‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur les trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886. Texte publié et coordonnéChapitre 18 sur 89 · HO T 11 OIS E X 1» L 0 11 A T I 0 M S · texte numérisé non relu

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bon sur la factorerie, conseillent à porter mes lettres. Je crois que maintenant cela ne sera plus souvent possible. Quant à la présente, Renoqué descendra la porter d'ici à deux mois, et De sera probablement La dernière.

Donc, chère maman, c'est le cas ou jamais de dire : « Pas de nouvelles, lionnes nouvelles. » Plus je m'avancerai dans l'intérieur, et plus grande sera la difficulté de t'écrire.

Ici, les vivres sont en ce moment assez restreints; on se nourrit de viande salée, de bœuf sauvage et on s'arrange comme on peut pour se procurer le nécessaire. La cause de ce manque de vivres est que les Okanda, étant partis en voyage, n'ont pas pu travailler aux plantations. J'ai bien peur que pareille chose n'arrive également chez les Aduma au commencement de l'année prochaine; ils se sont occupés de faire du commerce avec les Okanda et n'ont pas travaillé davantage.

Les difficultés devant lesquelles je vais me trouver sont le manque d'interprète chez les peuples au-delà des Aduma ainsi que le manque d'hommes pour conduire les pirogues. Gela me mettra entièrement entre les mains de ces peuples.

J'ai reçu, par l'entremise de Ballay, toutes vos lettres.

Adieu.

Damé, Eebagni, Aduma, 20 avril 187?

Mon cher Antoine,

C'est le 20 août 1875 que je me suis embarqué pour l'Afrique, voilà doue vingt mois que j'ai quitté l'Europe. La dernière occasion de t'envoyermes notes s'offre à moi. Bientôt la route fluviale va être barrée par les Ossyeba.

J'en profite pour te faire un récit fidèle de ma situation présente. Je te dirai tout ce que je pense, ce que j'espère ou ce que je crains pour l'avenir.

Le 31 mars 1877, je suis arrivé pour Ja seconde fois, à Dumé avec les Okanda et j'ai laissé le reste des marchandises à Lopé. C'est là que nous nous sommes trouvés de nouveau tous réunis depuis le 24 avril 1876 et que j'ai définitivement installé mon quartier général.

Quand je suis arrivé ici pour la première fois l'année dernière, le 20 juin 187G, j'avais pour tout bagage un sac de soldat et j'étais accompagné seulement de Denis, l'interprète Pahouin. Je t'assure qu'il m'a fallu une bonne dose de patience

et de temps pour arriver à installer ici le quartier général en question.

Me voilà avec mes magasins remplis, tandis que nos plantalions commencent à donner des résultats : les radis noirs, les haricots indigènes, le sacre, le tabac, les épinards, etc.

Permets-moi une digression. Si par hasard, il te prenait la fantaisie de goûter ces épinards qui ont paru assez souvent sur notre table, tu peux te donner ce plaisir en faisant cuire ces larges feuilles qui sont près de la fontaine de notre jardin à Rome avec de la graisse de mouton, du poivre et du sel; c'est un mets véritablement délicieux (pour les gens du pays s'entend, à deux mille lieues de l'Europe.

Dnmé est le site le plus à l'Est du pays des Aduma. Quand j'arrivai l'année dernière, les eaux étaient liasses et se trouvaient barrées par une espèce de gradin gigantesque haut de 1 m. 50 et long de 400 mètres environ. L'eau passait sur ce gradin et formait une petite cascade. La hauteur était trop faible pour que je puisse lui donner le nom de chute. Mais comme ce n'est pas non plus un rapide, je lui ai donné le nom de cataracte. Maintenant les eaux sont hautes, la cataracte n'existe plus et je suis obligé de retirer aussi le nom de cataracte.

Notre village est sur la rive gauche du fleuve à une altitude de G ou 8 mètres du niveau moyen de l'eau, bien aéré, et entouré par les bananiers de nos jardins. La position n'est pas mauvaise et, ayant fait cadeau d'une chaîne au chef le plusin- 11 uent dans un rayon de 20 kilomètres, nous avons l'avantage de ne pas craindre les vols nocturnes.

Ce chef qui nous protège des voleurs s'appelle Le Tigre. Enfin Dumé est la station la plus favorable pour nous au point de vue de nos projets de pénétration dans l'intérieur. Le fleuve commence à devenir très rapide près du territoire des Azzana

ou des Bakani qui se trouvent à cinq ou six jours de Dumé, de là nous continuerons très probablement jusqu'à une chute que les noirs appellent Pubara, ou Publié. Cette chute est située, d'après leurs indications, à quinze ou vingt jours de Dumé, exactement entre le pays des Batékésou Atékés, et le pays des Avombo lesquels sont sur la rive du fleuve et de la rivière Libumbay, affluent à la gauche de l'Ogôoué ou Rebagni.

Les Batékés ou Atékés, sont l'objet de la superstition des noirs. Ils disent que ce peuple a des couteaux dont la lance est énorme. Lorsqu'ils en portent seulement un coup dans une case ils font mourir le village tout entier! Mais voilà qui est plus terrible.

Les Unibétés, un autre peuple, qui habite sur la rive droite, et à une assez grande distance du fleuve, prennent feu lorsqu'il s'élève dans les airs et retombe en pluie de feu sur la terre.... Tous ces noms se trouvent dans les anciennes cartes portugaises exécutées de 1G à 1700 d'après les indications des noirs, mais je les retrouve aune distance' et à une place bien différentes de leur place réelle. Ainsi la rivière Libumbay est signalée (sur ces cartes portugaises) comme un affluent de la rive droite du Congo tandis que je suis sûr que la rivière Libumbay est un affluent de la rive gauche de l'Ogôoué.

Quant aux Batékés, aux Umbétés , aux M'bamba, aux Avombo et aux Shake, je les retrouve tous sur la carte portugaise faite d'après les seules indications que les missionnaires aient pu tirer des noirs de la mission deConcobella qui est environ à 250 milles au Sud-Sud-Est de l'endroit où Marche et ensuite le Docteur Ballay arrivèrent pendant que j'étais malade. C'est près de cette chute de Pubara que je voudrais transporter mon quartier général. Cet emplacement, que je ne connais que d'après les seules indications des noirs, me semble offrir l'avantage de pouvoir me permettre d'entrer en rapports avec les

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Batékés, qui se trouvent au-delà de Pubara. Et comme les Aduma il y a déjà quinze ou vingt ans arrivaient à Pubara pour faire leur commerce, j'espère pouvoir les décider à m'y emmener. Les peuplades au-dessus de Dumé ne savent pas s'en servir et (railleurs n'ont pas de ces grandes pirogues avec lequelles j'ai remonté le fleuve jusqu'ici. Ce sont toutes des peuplades de la brousse qui n'ont construit leurs villages sur les rives de l'Ogôoué, que relativement longtemps après que leurs frères noirs y avaient installé les leurs, c'est ce qui explique la rareté des pirogues grandes ou petites, et à plus forte raison celle des pagayeurs sachant les conduire. Jusque-là j'avais un Aduma comme pagayeur.

Il y a quelque temps déjà, quand les communications entre les Aduma et les Okanda n'étaient pas encore barrées par les Ossyeba, les premiers tiraient leurs esclavesdu pays quis'étend de Dumé jusqu'aux chutes de Pubara, pays qu'ils n'avaient jamais dépassé. Ils payaient ces esclaves avec des marchandises reçues de la côte par les Okanda.

Lorsque les marchandises vinrent à leur manquer, le chemin étant barré, ils continuèrent à faire leur voyage du côté de Pubara. Et pour se procurer pendant quelque temps encore des esclaves ils prirent le parti de s'emparer par tromperie et par violence de leurs anciens amis et ils les vendirent comme esclaves. Depuis cette entreprise, la crainte des représailles, les a fait renoncer à leur voyage, et ils ne se montrent qu'à trois ou quatre jours au-delà de Dumé.

Le manque de marchandise « esclaves » n'en fit pas augmenter le prix, et depuis, les Aduma ont trouvé utile d'appliquer ce système en famille. Le père a vendu le fils, le frère a vendu son frère et le fils, sa mère... Ne vas pas croire que j'exagère. Sur treize esclaves achetés par moi, trois ont été vendus par le père, trois par leur frère aine, deux par leur frère cadet et un par

son oncle. Je les ai achetés de seconde ou troisième main #ux Okanda et aux Galois.

Pour les raisons que je viens de dire, ces Aduma, sauf quelques rares exceptions, n'ont guère envie de remonter avec moi à Pubara, d'autant plus que maintenant les Batékés ont commencé à apporter des marchandises européennes venant du Congo, ce qui a diminué la valeur des marchandises que les Aduma pouvaient tirer de leur région. Quel peuple est celui-ci, mon cher Antoine ! c'est le plus mauvais de ceux que je connais, et parmi ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici, c'est celui qui ôccupele rang le moins élevé dans l'échelle sociale. Il n'a pas la plus lointaine idée de quelque chose qui ressemble à un sentiment quelconque. La matière brute est tout pour ces gens. Ils manquent absolument de principe et de tradition quels qu'ils soient. Le plus souvent, le fils ne pourrait te dire ouest né son père, et si on lui demande ce qu'étaient les Adumas il y a soixante-dix ou cent ans, il ne sait te répondre sur rien. Il n'existe parmi ces sauvages aucune espèce de poésie quelconque, même grossière.

Quand ils vont en pirogue, ils chantent, et battent la mesure pour arriver à plonger leurs rames correctement. Quand avec la voix ils s'accompagnent au son du tamtam, leurs paroles n'ont aucun sens et ne signifient rien du tout. Ils sont lâches, pervers e1 intraitables. Voilà la perle précieuse que j'ai découverte en 1876 et que j'ai l'honneur de présenter au monde civilisé. Voilà lepeuple auquel je dois m'adresser pour m'emmener à Pubara.

Conclusion : Ma seule route est le fleuve, mon seul moyen de transport, la pirogue, mes seuls rameurs, les Aduma. Je t'avoue que j'ai peur de faire « fiasco ».

Parmi les différents chefs deux s'appelant Mata et Guégo sont ceux qui jouissent de la plus grande influence. Sous leur protection, la route du fleuve en-dessus de Dumé, devient

sûre, et Mata est, en effet, le seul qui puisse réunir les hommes d'un certain nombre de villages pour conduire nos pirogues. Et pourtant au début nos relations étaient peu amicales.

Rapace, fourbe, avare, il me prenait pour une vache à lait. Il prétendit d'abord que les siens ne connaissaient pas le fleuve. Je dus lui prouver le contraire, il finit par me promettre qu'il réunirait tous ses Aduma pour nous conduire ensemble nos marchandises et moi jusqu'à la chute du Pubara.

De mon côté, je lui ai fait un petit cadeau et de grandes promesses pour le moment où nous serions arrivés là-bas. Il va s'occuper de réunir ses gens, réussira-t-il? Je suis presque sûr que non. Si j'ai des hommes, je le devrai aux grandes promesses avec lesquelles j'ai séduit les différents chefs.

Pour transporter là-bas toutes les marchandises, il faudra plusieurs voyages.

Un grand obstacle que tout d'abord, j'espérais pouvoir éviter et qui maintenant se présente d'une façon imminente, c'est la petite vérole.

Justement, cette affreuse maladie vient d'éclater dans tous les villages voisins avec une intensité épouvantable, maladie qui, avec le choléra, est beaucoup plus forte qu'en Europe. Quand je pense que d'une semaine à l'autre, je puis perdre la moitié de mes hommes, il me vient des frissons. Impossible de les isoler à moins de les exposer à mourir de faim; je dois me limitera desimpies précautions hygiéniques. Une excitation nerveuse m'empêche de rester tranquille dans mon lit plus de six ou sept heures et j'ai recommencé mes promenades nocturnes.

Dans le village voisin, — village de vingt-cinq âmes, — il y a eu hier deux morts et huit cas de maladie.

De plus, en bas du fleuve, et chez les Okanda, le lléau sévit également. Les Okanda d'Asetuka, fous de peur, se sont enfuis pour retourner dans leur pays sans attendre les esclaves que nous avons déjà payés. Les Okanda de Lopé sont restés, bien que la petite vérole fit également des victimes. Avec leur départ, je vois se rompre le dernier lien qui m'attachait à l'Europe. La maladie s'étant manifestée le long de la route que je dois parcourir, a mis dans la tète des noirs toujours prêts à croire les choses les plus extraordinaires, que je suis la cause de toutle mal. Ils en sont tous convaincus et me demandent seulement de quelle façon j'ai pu éviter la mort.

Un Aduma me parlant me démontrait qu'il savait parfaitement comment les choses étaient arrivées : « Quand nous » sommes descendus avec toi, dans le pays Okanda, chercher » tes marchandises, la maladie n'existait pas encore, quand » nous avons reçu les marchandises, qui est-ce qui a dit : » Okanda et Aduma, le moment du départ est arrivé, nous » nous mettons en route à la fin de la lune, les Aduma se » sont réunis sur le banc de sable de Passangoi pour partir. Tu » es alors venu sur le banc et as demandé : Où sont les Okanda » et le reste des Aduma? Nous t'avons dit : Ils viendront » demain. Le fléau n'était pas encorearrivé. Tu as attendu trois » ou quatre jours et les Okanda n'étaient pas là. Alors, tu t'es » mis dans une grande colère et quand les Okanda sont enfin » arrivés, tu as envoyé la maladie par l'air de façon qu'elle se » répande sur tous les hommes. »

Voici de plus une seconde version , par une confidence d'un de mes esclaves, j'ai su qu'un chef Okanka avait dit ceci : « Le chef blanc est mauvais et porte avec lui une caisse pleine » de maladies. Lorsqu'il passe dans un village il ouvre la caisse, » toutes les maladies sortent et ces maladies font mourir tous ï les hommes du village. »

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