‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 3 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

En croisière sur les côtes d'Afrique. — A bord de La Vénus. — Projets d'exploration. — 'Voyage de MM. de Gompiègne et Marche. — Le secret de l'Ogôcué. — A l'intérieur du continent mj-stérieux. — Insuccès des expéditions étrangères. — Ma lettre au ministre. — Plan du voyage. — Organisation de l'expédition. — Missions diverses.

En 1842, la France occupait, comme chacun sait, la côte abandonnée du Gabon, dans le but d'avoir un point de refuge et de ravitaillement destiné aux navires qu'elle envoyait croiser dans les eaux de l'Afrique occidentale pour empêcher la traite des nègres.

Dans ce temps, les géographes ignoraient presque encore

l'existence de FOgôoué. Bien que ce fleuve apportàtàrAtlantique méridional un tribut d'eau véritablement démesuré, il était, jusque dans ces temps derniers, demeuré inconnu à tous. La cause en était la multiplicité de ses embouchures dissimulées et perdues sur un long parcours de marais boisés aux émanations pestilentielles qui s'étendent delà baie de Nazareth jusqu'au cap Sainte-Catherine. De fait, les cartes suffisamment récentes ne portaient pas les traces de l'Ogôoué.

Le premier qui en soupçonna l'importance fut Du Ghaillu quand, en 1862, il arriva à Ngunié, ayant suivi par voie déterre un des affluents de la rive gauche de l'Ogôoué. Mais l'honneur d'avoirsignalé,sur cette côte perdue, l'existence du grand fleuve, de l'avoir, des premiers, remonté presque jusqu'au-dessus de l'immense Delta, cet honneur appartient à deux officiers de la marine française: MM. Serval et Grifon du Bellay. Plus tard, en 1867, M. Aynes le remonta jusqu'à l'affluent de Ngunié, et en 1873, M. Walker remontant le premier les rapides du fleuve, poussa ses reconnaissances jusqu'à Lopé, près des Okanda.

L'année suivante, MM. de Gompiègne et IMarche voulurent pénétrer plus avant, et montant des pirogues manœuvrées par les Okanda, ils arrivèrent jusqu'au confluent de l'Ivindo.

Mais là, au milieu de leurs plus belles espérances, au moment où ils voyaient s'étendre devant eux le fleuve aux eaux immenses, assaillis par une multitude d'Ossyeba (tribu belliqueuse et réputée anthropophage) armée de fusils à pierres et de zagaies, ils durent rétrograder précipitamment, entraînés par le courant et par l'épouvante des noirs de leur escorte qui s'étaient précipités sur leurs avirons. Ce désastre fut vivement déploré d'autant que, de cette façon, le problème des grandes lignes hydrographiques de l'Afrique restait irrésolu.

Presqu'en même tem»ps enfin, Livingstone avait découvert

DANS LOUEST AFRICAIN 3

dans le cœur de l'Afrique un grand cours d'eau : le Lualaba qui, coulant du midi, se dirigeait vers le nord.

Deux solutions étaient en présence : le Lualaba se jetait-il dans les vastes lacs équatoriaux, donnait-il un débouché droit vers l'Atlantique; ou comment finissait-il? Tout cela était douteux, et l'opinion que rOgôoué devait son origine soit au Lualaba, soit aux lacs équatoriaux, était, jusqu'à ces temps derniers, des plus accréditée.

Pour résoudre cette question hardie, Cameron et Stanley

P A T- r. D T' CH AI r. L u

étaient déjà partis de Zanzibar et on était sans nouvelles d'eux. Je présentai le projet d'une exploration de l'Ogùoué pour en démontrer l'importance comme route de communication vers les régions centrales de l'Africfue.

Attaché depuis deux ans à la station navale de l'Atlantique

4 TKOIS EXPLOÏIATIONS

sud, j'avais acquis pendant les loisirs de ma vie d'Afrique la conviction que rOgôoué, en amont des premiers rapides, était un fleuve très considérable et une voie de pénétration dans le continent mystérieux.

Le 23 juin 1874, embarqué sur la frégate La yé//Wi', j'adressai au ministre de la marine et des colonies qui était alors l'amiral de Montaignac une lettre datée du Gabon : « A bord delà Vémis», où je faisais part officiellement pour la première fois, à mes supérieurs liiérarcliiques, de mon projet d'exploration de rOgôoué. Si le fleuve n'avait pas un parcours aussi considérable que je pensais, j'en serais quitte pour m'enfoncer vers l'est-nord-est. Et m'arrêtant cbez les différentes peuplades, et apprenant peu à peu leur langue, je continuerais ma route à la recherclie des lacs ou des fleuves, par où doit s'écouler la grande masse d'eau qui tombe sous l'équateur.

Le volume des eaux déversées par les lacs méridionaux qui donnent en effet naissance au Lualaba de Livingstone, est beaucoup trop considérable pour le débit du Nil supérieur. Ce débit devait, en eflet, être double ou même triple de celui que les explorateurs avaient accusé. L'opinion que les eaux du Lualaba devaient trouver un écoulement vers l'Ouest et alimenter soit une grande mer extérieure, soit plutôt un des ileuves qui vont déboucher dans l'Atlantique, était généralement accréditée. C'est cette opinion qui avait décidé les belles entreprises de Gameron et de Stanley à l'est et du côté de l'ouest, les entreprises plus laborieuses des Allemands vers le Congo, et du docteur autrichien Lenz sur l'Ooôoué.

Si le Congo, par son débit, pouvait en partie être considéré comme un déversoir des grands lacs é(|uatoriaux, la situation australe de son embouchure, le grand nombre et l'importance de ses affluents déjà connus semblaient expliquer l'immense masse liquide qu'il verse dans l'Océan Atlantique.

L'Ogôoué, au contraire, donnait naissance, dans sa partie inférieure, à un grand nombre de lacs étendus et profonds. Et lapins grande quantité de ses eaux semblait se perdre dans le vaste promontoire de sable et de terrains alluvionnaires qui s'étend du Gabon au sud du cap Lopez. L'Ogôoué semblait donc

LE MAllQUIS DE COMPIKGXE

emprunter son cours, soit au Lualaba, soit à quelque ])ranche détournée de ce grand fleuve.

Le voyage de MM. Gompiègne et Marche n'avait pas été d'ailleurs sans fournir quelques résultats importants. En jetant un coup d'œil sur la carte de TAirique équatoriale publiée par le docteur Pétermann dans ses célèbres Mitheilungen en 1874, l'itinéraire de nos compatriotes, reproduit avec une parfaite bonne foi, du reste, par le géographe allemand, se prolonge 'dans

l'intérieur des terres bien au-delà de celui des voyageurs anglais ou allemands.

En même temps que la modeste expédition entreprise aux frais d'un naturaliste français, M. Bouvier, trois expéditions avaient été organisées: une par l'Angleterre, celle de M M. Grandy, et deux par l'Allemagne, celle de MM.Bastian et Gûssfelds. Bien que munie des plus larges ressources, elles échouèrent complètement pour des causes qu'il serait trop long d'énumérer ici. Pendant ce temps nos compatriotes, dit ]\Ialte-Brun dans sou Rapport annuel à la Société géographique en 1875, « avaient planté le drapeau français au-delà des chutes de « Samba, » dans le pays des Iveia, où jamais blanc n'avait mis le pied. Ils s'étaient surtout conduits parmi ces tribus sauvages de manière à laisser des souvenirs d'humanité, de dignité et de bonne foi qui contribueront sans doute à bien faire recevoir le voyageur et surtout le voyageur français qui viendra derrière eux. »

L'amiral duQuilio, qui commandait la station de l'Atlantique sud, voulut se rendre compte par lui-même de l'importance de ce fleuve, et, accompagné de l'amiral Duperré, alors commandant/r« Vènns, e.ii\w docteur Gaigneron, il remonta jusqu'au confluent et là il conclut des traités avec Renoqué, chef des Inengas, et avec N'gombi, chef des Galois.

Dans la lettre que j'adressai au ministre, j'indiquais seulement les grandes lignes de mon projet. Je voulais d'abord être le seul blanc de l'expédition. .Je compris vite que j'augmenterais de beaucoup les chances de réussite, si je pouvais m'adjoindre un autre blanc, deux tout au plus: blancs qui ayant déjà, comme moi, vécu sous un climat semblable, croiraient pouvoir résister aux fatigues de l'expédition. — C'est à la Pointe-Fétiche, où l'Okanda se jette dans l'Ogôoué, que devait réellement commencer l'expédition.

Dans ces pays malsains, parmi des peuples qui monopolisent la traite et qui doivent craindre de perdre le monopole de nos marchandises si les blancs remontent le fleuve, la prudence bien raisonnée consiste à s'enfoncer résolument dans l'intérieur en remontant le plus rapidement possible le cours du fleuve et en n'ayant, avec les villages riverains, que les relations strictement nécessaires.

Ma lettre se terminait ainsi :

(.( Je connais, monsieur le ministre, les dangers auxquels je m'expose. Et quoique ma santé pendant mon séjour sur la côte d'Afrique n'ait pas été altérée par les fatigues que, en prévision de cette expédition, je me suis imposées, je sais que la santé la plus rolmste n'affronte pas impunément dans ces climats, des fatigues et des privations pareilles. Je sais aussi qu'il faut que je sois très heureux pour que le résultat que j'espère, vienne couronner mes efforts. Néanmoins, fermement décidé et avec un ardent désir de réussir, je l'entreprends et je n'aurai pas été inutile si l'Ogùoué a par moi sa première victime. Car un autre, plus heureux, reprendra la route que j'ai ouverte. »

Le rapport fait au ministre par le directeur du Dépôt des Cartes et plans de la marine à la suite de ma lettre concluait en faveur de mon projet. Je reçus Tordre de fournir une esquisse plus étendue et mieux étudiée de l'expédition que je projetais. Cette note fut remise par moi à Paris le 14 décembre 1874.

J'exposai le plan général de mon voyage.

Il s'agissait d'abord de remonter le fleuve jusqu'à la Pointe Fétiche, au village de Lambaréné. Là se trouvait un vieux roi, Renoqué, qui, quoique aveugle, était le chef le plus influent du fleuve, et dont la puissance s'étendait jusqu'aux Okandas qui habitent la partie supérieure des rapides. Ces peuples ayant le plus grand intérêt à reprendre leurs relations commerciales avec le haut du fleuve accueilleraient certainement ma venue

favorablement. Il est vrai que sur l'autre rive habitaient depuis peu les Ossyeba (tribu des Pahouins anthropophages) qui jouissent d'une fort mauvaise réputation.

Rien d'ailleurs, si ce n'est le goût de la chair humaine — et les nègres en général apprécient fort peu la chair du blanc — ne prouvait que les Ossyeba nous seraient hostiles. Un voyageur arrivant chez eux accompagné de deux Pahouins du Congo pour interprètes serait vraisemblablement bien accueilli, s'il apportait avec lui quelques cadeaux, et surtout s'il laissait entrevoir l'effet d'armes perfectionnées. Youdraient-ils même s'opposer à mon passage que leurs fusils à pierre, de peu de portée, cliargés avec des fragments de métal, seraient impuissants à me créer de sérieux dangers.

Les Ossyebas une fois franchis je me trouverais chez les Aduma, peuplade amie des Okanda, qui, à partir de Lopé, fournissent les piroguiers. L'Ogôoué, dont les rapides cessent avant la rivière Ivindo, coule, autant qu'on peut le savoir, sans causer de nouvelles diflicultés à la navioation.

Il était permis d'espérer que je pourrais, à l'aide du fleuve, m'avancer déjà fort loin dans l'intérieur. Dans les cas où les circonstances me rendraient possible, en quittant cette voie, de continuer à m'enfoncer par terre vers l'est, il va sans dire que mon intention était de poursuivre le voyage. Je me trouverais alors dans une contrée entièrement inconnue, dont les Anglais et les Allemands s'efforçaient îx l'envi d'être les premiers explorateurs.

Il était à désirer que la France n'abandonnât pas à d'autres riiouiieiir de cette exploration, dont le point de départ est une terre française. Et j'avais le plus ferme espoir de mener à bonne fin une pareille entreprise.

L'aviso à vnjteur le Marabout devait me conduire jusqu'à la Pointe-Félicbe. A jjartir de ce point, (jiiatre grandes pirogues

lu

pouvant porter chacune vingt à vingt-quatre pagayeurs, m'étaient indispensables. Elles devaient être sans quilles et semblables à celles dont se servent les Galois et les Inengas pour remonter lesrapides. Gomme personnel : douze laptots bien choisis, parmi lesquels des hommes parlant les langues de l'inté-

M. ALFREl) MARCHE

rieur. J'avais déjà lixé mon choix sur quatre : le gabonais Ghilo, qui avait été chez les Okanda; Shallon, pahouin, ancien domestique de M. Tinclair et enfin deux Pahouins du Gongo parlant la langue m'ponguée. Mon matériel se composerait d'armes, d'instruments d'observation, d'armement, de munitions, de médicaments, de vivres.

Mon matériel se décomposait ainsi :

Ar7/ies. — Quatorze chassepots d'artillerie à cartouches

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métalliques; quatre fusils de tirailleurs sénégalais; revolvers.

Instruments. — Deux sextans de poche; deux horizons à glace, à huile et à mercure; un cercle; trois compas d'em- Larcation; trois compas de poche ; trois baromètres anéroïdes ; 4 thermomètres ; deux chronomètres

Armeynent. — Quatre grappins avec faux-bras; deux cents mètres de film de petit diamètre; gaffes, marteaux, haches, scies, etc.

Campement. — Dix-sept couvertures de laine (couvertures d'équipage); 3 couvertures de laine (couvertures d'officier) ; dixsept hàvre-sacs de soldat (construits avec soin) ; des caisses aménagées pour l'arrimage facile des objets à transporter; 8 barils, tortis, etc.

Munitions. — Cinq fusées de guerre dans une boîte étanche en plomJj; vingt-quatre fusées de signaux par paquets de huit, dans trois boites étanches en plomb ; trois mille cartouches métalliques de chassepot, par paquet de deux cents, dans des boites étanches en plomb ; deux mille cartouches métalliques de chassepot pour exercer les laptots au tir avant le départ; cinq cents cartouches de revolver ; vingt kilogrammes de poudre à fusil.

Médicaments. — Sulfate de quinine, alcool et poudre de quinquina, arséniate de soude, émétique, sulfate de morphine, laudanum, rhul^arbe, pilules de fer, nitrate d'argent, glycérine, acide phénique, extrait de saturne, camphre, sinapismes, toile à cataplasmes, taffetas gommé, agaric, charpie, bandes.

Vivres. — Biscuit, riz, café, sucre, sardines en daubage, eaude-vie, vivres d'hôpital, chocolat.

J'emportais à titre de marchandises six cents kilogrammes de sel et quarante fusils à pierre destinés à être olferts en cadeaux, et des étoiles, verroteries, couteaux, rasoirs, fusils à pierre, objets qui en Afrique remplacent la monnaie et seuls

donnent le moyen de capter l'amitié des chefs et d'acquérir d'eux les vivres nécessaires.

Pour collaborateurs dans cette entreprise ardue, on me donnait le docteur Ballay, médecin delà marine, M. Alfred Marche qui avait pris part à l'expédition précédente m'était adjoint en qualité de naturaliste, et le quartier-mai tre de marine Victor Hamon dont la robuste santé et l'habileté dans son métier devaient m'être du plus grand secours.

Notre escorte consistait en treize laptots marins mahométans noirs du Sénégal, dressés à l'exercice du chassepot et quatre Gabonais interprètes parmi lesquels un certain Gico, chrétien converti de la mission catholique, interprète et cuisinier de l'expédition ; ce dernier talent ne devant pas lui donner grand'chose à faire. A une subvention en marchandises et en armes fournies par le gouvernement français et par quelques sociétés scientifiques, j'avais pu ajouter quelques ressources à moi personnelles.

Après un an de préparatifs minutieux, tout le matériel, et les marchandises que nous devions emporter étaient prêts.

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