‹ Conférences et lecturesChapitre 8 sur 14 · I- I II · texte numérisé non relu

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sa poursuite les occupe. Ils ont faim, ils ont froid, ils sont laids, ils sont sales, ils disparaîtront. Comme aux confins du règne animal on ne sait plus distinguer certains êtres de la plante, et aux confins du règne végétal les curieux signalent des plantes qui semblent d^ minéraux, comme aux dernières couches géologiques de la terre on rencontre des masses sans nom et des accidents sans importance, nous avons de même à Textrême limite de l'humanité des parents si éloignés que leur sort ne nous intéresse pas, et que leur nom ne réveille dans notre âme qu'un souvenir vague et le sentiment d*un dédain distrait. Pourquoi nous en parler?

Je ne partage pas ce dédain ; je me suis arrêté volontiers devant cette maisonnette, ce traîneau et ces peaux de phoques ; je n'ai point oublié qu'à Tépoque où florissaient les Académies d'Athènes, l'Europe occidentale était occupée par des peuplades qui habitaient aussi des huttes misérables et se couvraient aussi de peaux, et que la fière Angleterre était occupée encore au temps de César par des peuples qui sacrifiaient et mangeaient des hommes^ ; et sans avoir la sottise de promettre aux Esquiaaux des destinéeç pareilles après un point de départ pareil, je me suis intéressé à ces pauvres gens, et je me

* César, liv. YI, cb. xvi. — Diodore, Jiv. V, cb. xxxii.

suis demandé s'ils ne faisaient pas trop de honte à l'espèce humaine et si les autres hommes pouvaient faire et faisaient quelque chose pour eux.

Or j'ai les mains pleines de documents qui prouvent que ces derniers hommes sont cependant des hommes, qu'ayant peuïeçu du Créateur, ils utilisent ce tout petit lot qui leur est échu, avec une incroyable énergie, qu'au lieu de se laisser vaincre par les éléments, ils résistent et parviennent à vaincre la nature, qu'ils sont capables de quelques vertus, de quelque civilisation, et^que l'Europe commence à les évangéliser. En recherchant le peu* que nous savons sur ces tribus infimes, j'ai admiré les efforts prodigieux dépensés pour réunir ce petit faisceau de connaissances ; la recherche, je l'avoue, m'a plus intéressé que la conquête, et on ne me reprochera pas, je l'espère, d'analyser trop longuement des documents qui sont à mes yeux dés pages détachées de Thistoire des plus belles victoires de l'homme, les victoires qu'il remporte sur la nature.

Les renseignements que nous avons sur les contrées et . sur les populations du pôle nord, viennent de trois sources, les récits des voyageurs^ ceux des commerçanîÈ^ et ceux des missionnaires, parce qu'il y a trois passions qui conduisent au bout du monde ; elles se nomment l'industrie, la science et la foi.

Le commerce rencontre les Esquimaux par terre et par mer. Par terre, quelques chasseurs vont jusqu'à eux, et par mer, quelques pêcheurs.

Les chasseurs sont les agents de la compagnie russe et de la compagnie anglaise qui pourvoient l'Europe de ces admirables fourrures, dont les plus beaux spécimens, réunis à l'Exposition universelle, représentent pour Paria seulement un commerce de plus de vingt millions»

Tout ce que Ton sait sur TAmérique russe vient d'être résumé dans un discours abondant, érudit, éloquent, poétique, prononcé devant le congrès des États-Unis, par le grand orateur, Charles Sumner. Il nous apprend que la compagnie russe, dont le trafic ne parait pas dépasser un ou deux millions de roubles par an (8 à 9 millions de fr.), a été organisée en 1799 ; ellç est la vraie souveraine de ce vaste territoire que l'Amérique a récemment acheté, et son autorité n'a pas très-bonne réputation ; le nom de ses agents et des familles créoles qui les entourent est dcYcnu le*synonyme de malfaiteurs {promûschlenik^ marchand de fourrures). Cette compagnie avait depuis 1^39 cédé une partie de ses droits à la compagnie d'Hudson.

La Russie a un gouverneur dans la petite ville de Sitka, abritée du vent du nord, et dont le climat est, dit-on, assez tempéré. Sous la même latitude, la côte américaine est moins froide que la côte asiatique, et Ton retrouve dans ce fait une preuve à l'appui des théories sur les courants d'eau et les courants d'air, fleuves souâ-marins et fleuves aériens, qui règlent la température. Mais celte légion est située pour ainsi dire à la rencontre du chaud et du froid, et sous cette influence, les nuages se fondent en pluie et en brouillards continuels. De grandes forêts attirent encore la pluie. La Russie ne tirait aucun parti des ports, des fleuves, des mines, des pêcheries, des bois, reconnus par Billing, Krusenstern, Kotzcbue et Lûtke, sur cette immense territoire. Il est certain que les États-Unis, et surtout l'État de Californie, qui déjà fait venir de Sitka de la glace en quantité considérable, sauront profiter de celte possession. D'ailleurs, les États- Unis, qui ont déjà vu la France et l'Espagne quitter le sol américain, sont fiers de remplacer encore le drapeau russe par le drapeau de TUnion, la monaichie par la république, et ils n'ignorent pas que la route deSan-Francisco à Hongkong par lesiles Âléoutiennes, dont le groupe s'élend jusqu'au Japon, est plus courte de beaucoup que la route par les îles Sandwich. Cette nouvelle acqui- 'cur donne pour concitoyens environ 17,000 Es-

quiinaux, que M. Sumner ne craint pas d'appeler les Phéniciens du Nord.

L'Angleterre aurait acheté ces arpents de neïge^ si elle avait écouté le gouverneur de la grande connpagnie de la baie d'Hudson, qui est Taulre souveraine bien plus ancienne et bien plus puissante de TAmérique du Nord. On sait que cette compagnie des aventuriers de la baie d'IIudson (c'est le nom exact) existe depuis 1670 ^ C'est une de ces grandes sociétés, fondées au dix-septième siècle à l'image des sociétés organisées par Richelieu et Colberl, et assez analogues à nos compagnies de chemin de fer. Un conseil de propriétaires la dirige à Londres, et il nomme un gouverneur révocable. Ce gouverneur résida à York, au fond de la baie de Hudsoii ; il réunit tous les ans deux conseils, Tun au nord, l'autre au sud, composés des chief factors et des chief traders^ répartis eux-mêmes dans 200 postes, forts ou stations, fondés dans toute retendue de l'imitiense territoire sur lequel la compagnie exerce son monopole. Tant que la France a été maîtresse du Canada, ce monopole a été contesté au nom des droits de notre nation et des intérêts de son commerce. De-

* DuQol de Mofras, Exploration de VOrégon.iSAi. — Enquête parlementaire sur la compagnie de la baie d'Hudson. — Correspondance avec SCS gouverneurs. — Blues Books, 1857-1863. — Taché, membre du Parlement canadien, Articles sur les territoires compris dans la nouvelle confédération anglaise.

146 CONFÉRE?iCES AMÉRICAINES.

pois 1763, il n^a plus été attaqué que par quelques commerçants rivaux ou bien au nom des principes d'humanité. Le parlement anglais a ordonné deux enquêtes trèscurieuses, en 1749 et 1857. Dans la seconde, devant lord John Russell et M. Labouchère, sont venus déposer des voyageurs éminents, tels que Richardson et Rae, des hommes politiques, tels que M. Ellice, des agents de la compagnie, sir Georges Simpson, gouverneur pendant vingt-sept ans, des marins, des négociants, des représentants du Canada, des délégués d'une société protestante, intitulée : Société de protection des indigènes ^

Les commerçants se sont plaints du monopole ; les Canadiens ont demandé le droit de coloniser sans passer par le bon plaisir de la compagnie, assez confiante dans sa durée pour consentir des baux de mille années ; les philanthropes ont reproché à cette compagnie de ne rien faire pour civiliser les Indiens.

Le monopole a été défendu par d'assez bonnes raisons, tirées de l'état de la population de ces contrées. Les concurrents ne peuvent réussir qu'en apportant de Feau-de-vie aux Indiens et en les excitant à tuer un plus grand nombre d'animaux ; ce sera la mort de la chasse et des chasseurs ; la compagnie, au contraire, a fait avec la compagnie russe un traité pour interdire la vente de

* AhoHgines protection Society.

LBS ESQUIMAUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1869. i4T

Teau-de-vie ; elle a l'usage de ne pas acheter de fourrures pendant l'époque de la reproduction, et de payer aux Indiens aussi cher les fourrures communes que les fourrures rares, afin de ne pas les exciter à détruire les espèces rares. Les Indiens viennent aux factoreries ; dans une i^hambre ils font un tas des pelleteries qu'ils apportent, la quantité est pesée, le prix est fixé ; puis ils entrent dans une autre chambre pleine d'objets à leur convenance, armes, outils, vêtements, ornements, et ils choisissent, jusqu'à concurrence du prix débattu, les objets en échange.

La compagnie répondait aux colonisateurs que la colonisation était une chimère dans des contrées où Ton ne peut jamais compter sur une récolte certaine. Mais il parait cependant que, dans une vaste étendue, la culture régulière est possible ; en outre, le versant oriental des montagnes rocheuses est aurifère comme le versant occidental ; il y a du charbon et des métaux. Après l'âge de la chasse et de la péche^ va venir pour ces contrées, grâce aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur, l'âge de la culture et l^âge des mines ; l'homme poursuit d'abord la richesse au-'dessus de la terre ^ puis dans la terre, puis sous la terre ; le chasseur devient laboureur et mineur.

La compagnie de la baie d'Hudson n'a pas pu se vanter

148 GO»F£RE!iCES AMÉRICAINES.

d'avoir beaucoup civilisé les Indiens ; du moins, elle ne les a pas exterminés, elle vit en paix avec eux, et depuis quelques années, elle subventionne quelques missions qu'elle n a pas fondées. Elle n*a pas été inutile à la science ; la charte de 1670 Tobligeait par une clause expresse à chercher le fameux passage nord-ouest, et plusieurs expéditions ont été, en effet, entreprises aux frais de la compagnie.

En présence de ces renseignements, le gouvernement anglais a pensé que le monopole de fait suffisait à une compagnie, établie depuis deux cents ans, représentée sur une surface de 1,400,000 mètres carrés par près de 12,000 agents, et distribuant de 10 à 20 p. 100 de bénéiices annuels, qu'elle pouvait se garder, se défendre elleméme,et que le monopole de rfroi^ pouvait cesser ; le privilège n'a donc pas été renouvelé.

L'enquête de 1 857 donne des renseignements sur les Esquimaux; ils descendent jusqu'au fort Churchill, au 59^ degré pour y commercer, et lorsque la compagnie américaine télégraphique a été envoyée jusqu'au fort Youkon, au nord de rAinérique russe,^les Esquimaux ont fourni à ses agents des renseignements utiles. Mais ce petit peuple ne quitte pas souvent le bord Je la mer, et c'est là que les pécheurs le rencontrent.

Chaque année, les pêcheurs américains, russes, anglais,

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norwégiens et français, sont obligés de remonter plus au nord, parce que les animaux s*y réfugient et parce que d'immenses fleuves se dirigent vers ces latitudt's. Les pécheurs contribuent à la nourriture de Fhomme pour des quantités qui atteignent cent millions de francs \ dans les seules pêcheries russes, très-bien décrites dans un curieux travail de M. Danile^sky, publié à l'occasion de l'Exposition universelle*. La pêche forme encore de hardis marins pour le service des Étals, et l'expérience des pécheurs met plus qu'on ne le supposerait sur la trace des belles lois de la nature.

Il est maintenant constaté que la matière organique destinée à la nourriture de Thomme ou des animaux qui nourrissent Thomme, surabonde dans les contrées que

* 20;OÛO,000 de roubles.

* Coup d^œil sur les pêcheries en Russie ^ exposé statistique et technique, annexé à la collection des produits et outils de pêche envoyée par la Russie à F Exposition universelle de 1867. Paris, Librairie agricole.

Ce li^re renferme de très-curieux détails. Un seul élnblissemont, connu sous le nom de Bojii-prawisly (pêcherie divine), sur la Goura, prépare pour 500,000 roubles par an de poissons salés. Sur l'Oural, dont le cours appartient aux Cosaques, un vieillard, nommé gardien de' l'Oural, indique quand la péche peut commencer, et elle a lieu quelquefois par 8,000 personnes à la fois, en barque l'automne, sur la glace en hiver, par artèles ou associations de six i quinze pêcheurs, se servant de crocs. Dans la mer Caspienne, on chasse les phoques rassemblés sur les îles ; on tue le premier rang; les autres ne peuvent franchir ce rempart de chnir morte, et on en tue ainsi quelquefois 10,000 dans une nuit.

rhomme n^habite pas ; il contribue par ses poursuites à l'y accumuler, et il se forme ainsi hors de la portée de sa main destructive, pour ses besoins futurs, de vastes réserves de nourriture et de reproduction. Dans l'Océan, une partie de' cette matière organique emprunte aux éléments de l'eau salée des coquilles qui la revêtent et la défendent jusqu'à la mort; dans les eaux douces, sur le bord desquelles l'homme s'établit et qui sont ses premières routes, presque toute la matière organique se présente à l'état de poisson, sous la forme qui lui est utile, et c'est surtout à Tembouchure des fleuves, à la rencontre des eaux douces et des eaux salées, que ces poissons s'accumulent. Là, en effet, le lit est moins profond, il est en quefque sorte fumé par les fleuves qui arrivent chargés de substances entraînées par leurs ondes, le cours est ralenti^ mille végétaux aquatiques dégagent de l'oxygène et s'entrelacent en forêts où les animaux viennent abriter les nids et déposer lès ^ œufs : ces eaux peu profondes et peu sapides se refroidissent les premières en automne, de manière à avertir à temps leurs habitants qui remontent alors les fleuves et gagnent la pleine mer. Or la rivière Mackenzie, la rivière Coppermine, et d'autres fleuves inmenses se rendent au Nord de l'Amérique, les pêcheurs qui se sont engagés jusque-là y ont trouvé d'autres pêcheurs qui sont les Esquimaux, seuls posses-

seurs de ces richesses, très-habiles pêcheurs, dont le concours et Texemple leur sera peut-être urî jour exlrêmement profitable.

Mais les pêfcheurs eux-mêmes n'écrivent pas de livres ; nous ne savons pas ce qu'ils pensent des Esquimaux, et nous avons à interroger d'autres marins; non pas plus hardis, mais plus savants, les intrépides explorateurs des régions polaires ; leur nombre, et leur histoire fait honneur à l'humanité tout entière, à quelque nation qu'ils appartiennent, et l'on Comprend que le roi Louis XVI ait écrit de sa main, pendant la guerre d'Amérique, des instructions qui ordonnaient de laisser passer et de traiter en neutres les vaisseaiCc du capitaine Cook.

Suivons les navigateurs du Nord pendant quelques instants.

Trouver la route la plus courte de l'Europe aux Indes, à ces mystérieuses et merveilleuses régions qui ont de tout temps excité les désirs et les imaginations des j^avigateurs, des.conquéranis et des poètes, tel a été l'objet de toutes les grandes découvertes maritimes au nord et au sud du'globe terrestre. Pour ne parler que du Nord, il y a trois siècles que le passage vers les Indes est cher-

ché vers le pôle, tantôt par l'Est, tantôt par l'Ouest, avec une infatigable énergie. La carte des régions arctiques est semée de noms qui rappelent des tentatives héroïques, enfin couronnées de succès.

Par une touchante inspiration, les navigateurs mêlent à leurs noms ceux des souverains, des ministres, des savants qui les ont encouragés, le prince Albert, Lancastre, Melviie, Barrow, ou bien le nom des bons navires, abrités par le drapeau national, qui leur ont servi de patrie et de maison domestique, Erebus, Fury, Victoria ; ou bien encore ils caractérisent les lieux par des noms qui font image, le cap des Adieux, le cap du Retour, la baie de Miséricorde, et la carte du monde devient ainsi comme un monument à la fois glorieux et funèbre, couvert de noms, de pensées, de dates et de souvenirs. Les noms de la science, les noms de l'armée, les noms des hommes qui ont agi sur la civilisation du monde, sont bien nobles ; les noms de la géographie sont peut-être encore plus nobles ; on lit les premiers au coin des rues de nos villes ; les seconds sont donnés aux rues de Tinmense Océan, à ses détroits, à ses rivages ; ils immortalisent au pied du drapeau de chaque nation les services rendus par l'héroïsme à la science et souvent achetés au prix de la vie.

Au Nord, presque tous les noms sont anglais. C'est dV

bord Willoughby, parti, en 1355, par TEst et mort avec son équipage dans les glaces de la Laponie. En 1576, Martin Frobisher, parli par la roule de l'Ouest, accomplit trois Yoyages, indiquant le but qui devait être atteint ^'deux cent soixante-quatorze ans après lui, et il revient mourir obscurément sur les côtes de France, près de Brest, envoyé par Elisabeth avec des troupes au secours de Henri IV. Le seizième siècle vit encore les voyages de Davis, qui mourut tué par des pirates japonais (1585). Dans le dix-septième siècle les anglais Baffin et Hudson, dans le dix-buitième, le Danois Behring, envoyé par la RuKsie, d'après les instructions laissées par Pierre le Grand, donnent leurs noms aux deux mers que Ton peut appeler Tune à droite, l'autre à gauche, les deux portes de la mer Glaciale, et Tillustre capitaine Cook visite la partie de l'Amérique, dont Behring a laissé Tempire à la Russie. Mais c'est surtout au dix-neuvième siècle que revient la gloire d'avoir repris, mieux dirigé, et enfin mené à bien ces tentatives. L'honneur de l'initiative appartient surtout à sir John Barrow, Thonneur de Texccution à Parry, Ross, Franklin et à un marin d'origine normande, le capitaine Robert Le Mesurier Maclure.

« Peut-être, écrivait sir John Barrow (en traçant, il y a soixante ans , le programme d*une expédition nouvelle), peut-être ces hardis marins ne réussiront-ils pas

dans leur entreprise; mais ils ne peuvent pas manquer de réussir à étendre la sphère des connaissances humaines, et dès lors leur voyage ne sera pas inutile, car la science- c'est la puissance, et la moindre parcelle de science peut être confiée en toute sûreté au cours du temps ; elle portera ses fruits pour le bien des hommes inévitablement ^ »

Le Parlement anglais avait, dès 1816, promis une prime de 20,000 livres à ceux qui monteraient jusqu*au 74® degré latitude nord ; le capitaine Parry obtint cette prime*; il avait avec John Ross fait un premier voyage en 1818, puis il en tenta seul un second en 1820, un troisième en 1824, un quatrième en 1825, encouragé chaque fois par de nouvelles découvertes, et agissant de concert avec des explorations par terre confiées à un homme intrépide, engagé comme mousse, signalépar sa bravoureà Trafalgar, embarqué pour un voyage à la Nouvelle-Hollande, puis choisi pour commander, en 1818, un des deux navires chargés par l'amirauté de chercher un passage au Nord'EstfdLT leSpitzberg. Cet homme était Franklin. C'est après la mémorable et périlleuse expédition de sir John Ross et de son neveu James Ross, expédflion qui duia quatre années de 1829 à 1835, après d'autres expédi-

* WCluréi discovern of the North-West passage, 1850-18:4, edited by commander Gérard Osborn. London,1856.

iioAs moins célèbres de Back, Dease et Simpson, que repartit en 1845, à soixante ans, rinfalfgablè Franklin, accompagné de 168 hommes d'équipage, pour ne plus revenir. De 1849 à 1854, grâce à l'héroïque insistance de lady Franklin, quatre expéditions ont été envoyées, vingt millions ont été dépensés, à la recherche de ces vies précieuses. En 1844, les débris de Téquipage furent retrouvés, de manière à ne plus laisser douter de la (in tragique de l'expédition, par des Esquimaux qui firent au docteur Rae un récit détaillé.

C'est eu recherchant Franklin que le capitaine Maclurc découvrit le fameux passage Nord-Ouest. Parti en 1850 par le détroit de Behring, il hiverna deux années de suite dans les glaces, et après le second hiver (11 avril 1852), pendant lequel le thermomètre centigrade atteint un jour 54** au-dessous de zéro, il se disposait à renvoyer son équipage en traîneau, et à abandonner le navire, lorsque se promenant sur la mer gelée, il aperçut de loin un homme qui courait à lui ; c'était le lieutenant Pim, membre de l'expédition du capitaine Kellett, envoyée à sa recherche et qui avait hiverné d'un autre côté. Enhardi par cette rencontre providentielle, le capitaine Maclure conçut alors le courageux projet de revenir sur la glace vers la baie de Baffin , et ayant ainsi franchi 470 milles, il put annoncer à l'Angleterre que le passage Nord-Ouest

était découvert (octobre 1863). Aucun navire ne Pa traversé, mais les navigateurs ont exploré des deux côtés SCS approches, et Maclure a suivi en traiqeau ou à pied tout le parcours intermédiaire. La grande médaille de la Société de géographie de Paris lui a été justement décernée en 1855.

Avec ce voyage, avec ce nom, se termine la série des expéditions de notre siècle, mais déjà d'autres problèmes sont posés. Y a-t-il au nord, plus au nord, une mer libre, soumise à une température moins basse? Les plus savants géographes sont d'accord avec les navigateurs pour le supposer. Ne serait-il pas possible de trouver un autre passage libre, non plus à Touest, mais à Test du détroit de Behring? Un ingénieur français, M. Lambert, qui avait proposé de partir dans cette direction et se croyait certain du succès, est mort avant d'avoir réalisé son projeta

Déjà notre siècle, après tant de résultats chèrement acquis , peut ajouter fièrement à son histoire cette page pleine de grandeur et de beauté. Au nom de Parry, de Ross, d^ Franklin, de Maclure, méritent d'être associés les noms de l'Anglais Booth, qui paya de ses deniers

* Projet de voyage au Pôle nord, 1866. — La Question du Pôle nord, 1867, par Gustave Lambert^ ancien élève de l'École polytechnique. Paris, Arthus Bertrand.

Pexpédition de Ross en 1829, de l'Américain Grinnell, qui fit à ses frais, en 1850 et 1853, armer deux expéditions à la recherche de Franklin , et surtout le nom de cette femme sublime qui, après avoir consacré sa vie et sa fortune à retrouver son mari, a compose pour être placée aux lieux témoins de sa mort, cette inscription touchante :

a A la mémoire de Franklin, et de tous ses généreux compagnons qui ont souffert et péri pour la cause de la science et le service de leur pays, ce marbre est élevé près du lieu d'où il sont partis pour vaincre les difficultés ou mourir. Il rappelle le souvenir de la douleur tle leurs concitoyens et de leurs amis qui les admire, de Taffliction, soumise à la foi, de celle qui a perdu dans le chef héroïque de Texpédition le plus affectionné des époux. 1855*.»

On aurait pu joindre à cette épitaphe le mot d'un navigateur du seizième siècle : Heaven is as near by water as by landy le ciel est aussi proche par eau que par terre. Je l'emprunte au journal d'un lieutenant français, Bellot, qui a deux fois brigué l'honneur de faire gratuitement partie des expéditions envoyées par lady Franklin, et qui a trouvé la mort dans la seconde, le 18 août 1853,

* Coup d'œil dCememhle sur les différentes expéditions arctiques^ par V.-A. Malle-Brun. 1855.

158 CONFÉRENCES AMÉRICAIISES.

à vingt-sept ans ^ Ce nom français unique fait plaisir à rencontrer au milieu de tant de noms anglais. Bellot était le fils d'un maréchal-ferrant de Rochefort. Élève boursier de rÉcole de marine, il avait été décoré à vingt ans, pour une blessure bravement reçue à Madagascar. La ren-

contre dans les mers du Sud d'un voyageur et d*un écrivain bien connu et fort aimé, M. Marmier, l'émotion produite en Europe par le sort de Franklin, déterminèrent ce jeunfe officier à partir pour le Nord, et à quitter momentanément la marine française à laquelle il allait faire tant d'honneur, et sa famille à laquelle il écrivait. cette belle parole: Je vom recommande le courage plutôt que la résignation. Je voudrais faire lire à tous les jeunes hommes le journal [du voyage de Bellot. On le suit avec une inexprimable émotion, à bord du Phénix^ sous le commandement du vieux puritain Kennedy, au milieu de braves gens, qui ont fait vœu de ne pas boire de vin, qui prient ensemble, lisent ensemble Shakespeare, risquent leur vie en riant, et sont forcés d'admirer ce petit Français, toujours de bonne humeur, parlant du « cher bruit de la forge de son père,» dur à la fatigue, docile au commandement, insouciant devant le péril, fidèle à Dieu

* Journal d'un voyage aux mers polaires^ par le lieutenant de vaisseau Bellot. Paris, Perrotin, 4854. — Voy. aussi Œuvres choisies de Jean Reynaud, lectures yariées, p. 45. Paris, Fume, 1866.

et à son épauletle, qui s*en allait au pôle nord chercher la gloire et la mpri, en 1851 et 1852, pendant que la France changeait de gouvernement. Ce journal est un modèle de style , car il a le mouvement, la précision et la couleur, dons inimitables de celui qui a vu, touché, souffert ce qu'il raconte ; il est surtout un modèle d'héroïsme tranquille et persévérant, caractérisé par ces mots : «Je n'ai point été élevé dans une boite à coton... J'ai conBance en Dieu, et ce que les forces humaines peuvent accomplir, je le ferai, d

De tous les navigateurs dont j'ai lu les récits, Beilot est celui qui a le mieux peint les Esquimaux. II a été frappé de leur douceur et de leur courage. Il les croit sans culte, et cependant ils reconnaissent un Dieu et une âme, enterrant leurs morts sous des pierres , afln que l'esprit puisse s'envoler par les interstices ^ Ils n'ont pas de gouvernement; la faim les gouverne et compte toutes leurs heures. Ils n'ont pas de signe de deuil; le plaisir de vivre ne leur apprend pas à détester la mort. S'ils sont doux, ils ne sont pas tendres; leurs femmes sont pour eux des servantes, et ils laissent mourir sans les pleurer

*■ Les missionnaires nous apprennent que les Esquimaux croient à un bon et à un mauvais esprit. Ils nomment ce mauvais esprit, le Tomgak, et ils ont pour le conjurer des sorciers ou Angekok. Ils ont la tradition d'un déluge.

les yieillards et les enfants qui sont des bouches à nourrir. Ils aiment la musique, et ils apprennent sans trop de peine à chanter. Ils n'ont pas de lois, de juges ou de prisons : le talion est à la fois tout cela. Us savent tracer des cartes, et les navigateurs ont tous reçu d'eux des renseignements exacts sur la configuration des côtes.

Quelques animaux les ei\tourent sur la terre. La peau imperméable ou fourrée de ces animaux est précisément ce qui convient pour couvrir le corps dans des contrées où il est tour à tour glacé par Feau qui se gèle ou mouillé par la glace qui se fond. Sur la mer, ils sont visités par les baleines et surtout par les phoques. La chair de ces mammifères marins est riche en carbone, et elle rallume le sang comme le charbon rallume le feu. Les Esquimaux sont malpropres, et comment uele seraient-ils pas? pendant six mois au moins, ils ne voient pas une goutte d'eau dégelée, ils n'ont pas de bois pour faire du feu, et ils vivent dans Thuile et la graisse de poisson. L'huile est pour eux à la fois aliment, médicament, substance industrielle et éclairage. Ils sont à plus de 1 ,200 lieues de la région du blé, Therbe ne pousse presque pas sur leur terre. Ils ne peuvent pas nourrir des rennes ; ils entretiennent des chiens carnivores comme eux. Pas de métaux

'^T forger des instruments; la pierre en tient lieu. Allez

lES ESQUIMAUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867. 161

voir dans les galeries de Thistoire du travail les haches en pierre des races celtiques, et vous retrouvez ces contemporaines du déluge dans les mains des Groënlandais aujourd'hui vivants. La terre a ses dates écrites dans les couches géologiques, et Thumànité retrouve la chronologie de son histoire dans les races des divers climats. Le climat a ses couches comme le sol. Les voyageurs de ces régions ont le soin de cacher sous des huttes de pierre ou cairfiSj des provisions destinées aux voyageurs qui viendront après eux : il y a ainsi à la baie Fury, au port Léopold, des amas de provisions, viande salée, huile, instruments, couvertures. Et il semble que le premier visiteur du globe, le Créateur, ait eu les mêmes attentions pour les futurs habitants, enfermant sous la forme du phoque, de la viande, de Thuile, de la peau, des os propres à fabriquer les instruments qui servent à la coudre, en même temps qu'il donnait à cet animal assez d'agilité , de finesse pour que le pêcheur en se mettant à sa poursuite, fût forcé d'exercer la vigueur et Taudace dont il avait besoin.

A (îibriquer, à manier son traîneau ou sa barque, légère, l'Esquimau n'a pas d'égal dans le monde ; l'Arabe ne mène pas mieux son cheval. C'est à l'Esquimau qu'aurait dû être décernée la première médaille accordée par le jury de l'Exposition universelle aux rameurs. Pendant

six mois, il brave le froid, la mer, l'orage, Tavalanche, la nuit, la distance, pour arriver péniblement à se rendre maître de la nourriture qui soutiendra pendant toute Tannée la pauvre vie de sa famille. Puis, après cet effort, et sentant venir la nuit, TEsquimau se bâtit une maison en bois, quand il trouve du bois, en pierre quand il n*a que des pierres, en glace quand il n'a que de la glace* Les modèles de ces huttes de bois, de pierre, de glace, figuraient à l'Exposition. Un missionnaire catholique^ a vu fabriquer en deux heures une de ces maisons de glace taillée avec des dagues (travik) par grands morceaux comme des pans de murailles poses Tun sur Tautre, puis arrosés d'eau qui se gèle aussitôt et ferme les joints comme le ciment le plus solide ; on laisse un trou pour s'y glisser; à l'intérieur, les peaux servent de lits, et de la mousse placée sur une pierre et imbibée d'huile de baleine tient lieu de lampe (krolerk); un dernier pan dç glace .est tiré sur les habitants et clôt l'entrée en laissant un peu d'air. Vienne la nuit, l'orage, la pluie, la grêle, la * maison de glace résiste et à son abri la chaleur entretient Ja vie. Singulière image de la vie elle-même ou plutôt de la résignation courageuse de l'homme contre les rigueurs de la destinée; il sait se servir de l'obstacle, le façonner

* Lettre du P. Pelitot, datée du village esquimau de VuUu-Malok , à rcmbouchure du fleuve Anderson, 68<*,30 latitude nord, le 21 mars 1855.

SOUS sa main intelligente, s'enfermer sous la neige, obliger la neige à le défendre contre Thiver, vaincu et pourtant vainqueur, puisqu'il résiste et ne succombepoint.

Dans de telles luttes , TEsquimau devient insensible à la fatigue; en proie à de tels besoins, il est vorace, quand il peut les satisfaire , et la faim le pousse parfois, dit-on, jusqu'à l'anthropophagie. Six Esquimaux peuvent dévorer un ours en une nuit. L'Esquimau n'est pourtant point méchant, il ne connaît pas les armes destructives, il a le regard doux, jl est serviable pour les navigateurs, et quand ils lui offrent des verroteries , de l'or ou du fer, il choisit le fer, et refuse ce qui est inutile. En vérité, quoiqu'il i^oit laid, petit, malpropre, dur, glouton, cependant ce rejeton de la famille humaine n'est pas sans quelque grandeur, lorsqu'on se le représente en face d'une nature sans beauté, sans pitié, hostile, meurtrière, implacable, dont il se sert pourtant et sur laquelle il exerce, comme les autres hommes, sa part de domination.

Est-il heureux? Cette question inquiète beaucoup le lieutenant Bellot, et il a plus de peine à se décider que M. de Chateaubriand , parce qu'il voit de ses yeux ce que le grand écrivain s'est plu à imaginer. On connaît cette belle page du Génie du Christianisme :

16i CONFHRENCES AMÉRICAINES.

« Qu y a-t-il de plus heureux que TEsquimâu dans son épouvantable patrie? Que lui font les fleurs de nos climats auprès des neiges du Labrador, nos palais auprès de son

trou enfumé? Il s'embarque au printemps avec son épouse

sur quelque glace flottante. Entraîné par les courants, il s'avance en pleine mer sur ce trône du Dieu des tempétes. La montagne balance sur les flots ses sommets lumineux et ses arbres de neige, les loups marins se livrent à Tamour dans ses vallées, et les baleines accompagnent ses pas sur l'Océan. Le hardi sauvage, dans les abris de son écueil mobile , presse sur son cœur la femme que Dieu lui a donnée, et trouve avec elle des joies incopnues dans ce mélange de voluptés et de périls'.»

Belle description, si elle était exacte !

Le poète Campbell a décrit aussi rAmérique russe, et il parle des longs hurlements des loups sur les rives d'Ounalaska, Or le capitaine Gook, qui a visité deux fois ce pays, insiste, par un hasard singulier, sur ce fait qu'il ne contient pas de loups *.

De même, M. de Chateaubriand a vu en poëte le Labrador. L'Esquimau n*emmène pas sa femme à la pèche, il ne la presse pas sur [son cœur, il ne s'embarque pas

* Liv. V, clmp. XIV.

Discours de Charles Sumner.

sarla glace flottante. 11 n'y a pas de hautes monlagnes au Labrador, et les sommets n'y sont pas couverts d^rbres. Il n'y a de vrai que le trou enfumé^ et Bellot va nous en donner la description d'après nature :

« Je cherchais vainement la porte ; il me fallut l'aide d'un des assistants pour deviner qu'une ouverture, à peine de deux pieds de haut, recouverte d'une peau, était la porte. Des bouffées chaudes et chargées de fétides émanations y arrivent; je sens s'ébranler mon courage, mais enlin je pénètre dans l'intérieur de la hutte, après avoir rampé, sur une longueur de deux mètres ; dans une sorte d'égout aux murailles humides, dont le pied repose dans une boue détrempée de sang, d'eau, d'huile et de graisse... Une enceinte rectangulaire de pierres, recouverte à Textérieur d'une épaisse couche de terre et à l'intérieur de trois ou quatre planches, forme la charpente de la hutte; de chaque côté de la porte, au fond, une sorte de treillage à un pied du sol et de trois à quatre pieds de large, recouvert de peaux, sert de lit et de table. Dans l'espace du milieu, qui a à peu près trois pieds, pend une moitié de phoque, dont la graisse a été enlevée, mais dont les chairs saignantes sont foulées aux pieds, et qui est à la portée des appétits des hôtes de la huKc.

« Sur un des côtés, une vieille femme presque aveugle, aux paupières rouges, aux jambes et aux bras nus,

166 G0N^ÉRE1S€ES AMÉRICAINES.

aux mèches grisonnantes, coud des peaux qu'elle remue avecses pieds et ses mains. . . Près d^elle est couché son fils, le maître de la maison, qui se met sur son séant pour me faire honneur. Au fond, une jeune femme presque nue, allaite un enfant nu qu'elle lient d'une main, tandis que de l'autre elle ramasse à la hâte quelques peaux qui forment ses vêtements. Deux lampes, où brûle une huile fétide, éclairent et chauffent la hutte. • • . Point d'ouverture qui laisse échapper la fumée; un seul trou près de l'entrée voilé par des minces enveloppes d'intestins et de boyaux... Comment des êtres humains peuvent-ils vivre dans de telles conditions *■ ? »

« Ce barbare a de fort bonnes raisons pour préférer son pays et son état au nôtre, » écrit hardiment M. de- Chateaubriand, mais le paradoxe est trop fort. La pré* tendue indépendance du sauvage est l'isolement et l'im« puissance, hors de toute vie sociale* I^e mal du pays qu'il éprouve quand on le déplace, n'est pas la preuve du bonheur, il est la preuve de Tâme qui embellit les objets, il est le sentiment du malaise craintif que l'indigent et l'orphelin éprouvent au milieu d'une famille opulente et nombreuse, il est l'heureux aveuglement de Thabitude

' p. 5i; La hutte décrite {iar fiellot aii Groenland est tout à fait semblable à la hutte habitée et décrite par le P. Petitot, ches leè grands Esquimaux du fleuTe Andersen;

qui plie rhomme à sa destinée ; enfin la nostalgie du pauvre Esquimau est une sorte de loi comme la pesanteur ffai fait retomber la pierre au point où Tordre de Dieu Ta placée. Il n*a pas nos besoins, dit-on, cela veut dire qu'il n'a aucune de nos satisfactions ; il ne connaît ni les jouissances du bien-être individuel ni les jouissances de la vie sociale ; l'homme civilisé peut, dans les moments difficiles, retrancher sur son abondance et se prêter aux varHitions de la fortune ; pour le sauvage, dont le seul besoin satisfait est la faim, un degré de moins, et il tue, et s'il ne tue pas, il meurt.

Faisons donc trêve aux dissertations sur le bonheur de la vie du sauvage, et demandons-nous plutôt s'il y a quelque moyen de porter à ces peuples si mal doués un peu de bonheur. Jusqu'ici nous avons suivi le« chasseurs, les ^ baleiniers, les navigateurs, et nous savons déjà que les Esquimaux ne sont pas -dénués d'intelligence, de courage, et de quelques bons sentiments. Mais nous savons aussi qu'ils habitent un pays horrible, qu'ils sont euxmêmes pauvres et laids. Leur portrait physique et moral se résume dans cette phrase du grand ouvrage de Morlon sur les crânes et les caractères physiologiques des peupies de l'Amérique'. « Avec le nez enfoncé entre les os

* Morton, Crania amerkaiMt Philadelphie, Ps53.

108 CONFERENCES ÂVERICAIMES.

proéminents des deux joues, les yeux bridés, une bouche énorme et béante, les cheveux plats, la taille courte, ils offrent le type le plus repoussant de toute Tespèce h$f ^ maine: most répulsive of the human species. £n outre, on peut appeler leurs vertus Tabsence de certains vices. »

Sur ce portrait, qui donc les aimera? Dans' ce pays, qui donc ira partager leur sort? Quel est donc le piongeur assez hardi, assez patient, assez dévoué, pœf se précipiter dans cet abîme de dangers à courir, de misères à affronter, de répugnances à surmonter? Les pécheurs et les savants qui ont rencontré les Esquimaux n'allaient pas leur rendre visite. Ils couraient à la recherche de la richesse ou de la science. Mais qui donc ira chez eux pour eux? « Pauvre^ Esquimaux, s'écrie Bellot, qui se dévouera à. vous civiliser*? »

Il est au milieu de l'Europe, en France et en Allemagne, deux maisons d'où partent à peu près chaque année des hommes et des femmes qui se chargent de répondre à cette question < D'Allemagne, il part pour le

LES ESQUIMAUX A L'EXPOSITION UxNIVERSELLE DE 1867. 169

Groenland et le L&brador, des ménages de frères et de sœurs Moraves. De France, il part pour la rivière Mackenzie etTOcéan glacial, des prêtres catholiques, portant le nom d'Oblats.

Ce sont les derniers témoins que nous ayons à interroger ; avant de les interroger, faisons connaissance avec eux.

On sait quelle est l'histoire de la communauté chrétienne connue sous le nom de Frères Moraves^. Ils font remonter leurs origines jusqu'à la prédication du christianisme parmi les Slaves au neuvième siècle, et ils se rattachent surtout aux disciples de Jean Huss, persécutés en Bohême et en Moravie, au quinzième siècle, mais il est certain que ces disciples n'existaient plus, au moins à

' Je dois à l'obligeance de M. Yernes la communication des documents qui suivent : Histoire de VÉglise des Frères de Bohème et de Moravie^ girBost, 1844. — L'Œuvre de VÉglise des Frères au milieu des peuples chrétiens f parTieIzen, 1861. — VÉglise de V Unité des Frères, par Ualm, 186'2. — Verlasx der allgemeinen Synode 1857. — Yerlaszder provinzial Synbde, 1862. — Vie et Doctrine des Moraves^ par G. Martin, manuscrit, 1865. — Report ofthe Committee ofthe London Association in aid ofthe Mission of the United Brethren commonly Called Moravians, 1^66.

M. Nicbeli, de Genève, a bien voulu me prêter la correspondance manascrile, aussi toucbante qu'instructive, qu'il entreliept avec les Frères et les Sœurs Moraves du Labrador, et me communiquer une Vie de Zinzendorfy par Bovet, deux Lettres sur les Missions chez les païens [iS^D), cl une Notice sur Vintroduction du Christianisme c/iez les Esquimaux 'du Ldbrador [1846] ; cette dernière notice, dont M. Mictieli est l'auteur, est une page d'histoire infiniment précieuse.

l'état de secte distincte, à la fin du dix-septième siècle* Quelques protestants disséminés dans ces mêmes provinces de Tempire d'Autriche s'étaient réfugiés, soit dans la Silésie, qui relevait alors de la même couronne, mais où ^Charles Xil avait obtenu le maintien pour ses coreligionnaires de quelques Églises de faveur ^ dont le centre était rÉglise de Teschen, soit dans la haute Lusace, région voisine qui forme l'extrémité nord-ouest du royaume de Saxe. C'est là, dans le village de Bertelsdorf, sur la route de Zittau à Lobau, qu'habitait le comte de Zinzeadorf, jeune seigneur saxon, qui recueillit sur ses terres quelques-uns des réfugiés de Moravie, un menuisier, nommé Christian David, deux couteliers, les frères Neisser, et les établit en 1722 sur la petite montagne du Hulberg, dans un endroit auquel fut donné et est demeuré le beau nom de Garde de Dieu, Herrnhut.

Zinzendorf est le véritable fondateur des frères Mo« raves.

Il avait alors vingt-deux ans, étant né àf Dresde en 1 700* John Wesley naquit en 1703* Zinzendorf, à la même époque, fut le Wesley de T Allemagne « C'était un homme fort extraordinaire. Il était venu à Paris à dix-neuf ans, pendant la Régence, dans Tannée même où Piniluence de Lav\r et dQ Dubois étaient au comble, et au lieu de se livrer au plaisir, il écrivait à un ami : a Tout ce mondé

me parait fade. 0 splmdida miseria! » Il avait recherché et obtenu l'amitié du cardinal de Noailles, avec lequel il aimait à causer de théologie. A luniversité de Halle, ou il avait fait ses études sous les yeux du pieux et savant Franke, avant de les terminer à l'université* de Wittenberg, il s'était lié avec un jeune Suisse, le baron de Watteville, et trois autres amis, et dès 1715 ils avaient fondé ensemble une sorte d'association pieuse sous le nom bizarre d'Ordre du grain de sénevé, et ils s'étaient promis de travailler à la conversion des païens, tout en devenant les premiers dans Tétude du grec, du latin, du français. Un moment conseiller à la cour de Dresde, le comte de Zinzendorf était revenu habiter ses terres, après son mariage avec une comtesse de Reuss ; il y avait appelé Watteville, deux pasteurs, et ils évangélisaient ensemble le village, pensant toujours à évangéliser le monde, lorsque ces trois paysans de Moravie vinrent à eux. Dix ans après, une communauté était formée. Zinzendorf en fut le législateur, l'organisateur, l'apôtre, puis le prêtre, même Tévéque. Je ne dirai rien de sa législation un peu compliquée, parfois subtile ; je ne parlerai point de la piété un peu bizarre, quelquefois enfantine, de la nouvelle communauté. Que Ton pense ce que Ton voudra de ces formes, et même de l'homme ardent, violent, mais irréprochable et infatigable, qui en fut

in CONFÉRENCES AMÉRICAINES.

Fauteur, mais que l'on n'oublie pas qu'à trente-deux ans, en plein dix-huitième siècle, au fond d'un yiHagedeTextrémité de In Saxe, il avait réuni et inspiré tant d'hommes dévoués, qu'il pouvait envoyer des missionnaires, en 1732, aux Indes orientales, en 1755, au Groenland, en 1755, aux Indiens du haut Canada, en 1757, au cap de Bonne-Espérance, en 1758, àj^a Guyane, en 1741, à Philadelphie, ei;i même temps qu'il fondait des établissements en Allemagne, en Danemark, en Suède, en Hollande, en Angleterre, en Russie, allant voir en 1738 à Londres John'Wesley, avec lequel il ne put s'entendre, passant aux Antilles en 1759, retournant en Amérique en 1740, lapidé en 1741 à Genève, qu'il trouve à peu près aussi corrompue que Paris, entraînant partout des disciples, et laissant partout des exemples, des discours et surtout des cantiques que son âme poétique improvisait et laissait couler sans cesse, fondant à peu près une maison par anjlisqu'à sa mort! II mourut en 1761, dans les bras de Jean de Watteville, (ils de son ami, en murmurant ces mots : « Mon D'ieu^ il fait bon se reposer, » Les fondations du comte de Zinzendorf ont duré , elles durent encore ; elles rattachent à l'Evangile, aux espérances éternelles et à la vie honnête environ 80,000 chrétiens.

On se demande pourquoi de grandes villes se sont fon-

dées sur une colline, au bord- d'une forêt? Parce que les hommes ont trouvé dans le voisinage une source inépuisable, une mine d'or, ou simplement une vue merveilleuse dont la beauté les a ravis I Les richesses et les beautés de Tordre moral sont plus attachantes encore. Comment les Esquimaux, les Cafres et les Hottcntots, les Groënlandais, les esclaves des Antilles, ont-ils eu des amis et connu le vrai Dieu de TEvangile? Parce qu'un gentilhomme saxon et quelques artisans moraves, cherchant ensemble de bonne foi le royaume de Dieu, il y a cent cinquante ans, dans un village inconnu, ont pensé à Tabandon des derniers nés de la famille humaine ^

* Çetlc petite communauté de chrétiens, qui a beaucoup frappé madame de Staël {de V Allemagne, IV* partie, ch. m), mériterait une étude à part. Ella yit sans division et sans réforme, quoique non sans épreuves depuis deux siècles. Les traditions encore vivantes dans son organisation et dans sa doctrine prouvent qu'elle remonte au delà de la Réforme, car elle porte dans les traits de sa physionomie des ressemblances et des air^ de famille catholiques. Elle a pour pouvoir législatif et dogmatique des synodes qui sont de petits conciles, pour pouvoir exécutif des anciens, élu.* par le synode et dont Xt^onférence est une sorte de sacré collège ; ell'3 avait même un chef dés anciens, qui ressemblait fort à un pape, jusqu'en 1740, époque où le synode proclama que le Seigneur était l'ancien et qu6 les autres anciens n'étaient que ses vicaires; elle a des évêques, quoique sans diocèse limité, pour transmettre l'ordination ; elle «a des prêtre,!, quoique sans pouvoir défmi ; elle a des chœurs, fort semblables auxconfrériesy et des aides de chœur pour avertir de leurs fautes les membres de ces chœurs; elle a des sacrements, des images, des fêtes, une liturgie, des cantiques, dont les expressions révèlent une piété raffinée, des» séniinaires, des orphelinats. Ce gouvernement, à la fois théocratique, aristocratique et démocratique, s*unit à des usages tout à fait singuliers, et aux-

C'est un missionnaire morave, nommé Mierching qui servait de guide et d'interprète au capitaine Maclure dans sa mémorable expédition, et, dans son journal, lé grand navigateur exprime le vœu « que les Moraves se répandent au milieu de ces pauvres et intéressants pêcheurs du pôle, séparés du monde par le climat, refoulés par des Indiens sanguinaires, et errant sur les rives les plus lointaines d*un territoire affermé à une compagnie de marchands de fourrures dont les dividendes dépendent de la

quels convient le nom de socialisme mitigé. Les enfants, filles ou garçons, absolument séparés pendant toute leur jeunesse, sont élevés par la communauté, jamais dans la famille. Il y a pour les non>mariés de chaque sexe des ateliers et des commerces entrepris aux frais et au profit de la communauté, et de ce travail sans salaire, où l'ouvrier, défrayé de tout, n*a rien à dépenser, mais rien à recevoir, résulte la suppression de la pauvreté, mais aussi l'impossibilité d'atteindre à la richesse; pas de souffrance, mais pas d'e<prit d'entreprise. Le mariage affranchit de cette vie en commun ; mais , pour se marier, 1^ jeune homme ne connaît pas de femme, il la demande aux anciens, ils la lui désignent, et souvent par le sort, expédient très-ordinairement employé par les Moraves, nullement par esprit de fatalisme, mab au contraire par une sorte de confiance naïve dans l'assistance continue de Dieu.

Cette organisation est compliquée et singulière ; mais la forme du flambeau est bien peu de chose, pourvu que la flamme ne s'éteigne pas. Or, la foi ardente des Moraves dans la personne divine du Christ, la simplicité laborieuse de leur vie, l'union vraiment fraternelle des membres, font de cette communauté la plus croyante, la plus tolérante et la plus agissante des sectes du protestantisme contemporain. Partagés entre l'éducation, la charité, le travail manuel et les missions chez les Esquimaux, les Noirs et les HoCtentots, les Moraves forment un groupe de 20,000 chrétiens, bienfaiteurs de 80,000 païens ; un tel service rendu sans bruit mérite assurément le respect.

multiplication des animaux plus quedecelledes hommes... Dn homme comme M. Mierching, ajoute M. Osborne, révolutionnerait çn peu d'années cette race docile. Rien ne mettait en défaut cet homme rare ; il excellait à fabriquer des chaussures, à pêcher un poisson , à bâtir une cabane, à chanter une chanson, à jouer de la guitare, énergique, toujours content, rompu à une vie d'épreuves^ » Ce M. Mierching était Saxon, et il avait été missionnaire au Labrador.

C'est en 1771 et sur la demande d'un pauvre charpentier nommé Jens Haven, qui fit trois voyages au Labrador, et vécut seul au milieu des Esquimaux dont il apprit la langue, que les Moraves se sont établis sur cette côte si mal nommée par les Portugais terre de labour. Hélant aux noms du pays les souvenirs sacrés de TÉvangile, ils ont app'elé Naïn la première station, située au 57' degré de latitude nord, puis fondé Okkak, à 5.0 lieues plus au nord, en 1776, Hoffenthal, en 1782, Hébron en 1825, Tsoar, en 1864. Tous les ans, des ménages de jeunes gens saxons, danois ou suisses, partent pour le Labrador. Ils s'embarquent à Londres sur un navire appartenant à la Mission, et qui a toujours le nom à^Harmony. Ce navire ramène en Europe les enfants des

* P. 98, cil. Tui.

f 76 a^ÉltE5CES AMÉRICAINES.

iDissioDnaires, car le climat les tuerait, et les apôtres du Labrador sont forcés de s'imposa cette privation cruelle. VHarmony apporte des proTisions, il emporte des fourrures et des produits du Labrador, il se charge des correspondances, il amène quelquefois des amis. Son arri- Tée dans chacune des stations est le grand événement de Tannée; Européens et Esquimaux l'attendent, le saluent, Fentourent ; quelques jours se passent dans la joie, comme le moment du parloir pour un prisonnier. Puis il s éloigne, et en voilà pour un an. Les missionnaires du Groenland, et surtout ceux qui évangélisent l'intérieur des continents, ne connaissent pas cette joie.

Il y a, sur le bord du lac de Genève, plusieurs familles chrétiennes qui entretiennent une correspondance suivie avec les Frères et les Sœurs Moraves du Labrador. J'ai lu ces lettres, et je voudrais les citer, toutes, principalement celles des Sœurs. Je me borne à extraire deux phrases d'une lettre écrite en 1863 par une Sœur Morave suisse; elle raconte son arrivée, après un voyage que la rencontre d'énormes montagnes de glace faillit rendre funesle :

c( Quand nous fûmes à 7 milles de la côte, le capitaine fit tirer deux coups de canon, auxquels répondit bientôt le canon du rivage. Un drapeau rouge parut à rhorizon. 11 s'élevait, nous dit-on, sur la maison de la Mission,

» ' i II II

mais la maisoç même nous était cachée. Ce. drapeau, hissé par des mains amies, nous réjouit le cœur. Bientôt, nous vîmes les Esquimaux accourir de tous côtés dans leurs kajaks, et quaad nous avons jeté Tancre, ils ont entonné un cantique de réjouissance.... Femmes et enfants nous attendaient sur le rivage. Quelques-uns des gros chiens delà contrée vinrent aussi nous reconnaître. Les Esquimaudes me parurent toutes avoir la même figure. Elles ont de grosses joues rouges, les cheveux noirs attachés en arrière, comme les Chinoises, avec un ruban rouge. Je remarquai que quelques-unes portaient des tresses, et Ton m'expliqua que c'étaient celles admises à la sainte Cène. Quant aux hommes, ils sont de fort petite taille et leurs cheveux descendent sur le front... Ces pauvres gens nous regardaient avec curiosité. Ils aiment quand on leur sourit, m'avait-on dit, et je n'avais point d'efforts à faire pour témoigner de la bienveillance à ceux auprès desquels la main du Seigneur nous a conduits.... Ma peine était de ne pouvoir encore leur dire un seul mot. Come je vais m encourager à apprendre leur langue! Leur bonjour, quand ils se saluent, signifie.: ^oïs fort!.,. Adieu! Que le Seigneur soit avec vous sur les riantes rives du Léman, et avec nous sur les plages rocailleuses et monotones du Labrador. »

11 y a des missionnaires qui demeurent sur ces terres

178 G05F£RE!ICES AMÉRICAINES.

froidess grisâtres, sans charme et sans grandeur, pendant quinze ou Tingt ans, et des femmes jeunes et délicates, qui apportent d'Europe des fleurs et des tourterelles, s'habituent peu à peu à virre là, au milieu d'Esquimaux bètes, laids et malpropres, n'ayant d'autre joie que de leur faire du bien, et si peu de distractions que le clapotement de Teau qui dégèle, et s*anime du libre mouvement de la vie, leur semble une douce musique^. Quel contraste avec le tourbillon de nos villes qu'une telle vie, où le passage d*un ours, le yoI d un oiseau, le cri d*un phoque, est un événement ! Comme on cotnprend ce mot d*une autre jeune femme : « L*attente patiente en regardant à Dieu est un apprentissage que nous faisons au Labrador. »

Cette attente est du moins récompensée. II faut tout apprendre à ces ignorants, même à se donner la main et à témoigner quelque sensibilité, encore plus à se nettoyer, à se mieux vêtir, a cultiver un peu de terre en écartant la neige, à ne pas abandonner leurs enfants ou leurs malades, puis à lire, à écrire, à chanter, à tenir leur parole, à croire en Dieu et non pas aux sorciers. La difficulté

* Une Sœur Morave allemande écrit le !•' août 1866, de Naïn : « Un homme arrivé l'autre jour de Terre-Neuve a apporté la nouvelle d'une grande guerre entre l'Autriche et la Prusse, mais cela nous ferait trop de peine ; nous aimons mieux croire que c'est quelque faux bruit qui s'est groMÎ en passant de bouche en bouche. »

est de les réunir. La nuit dure du 26 novembre au 6 janvier, a peu près deux mois, l'été est tout entier occupé par la chasse et la pêche. Avant de lutter contre Tignorance, il faut d'abord vaincre la faim, le froid, la distance, la nuit. Les missionnaires font l'école, et ils vont visiter les malades. II est curieux de les voir recourir aux usages catholiques, avoir avec les païens ce qu'ils appellent des entretiens particuliers, ne les admettre à la Gène, qu'après cette confession , et multiplier les fêtes. En Europe, les fleurs accompagnent les fêtes ; la nature ^ . est elle-même un temple paré ; là-bas les fêtes de la re*

ligion avec les rubans, les chants, les lumières, viennent interrompre la monotonie de la nature, fêtes des veuves, des mariées, des jeunes filles, des garçons, des vieillards, fêtes de Noël, avec des repas fraternels, fêle des Pâques, où les missionnaires ont coutume de venir avec les Esquimaux la nuit dans le cimetière couvert de neige pour voir le soleil se lever, en signe de résurrection, sur le blanc linceul des tombeaux. Peu à peu l'intelligence s'ouvre^ le cœur s'attendrit, et ces pauvres gens si maltraités par la nature qui les entoure, sont étonnés et réjouis à la bonne nouvelle que Dieu a visité la terre. Un vieil Esquimau écrivait, en 1864, à un Genevois : « Jésus m'aime, et il t*aime, frère. Je serai heureux de te voir un jour près de luii » Les stations des Moraves deviennent peu à peu

180 CONFÉRENCES AHERIGAINES

le centre de villages chrétiens, sur toute cette côte lointainCf où le naturaliste se réjouit de trouver les premiers germes de la vie végétale et animale, quelques fleurs, un petit nombre d'animaux, quelques échantillons curieux, et où le moraliste doit être plus heureux encore de trouver, avec les signes de Fempire de l'homme le plus ' abaissé sur la nature la plus redoutable, les éclairs de Fesprit qui s*é veille, les semences d'une civilisation meilleure, et ce que Ton peut appeler les premières ondes de la conscience qui se fond, se réchauffe et s'anime, comme la neige de ces contrées se dégèle sous des rayons plus vifs.

La vie de ménage des Moraves est un grand exemple pour les Esquimaux groupés autour d'eux, mais elle est évidemment un obstacle sérieux à leurs lointaines excursions. Le missionnaire catholique ne connaît pas ces obstacles ; il est soldat, il ne se marie pas, il a tout sacrifié, il va au bout du monde. Le missionnaire protestant est pasteur, le missionnaire catholique est pionnier, explorateur, visiteur, apôtre infatigable ^

Depuis cent ans, les Moraves ont fondé cinq stations

* Dans les livres sur les Missions (notamment dans VHistoirç des Mo^ raves y de Bost)^ j'ai rencontre avec chagrin des paroles haineuses contre les catholiques, et réciproquement. Mais dans les lettres des missionnaires eux-mêmes» nulle trace de ces querelles, c Pour tous les chrétiens, a dit admirahlement Livingstonc, les passions de secte meurent vite, quand ils se trouvent à travailler ensemble en plein paganisme, d

sur la côte de rAmérique septentionale , entre le 50' et le 60' degré de latitude; ils n'ont point été au delà. Depuis dix ans, les missionnaires catholiques se sont répandus dans les immenses contrées de la Nouvelle-Angleterre, de la baie d'Hudson au détroit de Behring, du Canada au pôle nord, et ils y ont déjà établi plus de vingt stations, s'avançant jusqu'au 68*^ degré, jusqu'à l'embouchure de la grande rivière Mackenzie. Ces missionnaires sont des Canadiens ou des Français, presque tous des Marseillais, appartenant à une société religieuse fondée, sous le nom d'Oblats, par l'avant-dernier évéque de Marseille, M. de Mazenod. On ne se doute guère que quelques- Français partent chaque année des rives de la Provence pour aller évangéliser les Esquimaux de la rivière Mackenzie ! Quelques prêtres du diocèse de Québec avaient, dès 1731, parcouru la partie méridionale de ces vastes territoires, où la compagnie de la baie d'Hudson subventionne plusieurs missions protestantes ^ En 1844, ils furent érigés en un diocèse spécial, le diocèse de la Rivière-Rouge ou Assiniboine, et en 1865, un second

^ Viitgt années de Missions au nord de V Amérique, par Mgr Taché, eTéque de la Rivière-Houge. — Missions chez les sauvages de rAmérique du Nord, par Mgr Faïaud, évéque d'AUabasca. — Je dois à Mgr Taché une carte très-curieuse des stations établies par {es missionnaires dans ces régions, et le P. Sardou a eu la bonté de me prêter les lettres manuscrites du P. Petilot, des Oblats de Marseille.

i8S CONFÉRENCES AMÉRICAINES.

diocèse a été coupé dans le premier, sous le nom d'Attabasca, dans l'intérêt des naturels de la région la plas septentrionale. Trente-huit missionnaires français se sont depuis dix ans partagé Tévangélisation tierces contrées; pas un n'a fait défection ; un seul est mort. Pour parvenir au premier poste, les plus anciens ont eu à passer 65 jours en barque, à partir de Montréal. Puis ils n ont pas cessé de tendre au nord. Comme les voyageurs qui descendent du mont Blanc s'attachent les uns aux autres par des cordes, plaçant en avant le plus hardi, on voit ces missionnaires s'avancer de station en station, à 100, 200, et quelquefois 400 lieues les uns des autres , se visitant, se relayant, animés par la tournée de leurs évéques. En 1859, un prêtre de Montpellier, GroUier, monte jusqu'à l'embouchure de la rivière Mackenzie et chante sur les rives de Tocéan Glacial le psaume écrit en Orient trois mille années avant sous le ciel de la Judée : Benedidte^ glacies et frigus, Domino ; il évangélise les Esquimaux du fort Good-Hope, il réconcilie, en leur faisant baiser la croix, les Indiens-Loucheux et les Esquimaux, et demeuré seul pendant plus de vingt mois, malade, résigné à la mort, il se ranime et s^écrie. « Dieu nous aime I y> en voyant arriver le P. Séguin qui vient du territoire russe *.

Ml y a aussi quelques stations dé l'Église grecque dans T Amérique Irusse, mais je n'ai pas de renseignements sur les œuvres des pop^.

En 1862, le général américain Sibley, chargé d'aller châtier les Sioux, envoie pour leur proposer la paix un missionnaire français, nommé André, et un an après la mort du P» GroUier, en 1864, le P. Petitot, un Marseillais joyeux et hardi, dontj'ai lu les lettres, passe dix jours au bord de Tocéan Glacial, au milieu des grands Esquimaux*, cruels, voleurs, et idolâtres, qui finissent par admirer celui qu'ils appellent dans leur langage : « le priant qui ne sait pas le mal et qui vit seul. » Puis, il prêche les Indiens-Loucheux, a belles âmes^ dit-il, qui courent au-devànt de l'Evangile. »

Trente-huit prêtres,* trente-huit stations, relevant de deux diocèses, et semées au milieu du dédale des lacs, des rivières, des forêts et des neiges, de ces contrées, voilà, en dix ans, Tœuvre du zèle catholique, et du courage français.

11 est temps d^achever cette longue excursion dont un traîneau, une cabane^ une barque, des haches de pierre j des peaux, de l'huile, et quelques menus objets^

* On notnme grands Esquimaux les membres d'une tribu dô celte race, plus grands que ceux du Labrador, mais encore en dessous de la taille moyenne. Cependant le P. Pelilot affirme en avoir vu de 6 pieds.

perdus dans TExposition universelle, ont été Poccasion. Je la terminerai par quelques vues d'avenir. L'avenir des petits pécheurs du pôle me parait plus . triste que leur passé. Le fameux passage du nord -ouest est découvert ; la science a remporté cette victoire, mais le commerce ne4)ourra pas s'en servir ; par cette route, les marchands ne passeront pas et les savants ne passeront plus. Les pêcheurs et les chasseurs s'aventureront peutêtre de plus en plus au nord, mais pour chasser sur les terres des Esquimaux pour pêcher dans leurs baies, nullement pour les étudier, les civiliser ou les enrichir. Déjà les missionnaires s'affligent des.exemples donnes par les Américains qui stationnent sur les côtes du Labrador. Par la voie de terre, il s*écoulera bien du temps avant que les Américains et les Canadiens, devenus plus nombreux, montent jusqu'à eux, avant que les Indiens, eux-mêmes civilisés, leur apportent autre chose que l'exemple de la guerre, de Tivrognerie et de la rapine. Le midi du territoire de la compagnie d^Hudson se peuplera ; un chelnio de fer, un télégraphe, pourront sillonner la partie inférieure de ces vastes régions. Mais, cela est trop évident, la civilisation ne lient aucune route, aucun seniier, ouverts devant les pas des Esquimaux, et la nature inflexible ne leur promet pas les présents qu'elle leur a refusés jusqu'ici, la fécondité du sol, la chaleur du soleil,

la compagnie des animaux, le chant des oiseaux, le charme des fleurs. Us sont condamnés pour toujours au froid, aux ténèbres, à[renrance. La petite lumière qui peut éclairer leur esprit est dans la main des missionnaires, et s'ils peuvent s'élever de quelques degrés au-dessus de leur condition présente, c*est par ce secours. Dieu soit loué ! l'Europe chrétienne le tient prêt pour eux.

Ainsi donc, il n'est pas un seul rameau de la famille humaine qui soit à jamais tenu en dehors de toute civilisation. Si vous voulez avoir une haute idée de l'homme, si vous voulez mesurer sa puissance et compter ses pas sur la terre, comparez, dans les comptes rendus de l'Exposition, le petit kajak de l'Esquimau avec l'immense machine du vaisseau à hélice le Marengo. Faites mieiix. Rappelez-vous le fétiche, objet de superstition de la même peuplade, puissiez admirer les efforts d'un Michel-Ange pour représenter sous des traits humains * le Père des hommes. Faites mieux encore. Contemplez la civilisation qui retourne sur ses pas, et suivez ses fils les plus généreux, serviteurs de la science ou serviteurs de Dieu, voyez-les quitter les beaux rivages que le soleil éclaire, voyez-les partir, pour aller, au milieu des glaces et dans les ténèbres, tendre la main aux derniers rejetons abandonnés de la race des hommes. Une parenté lointaine avec les Esquimaux n'a pas de quoi

nous rendre fiers, mais nous pouvons estimer très-haut rhonneur d'être membres de la famille des missionnaires qui les évangélisent, membres de la famille du lieutenant Bellot et de l'amiral Franklin I

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