‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 24 sur 71 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Malamine ravitaillé. — Les sources de rOgooué. — Riche vallée du Quillou Niari. — Goi\ps de fusils. — Six blessés. — • En retraite sous la i^luie. — Les Bassoundis. — Arrivée à Banana (17 avril 1882). — Résultats politiques, géogi'aphiques et humanitaires du second vo\"age — à rendre définitifs.

A la fin de janvier 1882 nous partions de Xgango sur la route de Franceville au Congo avec Tespoir d'en rapporter un nouvel itinéraire. J'envoyais cinq hommes porter des marchandises à Malamine, chef de notre station de N'tamo.

On a dit que, peu de temps après ma visite, Stanley, cédant à un mouvement passager de dépit, avait essayé de gagner les services de Malamine et de détourner les chefs Batékés de leurs engagements envers nous. Il n'y avait pas là de quoi s'alarmer. Ma présence à N'tamo n'était même pas nécessaire pour faire respecter nos droits et nos intérêts. Ils étaient entre des mains fidèles et dévouées. Et non moins que sur les parchemins les engagements des populations étaient gravées dans leurs cœurs.

Poursuivant notre route sur des montagnes sablonneuses nous rencontrâmes les sources du Lékété,de M'jka. Le 8 février noasvoyionsunepetitetlaque d'eau. G'étaitlasource de rOgôoué, de ce fleuve que j'avais remonté pour la première fois il y a six ans.

Cette découverte me fit une vive impression. Mon esprit fatigué, surexcité par la fièvre, embrassa en quelques instants le passé, le présent et l'avenir de l'œuvre à laquelle j'avais donné fortune, jeunesse et santé. Ceux qui ont éprouvé la force du dévouement à une idée me comprendront.

Un mois plus tard nous arrivions sur les bords du Niari, jolie rivière de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mètres de largeur qui va se jeter à l'Océan sous le nom de la rivière de Quillou.

Non loin de sa rive gauche se trouvent les fameuses mines de cuivre et de plomb dont le voisinage nous avait obligé à nous détourner en venant de N'tamo. De là j'aperçus au milieu des montagnes qui encadrent à moitié l'horizon, la coupure qui livre un facile passage pour se rendre à notre station du Congo. Nous étions donc en bonne voie maintenant pour reprendre la reconnaissance de la voie la'i)lus avantageuse entre N'tamo et l'Atlantique. Pénétrés de l'importance de notre itinéraire, nous continuâmes notre chemin sur la rive gauche du Niari.

La vallée assez large, plate et semée çà et là de petites cultures isolées se prolonge à peu près à l'Ouest entre deux plateaux de nature et de hauteur différentes. L'un, celui du Sud, nous était déjà connu, car nous l'avions suivi pour nous rendre chez Stanley.

Cette vallée du Niari est comme une large entaille au travers d'énormes terrasses parallèles à l'Océan. Mais tandis que le Congo les traverse à la façon d'un escalier le Niari jusqu'à son continent avec la Cali coule sans un seul rapide sur un sol uni et fertile dont la population plus dense que celle de la France nous fit partout bon accueil.

Une centaine de kilomètres plus à l'Ouest le Niari incline un peu vers le Nord. Nous nous en écartâmes après avoir traversé son petit affluent, le Nréngé.

Nous commençâmes alors à nous élever vers un plateau. Là, les indigènes avaient bien entendu parler des blancs mais ce n'était pas de nous. L'accueil allait changer complètement.

Déjà nous avions eu plus d'un désagrément lorsqu'un jour deux de mes hommes qui avaient pris une route différente fn-

rent arrêtés et retenus clans un village. Les habitants croyaient ainsi me rendre service tout en faisant une bonne alïaire. « Làbas, disaient-ils, en montrant la direction du Congo, le blanc paye quand on lui ramène ses esclaves; pourquoi ne payeraitil pas ici ! » Vous pensez si ces méprises étaient faites pour entretenir l'amité entre la population et mes hommes.

Cette scène désagréable aurait pu être oubliée coinmele reste; mais le lendemain en arrivant, à cinq heures du soir, au village de M'btenga, nous rencontrons des dispositions les plus mauvaises, les plus hostiles à notre égard. On nous refuse de l'eau, du feu et une place pour nous reposer, même hors du village. Tandis que je discutais avec le chef, mes hommes excités de leur côté par les naturels s'échauffaient, l'un deux menacé veut montrer la puissance de nos armes en déchargeant son fusil contre un arbre. Au même moment il reçoit une balle qui lui traverse le poignet. On court au milieu des cris et du cliquetis des armes : c'est un combat dans les plus mauvaises conditions. En vain pour l'arrêter j'arrache à un de mes Sénégalais le fusil qu'il vient d'enlever à un naturel et je le remets au chef. Celui-ci le prend, me vise, me manque. Les balles sifflent de tous côtés et nous comptons six blessés avant de pouvoir nous abriter et battre en retraite.

La situation laissait à désirer. N'ayant aucun espoir d'arrangement il fallait nous retirer au plus vite. Après la marche de la journée et les coups de fusils qui nous avaient servi de souper, nous marchâmes toute la nuit sous une pluie battante dans la direction du Sud.Aujour nous étions au sommet des montagnes

A nos pieds s'étendait la plaine verdoyante de Lœma, dont les sources étaient voisines.

Nous descendons etbientôt nous apercevons un groupe de villages Mboco où le minerai de cuivre se ramasse à fleur de terre.

Enfin, de Mboco nous marclions à l'Ouest en coupant la grande corde que la Loundima dessine au Sud et nous venons nous rei^oser à Rimounda, village bassoundi, situé entre la Loundina et le Loango. Cinq ou six jours de marche à peine nous séparent, soit de Borna sur le Congo, soit de Landana sur la côte de l'Atlantique.

Les Bassoundi ne seraient pas moins intéressants à étudier que les Bacamba, les Baboueudé et les Ballali dont nous venions de traverser le pays. L'étude détaillée de tous ces peuples intéressants sera l'objet de mes travaux ultérieurs.

Nous nous traînions alors épuisés de fatigue. Nous arrivâmes enfin à Landana où, le 17 avril 1882, le supérieur de la mission française et la colonie européenne nous ont donné de si nombreuses et de si touchantes marques d'intérêt et d'affection que nous avons oublié une bonne part de nos misères, de nos privations et de nos dangers.

En deux ans et demi, avec les faibles ressources mises à notre disposition, nous avions, au point de vue géographique, ajouté à nos précédentes conquêtes un territoire aussi étendu que le tiers de la France. Nos itinéraires relevés à l'estime et appuyés sur de nombreuses observations astronomiques présentaient un développement d'environ quatre mille kilomètres. Le calcul de nos observations météorologiques fournissait une (luantité considérable d'altitudes.

Les divisions entre les bassins et les grandes voies de communication étaient étudiées, et les collections que nous rapportions ont permis d'avoir une idée générale de la constitution géologique de cette contrée.

Au point de vue humanitaire, la fondation des stations hospitalières de l'Ogôoué et du Congo a nécessité une étude aussi complète que possible du pays, de ses ressources, de son avenir. Leur sécurité dépendait des bonnes dispositions des popu-

lations et de leurs cliefs. Nous avons rapporté des preuves que toutes ces conditions ont été remplies.

Outre M. Micliaud j'avais ramené de Là-bas deux de mes compagnons noirs. Ils étaient bien jeunes, mais leur conduite me rappela que « la valeur n'attend pas le nombre des années ».

En terminant ce trop lotig récit, je dois encore une indication plus précise sur ce que je croyais alors utile d'entreprendre.

Sans doute l'exploitation des bassins de l'Ogôoué et de l'Alima pouvait rapporter des centaines de millions. Mais, la clef du Congo intérieur, c'est-à-dire du réseau fluvial par lequel on drainera toutes les richesses de l'Afrique équatoriale, était N'tamo. Cette clef était dans nos mains. La voie la plus avanlageuse de N'tamo à TAtlantique est celle que nous venions de découvrir.

La voie ferrée à établir dans ces régions devait suivre la vallée du Quillou ou du Niari pour aboutir à notre station du Congo. Il serait le complément de nos travaux.

Qu'on se rappelle les sentiments des populations, leurs intérêts liés aux nôtres, les traités que les chefs avaient signés et que ratifierait la France. Devions-nous les abandonner?

En route nous avions prouvé qu'il est possible de servir les intérêts de sa patrie tout en combattant pour la science et la civilisation.

IDEXJXIÈMIH! FJ^K^TIE LETTRES

liant noiH>U''', en parlie au pays des Okanda ft partant pour Aduma

Le 4 Mars 1881

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