DEUXIÈME PARTIE
LETTRES
lit Gabon, 2 Novembre 1875 .1 bord du Marabout.
Je suis arrivé ici à bord du Loiret le 20 du mois d'octobre et demain matin je pars avec leMarabout pour l'Ogôoué. LeMara-
bout me quittera quand il ne pourra plus remonter le fleuve et alors, avec les hommes du roi Renoqué, je continuerai à le remonter en pirogue. Le Marabout me déposera vers le '•> du mois prochain à environ 210 milles marins de la côte. Pour ce qui regarde le docteur allemand Lenz, si je m'en rapporte aux renseignements que j'ai reçus récemment ils m'ont appris qu'il se trouverait au milieu des rapides du fleuve en présence des Ossyeba, qui, malgré les cadeaux qu'il leur a donnés, n'ont pas voulu le laisser passer. Je compte le rejoindre d'ici un mois à un mois et demi; je crois que selon toute probabilité j'irai suffisamment vite vu le traité passé au mois de mai ent re Renoqué et le capitaine du Mara-
bout, d'autan! plus que celui-là lui a déjà envoyé depuis cinq jours M. Marche afin de commencer à lui faire préparer les pirogues et les hommes. Je suis revenu hier du fleuve Cama où le commandant du Gabon avait envoyé le Marabout pour régler certaines affaires et j'ai profité de cette circonstance pour prendre deux interprètes M'pangué que le commandant du Gabon connaissait depuis trois ans; en tout j'ai trois interprètes M'pangué, deux d'entre eux me sont inconnus. Le voyage au fleuve Cama a servi à me donner la certitude que les Osyeba, qui peut-être tenteront de s'opposer à mon voyage, parlent la même langue que les M'pangué. Au reste, tout va bien pour l'expédition et je suis en bonne santé ainsi que tous mes compagnons.
Un baiser à tous en hâte.
Ilimba-Reni, 13 novembre 1873
De Lansacqui te portera ma lettre pourra te donner de mes nouvelles. Pour l'instant, je suis obligé de rester ici encore un mois avant que les Iriinga et les Gala soient prêts à remonter le fleuve jusque chez les Okancla.
En ce moment, les eaux de l'Ogôoué sont trop hautes pour qu'on puisse remonter le fleuve. Ilimba-Reni est le village du roi Renoqué chez lequel est venu le premier européen en 186G. Me voici dans un pays où domine la plus ancienne dynastie de cette partie de l'Afrique, dynastie qui, au temps de la traite des esclaves, était forte et puissante. Depuis vingt ans elle est complètement déchue de son ancienne splendeur. En ce moment, je t'assure, rien n'est plus ridicule que de voir le roi actuel (on peut donner ce titre à Renoqué) se promener dans son village avec un magnifique chapeau haut de forme et une non moins magnifique couronne de marquis en cuivre doré ornée de pierres précieuses en cristal et placée en haut de ce chapeau: cadeau qu'il a reçu de ma munificence.
Quant au docteur Lenz il est encore chez les Okancla et je
TU Dis EXP LO RATIO NS
crois que ses ressources sont presque épuisées. Il a renvoyé une partie des hommes qui lui servaient d'escorte. Sous peu, je t'enverrai de plus amples détails. Mon voyage s'annonce . bien. Nous sommes tous en bonne santé.
Baisers à tous.
llimba-Reni, 54 décembre 1875
Me voici ici depuis novembre, et le Marabout m'a déposé sur la rive. Le fleuve était alors trop haut pour pouvoir remonter les rapides et aller chez les Okanda; c'est àgrand'peine et après de nombreuses fatigues, que j'ai pu avoir des hommes pour monter dans mes pirogues. Le docteur Lenz les a payés si cher qu'il m'est fort difficile d'en trouver aujourd'hui, j'ai environ quatre-vingts hommes, je serai obligé de les payer 35 fr. chacun. Le marquis de Compiègne et Marche les payaient 25 fr.; mais le docteur Lenz leur ayant donné 50 francs, je considère comme un beau résultat de les avoir eus pour 35 francs. Ce nombre ne nie suffit pas, aussi ai-je envoyé Marche à Sam-Quita afin qu'il remonte chez les Okanda et m'envoie d'autres pirogues pour que le reste de mes marchandises puisse remonter le fleuve. Le docteur Lenz est encore, d'après ce qui m'a été dit, chez les Okanda ou chez les Bauguni, leurs voisins, sans avoir pu passer de là chez les Ossyeba. Tout ce qu'il a fait ici n'a eu, d'ailleurs, d'autre résultat que de me créer des difficultés.
Alugu, alugu (eau-de-vie, eau-de-vie) est le fond de la langue du pays! Et moi qui, par humanité, n'en avais voulu apporter
c,', TROIS EXPLORAT] ONS
(|uo le moins possible, je ne puis plus rien faire sans cela. Les noirs de ce village s'amusent à me montrer un tonneau d'eau-devie d'au moins 150 litres, cadeau du docteur Lenz. Ils ont l'air de se moquer de moi parce que je ne leur en donne jamais; mais, d'un autre côté, ils regardent avec un certain respect mes caisses pleines de marchandises.
Mon séjour ici ne peut qu'être nuisible à nos Sénégalais à cause du mauvais exemple, et je ne vois malheureusement pas le moyen de partir. Ce peuple chez lequel je me trouve, est encore plus paresseux que les autres, et ce sont les esclaves achetés dans le haut fleuve qui travaillent.
Faire travailler les Ininga est chose fort difficile; quand j'ai besoin d'une pirogue, j'ai toutes sortes de difficultés à réunir douze hommes que je paie mensuellement, ici ce sont seulement les femmes et les enfants qui travaillent et je t'assure qu'ils ne me font pasgrand'chose. Tous mendient, à commencer par leur chef qui vient me demander la charité d'un verre d'eaude-vie. En un mot, il faut une dose de patience peu commune pour vivre parmi eux. Bah! d'ici vingt jours j'espère être parti; mais je ne puis m'empècher de penser, avec horreur à tous les ennuis que les Ininga comme les Galoa vont me causer durant les quinze jours de pirogue qu'il me faudra passer avant d'arriver chez les Okanda.
Aujourd'hui, nous avons reçu des nouvelles du Gabon et on m'a dit que le lieutenant Cameron était parti de la côte orientale et de Tanganika et était arrivé à Saint-Paul de Loanda après avoir suivi le fleuve Congo partant de sa source. Il a donc traversé l'Afrique un peu plus au nord que le docteur Livingstone et maintenant, la partie réellement inconnue se trouve devant moi. Cameron esta la fin de ses fatigues et moi, je suis encore à la porte de la civilisation.
A vrai dire, je suis dans de bonnes conditions pour acconi-
plir mon voyage, étant donné que j'ai le plus important, c'est-àdire la santé. Rien ne dit pourtant que je n'aurai pas à m'en plaindre quelque jour.
Nous commençons à nous ressentir du climat et surtout de L'abondance des pluies. Ballay et Hamon sont encore dans leur lit (si on peut appeler lit le meuble peu commode qui sert à cet usage dans le pays).
Je ne t'ai pas encore parlé de mon personnel. Outre les treize laptots que j'ai pris au Sénégal, parmi lesquels il en est un sur qui je puis compter sérieusement, il s'appelle Délie, j'ai encore avec moi trois Mpangué dont un parlant fort bien le français, Denis Dolimnie; les deux autres sontlsengonet Mando-Mango. Il y a encore un homme du Congo à moitié Gabonais et Gico, bête mais dévoué. Parmi ses qualités, il en estime que j'apprécie fort et qui m'étonne : il n'est pas menteur. En somme, il est précieux, mais malheureusement, ne paie pas de mine. Mon vieux Sénégalais Délie, est de haute stature, mais n'a plus que le pouce et l'index de la main gauche; il est pittoresque, vêtu des longs vêtements de son pays, mais a l'air fort lourdaud lorsqu'il est vêtu de ses habits de marin. Ne rions cependant pas de ce bonhomme, il me sera utile, j'en suis sûr, le jour où j'aurai besoin de lui.
Une petite histoire sur son compte. A mon départ du Sénégal, j'avais défendu à mes hommes d'emporter avec eux autre chose que des habits de marin que je leur avais prêtés. Imagine toi qu'un jour que je visitai leurs sacs j'en trouvai un appartenant à Délie, et plein de grigris. Les grigris mahométans sont des amulettes contre toute espèce d'accidents à balles, coups de couteaux, coups de pierres, chiens de mer, serpents, etc., etc. Il y en avait tellement que j'en suis resté véritablement stupéfié.
Au moins ce brave homme croit à la protection divine. Dans
ci; TB OIS EX PLORATIONS
ce sac, il y avait encore un vêtement de son pays littéralement «ouvert de grisgris. J'ai oublié de te parler d'une petite aventure qui m'est arrivée près du lac Zilé, voisin du village où je suis actuellement. J'étais avec Denis, le Upangué, dans une pirogue, lorsque je me trouvai surpris par une tornade, petite tempête assez fréquente sur le fleuve; et ma pirogue chavira. Il y a ici une infinité de petites iles formées d'herbes flottantes qui ont quelques racines au fond. Et, souvent ces iles disparaissent sous l'eau lorsqu'on y met le pied. Il conduisit à la nage ma pirogue chavirée vers une de ces petites iles et la remit à Ilots en attendant dans les herbes que le vent fût passé et peu rassuré sur la solidité de mon abri. Puis tenant mon fusil dans une main, et la pirogue à Ilots, le vent ayant sensiblement diminué, je repartis ayant soin de me diriger vers la rive. Mais, le vent croissant, la pirogue se remplissant de nouveau d'eau, j'accostai une de ces iles, et me décidai contre fortune bon cœurà passer la nuit sans dîner. Tout au contraire, je servais de repas aux moustiques. Mais j'avais compté sans ma mauvaise chance qui m'avait conduit, demander l'hospitalité à une espèce d'animaux terribles dans ce pays ; les fourmis, qui font des blessures fort douloureuses. D'un commun accord Upangué et moi nous repartîmes poussant de nouveau à la nage la pirogue encore pleine d'eau pour aller accoster une autre de ces iles d'herbes flottantes. A ce moment, non sans un certain plaisir, je vis Marche arriver dans une pirogue. Il commençait à être inquiet sur mon compte. Me sachant seul avec Upangué dans une petite pirogue, il était parti à ma recherche. Quant à moi j'étais fort satisfait d'éviter la nuit peu agréable que j'aurais passée dans une ile incertaine, si le vent avait continué. Quand les noirs m'eurent pris dans leur pirogue, ils me saisirent avec tant de précipitation, que j'en perdis, presque mon fusil que j'avais sauvé jusqu'alors non sans peine. En effet, quand
DANS L'OUEST AFRICAIN <r,
j'étais parti chassé par les fourmis, j'avais été sur le point d'oublier mon ami.
En somme, je n'ai perdu qu'un de mes sacs à plomb et encore je l'ai perdu parce que je pouvais difficilement tenir en main mon arme, trois sacs de plomb et pousser, avec la même main, la pirogue chavirée, et, ce qui m'ennuyait fort, c'était les trois jours que j'allais passer à nettoyer à fond mon fusil rouillé. En ce moment j'essaie dérégler mes trois chronomètres. Peine inutile, ils semblent se ressentir du climat, attendu que chacun va pour son compte. Il est probable que d'ici peu, je serai réduit à faire des observations avec les distances lunaires, chose assez peu exacte.
Bon Noël.
P.-S. — 27 décembre 1875.
Finalement je suis vaincu, mettant de côté toute considération d'humanité j'ai maintenant le moyen de tenir dans le devoir les Ininga et les Galoa; je viens de me faire expédier quatre cents litres d'eau-de-vie.
Ces barils, à leur arrivée dans le village, ont été accueillis par les Ininga avec tous les honneurs dus à un semblable produit. D'ici à trois jours, le bateau à vapeur de la factorerie prussienne devant remonter à Sam-Quita, je profiterai de l'occasion pour y aller moi-même et j'emporterai avec moi les caisses que les Ininga et les Galoa ne peuvent transporter dans leurs pirogues et dans les miennes. Je laisserai ces caisses à Sam Quita et je les ferai reprendre ensuite par les Okanda que j'espère pouvoir décider à venir les chercher.
Je partirai d'ici probablement avec dix pirogues sans compter celles avec lesquelles Marche partira de Sam-Quita.
Les pirogues que j'ai achetées, ont été payées en moyenne chacune : cinq barils de poudre, cinq fusils, deux grands bassins en cuivre, dix barres de cuivre (ces barettes sont faites