‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 4 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Départ de Bordeaux (4 avril J875). — Au Sénégal, puis au Gabon. — Dans rOf^ôoué — Lambaréné, point extrême des établissements européens. — Cupidité des indigènes. — Des pirogues et des porteurs. — Difficultés avec les Okota. — LeD' Ballay malade. — La fièvre (187G). — Chez les Apingis. — Naufrage dans les cbâlis. — Pillés. — Les Okanda. — Lopé quartier général. — Négociations. — Les malades évacués sur le Gabon. — Excursion chez les Fans cannibales, avec trois hommes. — Voyage très pénible. Souffrances et privations. — Loyauté de Zaburet. — Le D' Lenz. — Arrivée de MM. Ballay et Marche au pays des Sébés. — Très malade. — M. Marche à la rivière Lékélé. — 4877. Betenu à Lopé. — M. Marche malade rentre en Europe.

Partis de Bordeaux au mois d'août 1875, nous touchions le 4 septembre à Saint-Louis du Sénégal, où nous embarquions nos laptots, exercés depuis quelque temps au maniement des armes perfectionnées qu'on allait mettre entre leurs mains. Nous arrivâmes au Gabon le 20 octobre. Le vapeur français, le Marabout, commandé par M. le lieutenant de vaisseau le Troquer, nous transporta jusqu'à Lambaréné, point extrême des établissements européens.

A Lambaréné même, nous pûmes constater que les indigènes se montraient sinon hostiles, du moins peu empressés à nous être agréables. Nous ne pouvions nous passer de leur travail pour conduire nos pirogues, en raison de la grande quantité de marchandises que nous étions forcés d'emporter en Afrique. Partout où s'arrêtent les établissements européens, il est impossible de se procurer à prix d'or ou d argent les objets et les aliments les plus indispensables, et tout

se paye avec des étolfes, des verroteries, de la poudre, des armes ou autres produits d'écliange auxquels les uoirs attachent une valeur arbitraire et souvent variable suivant les pays.

Nous avions aussi à surmonter des difficultés d'un autre ordre. Les rives de l'Ogôoué sont peuplées de tribus différentes dont chacune a ses exigences et prétend rançonner

LE D ù C T E r R L E N Z

les blancs que la Providence lui envoie. En outre, ces tribus sont le plus souvent en querelle, sinon en guerre les unes avec les autres.

Ce ne fut donc pas sans peine que nous réussîmes à entrer en relation avec les premières peuplades sur le territoire desquelles nous allions passer. Ces négociations furent assez longues. Mais elles me permirent de faire l'acquisition

de huit grandes pirogues et de louer les services d'une centaine d'indigènes.

Chez les Okota, où M. Marche avait pris les devants pour enrôler des pagayeurs, nouveaux déboires! Loin de se prêter à nos désirs, cette peuplade avait fait en sorte de déterminer la désertion des Bakalais que nous avions engagés.

Nous parvînmes assez rapidement jusqu'à Samquita, chez les Bakalais, mais avec le regret de laisser en arrière le docteur Ballay, qui payait alors son tribut aux premières fièvres.

Je parle ici une fois pour toutes de la fièvre, ce triste compagnon des voyageurs européens dans l'Afrique équatoriale. Depuis cette époque, en effet, nous eûmes constamment à lutter contre elle. Et il nous fallut un grand effort pour ne pas nous laisser décourager par l'afiaiblissement et l'anémie , conséquences inévitables du mal. Au moment où j'allais marcher en avant avec les hommes restés fidèles, je fus moi-même atteint par la maladie et paralysé dans mes mouvements.

Ces événements se passaient dans les premières semaines de janvier 187G. Bientôt j'étais assez bien remis pour remonter les premiers rapides avec onze pirogues.

Il me fallut alors, pour la première fois, agir d'autorité sur un des chefs qui m'accompagnait et qui s'était approprié comme esclave une femme du pays que nous allions traverser. Gomme il refusait de rendre cette femme à sa tribu et menaçait du couteau le laptot que j'avais chargé d'aller repi'endre l'esclave, je lui fis enlever son poignard et lier les mains. Soit crainte, soit approbation tacite de ma conduite, la pirogue de ce chef fut dès lors celle dont j'eus le moins à me plaindre tant qu'elle marcha sous mes ordres.

Nous arrivâmes à la hn de janvier chez les Apingis, à l'endroit où le fleuve présente des rapides fort dangereux. L'inhabileté ou la mauvaise volonté des pagayeurs firent que sept

pirogues chavirèrent. La perte qui en résulta nous semblait d'autant plus cruelle que nous étions au début de notre expédition. Les Apingis se trouvèrent à point sur le lieu du désastre pour piller un ballot de tabac et une grande partie de nos marchandises. Une perte plus grave encore fut celle de plusieurs instruments, dont les uns disparurent et les autres demeurèrent avariés.

Nous arrivâmes enfin vers le milieu de février à Lopé, village de la tribu des Okanda, situé à 9 IG de longitude Est de Paris. Je résolus d'y établir mon quartier général, car il fallait, d'une part, entamer des négociations avec les riverains du cours supérieur, dont l'expédition précédente avait reçu un si mauvais accueil et, d'autre part, pourvoir au remplacement des marchandises perdues.

J'envoyai chercher le docteur Ballay, ({ui était resté malade à Samquita et le chargeai de ramener avec lui les marchandises qui nous faisaient défaut.

Au retour du docteur, les indigènes ne voulaient remonter le fleuve qu'à l'époque de la baisse des eaux, ce qui nous condamnait à une station forcée de plusieurs mois. Je profitai de ce temps d'arrêt pour renvoyer au Gabon un certain nombre d'hommes malades ou hors d'état de continuer la campagne. Le docteur Ballay les accompagna, avec la mission d'en engager d'autres.

J'étais pendant ce temps entré en relations avec les Fans Ossyeba qui avaient arrêté MM. Gompiègne et Marche. Un de leurs chefs, Mamiaka, chez lequel j'étais allé i)lusieurs fois presque seul et sans escorte, se décida à me venir voir avec plusieurs de ses hommes et m'assura de ses bonnes intentions à notre égard. Il me fit faire, par terre, le difficile voyage des chutes de Booué, où j'entrai en rapport avec d'autres chefs ; enfin il m'ofirit de me faire conduire par son neveu Za-

biiret, jusqu'au pays des Aduma, inexploré jusqu'alors.

L'entreprise était périlleuse mais tentante. J'allais traverser le pays des Ossyeba ou Paliouins anthropophages qui avaient arrêté MM. Marche et de Gompiègne. Je partis avec trois hommes d'escorte seulement, dont deux Sénégalais, et quelques Fans pour porter mes bagages. Ce voyage fut extrêmement pénible; nous eûmes à supporter des souffrances et des privations de toutes sortes et je fus forcé de laisser en arrière dans la forêt deux de mes hommes malades et incapables de me suivre; je revins les chercher ensuite.

A notre arrivée à Lopé, nous avions rencontré un explorateur autrichien, le docteur Lenz, envoyé par la Société de géographie allemande, il m'avait précédé de huit mois environ. Mais arrivé au seuil de la terre inconnue, il y fut arrêté, empêché dans sa marche en avant par les tribus Ossyeba. Après de vaines tentatives pour pénétrer dans l'intérieur, ce voyageur avait été rejeté d'une peuplade à l'autre sous divers prétextes. Depuis deux ans il déployait une énergie et une persistance extrêmes, mais sa santé et ses ressources commençaient à s'épuiser. Il fit cependant, à ce moment, une nouvelle tentative, vint par terre avec les Fans et me rejoignit au pays des Ossyeba. Nous marchâmes ensemble jusqu'au pays des Aduma, oii je m'arrêtai, pendant qu'il poussait la reconnaissance du cours inconnu de l'Ogôoué jusqu'à la rivière Sébé. Ce fut son dernier effort, après lequel il rentra en Europe (1).

(1) L'honneur d'avoir les premiers exploré ce pays appartient aux Français. La lettre ci-dessous du D' Ballay en fait foi.

Lopé, ai juiUet 1876.'

M. le docteur Lenz, qui se trouvait ici depuis plus d'un an sans avoir trouvé le moyen d'avancer, profitant de la route que venait d'ouvrir M. de Brazza, suivait sa trace, à quelques jours de distance, et arrivait ainsi à rejoindre M. de Brazza au pays des Aduma. Pendant que M. de Brazza s'occupait de faire redesendre les Aduma pour chcrcherle matériel de l'expédition, le docteur Lenz

J'avais espéré faire descendre les Ossyeba et les Aduma jusqu'au 13 ays des Okanda, mais je ne i)us rien en obtenir. Ignorant ce que faisaient mes compagnons, surexcité par les mensonges, la fourberie et la duplicité des naturels, épuisé par cette longue marclie à travers les terres, je me trouvai dans un état de santé tel que je crus ma dernière beure venue. Le docteur Ballay me prodigua tous ses soins, et me déposa au village de Gième, où je passai deux mois entre la vie et la mort.

Pour ne pas perdre tout ce temps d'inaction causée par ma maladie, MM. Ballay et Marcbe avaient pu remonter l'Ogôoué. Ils avaient trouvé le meilleur accueil sur toutes les rives babitées parles Fans qui leur avaient prêté aide à la cbute de Booué, et dans plusieurs passages difficiles. Après avoir dépassé la rivière Ivindo, dernier point atteint sur le fleuve par la précédente expédition, ils me rejoignirent au pays des Ossyeba au moment où, épuisé, je descendais chercher leurs soins.

Je remis alors le commandement de l'expédition au docteur Ëallay, fortement affaibli lui-même par des accès de fièvre violents et répétés. Je chargeai M. Marche de pousser une reconnaissance au-delà du point atteint par le docteur Lenz. Il parvint ainsi au confluent de la rivière Lékélé, au village M'poco où il arriva en septembre 1870, augmentant de soixante- quinze kilomètres nos connaissances sur le cours supérieur de l'Ogôoué.

s'avançait à trois journées de pirogue au-delà du point atteint par M. de Brazza mais dans un paya qui ne présentait aucune difficulté. Le docteur Lenz est de retour et rentre au Ciabon...

J'ai tenu, commandant, à vous rendre compte de ces faits immédiatement, et sans attendre le retour de M. de Brazza, afin que le mérite d'avoir franchi le premier le passage difficile revînt à qui de droit. Et le mérite revient à M. de Brazza et à lui seul.

Je suis, etc.

Ballay.

(Lettre du docteur Ballay au Commandant Supérieur du Gabon)

Malheureusement il avait fallu laisser en arrière une certaine quantité de marchandises sous la garde du quartier-maître Hamon et de quelques hommes; aussi, dès que je fus un peu remis de ma maladie, je redescendis au quartier général de Loj^é pour y chercher un dernier ravitaillement.

Au mois d'avril 1877, j'étais de nouveau revenu à Dumé avec tout le personnel de l'expédition. Nous eûmes, à ce moment-là, le regret de nous séparer de M. Marche, que l'état de sa santé rappela en Europe.

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