‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 30 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Départ de Tavant-garde avec M. de Lastours. Malamine à Dakar. — Difficultés du Gabon pour le débarquement des marchandises. — Sur l'Ogàoué. — Les établissements du'fleuve. M. le lieutenant de vaisseau Cordier commandant le Slarjittaire. — Son habileté politique. — Traité du Loango. M. M. Dolisie et Manchon sur la côte.

Mon avant-garde était partie le 1" janvier 1883, sous le commandement de M. Rigail de Lastours. Avec elle partait mon frère Jacques, que son titre de docteur ès-sciences naturelles avait fait agréer du Ministère, pour la réunion de collections et de données scientifiques, et que surtout l'alïection fraternelle poussait à me suivre.

Un mois après, M. le lieutenant Decazes partait pour recruter au Sénégal les laptots, qui devaient nous être nécessaires, pendant que M. le lieutenant Manchon allait chercher en Algérie les tirailleurs que M. le Ministre de la guerre m'autorisait à emmener.

Le 19 mars enfin je partais pour Bordeaux. Il était temps pour le public qui avait hâte de me voir commencer la tâche; temps pour moi surtout, qui, mieux que personne, comprenait le préjudice causé par ce retard dû aux exigences des préparatifs indispensables.

Un bateau, des armateurs Tandonnet, le Précurseur, emmenait le personnel entier de Texpédition. C'était, en tout, une

troupe de quarante-huit Européens hiérarchiquement organisés, toute aux enthousiasmes du déhut.

Dans les premiers jours d'avril nous touchions à Dal^ar ; cent trente Laptots — toute notre force armée — montaient abord, et parmi eux, mon brave sergent Malamine, rentré depuis quelques mois de Brazzaville, sur l'ordre de M. Mizon (1). Mélange de sang arabe et de sang maure ce Malamine, dont j'ai déjà parlé, est un homme de haute taille, solidement musclé. Son profil est presque européen et sa physionomie respire une fierté virile. On sent immédiatement en lui l'homme capable de remplir intelligemment des ordres, avec le tact de les interpréter suivant les circonstances. Quand, en 1880, je le laissai seul à la garde du pavillon français sur le Congo, sans ressources et à 500 kilomètres de notre plus voisine station, je savais à l'avance à qui je confiais ce dangereux honneur. Hardi défenseur des faibles, Malamine fut vite aimé des indigènes, auxquels il api»rit à aimer la France.

— Avec lui i)lusieurs de mes vieux serviteurs d'autrefois avaient voulu m'accompagner.

Nous prenions encore quelques Krouboys dans le golfe de Guinée, et le 22 avril 1883, après une excellente traversée, nous jetions l'ancre en rade du Gabon. J'étais transporté sur mon terrain de travail et c'est là vraiment que commencèrent les difficultés.

Le débarquement du matériel et des marchandises (huit cents tonneaux environ) au Gabon, dut se faire avec mes propres moyens. J'eus l'autorisation de me servir des chalands de l'État et ce fut tout. Le petit vapeur que j'avais apporté à destination du bas Ogôoué dut être monté sur une i)lace et se

(1) L'évacuation de Brazzaville, ordonnée par M. Mizon, fat annoncée en Europe par M. Stanley, vers la fin de 1882.

transformer en remorqueur: matériel, marchandises, munitions, vivres, tout vint s'empiler sur les quais et les routes, exposé aux averses de la saison des pluies, aux vols et au gaspillage, faute de pouvoir trouver un abri dans les magasins de la colonie.

Ce soin de ce qu'on appela « les intérêts absolus de la colonie du Gabon » ne correspondait pas à la bienveillance que me témoignaient les ordres envoyés d'Europe. Il me valut de payer pour les retards dans le déchargement deux mille francs de

LE a STAGITTAIRE »

surrestarie au Précurseur; le manque d'abri pour mon matériel et mes marchandises devait me coûter le centuple.

Que faire? A se lamenter on ne gagne pas de temps. Ma présence était nécessaire ailleurs; je laissai donc des ordres et je partis. Un bateau de commerce me transporta dans le bas Ogùoué où dès mon arrivée au Gabon, j'avais expédié, sous les ordres de M. de Kerraoul, une fraction du personnel convenablement ravitaillée et destinée à constituer mon premier ja^-on.

C'était le 30 avril; j'avais passé moins de huit jours à Libre-

ville. Avec moi partaient une quinzaine d'Européens dont les uns, sous la conduite de M. Michelez, devaient gagner Franceville au plus vite, remettre mes ordres à M. de Lastours et se porter sur l'Alima; les autres allaient fonder le poste de Lambaréné, la station de N'Djolé et y établir, aussi vite que possible, des magasins pour a])riter les ravitaillements destinés au haut du fleuve.

C'est à Lambaréné que se donnaient mes instructions et que les départs eurent lieu. Par un heureux hasard j'avais rencontré là, plusieurs équipes d'Okanda descendus aux factoreries avec leurs pirogues chargées de caoutchouc. Ces braves gens, anciens pagayeurs que j'avais formés et conduits jadis enleurmontrant la route de la côte, me firent une véritable ovation et transportèrent à Franceville le premier convoi qui partait.

J'avais envoyé un Européen fonder au Gap Lopez la station qui devait être notre vrai centre d'approvisionnement. Bien vite je retournai à la côte, inquiet du résultat qu'avait pu obtenir à Loango M, Gordier, lieutenant de vaisseau.

Devancé que j'étais par les agents du Comité d'Etudes du Congo, je pressentais, dès avant mon départ d'Europe, que leur action anrait certainement pour elTet de nous couper, autant que possible, de nos possessions du Congo, par l'occupation de la vallée du Quillou, l'un des plus beaux territoires de la contrée.

Ce pressentiment, trop bien fondé d'ailleurs, m'avait fait demander qu'un navire tût envoyé à Loango pour aviser. Et le Gouvernement, tenant compte de mes appréhensions, avait immédiatement expédié le SUifjUfairc, canonnière commandée par ;M. Gordier. Aucun choix ne pouvait être meilleur. Le commandant Gordier, avec une finesse, un tact et une fermeté an-dessus de tout éloge, tira merveilleusement parti d'une situation difficile. Ses traités au Loani^o nous donnèrent la

seule rade praticable de la côte, entre le Gabon et Banana. Dès que j'eus ces nouvelles, je partis sur YOriflamiHe, emmenant avec moi le personnel destiné à relever celui que le Stagittaire avait établi dans ces postes provisoires sur In côte. Une partie du matériel et des marchandises suivait.

Ayant malheureusement croisé en route le Stagittaire, je me trouvai à Loango privé des renseignements verbaux qu'aurait pu me donner M. Cordier, et sans information sur des questions de détail qu'il m'eût été très utile de connaître. Mais le hasard qui parfois m'a servi si mal, voulut me servir bien une fois en me fournissant l'occasion d'obtenir vite et sans coup férir, un territoire que convoitaient nos rivaux et au sujet duquel ils étaient en pourparlers. Une baleinière de YOtiflamine avait chaviré dans la barre; les marins de l'équipage s'étaient débarrassés de tous leurs eiïets pour avoir dans leur manœuvre à la lame une plus grande liberté d'allures. Le sauvetage fini, plus d'effets; tout était volé. Nos braves marins, furieux en face d'un groupe d'indigène qui leur dissimulaient les voleurs et riaient de leur infortune, etnplo3'èrent vainement, pour rentrer en possession de leur bien, des arguments «c/ lionilnem, où les avirons et les poings jouaient le rôle principal. Rien n'y fit, et dans leur costume primitif ils durent revenir à la plage.

Nous jurâmes de punir ce méfait. Les voleurs avaient agi à l'instigation d'un niafouk (chef) important, propriétaire du lieu témoin du vol. Sans nous renvoyer au mafouk, dès le lendemain, le roi de Loango, étranger au fait, réparait l'insulte par la cession à la France d'une partie du territoire du coupable, son subordonné.

Laissant la direction de la côte du Loango à ^I. Dolisie, avec ordre delà transférera M. Manchon quand ce dernier arriverait, je revins sur mes pas avec une résolution bien arrêtée désormais. Nous avions à nous, il est vrai, la rade de Loango

etremboucliure du Ouillou, mais tout l'intérieur était acheté, occupé, enserré par l'Association, et ces contrées qui semblaient nous revenir de droit, cette vallée de Niari-Quillou, que j'avais le premier révélée, on voulait nous les enlever. D'ores et déjà j'étais résolu à regagner, en faisant valoir la plénitude de nos droits à l'intérieur, ce que nous avaient fait perdre les retards entraînés par l'oi-ganisation de la mission. C'était le premier but à atteindre et que j'allais immédiatement poursuivre en agissant à Brazzaville.

LE SERGENT JIALA.MKNE

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