les deux s'élèvent aux mêmes sommets lumineux et se plaisent dans les mêmes régions sereines. Tous les deux parlent purement de Tamour et pieusement de la nature.* Je ne connais rien de plus exquis, dans aucune langue, que les fiançailles de Pernette et de Pierre sur les montagnes du Forez et que la rencontre de Gabriel et d*Évangéline sur les ondes dii Mississipi ; rien de plus sublime que la mort de Pierre et que la mort de Gabriel. Combien je remercie les deux poètes de m'élever à ces sentiments exquis, de m'initier à ces situations pathétiques dans ces simples récits d'existences modestes! Combien j'admire

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cet art merveilleux qui, sans évoquer les César et les Agamemnon, m'intéresse à l'amour et m'associe au malheur de créatures à moi semblables, et, sans forcer le naturel, me fait rencontrer le sublime dans les luttes de la vie obscure de pauvres paysans. Fatigué de traduire de nobles vers en mauvaise prose, je laisse à Victor de Laprade le soin de célébrer ces beautés de l'inspiration honnête qui est aussi l'inspiration de Longfellow, et je vous rappelle, en terminant, ces beaux vers du poëme de Pemette:

Muse de mon pays, mais fille aussi du ciel ,

Vierge au front ceint d'airelle et de bruyère rose,

Muse invisible à tous et qui vois toute chose !

Ouvre à mes yeux obscurs, écartant le brouillard ,

Les larges horizons qu'embrasse ton regard,

Et, pour voler plus près des antiques modèles,

Donne à ton faible enfant le souffle et le coup d*ailes.

Le premier je t'invoque en ces chastes déserts ;

Que ta virginité s'atteste dans mes vers !

•Fais circuler toujours à travers ma pensée

L*air pur de la montagne et sa vertu sensée.

Et la salubre odeur des pins de nos sommets,

Qui suscite la vie et n'enivre jamais.

D'autres iront cueillir sous les soleils torrides

Les savoureux trésors des jardins hespérides, ^

En des lieux où l'aspic rampe sous les gazons.

Où des fruits éclatants cachent de vils poisons ;

Moi, sur le maigre sol de tes Âpres domaines.

Je ferai des moissons | lus pauvres, mais plus saines.

Rien de bas et d'impur ne me suivra chez toi,

Et j'y marcherai seul et libre comme un roi.

Viens ! et donné h mes vers, à mes sobres images Un solide support fait de maximes sages, Que le parfum en fasse oublier les couleurs , Qu'on devine le roc soiis le velours des fleurs; Que dans Térable ou Tor, selon la fantaisie, De Tantique sagesse ils cachent Tambroisie : Qu'enfin, dans tout ce livre honnête et bienfaisant, L'âme éclate immortelle et que Dieu soit présent.

Il est bien possible , Messieurs, que le déiioûment de

Pemette «t celui à^Évangéline semblent un peu lugubres

à ceux qui aiment que les pièces et les romans finissent bien. Mais les poèmes qui finissent bien ne sont pas des peintures exactes de la vie, car la plupart des romans de la terre finissent mal ou restent sans dénoûment.

Cherchez, imaginez un autre dénoûment au poëme à'Évangéline. Vous pouvez, avec un léger anachronisme, supposer qu'au lieu d'arriver dans la ville de Guillaume Penn, au milieu de ces amis qui se tutoient et s'appellent des frères, la fille du^ fermier Benoît se dirige vers le lac Salé et se fixe au milieu des Mormons, près de ces saints des dei'tiiers jours^ qu'on ferait mieux d'appeler les saints du dernier étage. Elle y trouve Gabriel déjà remarié à plusieurs femmes et père de nombreux enfants. Elle vent parler de son amour fidèle, de sa patrie, de Dieu, des souifrances de son cœur. Aimer I que signifie ce mol? Un Dieu ! Où donc est-il? Une patrie, à quoi bon? Souffrir,

et pourquoi donc? Rêves, fictions, tourments inutiles! Les Anglais ont bien fait de chasser les Âcadiens, puisqu'ils étaient les plus forts. Gabriel a bien fait de prendre une autre femme, et les mots dont se sert Évangéline sont rayés du vocabulaire, effacés dans l'histoire...

Messieurs, si vous supposez ce dénoûment, il n'y a plus de poëme. Le mal ne serait pas grand si c'était là un progrès de la science qui chasse le merveilleux et nous ra- ^ mène à la réalité. Mais ne vous y trompez pas. Ce n'est pas la poésie, c'est la réalité même qui succombe sous lea négations des docteurs que je relègue ici par politesse chez les Mormons. La poésie ne nous charme. Messieurs, que parce qu'elle rend plus aimable ce qui doit être aimé, plus admirable ce qui doit être admiré, plus sensible ce qui doit être senti. C'est la prose vulgaire qui a tort. L'enthousiasme a raison. Dieu, amour, gaieté, courage, lutte, ardeur, larmes, fidélité, merveilles de l'âme, splendeurs de la nature, tous ces moiB qui composent le poème A^Évangéline sont les mots vrais, les mots sacrés de la vie. Les effacer, c'est remplacer la réalité par un rêve, et la chimère est du^côté de ceux qui nient. Aussi, quand j'entends nier Dieu, je ne tremble pas pour Dieu, je tremble pour l'homme, déjà si petit, si bas, si pauvre, et qfle l'on veut encore amoindrir, s^vilir et dépouiller. Si la vie est une vallée de larmes, ah ! n'enlevons pas à cette

vallée les ombrages qui la rafraîchissent, les montagnes qt(k la couronnent et le ciel qui la couvre. Pour être justes^ envers la vie, laissons à toutes ces réalités leur manteau poétique, et remercions les poëtes qui ne nous permettent pas de nous déshabituer de l'admiration.

Je ne sais pas si Henry Longfellow, le poète pur et puissant que je vous demande d'aimer avec moi, a bien respedé la chronologie en faisant d'Évangéline une Sœur de lâchante. C'est en 1755 que lord Chatham condamna * les Acadiens au bannissement, et c'est, je crois, en 1805 seulement, que l'admirable ÉKsabeth Seton, une créature respectable et extraordinaire, une sainte énergique et gaie (dont je vous raconterai peut-être Thistoire dans une autre conférence, pour vous prouver une fois de plus que la poésie a sa place en Amérique) fonda à Eminelsburg, près de Baltimore, les premières Sœurs de charité des États-Unis*. Mais jlaime cet anachronisme poétique. Il me plaît de placen^Evangéline parmi les premières compagnes de cette vaillante chrétienne qui traversait la ' vie en répétant ces mots, vraie traduction de VExcelsior d'Henry Longfellow, ces mots que nous devons tous répéter à chaque nouvelle phase, bonne ou mauvaise, de

< La (âcbc sera rendue bien facile par le livre précieux que nous devons à madame de Barberey : Elisabeth Seton et lés commencements dé VÉgliêe catholique aux États-Unis, Paris, Poussielgue, 1S68.

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