‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur les trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886. Texte publié et coordonnéChapitre 14 sur 89 · T R O I S E X P L 0 R A TI 0 N S · texte numérisé non relu

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par là une importance capitale. Notre persistance à ne pas borner notre exploration au cours de l'Ogôoué et à la pousser plus loin malgré l'état de dénùment dans lequel nous nous trouvions était donc couronné d'un résultat qui dépassait nos espérances.

Au moment de descendre le fleuve (ce qui n'était pour nous qu'un jeu), je pensai à mes porteurs. Qu'allaient-ils devenir? Ils étaient trop heureux de se retrouver dans leur pays natal pour songer à me suivre au Gabon, le seul endroit où leur liberté pouvait être sauvegardée. Ils partirent en grand nombre et presque tous furent arrêtés et réduits en esclavage dans les premiers villages qu'ils rencontrèrent. Ce fut une leçon pour ceux qui étaient restés et qui se décidèrent à nous accompagner au Gabon. Ils n'ont pu que se féliciter d'avoir pris ce parti, car je leur ai donné un village où leurs cases sont entourées de plantations et habitées par une population de poules, de cabris, etc. Leur existence est luxueuse et fait à peu de frais l'envie de leurs voisins. Heureux de pouvoir se livrer à cette douce nonchalance qui constitue pour le nègre la parfaite béatitude, ils se raillent ajuste titre de la sottise de leurs anciens compagnons qui, trop pressés de me quitter, sont allés se livrer eux-mêmes à leurs persécuteurs et sont trahies à travers le pays la fourche au cou et la bûche aux pieds.

Pour moi, ce n'est pas sans tristesse que je songe à ces humbles auxiliaires à qui j'aurais voulu de meilleures destinées. Le malheur auquel ils semblent perpétuellement voués, l'obstination avec laquelle ils acceptent les dures conditions de leur existence ont souvent préoccupé ma pensée. J'ai déploré de ne pouvoir les arracher à leur misère. Mais en présence de ces mœurs sauvages et de l'obstination résignée des pauvres gens qui en sont victimes, j'ai dû reconnaître mon impuissance. Il faudra bien des interventions généreuses pour triompher des

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préjugés barbares qui sont encore plus profondément enracinés chez les esclaves que chez leurs trafiquants eux-mêmes. Notre descente de l'Ogôoué fut rapide. Nous avions à notre disposition les plus adroits pagayeurs et leur zèle était encore stimulé par la pensée qu'ils allaient nous ramener au pays où Ton désespérait peut-être de nous revoir. Chacun rivalisait

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d'adresse et d'entrain. Les bonnes relations que nous avions nouées avec les riverains ne pouvaient guère opposer à notre voyage d'autre retard que celui de répondre à leurs démonstrations amicales. C'eût été une descente triomphale si un accident n'était venu nous apprendre que tous les triomphes ont leur revers.

Ma pirogue venait de descendre les rapides lorqu'un hippopotame alla donner sur l'embarcation de Ballay qui nous suivait à une cinquantaine de mètres. Atteinte en pleine violence du courant par la rencontre du monstrueux animal, la pirogue fut culbutée d'avant en arrière et tournoya comme une frêle épave au milieu du fleuve. Heureusement le docteur Ballay avait pu se cramponner à l'embarcation et je réussis à arriver à temps pour le tirer de ce danger.

De retour chez les Okanda nous étions désormais sinon en pays civilisé, du moins en pays ami. Nous ressentîmes ici un premier effet de cette civilisation dont nous étions séparés depuis si longtemps. Au pays des Okanda, en effet, nous attendaient des caisses que la Société de géographie de Paris nous avait envoyées. Par malheur elles étaient arrivées au Gabon même pillées des objets qui nous eussent été le plus précieux, s'ils avaient pu nous parvenir en temps utile. Ai. le commandant Boitard, commandant supérieur du Gabon, avait pris soin de compléter les vides des caisses dans les conditions les plus appropriées à nos besoins probables.

A ce sujet nous devons ici rendre un hommage de vive reconnaissance au commandant Boitard, dont la sollicitude éclairée autant que prévoyante n'a cessé de veiller sur nous.

Chez les Okanda également, nous apprîmes qu'un second envoi fait par les soins de la Société de géographie n'avait pas été plus heureux que le précédent, malgré les précautions les plus intelligentes. Il s'était dispersé, celui-là, entre les mains d'hommes inconscients et timorés. Nous le devions à la liante bienveillance du roi des Belges, président de l'Association africaine internationale. Que Sa Majestéleroi Léopold II daigne agréer ici l'expression de notre gratitude. Nous avons appris en effet au retour que le Comité belge de l'Association africaine avait tenu à affirmer le caractère internatio-

nal de l'œuvre en venant au secours de voyageurs français.

A partir de ce jour notre marche fut accélérée par les lapides qui l'avaient si péniblement entravée au début du voyage. Ils emportèrent nos pirogues comme des flèches jusqu'à la station où pour la première fois nous revîmes des représentants de notre civilisation. Il eût été difficile de les trouver plus généreux, plus hospitaliers que ne le furent le docteur Nassau, missionnaire américain, et son aimable femme, mes collègues en exploration. MM. Gameron et Stanley avaient, à leur départ de la côte orientale, trouvé un précieux appui chez les missionnaires catholiques français de Bagamoyo ; à notre retour, nous reçûmes l'accueil le plus cordial dans une mission protestante.

Quatre jours après la réception cordiale du docteur Nassau nous étions sur terre française au Gabon. Le commandant par intérim, M. de Cordière, nous fit un accueil dont nous conservons le durable souvenir.

Nos escales vers l'Europe nous mirent à même d'apprécier l'hospitalité de M. Fonseca, gouverneur de l'ile des Princes et fidèle interprète du bon vouloir du gouvernement portugais en faveur des explorations africaines.

A Lisbonne, l'un des plus augustes parmi les membres de notre société de géographie, Sa Majesté le roi Louis de Portugal, auquel nous fûmes obligeamment présentés par M. de Laboulaye, ministre de France, nous donna de précieuses marques de sa haute bienveillance. Sa Majesté Don Luis daignera me pardonner si, depuis longtemps absent d'Europe, depuis trois années, je pus manquer en quelque point, et en particulier par mon costume, aux règles de l'étiquette indispensable pour paraître devant un monarque. Ma garde-robe en effet n'était rien moins que brillante au retour.

Je n'ai donné ici qu'un aperçu à vol d'oiseau de notre voyage dans l'Afrique équatoriale. On ne raconte pas en quelques mots

trois années d'incidents variés, de tentatives vaines, de succès imprévus, d'impressions pénibles ou agréables, mais plus généralement pénibles.

Je ne terminerai pas sans taire remarquer la place relativement petite que tient sur. la carte d'Afrique le territoire reconnu parla première expédition française. Il faut en tirer cet enseignement que la conquête géographique de l'immense continent doit coûter bien des peines encore. Plus d'un voyageur y usera sa santé, peut-être sa vie. Les explorateurs français n'ont jamais failli à la tâche qui leur incombe.

Pour ma part, à peine rentré en France, j'étais prêt à reprendre la campagne et je me mettais au courant des découvertes les plus récentes en Afrique pour continuer mon œuvre inachevée, tout en rétablissant ma santé.

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