T I ; 0 I S E X P I, O R A TI 0 K S
Voilà donc ton frère métamorphosé en Pandore antique ; ce mauvais renom qui s'est répandu plus vite et beaucoup plus loin qu'on ne le pense, ne m'ouvrira certainement pas la route. Le docteur Ballay est toujours en mouvement pour prescrire des remèdes et soigner les malades.
Jusqu'à aujourd'hui, personne n'a pu être garanti de la mort mais Ballay espère bien en sauver quelques-uns. S'il arrive à ce résultat, il sera pris pour une divinité et une divinité bien utile que nous ne laisserions pas échapper facilement.
Une autre difficulté en face de laquelle je vais bientôt me trouver aux prises est le manque d'interprètes quand je serai à Pubara.
Présentement les langues M'Pongowe, Bakalais, Fan, Make, Bacci et Okanda, que nos interprètes savent à peu près bien, me suffiront. Mais après, je ne sais pas ce que je ferai ; les esclaves que j'avais achetés dans ce but s'étant presque tous enfuis.
« Ma vie n'est pas en danger, et il paraît que quant à présent, » je ne: prendrai pas rang dans la glorieuse phalange de martyrs » dont la science s'honore, et qui ont jalonné de leurs cadavres » la route, qu'ils ont ouverte à la civilisation et à la science. »
Rien n'a égalé la stupéfaction des indigènes le jour où la canonnière « Marabout », qui relâchait près de Renoqué en novembre 1876, m'a salué au départ d'un coup de canon, lorsque je remontai le fleuve. Nous étions alors bien pourvus et possédions environ quatre cents caisses, colis, ballots de toutes dimensions. Figure-toi qu'ils m'avaient pris pour un grand chef des Français et, détrompé par moi, on a demandé avecun grand étonnement : « Quel est donc ce Nabab si magnifique, qui a avec lui des marchandises plus qu'un village n'en peut contenir et qui ne vient pas ici pour faire du commerce? » Ils auraient bien voulu me dépouiller sous prétexte de rançon
DANS L'OUEST AFRICAIN | |;i
et de tribut, mais ils me trouvaient armé de trop lionnes dents sous la forme de treize Sénégalais armés de mousquetons système Gras.
Le 1er janvier 1870 eut lieu une grande fête dans la factorerie
LE DOCTEUB BALLAÏ
en face de Lambaréné et je me rappelle cette date parce que j'ai mangé du pain, la seule fois que j'en eusse mangé pendant l'année 1876. Somme toute, jusqu'à aujourd'hui ma santé était restée bonne et je n'avais eu à déplorer que quelques accès de fièvre. Ceux-ci m'ont repris plus souvent à Lopé parce que, devant m'absenter souvent et pendant longtemps, comme
lorsque je fis ma pénible excursion dans le pays des Ossyeba, j'étais forcé alors, de vivre avec les seules ressources du pays. De temps en temps, je retournais, pour quatre ou cinq jours, au quartier général de Lopé, et alors je m'y considérais comme dans un Eden, chèvre, mouton, sucre, café, etc., etc., se trouvaient en abondance, grâce auxquels je reprenais mes forces, débilité par les fièvres et par les fatigantes excursions à l'humidité et au soleil dans ces régions malsaines. J'étais alors robuste et avec l'appétit que j'avais, je digérais bien le pain indigeste du pays, pain fait de manioc et de banane.
Quand, le 24 mai, j'ai quitté Lopé, la carabine à l'épaule et accompagné seulement de trois hommes, quand je suis allé chez les Aduma en traversant le territoire Ossyeba, la fièvre commençait alors à faire des siennes; les vivres manquaient et j'étais bien heureux quand je pouvais trouver un œuf et quelques bananes, seules choses qui paraissent sur ma table. Depuis, il m'est arrivé de me nourrir cinq ou six jours seulement de bananes que je ne pouvais plus digérer. Je commençais alors à me sentir très débilité et le 10 août je tombai malade d'une maladie à moi inconnue.
Le 17 août, par bonheur, pendant que je descendais le lleuve, avec espérance d'arriver vivant à Lopé, comme tu sais, je rencontrai Ballay qui remontait le ileuve avec plusieurs pirogues Okanda. Il me fit de suite arrêter au village de Guémé pour soigner ma maladie des organes respiratoires.
La première fois que je sortis de la cabane où on m'avait donné l'hospitalité, j'étais un vrai squelette. Quand je dis « sortis » j'aurais dû dire « je fus transporté » attendu que pendant dix jours deux hommes venaient me sortir de mon lit de bambou, me tenantl'un par la tète, l'autre parles pieds, et me portaient ainsi à l'air et à l'ombre, devant la case. Tu vois que je dis franchement par quelles épreuves j'ai passé.
PAGAYEURS PAHOUIXS
Je me remis assez vite, évitant ainsi l'honneur de faire partie de cette glorieuse phalange dont je viens de te parler. En somme, je trouve qu'un bon bâton est le meilleur moyen pour faire la route et je confesse que j'aurais eu un grand désir de venir vous embrasser et de revoir tous ceux dont le souvenir m'a accompagné jusqu'ici.
Tous les jours, je sentais de plus en plus revenir mes forces. A Lopé, où je retournai pour aider le quartier-maitre Hamon, à remonter le fleuve, de nouveaux accès de fièvre me reprirent. Je ne pouvais plus supporter ni le manioc ni les bananes. J'avais faim et je ne pouvais manger que très peu, un demi-poulet seulement. Mon estomac n'en supportait pas davantage.
Ce fut une grande fête pour moi quand la chasse put me procurer pour quelques jours des biftecks à l'anglaise. Mais trop faillie pour chasser sérieusement, malgré la faim je suis resté prudent. Je n'ai pas voulu me fatiguer et je me suis contenté de profiter des occasions qui se présentaient à moi. Une fois que je parle de chasse, tu sais que je ne m'arrête pas vite. Pendant mon séjour à Lopé nous avons tiré vingt-quatre bœufs sauvages, j'en puis réclamer pour ma part plus de moitié. Ils avaientbeaucoup de peine à mourir; j'en ai vu un s'enfuir ayant dans le corps huit ou dix balles que lui avait tirées le quartiermaitre Hamon. J'en ai vu un autre auquel mes laptots avaient envoyé dans le corps douze balles de fusil système Gras, tomber à terre, se relever d'un bond et s'élancer sur les assaillants de telle façon qu'il fallut l'achever d'un coup de couteau à la gorge. Une autre fois j'ai fait un beau doublé ou, pour être plus exact, j'ai tiré avec mon mousqueton Gras deux coups successifs fort bien dirigés. Je me rappelle qu'un jour où je rentrais d'une expédition chez les Pahouins, où je venais de faire mettre en liberté deux Okanda prisonniers, j'aperçois devant moi à la distance de loi» ou 200 mètres, un troupeau de bœufs sauvages. Mais ce qui
me tenta plus que tout le reste, c'était, à la queue du troupeau, deux veaux dont la chair devait être tendre. Le temps de mettre le genou en terre et de tirer mes deux coups, le troupeau étail déjà depuis longtemps en fuite mais les deux veaux étaient par terre, l'épine dorsale fracassée. Le cœur et l'épine dorsale sont les seuls endroits qu'il convient de prendre comme point de mire quand on ne veut pas gaspiller ses balles. C'était un coup difficile, je le sais, mais je me pique de n'être pas mauvais tireur.
Depuis, après des alternatives de mieux et de rechutes, je reprends enfin de jour en jour mes forces. Mon appétit revient; j'en profite pour manger deux pains et demi par jour. Il n'est certes pas fait avec toute la perfection désirable, ce pain, mais nous le trouvons cependant délicieux et meilleur que celui que nous mangions en France, car c'est du vrai pain fait avec de la vraie farine de froment. Un baril de 100 kilos en a été apporté par Hamon. Heureusement que l'eau avait pénétré dans le baril formant une croûte de pâte, cette croûte a sauvé la moitié du contenu du baril.
Me voici donc propriétaire de 60 à 70 kilos d'excellente farine qui nous donne du pain, le sucre et le café ont fait également leur réapparition sur la table, et quelquefois , — rarement — figure àla place d'honneur une bouteille de vin... Tous les jours, cependant, nous avons un peu d'eau-de-vie, mais je ne la prends et ne m'en sers que comme cordial, n'étant pas habitué à l'alcool. Quand je suis fatigué de la route, une gorgée me suffit pour me rendre des forces. Nous avons mis de côté un peu de farine et de biscuits auxquels nous ne devons toucher qu'à la dernière extrémité. En somme, tous nos soins doivent tendre maintenant à nous remettre sur pieds et à nous fortifier pour pouvoir supporter de nouvelles privations.
Arriverons-nous à Pubara? Pouvons-nous dépasser ce point
et nous enfoncer plus avant? Qui sait? j'ai très peur. Le jour où je me verrai abandonné de mes hommes et dans l'impossibilité matérielle de continuer ma route en avant, je ferai un effort "suprême et je m'avancerai par terre vers l'est, accompagné de deux ou trois hommes dévoués, sans autre bagage que ce qui peut se porter à l'épaule. Mes marchandises seront vite épuisées mais je compte pouvoir continuer cette vie pendant trois ou six mois et avancer ainsi de trois cent milles du point extrême de mon quartier général.
Pour la santé d'un Européen je ne crois pas possible de faire plus. Je sais fort bien que quand je retournerai au dernier endroit où j'ai déposé mes marchandises, je serai dans un état déplorable, mais je me déciderai alors à revenir en Europe. Descendre au Gabon par eau n'est pas chose difficile. La joie de me trouver au milieu de vous et de mes amis m'aura vite guéri.
Je ne te parle pas des ennuis que me donne le commandement de l'expédition; ils sont de peu d'importance, il y a cependant beaucoup à faire et la responsabilité n'est pas légère.
Le talisman qui m'a toujours servi est celui-ci, infaillible quand on l'emploie :
Être plus dur pour soi que pour les autres.
J'espérais que Hamon m'aurait apporté du Gabon mes éphémérides astronomiques pour 1877, mais la négligence des vapeurs aété telle, que je suis resté privé des caisses que j'attendais et de ce livre sans lequel je ne puis relever les positions d'une manière précise. En effet, depuis la fin de 1876, et à cause du mauvais état de l'atmosphère, je n'ai pu faire une seule observation astronomique; il n'y a cependant pas de ma faute, je ne sais combien de nuits j'ai perdues à observer une éclipse d'étoile ou une éclipse de satellites de Jupiter. Le ciel n'a jamais voulu se montrer serein au moment de ces phénomènes.
126 TB OIS EXPLO RAT EONS
Je voudrais écrire à chacun de mes frères aussi souvent que je pense à eux, mais le temps me manque.
Autant de baisers à chacun à la maison el rappelle-moi à mes amis de Rome.
A toi ; une accolade et un baiser qui renferme tout ce que mon cœur te souhaite.
lï juin J817
Le temps me manque, mon cher Antoine, pour t'écrire longuement comme j'aurais voulu. Si je n'avais pas la preuve que l'on ne peut compter eri rien sur les Aduma, je te dirais que les Okanda redescendent le fleuve aujourd'hui et que d'ici quatre jours, j'aurai ici trois ou quatre pirogues et quarante ou cinquante pagayeurs Aduma tout prêts à remonter avec Ballay, Hamon et moi jusqu'à Puhara.
Une des conditions du départ est le paiement fait d'avance, je m'attends néanmoins à ce que les pirogues soient abandonnées à la première occasion. Un premier voyage ayant déjà été fait sans accident, un second sera plus facile.
La petite vérole a ravagé beaucoup le bas Aduma. Ici, dans bjs villages voisins, grâce à Ballay, les victimes sont peu nombreuses. Aucun de mes hommes n'a été malade. Marche descend avec les Okanda et retourne en France pour motif de santé. Ma santé à moi est parfaite et Ballay se porte bien aussi. Quant à Hamon, il se porte toujours parfaitement; bien entendu, on ne doit pas tenir compte de quelques accès de fièvre de temps en temps. Que nous réserve l'avenir1 qui peut jamais le prévoir?
D ANS L - 0 U E S T A F I i I G A I X
Peut-être serai-je de retour eu Europe eu 1878, mais tout dépend des circonstances.
Pour faciliter notre départ, j'ai barré pour tous mes Aduina, le fleuve au-dessus de Dumé jusqu'au départ de mes pirogues. Je confie cette lettre à un Okanda qui retourne dans son pays.
Un baiser au papa et à la maman à laquelle je n'ai pas le temps d'écrire aujourd'hui.
Adieu.
Dumè, 3 juillet 1877
Mon cher papa
Je dois des excuses à tous et surtout à toi si je ne t'écris pas plus souvent, mais quand vient l'occasion d'envoyer mon courrier à la côte, c'est précisément à ce moment que je dois m'occuper d'organiser mon départ, chose qui, je t'assure, n'est pas facile dans ce pays. Pour toi, j'ai une autre excuse, tu souffres des yeux, mon écriture étant peu déchiffrable, je finis, d'ordinaire, pour ne te point fatiguer, par envoyer à maman mes pattes de mouche accoutumées. Gomme tu sais déjà, j'ai quitté définitivement en mars le pays des Okanda et j'ai rejoint le docteur Ballay que j'avais laissé près d'Aduma. Depuis le commencement d'avril je n'ai fait que d'aller de village en village organiser le départ d'Aduma. J'essaye d'établir mon quartier géûéral plus à l'Est. L'endroit que j'ai choisi est la chute ae Pubara que je connais seulement d'après les renseignements que j'ai eus non sans peine des Aduma Okota et Okanda. Cet endroit me semble bon pour préparer un nouveau voyage tout en me servant des peuplades qui sont dans le voisinage. Ces peuples, je n'en connais pas même le nom...
Dans ma dernière lettre adressée du milieu de juin à maman
je ne croyais pas que je pusse me mettre si vite en route, car je doutais de mes forces. Je t'apprends maintenant que, non sans une peine terrible, Ballay et le quartier-maître Hamonsont partis il y a deux jours, avec cent vingt Aduma et trente pirogues. Quant à moi, je reste ici pour enlever aux Aduma qui sont partis, toute velléité de quitter Ballay et Hamon. Je reste en outre pour leur faire croire que je ne quitte pas leur pays et que je réside encore ici avec une grande quantité de marchandises.
Autrement il me serait impossible de préparer le départ. Tu ne saurais croire combien de peines, combien de temps, combien de diplomatie et surtout quelle immense dose de patience il faut avoir en ce pays.
En ce qui concerne la patience, véritablement je m'admire... Mais cette patience a été mise à une dure épreuve, étant donné ce que j'ai eu à supporter dans mes négociations avec Duonalambomba,leplus influent des chefs Aduma. Jeté confesse pourtant que si je n'avais pas eu la crainte de me voir planté définitivement à Dumé, je n'eusse jamais été aussi tolérant. J'ai dû bloquer le haut fleuve, menacer de la guerre les Aduma s'ils ne me donnaient des hommes pour remonter mes marchandises et j'ai dû, de plus, trouver le moyen de gagner à ma cause Boaya et Mbuengia, les deux chefs Okanda qui sont venus jusqu'ici pour acheter des esclaves. Enfin j'ai promis une paye extraordinaire à chacun des hommes (4 mètres d'étoffe, une petite boite de poudre, un couteau, une mesure de sel, un miroir, une chaîne de cuivre, un Nchan — (il serait trop long de t'expliquer ce que c'est) — une sonnette, une barre de cuivre, un grelot, deux colliers de perles, quatre pierres à fusil, du fil de laiton, un mouchoir, et à chacun des chefs un fusil, un tonneau de poudre, 10 mètres d'étoffes, un bonnet rouge, une marmite, trois mesures de sel, deux bracelets de cuivre, deux miroirs, un collier de Congolo, un d'Irendi, deux couteaux, quatre
pierres à fusil et un sabre). Ce n'est pas tout de promettre, il faut payer. Autrement, je serais abandonné en route. — En somme nous sommes partis.
Il ne reste plus ici aucune marchandise. J'ai avec moi un Sénégalais et quatre hommes du Gabon — c'est seulement quand les Aduma seront de retour, que je partirai avec mes hommes, dans une petite pirogue ne mesurant pas plus de cinquante centimètres de large et devant être manœuvrée par des gens qui ne savent pas ramer, ce qui n'est pas facile surtout dans les rapides. Je me promets un vrai voyage d'agrément. A chaque coup de pagaye, l'eau embarquera. J'ai déjà chaviré cinq ou six fois avec d'habiles rameurs : le nombre de mes plongeons va donc encore augmenter. C'est un petit malheur en somme, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Mes expériences philanthropiques sur l'esclavage n'ont pas été heureuses. Malgré les conseils amicaux des Okanda, qui me disent que puisque les esclaves ne s'enfuyaient jamais on pouvait les faire travailler, les bàtonner souvent, ne leur donnera manger que des racines et presque jamais de viande, je leur ai fait enlever l'espèce de carcan dans lequel ils étaient pris par les pieds, je leur ai donné la liberté soit de partir soit de rester avec moi leur promettant nourriture et cadeaux s'ils m'accompagnaient. Ils sont restés pendant quelque temps, mais après, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient de leur pays, ils m'ont presque tous abandonné pour retourner chez ceux-là mêmes qui, il y quelques mois, les avaient vendus comme esclaves. De mes nombreux esclaves donc, il ne me restait que Madianga,Licupa,Gnéméet un autre qui, blessé, ne pouvait marcher et que je soignais matin et soir du mieux que je pouvais. Le blessé même s'enfuit une belle nuit, en me volant une pirogue. Madianga et Licupa me demandèrent avec une
telle insistance de s'en aller, que je leur permis départir sur un radeau de leur façon.
Longtemps après, j'ai dû passer par le village natal de Licupa et je l'ai trouvé en train de vendre son malheureux compagnon Madianga attaché par les pieds à une solive et devenu son esclave; pour punir Licupa j'ai mis Madianga en liberté et ie