‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 10 sur 71 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Jambes enflées. Je ne puis plus marcher. — L'oiseau de la saison des pluies. — Triste retour sur l'Ogôoué. — Encore le sel. — Le problème africain est résolu. — Importance de l'Alima. — Le bassin de l'Ogôoué relié à celui du Congo. — Importance pour la France. — Pauvres porteurs. — L'esclavage. — Rapide descente de l'Ogôoué. — Yoie des Okanda. — Envoi de la Société de Géographie et du roi des Belges. — Enfin! La police française. — Témoignages de reconnaissance. — L'œuvre est à peine commencée.

A partir de la Licona, le voyage devint extrêmement pénible. Mes jambes, trop cruellement maltraitées par les broussailles, étaient couvertes de plaies; mon escorte et mes porteurs n'étaient guère en meilleur état, si habitués qu'ils fussent à marcher dans la brousse. Les marchandises touchaient à leur fin. C'est à peine si j'en avais une quantité suffisante pour assurer mou retour. L'imminence de la saison des pluies, qui menaçait le pays d'une inondation générale, allait me couper la retraite. Je parvins cependant jusqu'à la rivière Lebaï Ocoua, située à un demi-degré au Nord, soit à cinquante-cinq kilomètres de l'équateur et dont la rive opposée est habitée par les Okanda. Mais l'oiseau qui annonce la saison des pluies avait chanté; je repris tristement le chemin de l'Ogôoué. C'était le 11 aoiît.

Presque jour pour jour, il y avait trois ans que j'avais quitté l'Europe I

Lebaï Ocoua, dans la langue du pays, signifie : rivière de sel. En effet, ce produit si précieux en Afrique est obtenu là par les indigènes au moyen de l'évaporation de l'eau des petits ruis-

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seaux qui descendent des collines riches en sel. Cette découverte m'amenait à douter de l'existence des lacs de la région du Ouaday auxquelles je pensais que l'Alima devait nous conduire. Le problème de l'hydrographie africaine me semblait de plus en plus obscur, car je ne pouvais imaginer que le Congo roulât ses ondes majestueuses en face de moi, dans la direction du soleil levant. De mieux informés que moi doutèrent euxmêmes de ce fait extraordinaire lors des premières affirmations de Stanley. Pour mon compte, à peine eus-je pris, à mon retour en Europe, connaissance de la traversée de cet explorateur, que tout s'illumina subitement. Cette succession de cours d'eau que j'avais traversés aboutissait au grand fleuve de Livingstone et de Stanley. Je compris alors que la découverte de l'Alima qui devient navigable non loin du point où s'arrête la navigation des pirogues dans l'Ogôoué était d'une importance considérable, non seulement au point de vue géographique, mais encore au point de vue commercial.

En effet, la distance des deux rivières est fort restreinte; elle est à peu près de cinquante milles, et le terrain est plat, commode pour le transport soit des marchandises, soit des canots démontables. Cette région, qui sépare le bassin de l'Ogôoué du bassin du Congo, est formée par des collines sablonneuses de médiocre hauteur offrant plusieurs passages des plus faciles, où l'on ne rencontre pas une végétation épaisse, mais un pays découvert.

Des canots à vapeur d'un fort tonnage peuvent naviguer dans l'Alima au point où nous l'avons atteint. Ils pourraient rejoindre le Congo au-delà des rapides qui barrent ce fleuve du côté de l'Atlantique, point difficile à atteindre à cause de l'hostilité de peuplades qui, de ce côté, monopolisent le commerce. Aussi, si l'Ogôoué n'est pas une voie directe vers l'intérieur, il en est indirectement une, puisqu'il ouvre le Congo et acquiert

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par là une importance capitale. Notre persistance à ne pas borner notre exploration au cours de l'Ogôoué et à la pousser plus loin malgré l'état de dénûment dans lequel nous nous trouvions était donc couronné d'un résultat qui dépassait nos espérances.

Au moment de descendre le fleuve (ce qui n'était pour nous qu'un jeu), je pensai à mes portem^s. Qu'allaient-ils devenir? Ils étaient trop heureux de se retrouver dans leur pays natal pour songer à me suivre au Gabon, le seul endroit où leur liberté pouvait être sauvegardée. Ils partirent en grand nombre et presque tous furent arrêtés et réduits en esclavage dans les premiers villages qu'ils rencontrèrent. Ce fut une leçon pour ceux qui étaient restés et qui se décidèrent à nous accompagner au Gabon. Ils n'ont pu que se féliciter d'avoir pris ce parti, car je leur ai donné un village où leurs cases sont entourées de plantations et habitées par une population de poules, de cabris, etc. Leur existence est luxueuse et fait à peu de frais l'envie de leurs voisins. Heureux de pouvoir se livrer à cette douce nonchalance qui constitue pour le nègre la parfaite béatitude, ils se raillent ajuste titre de la sottise de leurs anciens compagnons qui, trop pressés de me quitter, sont allés se livrer eux-mêmes à leurs persécuteurs et sont traînés à travers le pays la fourche au cou et la bûche aux pieds.

Pour moi, ce n'est pas sans tristesse que je songe à ces humbles auxiliaires à qui j'aurais voulu de meilleures destinées. Le malheur auquel ils semblent perpétuellement voués, l'obstination avec laquelle ils acceptent les dures conditions de leur existence ont souvent préoccupé ma pensée. J'ai déploré de ne pouvoir les arracher à leur misère. Mais en présence de ces mœurs sauvages et de l'obstination résignée des pauvres gens qui en sont victimes, j'ai dû reconnaître mon impuissance. Il taudra l)icn des interventions généreuses pour triompher des

préjugés barbares qui sont encore plus profondément enracinés chez les esclaves que chez leurs trafiquants eux-mêmes. Notre descente de l'Ogôoué fut rapide. Nous avions à notre disposition les plus adroits pagayeurs et leur zèle était encore stimulé par la pensée qu'ils allaient nous ramener au pays où l'on désespérait peut-être de nous revoir. Chacun rivalisait

VILLAGE INDIGÈNE (d'APUÈS UNE PHOïOGlîAl'HlE DE Iblii)

d'adresse et d'entrain. Les bonnes relations que nous avions nouées avec les riverains ne pouvaient guère opposer à notre voyage d'autre retard que celui de répondre à leurs démonstrations amicales. C'eût été une descente triomphale si un accident n'était venu nous apprendre que tous les triomphes ont leur revers.

Ma pirogue venait de descendre les rapides lorqu'un hippopotame alla donner sur l'embarcation de Ballay qui nous suivait à une cinquantaine de mètres. Atteinte en pleine violence (lu courant par la rencontre du monstrueux animal, la pirogue fut culbutée d'avant en arrière et tournoya comme une frêle épave au milieu du fleuve. Heureusement le docteur Ballay avait pu se cramponner à l'embarcation et je réussis à arriver à temps pour le tirer de ce danger.

De retour chez les Okanda nous étions désormais sinon en pays civilisé, du moins en pays ami. Nous ressentîmes ici un premier effet de cette civilisation dont nous étions séparés depuis si longtemps. Au pays des Okanda, en effet, nous attendaient des caisses que la Société de géographie de Paris nous avait envoyées. Par malheur elles étaient arrivées au Gabon même pillées des objets qui nous eussent été le plus précieux, s'ils avaient pu nous parvenir en temps utile. M. le commandant Boitard, commandant supérieur du Gabon, avait pris soin de compléter les vides des caisses dans les conditions les plus appropriées à nos besoins probables.

A ce sujet nous devons ici rendre un hommage de vive reconnaissance au commandant Boitard, dont la sollicitude éclairée autant que prévoyante n'a cessé de veiller sur nous.

Chez les Okanda également, nous apprîmes qu'un second envoi fait par les soins de la Société de géographie n'avait pas été plus heureux que le précédent, malgré les précautions les plus intelligentes. Il s'était dispersé, celui-là, entre les mains d'hommes inconscients et timorés. Nous le devions à la haute bienveillance du roi des Belges, président de l'Association africaine internationale. Que Sa Majesté le roi Léopold II daigne agréer ici l'expression de notre gratitude. Nous avons appris en effet au retour que le Comité belge de l'Association africaine avait tenu à affirmer le caractère internatio-

nal de l'œuvre en venant au secours de voyageurs français.

A partir de ce jour notre marche fut accélérée par les rapides qui l'avaient si péniblement entravée au début du voyage. Ils emportèrent nos pirogues comme des flèches jusqu'à la station où pour la première fois nous revîmes des représentants de notre civilisation. 11 eût été difficile de les trouver plus généreux, plus hospitaliers que ne le furent le docteur Nassau, missionnaire américain, et son aimable femme, mes collègues en exploration. MM. Gameron et Stanley avaient, à leur départ de la côte orientale, trouvé un précieux appui chez les missionnaires catholiques français de Bagamoyo ; à notre retour, nous reçûmes l'accueil le plus cordial dans une mission protestante.

Quatre jours après la réception cordiale du docteur Nassau nous étions sur terre française au Gabon. Le commandant par intérim, M. de Gordière, nous fit un accueil dont nous conservons le durable souvenir.

Nos escales vers l'Europe nous mirent à même d'apprécier l'hospitalité de M. Fonseca, gouverneur de l'île des Princes et lidèle interprète du bon vouloir du gouvernement portugais en faveur des explorations africaines.

A Lisbonne, l'un des plus augustes parmi les membres de notre société de géographie. Sa Majesté le roi Louis de Portugal, auquel nous fûmes obligeamment présentés par M. de Laboulaye, ministre de France, nous donna de précieuses marques de sa haute bienveillance. Sa Majesté Don Luis daignera me pardonner si, depuis longtemps absent d'Europe, depuis trois années, je pus manquer en quelque point, et en particulier par mon costume, aux règles de l'étiquette indispensable pour paraître devant un monarque. Ma garde-robe en effet n'était rien moins que brillante au retour.

Je n'ai donné ici qu'un aperçu à vol d'oiseau de notre voyage dans l'Afrique équatoriale. On ne raconte pas en quelques mots

trois années d'incidents variés, de tentatives vaines, de succès imprévus, d'impressions pénibles ou agréables, mais plus généralement pénibles.

Je ne terminerai pas sans faire remarquer la place relativement petite que tient sur la carte d'Afrique le territoire reconnu par la première expédition française. Il faut en tirer cet enseignement que la conquête géographique de l'immense continent doit coûter bien des peines encore. Plus d'un voyageur y usera sa santé, peut-être sa vie. Les explorateurs français n'ont jamais failli à la tâche qui leur incombe.

Pour ma part, à peine rentré en France, j'étais prêt à reprendre la campagne et je me mettais au courant des découvertes les plus récentes en Afrique pour continuer mon œuvre inachevée, tout en rétablissant ma santé.

IDH!U3CIH!]yEE F-A.K,TIE

LETTRES

Au Gabon, 2 Novembre 1875 A bord du Marabout.

Je suis arrivé ici à bord du Loiret le 20 du mois d'octobre et demain matin je pars Si\ ec le Marabout i^om i'OgOoué. Le Marabout me quittera quand il ne pourra plus remonter le fleuve et alors, avec les hommes du roi Renoqué, je continuerai à le remonter en pirogue. Le Marabout me déposera vers le 9 du mois prochain à environ 210 milles marins de la côte. Pour ce qui regarde le docteur allemand Lenz, si je m'en rapporte aux renseignements que j'ai reçus récemment ils m'ont appris qu'il se trouverait au milieu des rapides du fleuve en présence des Ossyeba, qui, malgré les cadeaux qu'il leur a donnés, n'ont pas voulu le laisser passer. Je compte le rejoindre d'ici un mois à un mois et demi; je crois que selon toute probabilité j'irai suffisamment vite vu le traité pa"ssé au mois de mai ent re Renoqué et le capitaine du Mara-

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lout, d'autant plus que celui-là lui a déjà envoyé depuis cinq jours M. Marche afln de commencer à lui faire préparer les pirogues et les hommes. Je suis revenu hier du fleuve Cama où le commandant du Gabon avait envoyé le Marabout pour régler certaines affaires et j'ai profité de cette circonstance pour prendre deux interprètes M'pangué que le commandant du Gabon connaissait depuis trois ans; en tout j'ai trois interprètes M'pangué, deux d'entre eux me sont inconnus. Le voyage au fleuve Cama a servi à me donner la certitude que les Osyeba, qui peut-être tenteront de s'opposer à mon voyage, parlent la même langue que les M'pangué. Au reste, tout va bien pour l'expédition et je suis en bonne santé ainsi que tous mes compagnons.

Un baiser à tous en hâte.

Ilimba-Reni, 13 novembre 1875

De Lansac qui te portera ma lettre pourra te donner de mes nouvelles. Pour Finstant, je suis obligé de rester ici encore un mois avant que les Liiaga et les Gala soient prêts à remonter le fleuve jusque chez les Okanda,

En ce moment, les eaux de l'Ogôoué sont trop hautes pour qu'on puisse remonter le fleuve. Ilimba-Reni est le village du roi Renoqué chez lequel est venu le premier européen en 186G. Me voici dans un pays où domine la plus ancienne dynastie de cette partie de l'Afrique, dynastie qui, au temps de la traite des esclaves, était forte et puissante. Depuis vingt ans elle est complètement déchue de son ancienne splendeur. En ce moment, je t'assure, rien n'est plus ridicule que de voir le roi actuel (on peut donner ce titre à Renoqué) se promener dans son village avec un magnifique chapeau haut de forme et une non moins magnifique couronne de marquis en cuivre doré ornée de pierres précieuses en cristal et placée en haut de ce chapeau: cadeau qu'il a reçu de ma munificence.

Quant au docteur Lenz il est encore chez les Okanda et je

crois que ses ressources sont presque épuisées. Il a renvoyé une partie des hommes qui lui servaient d'escorte. Sous peu, je t'enverrai de plus amples détails. Mon voyage s'annonce bien. Nous sommes tous en bonne santé.

Baisers à tous.

Jlimha-Reni , 24 décembi'e 187-'

Me voici ici depuis novembre, et le Marabout m'a déposé sur la rive. Le fleuve était alors trop haut pour pouvoir remonter les rapides et aller chez les Okanda ; c'est à grand'peine et après de nombreuses fatigues, que j'ai pu avoir des hommes pour monter dans mes pirogues. Le docteur Lenz les a payés si cher qu'il m'est fort difficile d'en trouver aujourd'hui, j'ai environ quatre-vingts hommes, je serai obligé de les payer 35 fr. chacun. Le marquis de Compiègne et Marche les payaient 25 fr.; mais le docteur Lenz leur ayant donné 50 francs, je considère comme un beau résultat de les avoir eus pour 35 francs. Ce nombre ne me suffit pas, aussi aije envoyé Marche à Sam-Quita afin qu'il remonte chez les Okanda et m'envoie d'autres pirogues pour que le reste de mes marchandises puisse remonter le fleuve. Le docteur Lenz est encore, d'après ce qui m'a été dit, chez les Okanda ou chez les Bauguni, leurs voisins, sans avoir pu passer de là chez les Ossyeba. Tout ce qu'il a fait ici n'a eu, d'ailleurs, d'autre résultat que de me créer des difficultés.

Alugu, alugu (eau-de-vie, eau-de-vie) est le fond de la langue du pays! Et moi qui, par humanité, n'en avais voulu apporter

que le moins possible, je ne puis plus rien faire sans cela. Les noirs de ce village s'amusent à me montrer un tonneau d'eau-devie d'au moins lôO litres, cadeau du docteur Lenz. Ils ont l'air de se moquer de moi parce que je ne leur en donne jamais; mais, d'un autre côté, ils regardent avec un certain respect mes caisses pleines de marchandises.

Mon séjour ici ne peut qu'être nuisible à nos Sénégalais à cause du mauvais exemple, et je ne vois malheureusement pas le moyen de partir. Ce peuple chez lequel je me trouve, est encore plus paresseux que les autres, et ce sont les esclaves achetés dans le haut ileuve qui travaillent.

Faire travailler les Ininga est chose fort difficile; quand j'ai besoin d'une pirogue, j'ai toutes sortes de difficultés à réunir douze hommes que je paie mensuellement, ici ce sont seulement les femmes et les enfants qui travaillent et je t'assure qu'ils ne me font pasgrand'chose. Tous mendient, à commencer par leur chef qui vient me demander la charité d'un verre d'eaude-vie. En un mot, il faut une dose de patience peu commune pour vivre parmi eux. Bah! d'ici vingt jours j'espère être parti; mais je ne puis m'empècher de penser, avec horreur à tous les ennuis que les Ininga comme les Galoa vont me causer durant les quinze jours de pirogue qu'il me faudra passer avant d'arriver chez les Okanda.

Aujourd'hui, nous avons reçu des nouvelles du Gabon et on m'a dit que le lieutenant Cameron était parti de la côte orientale et de Tanganika et était arrivé à Saint-Paul de Loanda après avoir suivi le fleuve Congo partant de sa source. Il a donc traversé l'Afrique un peu plus au nord que le docteur Livingstone et maintenant, la partie réellement inconnue se trouve devant moi. Cameron esta la fin de ses fatigues et moi, je suis encore à la porte de la civilisation.

A vrai dire, je suis dans de bonnes conditions pour accom-

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plir mon voyage, étant donné que j'ai le plus important, c'est-àdire la santé. Rien ne dit pourtant que je n'aurai pas à m'en plaindre quelque jour.

Nous commençons à nous ressentir du climat et surtout de l'abondance des pluies. Ballay et Hamon sont encore dans leur lit (si on peut appeler lit le meuble peu commode qui sert à cet usage dans le pays).

Je ne t'ai pas encore parlé de mon personnel. Outre les treize laptots que j'ai pris au Sénégal, parmi lesquels il en est un sur qui je puis compter sérieusement, il s'appelle Délie, j'ai encore avec moi trois Mpangné dont un parlant fort bien le français, Denis Dolimnie; les deux autres sontlsengonetMando-Mango. Il y a encore un homme du Congo à moitié Gabonais et Gico, bête mais dévoué. Parmi ses qualités, il en est une que j'apprécie fort et qui m'étonne : il n'est pas menteur. En somme, il est précieux, mais malheureusement, ne paie pas de mine. Mon vieux Sénégalais Délie, est de haute stature, mais n'a plus que le pouce et l'index de la main gauche; il est pittoresque, vêtu des longs vêtements de son pays, mais a l'air fort lourdaud lorsqu'il est vêtu de ses habits de marin. Ne rions cependant pas de ce bonhomme, il me sera utile, j'en suis sûr, le jour où j'aurai besoin de lui.

Une petite histoire sur son compte. A mon départ du Sénégal, j'avais défendu âmes hommes d'emporter avec eux autre chose que des habits de marin que je leur avais prêtés. Imagine toi qu'un jour que je visitai leurs sacs j'en trouvai un appartenant à Délie, et plein de grigris. Les grigris mahométans sont des amulettes contre toute espèce d'accidents à balles, coups de couteaux, coups de pierres, chiens de mer, serpents, etc., etc. Il y en avait tellement que j'en suis resté véritablement stupéfié.

Au moins ce brave homme croit à la protection divine. Dans

m TROIS EXPLORATIONS

ce sac, il y avait encore un vêtement de son pays littéralement couvert de grisgris. J'ai oublié de te parler d'une petite aventure qui m'est arrivée près du lac Zilé, voisin du village où je suis actuellement. J'étais avec Denis, le Upangué, dans une pirogue, lorsque je me trouvai surpris par une tornade, petite tempête assez fréquente sur le fleuve; et ma pirogue chavira. Il y a ici une infinité de petites iles formées d'herbes flottantes qui ont quelques racines au fond. Et, souvent ces iles disparaissent sous l'eau lorsqu'on y met le pied. Il conduisit à la nage ma pirogue chavirée vers une de ces petites iles et la remit à flots en attendant dans les herbes que le vent fût passé et peu rassuré sur la solidité de mon abri. Puis tenant mon fusil dans une main, et la pirogue à flots, le vent ayant sensiblement diminué, je repartis ayant soin de me diriger vers la rive. Mais, le vent croissant, la pirogue se remplissant de nouveau d'eau, j'accostai une de ces îles, et me décidai contre fortune bon cœur à passer la nuit sans dîner. Tout au contraire, je servais de repas aux moustiques. Mais j'avais compté sans ma mauvaise chance qui m'avait conduit, demander l'hospitalité à une espèce d'animaux terribles dans ce pays ; les fourmis, qui font des blessures fort douloureuses. D'un commun accord Upangué et moi nous repartîmes poussant de nouveau à la nage la pirogue encore pleine d'eau pour aller accoster une autre de ces îles d'herbes flottantes. A ce moment, non sans un certain plaisir, je vis Marche arriver dans une pirogue. Il commençait à être inquiet sur mon compte. Me sachant seul avec Upangué dans une petite pirogue, il était parti à ma recherche. Quant à moi j'étais fort satisfait d'éviter la nuit peu agréable que j'aurais passée dans une île incertaine, si le vent avait continué. Quand les noirs m'eurent pris dans leur pirogue, ils me saisirent avec tant de précipitation, que j'en perdis, presque mon fusil que j'avais sauvé jusqu'alors non sans peine. En effet, quand

j'étais parti cliassé par les fourmis, j'avais été sur le poiut d'oublier mon ami.

En somme, je n'ai. perdu qu'un de mes sacs à plomb et encore je l'ai perdu parce que je pouvais difficilement tenir en main mon arme, trois sacs de plomb et pousser, avec la même main, la pirogue chavirée, et, ce qui m'ennuyait fort, c'était les trois jours que j'allais passer à nettoyer à fond mon fusil rouillé. En ce moment j'essaie dérégler mes trois chronomètres. Peine inutile, ils semblent se ressentir du climat, attendu que chacun va pour son compte. Il est probable que d'ici peu, je serai réduit à faire des observations avec les distances lunaires, chose assez peu exacte.

Bon Noël.

P.-S. — 27 décembre 1875.

Finalement je suis vaincu, mettant de côté toute considération d'humanité j'ai maintenant le moyen de tenir dans le devoir les Ininga et les Galoa; je viens de me faire expédier quatre cents litres d'eau-de-vie.

Ces barils, à leur arrivée dans le village, ont été accueillis par les Ininga avec tous les honneurs dûs à un semblable produit. D'ici à trois jours, le bateau à vapeur de la factorerie prussienne devant remonter à Sam-Quita, je profiterai de l'occasion pour y aller moi-même et j'emporterai avec moi les caisses que les Ininga et les Galoa ne peuvent transporter dans leurs pirogues et dans les miennes. Je laisserai ces caisses à Sam Quita et je les ferai reprendre ensuite par les Okanda que j'espère pouvoir décider à venir les chercher.

Je partirai d'ici probablement avec dix pirogues sans compter celles avec lesquelles Marche partira de Sam-Quita.

Les pirogues que j'ai achetées, ont été payées en moyenne chacune : cinq barils de poudre, cinq fusils, deux grands bassins en cuivre, dix barres de cuivre (ces barettes sont faites

de fil de cuivre de la grosseur des tringles de rideaux), dix corbeilles, deux haches, une caisse de sel, dix pierres à fusil, dix miroirs, des pierres assorties et vingt-cinq pieds de tabac. Probablement, sûrement même, cinq ou dix esclaves achetés avec ces marchandises descendront d'ici, dans trois ou quatre mois, à la côte pour être vendus aux mulâtres portugais de

l'Ile du Prince à Saint-Thomas, lesquels continuent ce trafic. Ceci ne me regarde pas, mais sois assuré du plaisir avec lequel je me rappelle la prise par le Marabout il y a quelques mois déjà de deux pirogues portant un pareil chargement.

Presque tous les esclaves qui sont envoyés à la côte, viennent du lleuve Mgumé qui se jette dans l'Ogôonéà la pointe Fétiche.

li/iiiba-Beni, 10 janvier 1876

Demain matin je pars pour le pays des Okanda qui est situé à mi-chemin des rapides; je me mets en route avec neuf pirogues et cent-vingt Galoa ou Ininga. J'y arriverai après environ treize jours de pirogue et ne vas pas croire que ce soit une mince fatigue, treize jours passés continuellement en pirogue, au soleil et à la pluie, sans cesse occupé à batailler avec les hommes qui ne veulent pas ramer, assis enfin, sur une table placée à l'arrière.

Bah! je suis maintenant en bonne santé et, arrivé chez les Okanda, je pourrai prendre un peu de repos.

Ces pirogues qui forment ma llotte sont larges d'environ 1 mètre, longues de 15 à 17 mètres, hautes sur l'eau (quand elles sont chargées), de 0'",08 à 0'",10. Les plus grandes contiennent vingt rameurs ou plutôt pagayeurs.

Pour te donner une idée de ce que sera mon voyage, tu sauras qu'on part le matin de bonne heure et qu'on voyage jusqu'à midi; à midi on descend sur un banc de sable, on fait une courte halte et on en profite pour déjeuner. A deux heures, de nouveau en route jusqu'à la soirée. Alors, on redescend de

nouveau sur un banc de sable, et tous se préparent à passer la nuit et à dormir tout en se garantissant de la pluie du mieux qu'on peut, chose fort difficile.

Cette première partie de mon voyage, partie la plus facile, j'espère te la raconter quand je serai arrivé, au pays de Okanda et je souhaite à ma lettre, d'arriver sauve à destination.

Aujourd'hui, je vais vous donner de mes nouvelles à partir de ma dernière expédition.

Rien de nouveau les premiers jours ; j'ai continué à recruter avec peine mes rameurs pagayeurs, ce qui m'a causé les plus grandes difficultés à cause du passage du docteur Lenz qui, à présent comme tu sais, est toujours retenu chez les Okanda qui ne veulent pas lui permettre d'avancer. Gela m'a causé grand préjudice car il avait réellement semé et éparpillé sur sa route marchandises et eau-de-vie.

Enfin, j'ai réussi à réunir le nombre nécessaire, c'est parceque j'ai mis en concurrence les Akellés qui ont fait déjà le même trajet avec les Ininga et les Galoa. Avec les quelques Akellés que j'avais, j'ai envoj'é Marche droit à Sam-Quita avec ordre de remonter avant moi chez les Okanda. Je lui ordonnai, en outre, s'il n'en trouvait pas un nombre suffisant, de m'envoyer chercher par les Okanda même. Apprenant cela, les Galoa et, les Ininga se décidèrent vite à venir.

Profitant des jours qui devaient se passer avant mon départ et en même temps d'une chaloupe à vapeur de la factorerie, je voulus moi-même remonter des marchandises à Marche à Sam-Quita.

Je partis d'ici le 29 décembre. Le petit vapeur remorquant une de mes grandes pirogues et je profitai de l'occasion pour me mettre à faire la carte du fleuve.

M'étant surmené à faire des observations, le second jour, la fièvre me reprit.

N'y faisant pas attention, je continuai à relever mes points et le soir même de mon arrivée à Sam-Quita, je voulus faire des observations astronomiques, observations lunaires pour relever la position exacte de Sam-Quita. Ces observations avivèrent la fièvre qui m'avait repris, et le peu de facilité que j'avais à lire les indications de mes instruments (j'étais obligé de faire usage de magnésium) me donneront j'en suis sûr des résultats peu exacts. Le lendemain matin, après avoir fait d'autres observations solaires cette fois, je me remis de nouveau en voyage pour retourner à Ilimba-Reni.

Je croyais alors aller mieux mais je m'aperçus vite que mon état de santé s'était aggravé; la migraine et le vertige m'interdirent toute occupation et j'avais en outre des vomissements incessants. Heureusement, mon hamac suspendu dans le ronfle du vapeur, me donnait un gîte commode. Le roule, comme tu le sauras, se trouve à l'avant du bateau.

Nous n'étions pas loin d'Ilimba-Reni, oii j'étais impatient d'arriver, quand tout à coup, un grand choc et le roufle, le hamac et moi, nous nous trouvâmes dans l'eau. Quelques instants avant je ne croyais pas avoir la force de remuer les pieds et cependant, je t'assure que je mis peu de temps à me débarrasser du roufle, du hamac et de la couverture et à me mettre à la nage : Tu peux supposer ce que ce bain improvisé me fit du bien, malgré mes habits je pus remonter sur le bateau avant d'être entraîné par le courant très violent en cet endroit ; le vapeur descendait le fleuve à grande vitesse, avait rencontré un grand arbre ensablé et pendant ce temps, le roufle sous lequel j'étais, fort peu solide, avait continué sa route et était tombé à l'eau.

Le soir, j'arrivai à Ilimba-Reni dans une petite pirogue, laissant bien entendu le vapeur et l'arbre à la place où ils s'étaient rencontrés.

Par ])Onhei]i', dans tout ce Louleversement, mes deux chronomètres n'ont pas soutïert, seulement une de mes boussoles a été fracassée.

J'ai perdu ma couverture n'ayant pu la prendre avec moi en retournant à la nage au bateau; ce n'est pas un grand malheur, j'en ai une autre. Tout ceci s'est passé le 2 janvier. Une fois de retour, je me suis soigné et, de l'ipécacuana, du sulfate de soude et 2 grammes et demi de quinine m'ont, en trois jours, remis sur pieds et en bonne santé.

Quant à la carte de Sam-Quita, pour laquelle j'avais mis un certain amour-propre, il me sera difficile de l'avoir n'ayant pu faire les observations nécessaires quand je redescendais le fleuve. De plus, je suis occupé k mettre au net et à recopier les observations déjà faites.

Les difficultés que me donnaient mes cent-vingt hommes n'étaient pas encore au bout; trois jours après mon retour réunis autour de moi pour faire la distribution de tabac et d'eau-de-vie promise (le montant des 10 francs) ils voulaient avoir le double de ce que je devais leur donner pour cette somme; n'ayant pu céder à leurs prétentions, ils sont tous repartis à l'exception des Ininga qui sont moins turbulents que les Galoa. Deux jours après voyant que je ne cédais pas, ils revinrent me faire des excuses et accepter mes conditions. A la première occasion je renverrai au Gabon deux deslaptots sénégalais qui sont malades et pourraient "nuire par la suite à la marche de l'expédition.

Mon personnel se compose comme suit :

Samba Gamon, chef de laptots sénégalais, Samba Sidnon, lougo Falli Gem, Amar Guin, Amadi Samba, Metonfa, Ditre, Malie Cumba, Balla Turi, Nonni, Damba Gialo, tous Laptots du Sénégal, Gico Gabunese ancien esclave, Congo cuisinier et interprète en Mpungoué, Mando Mango d'Oguta, interprète en

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Mpiingué jMpangué Bakelle, Incigoue Mpungué, interprète en Mpangué Mpongué.

Voilà tout le personnel du ministre de la marine. Deux Sénégalais Birohim. Il reste au Gabon, Ton et Latir Drop. J'ai pris à ma solde comme interprète un esclave de Renoki, roi des Ininga lequel esclave est originaire d'une tribu très éloignée de la côte.

Quanta moi, je suis en excellentissime santé. Le Docteur Ballay et le quartier-maître se sont également remis.

Nous partirons demain et si Marche n'est pas parti d'ici quelques jours, il partira sous peu avec les Akillés.

Adieu, je pars dans de bonnes conditions avec bon espoir et surtout fort satisfait de ma santé qui me semble bien résister au climat.

P.-S. — Ne pas t'épouvanter de mes bains, je t'assure que cela ne me tourmente pas.

Accolade.

Lopè, le G avril -J87G

Depuis le 12 janvier je n'ai pas dormi une seule fois dans une case; jamais je n'ai eu une table pour écrire et je n'ai pas écrit une fois sans me donner une courbature de reins. Voilà pourquoi mes lettres ont été jusqu'à présent si laconiques.

Aujourd'hui encore je dois t'écrire sur mes genoux, ce qui est pour moi un vrai supplice.

Par les lettres que j'ai expédiées de Lopé (quand les Okanda partirent pour aller chercher Ballay) au président de la Société de Géographie (lettres que je l'ai prié de vous communiquer) vous devez connaître mes désastres dans les gorges du fleuve.

Je dois ajouter que la Providence m'a puissamment servi dans la nuit qui suivit le désastre des pirogues chavirées dans le fleuve. Cette nuit là, après les fatigues de la journée pendant que couché sur un banc de sable, je cherchais en vain le sommeil, partageant avec Marche alors malade, ma seule couverture restée sèche, une de mes pirogues mal amarrée se détacha et s'en fut à la dérive. La perte était certaine parce que, entraînée par le courant, elle devait inévilabloment se rompre contre les rochers du dangereux passage traversé pendant le jour. Je

considérais les quarante-quatre caisses que contenait la pirogue comme perdues. Néanmoins, je tentai l'impossible pour arriver à sauver quelque chose du naufrage. Me levant en toute hâte pieds nus, je pris mon revolver; je descendis rapidement le fleuve sur les rochers du rivage, laissant de distance en distance un homme de mon escorte en observation. Durant trois heures je descendis ainsi le long du rivage, et déjà depuis longtemps, tous mes laptots étaient bien loin derrière moi.

Quand j'arrivai à un passage assez étroit oîi le fleuve est barré par les rochers, là, réunissant des broussailles et des herbes sèches sous un arbre immense abattu dans le fleuve, j'allumai un vrai incendie qui, se reflétant surles eaux, me permit de voir si la pirogue passait, emportée par le courant. J'étais tellement occupé à regarder que je ne sentais même pas la douleur que me causaient mes pieds mis en sang par les cailloux. Les heures passaient, je ne voyais rien; alors, perdant toute espérance je cherchai à m'accommoder le mieux possible pour passer le reste de la nuit, situation peu agréable quand demivètu on a seulement pour se garantir du froid vif et du vent matinal un feu qui vous brûle le visage, sans réchauffer le corps.

Tu t'étonneras certainement de m'entendre me lamenter du froid; c'est d'ailleurs la première fois.

A présent, au far et à mesure que j'avancerai dans l'intérieur, je dois m'y attendre.

Le temps passait lentement et je restais pensant à mes pertes que je cherchais à évaluer. Tant de caisses perdues ! une grande partie de mes instruments de précision gâtés par l'eau, mes cartes et mes journaux trempés : et, pour comble d'infortune, les documents recueillis avec tant de peine qui devaient me servir à faire une carte du fleuve, détrempés par l'eau, à tel point que je n'ai jamais pu m'y reconnaître. Ce travail m'avait

non seulement coûté grand'peine, mais m'avait, en outre, valu la fièvre. Je me rappelais encore toute la peine et tout le temps employés à mes préparatifs en Europe, peine et temps perdus. Ce qui m'affligeait le plus, était l'idée que tout ce temps, j'aurais si bien pu le consacrer à ma famille.

La perte de la pirogue dont j'attendais les débris au passage m'était encore plus sensible parce que les caisses qu'elle contenait, étaient toutes destinées à être portées à dos d'homme quand je serais obligé d'abandonner le fleuve... Cependant, la

fortune m'avait favorisé : au lever du jour, à quelques portées de fusil devant moi, je vis la pirogue arrêtée par un rocher au milieu du torrent, elle était encore intacte, mais à chaque vague elle menaçait de se rompre pour reprendre sa course vertigineuse.

Une pirogue Apingi qui suivait ma flottille de loin avait aperçu ma pirogue en détresse et ne me sachant pas là, s'avançait doucement pour la poussera la dérive et la piller ensuite dans le ])as du fleuve. Seul et sans pirogue, je ne pouvais rien. Mais,

une balle de mon revolver qui siffla sur leur tète lit arrêter les pillards. Une autre balle tirée plus bas les fit accoster sur la rive où j'étais et ils m'aidèrent à rentrer en possession d'une partie de mes richesses que j'avais bien crues perdues.

Actuellement, je me trouve chez les Ossyeba qui sont la branche d'un peuple, ancienne connaissance à moi : les Pahouins au milieu desquels je me suis trouvé en 1873,

Je confie cette lettre à un des chefs, propriétaire d'une belle dent d'éléphant : la lettre de change qui l'accompagne (payez deux fusils et deux barils de poudre au porteur) est pour moi un sûr garant que ces lettres ne seront pas perdues mais quand arriveront-elles, qui sait ? elles suivront le même chemin que la dent que mon ami noir dit vouloir vendre aux blancs. Le propriétaire Ossyeba confiera la susdite dentàun Pahouin Make ayant en gage deux de ses femmes; les lettres seront de la même manière remises du Pahouin Make à un Pahouin Bachi lequel les remettra à un Skekiani qui les remettra à un Pongone lequel les portera à un établissement. Dix fusils, dix barils de poudre, 200 mètres d'étoffe, etc., etc., prix de la dent, à peine la dixième partie de ce qu'elle vaut, seront donnés à rOssyeba qui a tué l'éléphant : voilà comment se fait le commerce dans ce pays. Je suis établi à Lopé près des Okanda d'où je fais de fréquentes excursions dans l'intérieur attendant les temps secs pour remonter à la tête de tous les Okanda au pays des Aduma et des Ossyeba :

Ce peuple voudrait nous barrer le passage, c'est lui qui, en 1874, a arrêté l'expédition d'Alfred Marche et du marquis de Gompiègne. Il est vrai que j'ai pour alliés les Okanda, mais ils ne sont point belliqueux. Et les deux cents hommes qui rament sur mes pirogues ne valent pas un seul des Sénégalais démon escorte, seule force réelle sur laquelle je puisse compter. Malheureusement, mon escorte est déjà diminuée parles

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maladies et le sera probablement encore plus. En ce moment, je ne puis disposer que de sept Sénégalais. Mais j'espère éviter une attaque qui ne pourrait que nuire à la réussite de l'expédition.

Lopè, 22 avril

Mes hommes craignent en ce moment une attaque des Ossyeba, je suis beaucoup plus inqniet des Okanda, entre les mains desquels je suis. De fait, les Okanda, heureux devoir dans leur pays quatre blancs et même cinq en comptant le docteur Lenz, avec beaucoup de marchandises, peuvent parfaitement ne plus vouloir remonter chez les Aduma; la seule raison pour laquelle ils remontaient le fleuve est d'avoir des esclaves et de l'ivoire.

A présent les blancs leur donnent en échange de leurs poulets et des bananes, les marchandises qui leur sont nécessaires.

Je crains surtout que les Okanda veuillent bien remonter avec moi près des Adiima, mais ne veulent à aucun prix laisser sortir de leur territoire mes marchandises, d'autant plus que si j'emmène mes marchandises plus loin, tout leur commerce s'en ressentirapar la suite; l'abondance des]objets d'Europe dans ce pays fera, bien entendu, diminuer la valeur de leurs échanges. Voilà pourquoi les Okanda veulent m'opposer la seule force que je craigne, la seule contre laquelle je ne puisse rien : la force d'inertie.

Que faire si les Okanda ne voulaient pas remonter le fleuve ? que faire s'ils ne voulaient pas transporter mes bagages? Rien.

Voilà comment depuis un mois que je suis ici, j'ai jugé la situation. Heureusement les choses viennent de changer ; en voici la cause :

Pour éviter une attaque des Ossyeba, quand j'eus remonté le fleuve, il ne me restait qu'un moyen : leur donner une telle idée de ma force, que l'impossibilité de me résister leur fût démontrée et les dissuadât d'une entreprise qui leur aurait coûté de grandes pertes. Je résolus d'aller chez eux, en avant-garde.

Je traversai leur frontière, le fleuve Afué, il allait au village deMamiaka qui est à un jour de chemin de ce fleuve.

Mamiaka, chef du village dont il a pris le nom, était prévenu de ma visite, j'arrivai chez lui accompagné par mes quatre Sénégalais et par mes Pahouins.

Bien que les Ossyeba se tinssent à distance, je fus bien reçu et, au bout de deux jours, la glace était rompue et nous étions devenus amis.

Je pus alors leur montrer l'effet des fusées à la Gongrève, des armes à longue portée, des balles explosibles et, chose qui les stupéfia le plus, la lumière du magnésium et les petits serpents àii?, serpents pharaons formés par l'inflammation d'un petit cône blanc comme le plâtre.

Les habitants du village de Mamiaka et des villages voisins proclamaient en peu de temps la renommée de mes hauts faits et après ce voyage les Ossyeba commencèrent à me craindre.

Avant de partir je leur dis que bientôt je reviendrais et qu e je m'avancerais vers l'Est.

Restait à trouver le moyen d'empêcher l'inertie prévue des Okanda.

A cet elfet, je proposai à Mamiaka de m'accompagner avec quelques-uns de ses hommes à Lopé, lui expliquant qu'il serait

SOUS ma protection et que je lui donnerais, en outre, une escorte pour le reconduire dans son pays. J'arrivai non sans peine à le décider à m'accompagner avec neuf Ossyeba. Mamiaka traversa ainsi tout le pays des Okanda, ennemis jurés des Ossyeba.

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