‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 9 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bataille gagnée. — Courage des Apfourou. — Insuffisance des munitions. — Résolution suprême. — En retraite. — Regrets. — Les collections sacrifiées.

— Pénible retraite. — Personne ne faiblit. — Retour au pays des Batékès.

— La soif. — Rationnement. — Hors du bassin de l'Alima. — En éclaireurs.

— Division de la colonne. — Les Anghiés. — Le pays mystérieux de La liicona. — Peuples aquatiques.

Au point du jour, nous vîmes déboucher d'une pointe qui masquait le bas du fleuve, une trentaine de pirogues chargées de noirs armés de fusils. Cette flottille se distribuait régulièrement sur les deux ailes, de manière à attaquer des deux côtés à la fois. Quand les Apfourou furent arrivés à une distance d'une quarantaine de mètres, le feu commença de part et d'autre. Nous avions quinze fusils entre des mains suffisamment exercées. La rapidité de notre tir et la précision de nos armes eurent bientôt raison de nos ennemis. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, qu'ils cherchaient un prompt salut dans la fuite.

Nous pûmes jouir alors de quelque répit, mais il fallait prendre une résolution rapide. Mon intention était de profiter du premier moment de stupeur des Apfourou pour franchir le passage. Mais un inventaire de nos munitions me démontra qu'elles seraient épuisées avant que nous fussions arrivés au terme de l'immense route.

Il était évident, en effet, qu'à mesure que nous descendions,

nous allions traverser une quantité toujours croissante d'ennemis, d'autant plus que nous n'étions pas encore sur le véritable territoire des Apfourou, mais seulement sur celui de leurs établissements d'amont.

Ces Apfourou se battaient avec courage. Je me souviendrai toujours de l'homme qui était dans la pirogue de tête, celle sur laquelle se concentra tout notre feu. Il ne cessa jamais de se tenir debout et d'agiter son fétiche au-dessus de sa tète. Il fut préservé des balles qui pleuvaient autour de lui.

Notre ignorance du pays, la faiblesse de notre escorte, ne nous permettaient pas de nous frayer un passage le long du fleuve. Ce n'eût plus été du courage, mais une témérité insensée dont le moindre inconvénient, sans compter les risques que couraient nos existences, était de compromettre les résultats que nous avions acquis.

J'ai regretté depuis lors de n'avoir pas obéi à ma première inspiration, lorsque j'appris, par le récit des voyages de Stanley, qu'en moins de cinq jours, nous nous serions, par une pointe hardie, engagés dans les eaux du Congo, au lieu d'aboutir à quelque impasse lacustre où nous aurions été à la merci des Apfourou.

Pour nous mettre à l'abri de ceux-ci, il nous fallait reprendre la marche par terre, si pénible à cause du manque de souliers. Pour que ce mouvement fût rapidement opéré, il importait de garder seulement la charge de bagages que nos porteurs pouvaient enlever en une seule fois. Je fis donc noyer sept caisses de marchandises; c'est là que le docteur dut sacrifier ses précieuses collections. Pendant ce temps nous étions informés que les Apfourou faisaient des préparatifs pour une seconde attaque qu'ils se proposaient de livrer le lendemain. Cette fois, nous devions être assaiUis non seulement de tous les points de la rivière, mais du côté même de la terre où l'on se

disposait à nous cerner. Ces nouvelles furent confirmées par l'apparition d'un espion dans la forêt marécageuse où nous nous supposions à l'abri, mais qui, investie par l'ennemi, aurait en effet été notre tombeau. Nous y perdions dans une lutte corps à corps tout l'avantage de nos fusils à tir rapide.

Aussitôt que la nuit fut venue, nous nous mîmes en marche toujours résolus à pousserversl'Est aussi loin qu'il serait possible.

Les débuts de cette retraite furent très pénibles car nous avions à nous dégager d'une forêt marécageuse sur une étendue de plus de cinq cents mètres. Il ne nous fallut pas moins de trois heures pour nous tirer de ce bourbier, à la lueur fumeuse des torches de bambou.

Au point du jour, nous avions atteint le pied des collines les plus rapprochées, et le soir nous étions hors de portée des Apfourou.

En récapitulant notre malencontreuse navigation de l'Alima nous pûmes constater que nous avions, en deux jours, descendu cette rivière sur un parcours d'une centaine de kilomètres à vol d'oiseau.

Je suis heureux de dire cependant qu'en dépit de tant d'obstacles et d'épreuves, la bonne amitié et le parfait accord qui régnaient entre nous n'eurent à souffrir aucune atteinte. Et c'est avec une fierté légitime qu'en ma qualité de chef de l'expédition je puis donner à mes courageux collaborateurs Ballay et Hamon les éloges auxquels ils ont droit.

Une nouvelle série de souffrances et d'épreuves nous attendait au pays des Batékés, sur lequel nous venions de rentrer. Le territoire était, comme je l'ai déjà dit, désolé parla lamine et, pour comble de malheur, l'eau y était devenue si rare qu'il fallait la payer à des prix excessifs; je résolus alors que nous, les blancs, nous devions les premiers, donner à nos gens l'exemple de l'abstinence. Les vivres et l'eau furent divisés en

autant de rations égales que nous étions d'hommes: les porteurs sénégalais, les interprètes et nous. Après que les hom ■ mes de notre escorte avaient reçu leur ration, les autres parts étaient prises par le quartier-maître, par le docteur et par moi. Notre résolution eut le meilleur effet et les privations de toutes espèces furent supportées sans aucune espèce de plainte.

Notre attitude en présence des Apfourou, la rapidité avec laquelle nous avions dissipé leurs attaques nous avaient placés en haute estime auprès des Batékés qui se montrèrent dès lors plus hospitaliers. Il nous fut donc possible de franchir le bassin de FAlima et de nous engager dans celui des affluents de la Lecerca.

L'état de la majeure partie de ma suite était des plus misérables. Les plaies causées par la marche et les privations, les empêchaient d'aller de l'avant, et je fus pour cala obligé, après délibération, de diviser ma petite troupe en deux.

.Je gardai avec moi six hommes d'escorte et dix porteurs des plus valides et je laissai les autres sous les ordres de Ballay et de Hamon, avec ordre de m'attendre près de l'Ogôoué dans les environs de Pubara.

Moi, alors, plus libre dans mes mouvements, je passai de là au Lebai Nguco occupé par les Umbétés. Ma renommée m'avait précédé et je trouvai chez eux quelques perles bleues dont j'avais fait cadeau à ceux qui occupaient les régions du haut Ogôoué.

Nous approchions du territoire des Anghiés où aucun indigène ne voulait nous conduire.

Ces Anghiés forment une tribu guerrière et redoutée de tous les peuples voisins; ils sont armés de fusils et font de fréquentes razzias hors de leurs frontières. Ils habitent les bords d'une grande rivière. Les esclaves qu'ils font dans leurs razzias sont emmenés [dans des contrées si lointaines qu'on n'a pas souvenir d'en avoir revu jamais un seul.

A une trentaine de kilomètres au Nord du Lebaï N'gouco, je rencontrai la Licona, un peu moins importante au point où je la traversai quel'Alima. Elle suitapproximativementla direction de la ligne équatoriale dans le sens de l'Ouest à l'Est et reçoit un peu en aval le confluent de l'Obo et du Lebaï N'gouco. Elle devient bientôt si considérable qu'il faut, au dire des indigènes, plus d'une demi-journée pour la traverser d'une rive à l'autre. Il y a des hommes qui y naviguent pendant des mois entiers, se réfugiant le soir dans des lies pour y passer la nuit. Ce sont ces gens-là qui viennent chercher les esclaves enlevés par les Anghiés et qui emmènent leur marchandise humaine dans des régions dont personne ne revient. Ces mêmes gens ont de la poudre, des fusils et des pagnes (étoftes blanches) de fabrication européenne.

Ces indications, qui me semblaient alors suspectes, se justitient aujourd'hui, lorsque je réfléchis que les indigènes confondaient le cours inférieur de la Licona avec celai du Conuo

VIEUX CHEF APFOUROU

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