CHAPITRE V
Monsieur de Gliavannes reste à Brazzaville — Son habileté. — Ses notes. — La chasse. Cent-un éléphants en trois jours. — Retour à Franceville par terre. — En vapeur sur le Haut-Congo. — Rencontre de M. Dolisie, venu par le Niari. — Je l'envoie vers l'Est. — Retenu à la côte (Décembre 1884).
Il fallut rester chez Makoko quelques jours encore, pour l'aider à terminer les différends survenus entre certains vassaux depuis mon dernier passage.
M. de Chavannes fut mon ambassadeur, et je me félicitai d'avoir à ma disposition un diplomate cVun nouveau genre, dont les premières négociations furent couronnées de succès. Pendant ce séjour, comme jadis, je ne pus que me louer des procédés aimables dont on usa envers moi et des soins empressés dont nous entourèrent la reine N'Gassa et ses servantes.
J'allais partir. Dans un palabre intime aucfuel assistèrent seuls les principaux chefs il fut décidé que pendant que je me rendais à Brazzaville par la voie du fleuve, M'pohontaba, muni des pouvoirs de Makoko, s'y rendrait par terre pour me remettre solennement, au nom de son chef, les territoires et les vassaux secondaires qui les administrent. M'pohontaba, il faut le dire, est ce grand vassal de Makoko, qui était censé avoir détrôné son souverain (1).
1. Le traité conclu par un des agents du Comité avec M'pohontaba était daté « Falla » 21 décembre 188-2. Or, en langue du pays, Falla signifie France. Ce nom fut donné par Makoko à la contrée en 1880, à la suite du traité conclu entrelui et la France.
Le lendemain nous étions de retour auprès de M. Ballay; deux jours de nouveaux préparatifs et le canot k vapeur, suivi d'une dizaine de pirogues, amenait à Brazzaville MM. Ballay, de Chavannes et moi.
m'pohontaba premieh vassal de wakoko
A Brazzaville nous fûmes bien accueillis. On ne m'avait pas oublié et deux jours après notre arrivée, ces mêmes indigènes (|ui avaient refusé les offres de M. Stanley et des agents de l'Association ; qui avaient même, par une réserve excessive, refusé d'admettre sur leur territoire le R. P. Augouard et ses missionnaires (1) ; ces sauvages qui, disait-on, devaient me mettre à la
(1) Voir appendice, lettre du R. P. Augouard.
porte moi aussi, me doiiiiaieiit toutes les marques de déférence, sans que je leur eusse fait un seul cadeau. Ils consentaient même à me céder, pour une valeur inférieure à deux cents francs, tout un petit village dont les cases abritèrent mes hommes, et que sa situation au bon air et dominant le fleuve nous avait fait choisir pour le nouvel emplacement de la station de Brazzaville.
Brazzaville, dont on a parlé si souvent, est située sur l'extrémité d'une croupe assez large qui domine le Congo et s'abaisse brusquement à cent mètres de la rive, dans un éboulement de sable argileux. Cette croupe semble être le premier obstacle contre lequel se butte le fleuve pour aller en tournant se précipiter à la première cataracte. De là le regard embrasse dans son entier l'immensité du Stanley-Pool et tout le cirque de hautes montagnes qui l'entourent. Le pays est peuplé, le sol est fertile, l'air est sain et la brise constante d'Ouest y apporte la fraîcheur relative des plateaux qu'elle a traversés.
Au moment de mon départ de l'Europe, certaines feuilles étrangères avaient affirmé qu'une « réception chaude » m'attendait sur le Congo : elles ont eu raison. Mais non dans le sens de leur pensée. Nous avons été, en elïet, très chaudement et très cordialement accueillis.
Sur la bonne impression de cet accueil, M. Ballay nous quitta pour prendre le chemin de l'Europe...
Nous étions établis sur la rive droite du fleuve, tout à fait au-dessus des premiers rapides. L'Association internationale avait installé en face, sur la rive gauche, trois ou quatre stations, au nombre desquelles Léopoldville. Tous ces étabUssements étaient situés sur un territoire administré par des vassaux secondaires de Makoko et n'avaient pas, par conséquent, vis-à-vis de nous, l'indépendance absolue que l'Association prétendait leur attribuer. Voulant de suite rendre nette notre
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situation réciproque, je cherchai immédiatement à entrer en pourparlers avec le représentant de M. Stanley; on fit la sourde oreille à toutes mes propositions d'entente.
Vainement j'allai par trois fois à Léopoldville : trois fois on prétexta d'une absence. J'invitai alors à venir me voir : on était malade. J'écrivis: on me répondit toujours d'une manière évasive et sans avoir l'air de comprendre.
Lassé de ces faux-fuyants, qui répondaient mal à mes dispositions et à la franchise de mon attitude, j'envoyai M. Chavannes faire une dernière fois mes offres d'entente. Et le lendemain dans un palabre solennel, le délégué de Makoko me présentant les chefs des deux rives du Congo leur ordonnait de n'obéir qu'à moi. Puis prenant les mains de tous, il les mettait dans les miennes en signe d'abandon.
Cette cérémonie n'était du reste que la répétition de celle qui avait eu lieu à mon premier voyage en 1880. Le procès-verbal en fut dressé et communiqué le lendemain au représentant de l'Association. 11 fut répondu à cet envoi par une lettre peu courtoise. Mais habitué à ce genre de procédés, je déclarai que j'en référerais à mon gouvernement, que je demandais un arbitrage, puis je partis. Nos droits étaient établis, la solution seule était ajournée.
Outre qu'il était strictement de mon devoir de faire valoir dans leur intégrité les droits de la France, en gardant à Brazzaville la clef du Congo supérieur, j'avais un sur moyen de rentrer en possession de la vallée du Niari-Quillou et des trois cent soixante kilomètres de côtes, que le Comité avait occupées entre le Sette Bamaet Ciolango.
La résolution que j'emportais un an auparavant de Loango était venue à effet. Mon premier but était atteint ; le dommage causé par le temps perdu et par les désordres et l'apathie qui avait régné à la côte était réparé.
J'avais appris à connaître M. de Ghavannes depuis plus d'un an et je le savais assez patient, assez perspicace, pour se maintenir seul à Brazzaville, dans la situation embarrassante que nous créaient les difficultés avec l'Association. Tout en le plaignant de la situation peu enviable où il demeurait, je partis sans inquiétude, en lui laissant mes pouvoirs.
C'était le 1" juin 1884. Il avait fallu plus d'un an pour atteindre mon premier but; et quelque désireux que je fusse de poursuivre immédiatement les autres, fatigué d'une continuelle tension d'esprit et d'ailleurs malade, je me décidai à prendre huit jours de repos à notre station de N'Gantchou.
Mieux portant au bout d'une semaine, j'essayai mes forces en allant visiter Makoko, qui, sur la nouvelle des dilïérends survenus à Brazzaville entre le comité d'études du Congo et nous, ne parlait de rien moins que de s'y rendre lui-même avec les forces réunies de ses vassaux pour faire respecter ses volontés. Ce ne fut pas sans peine que je parvins à le calmer.
Dans cette courte promenade, j'avais compté cent-un éléphants en trois jours et j'avais profité de leur bonne volonté pour en tuer quatre, dont les défenses, données en présent à certains chefs, me firent passer pour un homme complètement désintéressé des biens de ce monde.
A peine si je serrai la main à M. Decazes en passant à Diélé ; en quelques jours j'étais à Franceville et descendais l'Ogôoué jusqu'aux Aduma. Sans doute il m'aurait fallu descendre à la côte, voir un peu où en étaient nos affaires et causer un peu avec M. Dufourcq; des renseignements verbaux l'eussent, autrement que des lettres, instruit sur notre situation et sur nos besoins à l'intérieur. Mais le défaut de personnel me forçait à repartir pour jiller moi-même pourvoir au plus pressé au-dessus de l'Alima.
Avec la plus vive satisfaction, j'avais constaté les progrès
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que faisait rOgùoué sous la direction de M. de Lastours. Il s'était bien tiré de sa tàclie d'organisation : l'influence qu'il avait prise sur les populations était considérable. Au mois de mai il m'en avait donné la preuve, en amenant de l'Ogôoué au Congo et en conduisant jusqu'à Brazzaville cinquante Aduma ou Okanda dont la présence contribua alors sérieusement à raccroître notre prestige.