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LES ESQUIMAUX

Pendant que rExposition universelle faisait retentir les noms des premiers peuples de la terre, j'ai voulu en quelque sorte tourner le dos à la renommée et à la gloire, j'ai voulu demander à l'Exposition et chercher, dans ses galeries, quels étaient parmi les habitants de la terre, non pas le^ premiers, mais les derniers.

A cette question : a Quels sont les derniers peuples du monde, les plus malheureux, les moins avancés parmi les membres de la famille humaine? » la géographie répond. Si j'ouvre la carte, je mets le doigt sans hésiter sur Téquateur, patrie des races africaines, et sur le pôle, pairie des. races boréales, sur les régions du feu et sur les régions de la glace.

Grâce a d'admirables recherches qui soulèvent peu à

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* Tof . k» réct ais iravtiix de Ml. Haarr^ lartms, Hôlcrr ete.^ et Tex^ ceflent résamé de H. Lucien DiibiM»^ le PéU et féqmmitim.

Ainsi la science, qui avait d'abord paru dépouiller l'imagination, vient lui réciter un poëme nouveau, substituant à la beauté des apparences la beauté plus grande encore des réalités.

Il est doux d'admirer de loin ces merveilles, lorsque Ton est commodément assis, tenant à la main les livres de Maury, les voyages de Franklin, les récits de Livingstone, par une tiède journée d'été, sous notre ciel d*azur, le front baigné et la poitrine emplie par ces courants aériens que le soleil soulève à Féquateur et que la glace rafraîchit au pôle avant qu'ils ne parviennent à nos heureux climats. Mais les noirs de la Guinée ou les Esquimaux du Labrador ne connaissent pas ce bonheur. Le phénomène qui nous étonne les écrase, la loi qui nous sert pèse sur eux. La nature, en les frappant, les isole, et ils semblent à la fois dénués de ses dons, incapables de rien entreprendre et hors d'élat de rien emprunter. Ce n'est pas tout. Déjà maltraités par la nature, ils sont plus maltraités encore par les autres hommes. On connaît le sort des noirs, opprimés chez eux, opprimés ailleurs, opprimés partout. Les Esquimaux du pôle sont, à ce que l'on croit S un rameau de la famille Indienne, refoulés par les

* Carlier, Histoire des peuples américains» Selon d'autre^ savants, les Esquimaux de l'Amérique russe seraient des Mongols venus de l'Asie par les îles Âléoutiennes.

130 GONFÊUENCES AMÉRICAINES.

autres Indiens qui reculent eux-mêmes devant la race blanche, ils ne fuient la cruauté des hommes que pour se heurter, dans des régions glacées, aux sévérités de la nature. Les Africains ont du moins pour se consoler la beauté, la variété, la majesté des contrées qu'ils habitent, et, dans les pays où ils sont injustement emmenés, ils vivent au milieu des blancs, et ils reçoivent à la Icngue quelques rayons affaiblis de la civilisation chrétienne. L^Esquimau est plus libre, le climat le met à Tabri des persécuteurs, mais la terre qui lui sert de rempart et de refuge est sans couleur, sans végétation, sans fécondité, elle n'est plus la terre ; ce nom sacré de la nourrice de rhomme, compagne docile de ses travaux et de sa destinée, ne convient pas. à un sol ingrat, complètement nu, découpé en milliers d'iles bizarres, jointes par des ponts mouvants, et revêtu de neigé ou de glace. Le soleil n'est plus pour eux le soleil ; de ses rayons pâlis n^ tombent ni la chaleur, ni la clarté ; un soir, on le voit disparaître ; ce n'est pas un coucher, ce sont des funérailles ; le lendemain, le surlendemain, il ne se lève plus ; la nuit règne de novembre à février sur les rares habitants de ces contrées désolées, où la lumière a des caprices bizarres, la température des écarts mortels, le son des échos singuliers, l'électricité des jeux redoutables, la mer des orages affreux pendant lesquels des montagnes de glace

se défachent et s'effondrent comme une ruine, ou se rapprochent et se ferment comme une prison. L'été n'est pas plus clément que Tbiver, car la débâcle est plus dangereuse que la gelée compacte; le soleil crevasse les glaçons, le vent les disloque, le courant les emporte, et la mer se couvre de morceaux déchirés et d'îles qui marcbent. On dirait vraiment que, dans cette partie du globe, le chaos n'est pas terminé! S'il y a là des créatures humaines, je n'ai pas de pseine à affirmer qu'elles sont les dernières et les. plus malheureuses de notre espèce.

Or il y a, en effet, sur toutes les côtes les plus septentrionales de l'Europe, de l'Asie, de l'Amérique, sur la zone glacée qui termine la terre habitable, une famille polaire assez nombreuse, distribuée en tribus, composée d^ctres hlimains reconnaissables à leur petite taille, et distingués par des noms différents : les Lapons, les Ostiaques, lès Samoyèdes, au nord de l'Europe, au-dessus de la Norwége et de la Sibérie ; les Tungusiens, les Tchoutchis, les Kurilians, les Kamtschalkans, au nord de TAsie, et au nord de l'Amérique, les Esquimaux. Les Lapons, si bien décrits^ par M. Marmier^, ne sont pas les plus malheureux de ces petits hommes du Nord, parce qu'ils sont rattachés à des pays civilisés et entourés de

* Voyage au Spitzberg et en Laponie de la Commission scientifique^

par MM. Gaimard et Xavier Narmîer.

quelques ressources naturelles. On croit qu'ils ont été évangélisés dès le neuvième siècle. Les peuplades de PAsie sont peu connues, on sait seulement qu'elles ont des rennes, par conséquent des végétaux pour les nourrir, et un climat qui favorise la végétation. Je tiens pour les plus malheureux de toutes les tribus polaires de l'Amérique, et je parlerai de ces tribus seulement. Sur toutes les côtes de l'Amérique du Nord, dans toutes les baies, les îles et les îlots, depuis le Groenland qui rejoint l'Europe, jusqu'au détroit de Behring et aux îles Aléoutiennes qui rejoignent l'Asie, sont dispersées, par petits groupes, environ cinquante mille créatures humaines, connues sous le nom de Hmkies, et le surnom d'Esquimaux ou mangeurs de viande crue. Je les ai trouvés représentés à l'Exposition universelle de 1867 dans deux ou trois classes. Les Esquimaux de l'Amérique du Nord habitent au Groenland des régions danoises; on sait que dans Topimon de M. de Quatrefages, les Groënlandais seraient originairement des Scandinaves, qui refoulés par les ancêtres de ces Danois dont ils sont aujourd'hui les sujets, se seraient avancés jusqu'au nord ;,puis, redescendus plus au sud à cause du froid, ils auraient été le premier élément blanc mêlé au sang américain avant la découverte de Colombo Quelques mois conservés dans la langue,

* De Quatrefages, Unité de l'espèce humaine.

quelques débris d'armes ou' d'instruments enfouis dans la terre, sont les frêles arguments de cette hypothèse. Le Danemark a envoyé à TExposition de 1867 de curieuses photographies de Groênlandais, des spécimens de leurs costumes, de leurs équipements de pêche et de ohasse et de leur industrie ^

Le Labrador, les contrées qui entourent la baie d'Hudson, les vastes régions que traverse la grande rivière Mackenzie, et toutes les terres qui avoisiuent le pôle, figurent sur la carte avec les couleurs de l'Angleterre, qui vient de les réunir au Canada, et elle a réservé une petite place aux Esquimaux dans la galerie où sont exposés les produits de sest colonies. Non loin des vitrin-cs qui portent^ sous le drapeau anglais, les noms de Tlnde, de TAustralie, du Cap de Bonne-Espérance, du Canada, on trouve du thé du Labrador, de l'huile de phoque, de morue et de baleine, un phoque, un renard, un lièvre, une perdrix, tous blancs et comme revêtus de neige, et aussi des modèles clés traîneaux, des raquettes, des canots ou fcfljafc, des Esquimaux, et de leurs habitations en bois, même un modèle de leurs maisons d(^ glace*.

La Russie n'a rien envoyé de cette colonie américaine qu'elle vient de céder aux États-Unis par le traité du

* Classe XL, n» 5 ; classe XLII, n" 5 ; classe XLIX, n* 3. ' Catalogue anglais, Newfoundlandj p. 328, cl. 42 et 46.

30 mars 1867, pour la somme de 7,200,000 dollars, somme à peu près égale, dit-on, aux frais du voyage en France de l'empereur Alexandre ; mais dans la maison russe, construite dans le parc, on trouve de petits modèles en bois qui paraissent se. rapporter à la vie des Esqui* maux.

La galerie établie par les diverses sociétés de Missions protestantes présentait aux regards de nombreux ustensiles des Esquimaux, canots, arcs et flèches, harpons, lampes de mousse, habillements complets du Groên* land, etc. (N'» 1254-1270, 1371-1376, du catalogue si bien fait par M. Yernes.)

Enfin, une plus riche exposition permanente, la collection de M. Henri Berthoud, qui contient des objets curieux v^ant de toutes les parties du monde, objets que

• le savant et aimable professeur fait voir avec une ex-

tréme complaisance, m'a permis de compléter ce qui manquait à l'Exposition universelle.

Que dire à propos de ces tribus lointaines ? N'est-ce pas, me dira-t-on, un sujet de fantaisie bien promptement épuisé ? L'Exposition ne nous apprend rien de neuf sur les Esquimaux. Nous savions déjà qu'ils pèchent, qu'ils chassent et qu'ils souffrent. Le phoque est une sorte de masse vivante informe que le Créateur leur a jeté par pitié. Sa viande les nourrit, sa peau les couvre,

LES ESQUIMAUX A L'EXPOSITION UNIVERSHIlE DE 1867. 141

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