‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 37 sur 71 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Conclusion. — Travaux de tous genres accomplis : astrouomic{ues, géographiques et hydrographiques. — Résultats économiques importants. — Conquêtes pacifiques des populations. — Nos possessions territoriales agrandies. — Les desiderata.

Qu'avons-iious fait durant ce voyage de treiite-trois mois ? Gomment ai-je profité, dans Tintérèt du pays, des pouvoirs et des ressources pécuniaires qui m'ont été confiés?

Au point de vue géographique, de noni])reux tracés ont été faits; les travaux de MM. de Rhins, Dufourcq, etc., ont complété mes anciens travaux sur l'Ogôoué; le Lassin de l'Alima est donné par les travaux de MM. Ballay, de Cliavannes, Decazes, de mon frère Jacques et les miens propres ; ces travaux, qui se contrôlent, offrent donc certaines garanties d'exactitude.

De la N'Kundja à Brazzaville, la rive et les deltas ont été relevés par MM. Dolisieet de Ghavannes. De remarquaLles travaux d'hydrograpliie, sur la C(jte du Loango, sont dûs à M. le commandant Gordier; la topographie sommaire delacùtemème a été faite par M. Manchon qui occupait ainsi les loisirs de sa corvée de gardien de territoires. Les itinéraires de M. Manchon et ceux de M. Dolisie relient Loango à nos stations de la Loudima et à Brazzaville. Enlin deux expéditions marchent aujourd'hui parallèlement dans le hlanc de la carte, situé au

Nord de l'Ogôoiié et de l'Alima. L'une est conduite par mon frère Jacques, je l'ai dit plus haut; l'autre par M. Dolisie, aidé de M. Froment, un homme jeune et tenace, qui venait de passer plus d'un an au milieu des populations de l'Oubangui. Ces deux expéditions sont comme le couronnement de la tâche et ne sauraient manquer d'amener des découvertes importantes à tous égards.

Des données astronomiques ont été fournies pour fixer les points géographiques et avec elles ont été effectuées des observations de météorologie, de minéralogie, de géologie. De belles collections d'histoire naturelle (1) ont été réunies grâce au concours de tous, par les soins spéciaux de mon frère; elles doivent arriver très prochainement à Paris. A ces collections vien-

1. Cent une caisses Je collections avrivées à Paris en mars 1886.

Les premières caisses envoyées par MM. Schwebiseh de Thollon, se rapportent surtout à Fethnograpliie du bassin de l'Ogôcué; la botanique n'y tenait qu'une place très secondaire, ainsi que la zoologie.

Puis, c'est la collection de M. Gholet. Cette collection, recueillie dans le Loango et le bassin du Quillou-Niai'i, comprend cent-quarante-quatre pièces, dont quarante-sept d'ouvrage de coton, fibres et vannerie ; vingt-(juatre de métallurgie, instruments et produits ; quinze instruments de musique ; cinq articles de fumeurs; trente-trois objets d'usage domestique, et quinze objets d'art, fétiches, oi-nements, etc., enfin une collection d'insectes et des notes intéressantes sur les mines de la Loudima.

Toutes ces collections, rapportées par M. Thollon, ont été recueillies principalement dans le Ilaut-Ogôoué, l'Alima et le Congo. Au point de vue ethnographique, on y trouvera tous les produits de l'industrie indigène, parmi lesquels des bracelets de famille de Makoko, et les colliers et bracelets de cuivre qu'il donne à ses chefs vassaux.

Parmi les collections très complètes d'histoire naturelle, on remarquera des insectes, reptiles, poissons; des singes et des gorilles d'espèce nouvelle du Congo; mais peu d'oiseaux nouveaux. Les collections géologiques sont, dit-on, fort riches. La plupart des plantes utilisées dans la fabrication des produits indigènes se retrouvent dans les collections botaniques. Il était sage d'attendre encore avant de faire des collections anthologiques ; mais on a peut-être trop négligé les collections d'essences forestières.

Enfin de nombreux albums de dessins et environ quatre cents photographies sont duos principalement à MM. de Brazza, Pecile, de Ghavannc, Beauguillaume, Didelof, etc.

Nous attendrons maintenant, qu'avec le concours de la société de géogranhie, du Muséum, du musée d'ethnographie, etc., M. le ministre de l'instruction publique organise l'exposition des travaux et des collections de la mission de l'Ouest Africain, pour en apprécier la valeur.

lient se joindre une quantité de croquis, de dessins, de photographies et de notes ethnographiques d'un grand intérêt.

Tous ces travaux ont été exécutés au milieu d'occupations imposées par la création de huit stations ou postes dans le bassin du Congo, de huit autres dans celui de l'Ogôoué, et de cinq sur la côte ou dans la vallée du Quillou.

A côté de ces résultats scientifiques se placent des résultats économiques plus importants encore.

Le premier est d'avoir conquis sur les populations cette inlluence définitive qui doit, à mon avis, constituer l'élément primordial essentiel de toute création de colonie. Tirer parti des indigènes, fondre leurs intérêts dans les nôtres, en faire nos auxiliaires naturels, c'était là, suivant moi, un des plus hauts objectifs de ma mission.

A l'heure présente les anciennes tribus de l'Ogôoué sont complètement dans nos mains. Par les traités qui les lient, leurs hommes nous doivent annuellement un temps déterminé de service; en dehors de leur salaire, elles trouvent, dans de sérieux avantages économiques et dans notre protection, une compensation au temps qu'elles nous consacrent.

Les Pahouins eux-mêmes, ces tribus cannibales que de puissantes migrations conduisirent autrefois sur les bords de l'Ogôoué et que leur sauvagerie comme leur instinct de jiUlage avaient longtemps éloignés de nos vues, y arrivent enfin. Ces mêmes Pahouins qui depuis vingt ans sont en révolte constante contre l'autorité du Gabon, ont été amenés, par les intérêts que nous leur avons créés, à traiter avec nous sur les mêmes bases que les autres peuplades. Ils ont dû, eux aussi, consentir à nous fournir des auxiliaires, et c'est là une garantie considérable au point de vue de la tranquillité ; peut-être est-ce même le seul moyen de maintenir une sécurité complète dans un pays qui est absolument — j'allais dire heureusement — hors de la portée

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des canonnières, Ces nouvelles recrues sont venues sans trop de répugnance s'encadrer dans les rangs de nos premiers auxiliaires : Adounia, Okanda, Apingui, Okota, Bangoués, toutes tribus dont les avaient toujours éloignés aussi bien une inimitié instinctive que des intérêts faussés et mal compris.

Peu à peu ces Pahouins viendront doubler et tripler le nombre de nos auxiliaires ; leurs aptitudes naturelles, leur force physique, leur sobriété extrême, les rendent merveilleusement propres à nous seconder dans ces contrées neuves.

C'est ainsi que se constitue l'homogénéité des éléments maniables de l'Ogôoué ; tous ces hommes, réunis par les mêmes intérêts dans un même sentiment de dépendance à notre égard, sont aujourd'hui liés à nous par une organisation dont l'idée première m'a été donnée par l'inscription maritime de la France.

Pagayeurs, porteurs ou soldats, suivant les besoins, ces hommes manœuvrent nos pirogues dans les rapides, transportent nos marchandises et sont toujours prêts à suivre et défendre notre drapeau.

C'est enfin là la solution d'un problème que j'ai mis dix ans à résoudre.

Dix ans pour arriver, dans ces contrées, à un embryon d'organisation à la fois économique et politique, peuvent sembler un temps considérable aux personnes étrangères à cet ordre de questions. Eh bien, je puis affirmer sincèrement qu'il y a dix ans je ne croyais pas obtenir en si peu de temps un pareil résultat. Il n'a fallu rien moins que le concours intelligent de mes collaborateurs et des soins constants, pour aboutir à la solution actuelle qui est, je crois, la seule possible. Ce que la patience et la persévérance ont fait en dix ans, la force n'eût pu l'accomplir, même au prix des plus grands sacrifices.

Ailleurs que dans l'Ogôoué, sur les plateaux qui séparent le bassin de cette rivière de celui du Congo, nous avons, dans les groupes de villages voisins de la route, plus de trois mille Batékés qui, pour n'être pas précisément encore enrôlés et disciplinés, n'en effectuent pas moins honnêtement et régulièrement nos transports.

Les Batékés du haut Alima ont commencé à devenir nos pagayeurs. Et à l'Ouest de Brazzaville, les Ballali, en attendant de devenir nos porteurs, nous fournissent plus de travailleurs qu'on n'en saurait utiliser.

Dans le haut Congo, enfin, chez les peuplades encore barbares, notre action est trop récente pour avoir pu produire de semblables résultats; je ne doute pas, toutefois, que nous les obtenions par la patience. Lesimmolations humaines, qui sont dans les coutumes de ces peuples, deviennent moins fréquentes. Si nous avions voulu moraliser par la force, nous n'aurionspas obtenu ce commencement de progrès, qui nous a dédommagés de lents et pacifiques efforts.

En un mot, à différentstitresetdans des contrées différentes, depuis l'indigène transformé en soldat et qui passe un an sous les armes, jusqu'à celui quiporte un ballot pendant sept jours, environ sept mille hommes sont employés annuellement par nous. Ils perdent à notre contact les vices de leur sauvagerie primitive, notre langue et notre infiuence se répandent dans leurs familles et dans leurs tribus, et ce groupe, qui représente une population d'environ cinq millions d'âmes se forme progressivement à l'école du travail et du devoir. Une influence ainsi basée doit être stable et féconde et je puis en donner une preuve.

« Il y a douze ans, le seul commerce du haut Ogôoué était la traite des esclaves; le cliift're total du commerce du Gabon atteignait à peine deux millions; aujourd'hui le commerce

licite a remplacé rancien trafic et le cliilïre des transactions atteint environ quatorze millions de francs (1). »

Enfin, nos possessions qui jadis ne comprenaient qu'nne bande étroite et insignifiante de côte, entre le cap Saint- Jean et le cap Sainte-Catherine, sont actuellement plus que centuplées. Elles ont aujourd'hui pour limites : au nord, la rivière Gampo, à l'Est, l'Afriquecentrale, puisque laconventiondu ôfévrier 1885 nous donne le bassin de la N'Kunja-Oubangui: au Sud, enfin, elles touchent le Congo, limite qui bornait au Nord les prétentions d'une nation amie. Cette limite, historique plutôt que réelle, nous avions tenu toujours à la respecter, nous en avons donnéle gage ;le Portugal voudra certainement à son tour la respecter aujourd'hui.

Il nous a fallu au D' Ballay et à moi, dix ans pour atteindre les résultats que je viens d'exposer. Dans ces dix années nous avons dépensé deux niillionsdeux cent cinquante mille francs. Notre crédit moral auprès des indigènes et notre manière d'agir ont été pour nous l'équivalent des sommes considérables qu'à dû dépenser l'Association Africaine. Notre lenteur même a valu à notre autorité de s'établir dans ces contrées sans coûter de sa ng à l'Europe ni à l'Afrique et sans amener aucunfroissement ni aucun trouble dans la politique générale de la France.

Laissant maintenant le passé pour l'avenir, je me demande ce qui reste encore à faire.

Ces contrées de l'Ouest Africain qui constituent notre nouvelle colonie sont loin d'êtretoutes parfaitement étudiées, complètement organisées etne peuvententrer en exploitation que le jour où les voies de communication auront relié à la mer l'immense rése au navigable dans l'intérieur. Il reste donc à pour-

1. Les colonies fratiçaises,i)av M. Louis Vignon. Paris Guinaumin et Ci«,1886

.jr.'^-

suivre notre œuvre d'étude et d'organisation, et pour la continuer dans les meilleures conditions possibles il suffirait d'y employer une cinquantaine d'Européens et à peu près deux cents noirs, soit une dépense annuelle d'environ un million : c'est prêter à un avenir que je crois solvaLle, mais il serait de toute nécessité d'établir un sérieux programme d'ensemble. Il faudrait, tout d'abord, que des crédits successifs fussent, dès aujourd'hui, assurés d'année en année.

Sans un avenir ainsi garanti, un programme complet d'exploration et d'organisation ne saurait être exécuté, ni même préparé.

J'ajoute que ce programme doit absolument s'inspirer des vues et des procédés que nous avons employés, seule sauvegarde de la sécurité et du sage développement commercial du pays, seule garantie du maintien de nos moyens d'action et de l'économie dans nos budgets futurs.

L'avenir du bassin du Congo, considéré d'une façon tout à fait générale, dépend en partie des voies de communication à créer. Dans les obscurités actuellesde la question, je ne sais ni où, ni quand, ni comment ces voies seront établies. Mais je puis affirmer qu'elles le serontquelque jour. Plus ou moins tôt, plus ou moins tard, cela dépendra encore plus des procédés que du reste. Par là, je m'éloigne peut-être de certaines opinions qui, trop légèrement émises, ne font pas assez la part du temps et des circonstances. Ces opinions diffèrent encore des miennes, en ce sens que je considère l'Ouest Africain et le bassin du Congo comme un pays dont l'avenir dépend du commerce et de la culture des indigènes, non de la colonisation par l'émigration.

Nous sommes là en face d'un problème économique et social fort ardu. Pour travailler à le résoudre la science n'aura pas trop de toutes ses notions.

Voilà une contrée neuve encore, où s'acclimateront indivi-

duellement quelques Européens, mais où l'Européen en général, surtout celui du Nord, se trouve dans un milieu défavorable à son tempérament. Cependant on convient que les richesses naturelles de ce pays merveilleusement arrosé sont considérables. Mais il faut les aller chercher au cœur du continent ; en former de grands courants et les diiiger vers la côte.

Il faut compter aussi que certaines cultures convenablement établies s'ajouteraient encore à ces richesses naturelles, sous une latitude qui, tout en étant plus à portée de l'Europe, est celle de Sumatra, de Bornéo et du Brésil.

Sans parler ici de l'ouverture des voies de communication, à laquelle il y aurait à pourvoir d'une manière spéciale, la récolte des produits du sol, l'établissement des cultures, représentent une main-d'œuvre considérable qu'on ne peut demander ni aux Arabes, ni aux Chinois, ni surtout aux ouvriers de race blanche.

Or cette main-d'œuvre, nous la trouvons sur place, dans de-i populations fort primitives, il est vrai, mais non point inintelligentes et (jui sont assez maniables pour qui sait les man'er, ne pas les heurter, apporter dans les relations avec elles beaucoup de fermeté, une lùenveillance sans faiblesse et une patience

sans limites.

En voulant leur imposer iu'usquement nos réglementations, nos manières de faire, de voir et de penser, nous arriverions infailliblement à une lutte où nous les conduirions à l'anéantissement. A part même la question d'humanité, la protection des indigènes me seni])le être, en ce cas, l'hygiène la plus sûre pour la poule aux œufs d'or.

Aussi bien que personne, je connais les difficultés de création d'une colonie sans en forcer le développement, sans vouloir qu'elle rentre dans un type déterminé. Que le haut commerce prenne garde de vouloir bien mettre trop vite en coupe réglée

une possession qu'à vrai dire nous connaissons encore insuffisamment et dont les indigènes ne sont pas encore initiés à ce que nous voulons d'eux.

Ainsi donc notre action, jusqu'à nouvel ordre, doit tendre surtout à préparer la transformation des indigènes en agents de travail, de production et de consommation ; plus lard viendra l'Européen avec le simple rôle d'intermédiaire.

Je ne saurais assez le répéter ici : préparer un pays à la colonisation est œuvre de temps et de patience. Ce qu'il reste donc à faire, c'est d'étendre à nos possessions du haut Congo l'action (jui s'exerce actuellement sur les rives de l'Ogôoué, cette tâche ne saurait être ni l'œuvre d'un jour, ni celle d'organisateurs qui aurainttoutà apprendre, quels que soient leur intelligence et leur hon vouloir.

L'influence personnelle estgrandemaitresse encesquestions. Aussi, à des influences changeantes et variées il faudra préférer l'action continue et persistante des mêmes hommes, qui conduit à tous les résultats chez des peuplades primitives, ('es peuplades aiment d'ahord le drapeau pour celui qui le porte, et la plupart du temps personnifient en ceux qu'elles connaissent l'idée vague du pays lointain dont on leur parle. Voilà pourquoi il faudrait, autant que possible, les mêmes volontés à la même tâche, sur les mêmes lieux, les mêmes dévouements aux mêmes intérêts. Faute de similitude dans les procédés dont on use envers eux, les indigènes perdent rapidement confiance, et de la méfiance à la peur et à la méchanceté il n'y a qu'un pas.

Outre que la force est un mauvais moyen, il est impossible de l'employer actuellement dans les contrées de l'intérieur. La présence de nos canonnières du Gabon dans le Remboé et le Congo sont bien loin d'avoir civilisé ou pacifié dans le pays. Les rapides de TOgôoné sont, du reste, pour ces engins de guerre une barrière infranchissable

Ce qifil faut redouter par-dessus tout, c'est de reuverser en un jour l'œuvre de dix années, car l'intervention de la force dans une œuvre préparée par la patience et la douceur peut tout perdre d'un seul coup.

Il est juste aussi que je vous livre les noms de quelquesuns des collaborateurs demeurés derrière moi, et qui, faisant le sacrifice de leurs plus cliers désirs, l'abandon de leur droit au retour, ont consenti à demeurer au poste que leur expérience est toujours prête à défendre. Geux-Là s'appellent :

Lieutenant Decaze, MM. de Kerraoul, Laneyrie, ChoUet, Weistrolfer, l'adjudant Pierron, MM. Ponel, Roche, Jégou, Manas (1), Devy, Pouplier, Kleindienst et d'autres, parmi lesquels M. Thollon, doyen de tous, qui compte quatre ans de séjour consécutif dans l'Ouest Africain où il a rendu de réels services (2).

J'ai pleine confiance en ces hommes qui ont fait leurs preuves, pleine confiance surtout en celui qui les dirige, M. Decaze. Mais je ne puis me défendre d'une certaine appréhension en songeant qu'une partie du personnel noir, qui est làbas à notre service, a droit à son rapatriement depuis plus de six mois, ce qui entraîne certains risques. Dès le mois de mai dernier j'ai informé qui de droit de cet état de choses: je ne saurais assumer désormais la responsabilité d'une situation qui a cessé de m'appartenir.

Tel est le résumé de nos dernières opérations dans la région de rOgôoué et du Congo. Ce sera l'honneur de ma vie que la France ait adopté notre œuvre. Et aucune compensation plus

1. M. Manas a installe à Lékéti une usine primitive où il fabrique l'eau-de-vie d'ananas, l'huile d'arachide et le savon, qui sont consommés par nos Européens sur le Congo.

2. Je ne nomme pas tous les derniers venus; je dois citer encore M. Goste, agent comptal)le.

DANS L'OUEST AFRICAIN 'iCT

grande ne pouvait être accordée aux quelques fatigues, aux quelques soucis qu'il m'en a coûtés pour o])tenii' ce résultat.

Les territoires assez A^astes déjà que les traités passés par moi avec différents chefs avaient placés sous l'influence française, le Congrès de Berlin leur adonné plus d'ampleur encore. Il a inscrit sur la carte d'Afrique, à côté des possessions portugaises, deux États nouveaux : le Congo français, plus étendu que la France elle-même, et l'État indépendant du Congo. Par la vertu des protocoles, ces deux immenses contrées, peuplées d'enfants de la nature, sont comme entrées dans le concert des États civilisés. Je veux dire par là que suivant les circonstances et, bon gré mal gré, ils pèseront plus ou moins sur leurs métropoles.

L'État indépendant du Congo, voisin du Congo français, relève nominalement du Souverain d'un royaume avec lequel la France entretient les meilleures relations; ces relations seront certainement les mêmes sur les rives du Congo. Car je ne doute pas que les nobles vues auxquelles le nouvel Etat libre doit ses origines, continuent à présider de haut à son développement.

LETTRES

Libreville, Gahon, 9 février 1883.

Le « Corisco », que nous attendions ici le 22, est arrivé seulement hier soir. Pendant que je vous écris, je vois s'approcher un autre bâtiment, non pas le bateau anglais qui croise quelquefois au Gabon avec le Corisco, mais bien celui qui portera le courrier en Europe. La santé de tous est parfaite. Le Gabon n'est pas si meurtrier qu'on le croit en Europe; je crois qu'on lui attribue la même réputation fausse qu'à l'air de Rome. En réalité le Gabon est bien moins malsain que bon nombre d'autres colonies sur la côte d'Afrique.

Je vais à Lambaréné même, où on commence à connaître la monnaie d'argent et les dollars, ce qui n'était pas encore arrivé jusqu'à présent.

Ici, au Gabon, le corail vrai a une grande valeur et je crois

(1) Les Lettres du premier et du deuxième voyage sont de M. Pierre Savorgnan de Brazza. Les Lettres du troisième voyage sont de M. Jacques Savorgnaa de Brazza, son frère, docteur ès-scieucos attaché à la mission. D'autres sont de M. Attilio Pecile, également attaché à la mission. Les lettres de M. Jacques de Brazza sont marquées J. B. et celles de M. Pecile A. P.

NOTE DE l'éditeur.

qu'il commence à être recherché sur l'Ogôoué où les négociants l'ont déjà introduit. Probablement aussi les perles Bapteros roses qui imitent le corail seront également recherchées par la suite.

Avant-hier, nous nous sommes fait tous photographier en groupe. Le photographe du Gabon est un noir qui ne parle qu'anglais, qui porte des lunettes, d'ailleurs assez adroit.

Nous avons un cuisinier noir qui est une merveille. Je voudrais que tu aies vu ce type de nègre impassible. Le matin, il vient prendre les ordres d'Attilio (Pécile) pour le déjeuner et il semble qu'il ne comprenne rien de ce qu'il lui dit, il reste impassible comme une statue. Puis il nous sert un repas exquis.

Nous avons de la viande, quand il y en a, et volontiers des écrevisses, du poisson frais, des aubergines frites à l'huile, de la salade, et pour fruits d'excellentes bananes et des ananas en abondance.

Pour la première fois, avant-hier, dans un dîner succulent, j'ai essayé le fameux manioc, le pain africain. Que te dirai-je du manioc? Sache qu'avant tout on le vend en long saucisson roulé dans une feuille de bananier; il a la couleur de la cire; son odeur, franchement, n'est pas des plus agréables.

Au goût, il est un peu élastique et piquant, et je crois que, pour ma part, il me remplacera notre pain sans trop grand déplaisir.

Libreville, Gabon, i'i février i88-3.

J'espère que tii seras lieureux d'apprendre que j'ai déjà eu la fièvre. Quant à moi, j'en suis très content parce que j'ai appris comment on la traite et que, maintenant, je n'aurai plus que les rares accès qui durent quelques heures et qui n'arrivent qu'une fois par mois environ. J'ai été malade, ainsi que me l'avait prédit le médecin, comme tous les Européens qui arrivent pour la première fois au Gabon ; généralement après quinze ou vingt jours la fièvre arrive et dure cinq, six, et au plus huit jours, après quoi tout est fini.

Ma fièvre a duré six jours; le thermomètre n'a jamais marqué que 39 degrés 5; depuis ces six jours, j'ai retrouvé mon solide appétit et me voici, depuis le 10, en pleine santé et fort gai.

AttiUo a eu également la fièvre un jour après moi. Le lendemain, plusde fièvre et grand appétit. Conclusion : nous nous portons tous bien et nous nous préparons à partir pour Lambaréné d'ici à trois ou quatre jours au plus tard. Le bateau de Hambourg vient d'arriver et nous a apporté tout notre matériel.

Il existe ici en grande abondance une espèce de roche

appelée sphérosidérite, très riche en fer; il y a aussi une couche épaisse (je ne saurais te dire de combien) formée de sable siliceux qui a la couleur de l'hydrate de fer.

Je t'assure que les observations de géologie dans ce pays, ne sont pas la chose la plus facile du monde. La végétation tropicale semble jalouse des trésors de la terre et recouvre tout de ses plantes.

Hier nous avons eu une température maxima de 28" 4 c, et minima de 24° 8. Aujourd'hui nous avons 28° 5 ; tu vois que la chaleur n'est pas forte.

L'humidité est très pénible; l'hygromètre marque aujourd'hui OS"?. Dans ce bienheureux pays tout moisit ; le baromètre Fortin, placé à 17 mètres du niveau de la mer et réduit à 0, marque à l'heure présente m. m. 758,05.

Maintenant que j'ai fini de déjeuner, je reprends ma lettre, la table est déjà desservie, M. de Lastours fume la cigarette. Attilio revoit la note des caisses et moi, j'écris. De temps en temps, sur mon papier blanc, court quelque blatte, mais on ne s'en inquiète pas, attendu que cet insecte infeste toutes les cases et s'y cache partout. Nginghé, un des hommes qui étaient avec Pierre dans la première expédition et qui maintenant est avec nous, a un petit garçon tout petit qui marche comme une oie, il s'appelle Joseph. Le petit Joseph est toujours à sautiller dans les deux chambres qui forment notre grand appartement, c'est un vrai crapaud tout nu ; il a seulement pendu au cou avec une ficelle comme un Ejros cioiare de la havane de la couleur d'un nerf de bœuf sec; devine un peu quel est ce cigare? c'est un morceau de son cordon ombilical que, à sa naissance, on lui a suspendu au cou pour le défendre des maladies que peuvent avoir les enfants.

Lambaréné, 4 mars 1883.

Dïcià deux ou trois jours, nous partirons pour Franceville où nous pourrons, je crois, charger douze pirogues. Attilio reste à Lambaréné pour en attendre d'autres et ainsi nous pourrons taire remonter à Franceville toutes nos marchandises.

Je ne pourrai avoir tout mon équipage de naturaliste à Franceville avant cinq mois.

Pour en revenir maintenant à la partie comique je vais te taire la description de ma chambre, qui est vraiment africaine. La petite case où je suis se compose de deux chambres minuscules. Attilio occupe Tune et moi l'autre; je t'y écris. Ces petites chambrettes, faites d'après le système du pays, à clairevoie, d'une espèce de plante qu'on appelle bani])Ou, plante qui n'a cependant rien à faire avec le bambou que l'ou connaît, parce que c'est une sorte de palmier que je crois n'avoir pas encore vue. Cette plante forme des bâtons longs, lisses et qui ont de l'aspect de la tige d'une feuille de palmier. Ces bâtons sont mis l'un sur l'autre et attachés avec des lianes au travers desquelles on peut passer la main. Le toit est formé de feuilles larges de 5 centimètres et longues de 70 centimètres, disposées comme des tuiles et liées ensemble

très fortement; elles forment un toit impénétrable à Teau et extrêmement léger.

Gomme plancher, la terre et comme lit, une table, sur laquelle une couverture de laine me sert tout à la fois de matelas et de draps; par-dessus tout, un moustiquaire rose qui m'enferme avec ma lumière; quelques moustiques pénètrent cependant et les moustiques d'Afrique sont de bonne qualité.

Ma position pour t'écrire est des plus incommodes; je suis étendu sur mon lit, un livre me sert de table et j'ai mal aux reins.

Mon album de dessins augmente et j'en suis content, et d'autant plus queje vois que le travail me rend plus adroit.

Village de Bundana, 26 mars 188:].

La première chose que je t'écris est que nous sommes en bonne santé. Mon voyage s'est fort bien passé à l'exception d'un petit accès de lièvre qui m'a duré trois jours.

Nous sommes partis de Lambaréné le 0 mars avec quinze pirogues,la navigation sur l'Ogôoué à étéjusqu'à présent très bonne, pas une pirogue n'a chaviré, et nous sommes dans la meilleure saison pour remonter les rapides. Je dessine, je fais de la géologie quand je peux et]e recueille despierres.

Hier les chefs Okanda, Gimbouata, Boja et Désu sont venus nous voir et nous porter des cadeaux. Quand ils surent que j'étais le frère du grand commandant, du même père et de la même mère, ils en furent émerveillés. La première chose qu'ils observèrent et d'après laquelle ils me reconnurent ce fut mes pieds, et, après les avoir bien regardés, ils poussèrent de grandes exclamations. Après m' avoir regardé la figure, ma manière de marcher, le comble fut quand ils me virent pendus au cou le petit crucifix et le médaillon que tu m'as donnés. Du reste, sur le projet que j'avais fait d'aller pieds nus au Congo, je ne sais quel chef me dit « que l'on ne pouvait pas se fier à un homme blanc qui cachait ses pieds ».

Des trois chefs que j'ai nommés, Gimbouata estleplus caractéristique. Il porte la barbe nattée et dans chaque natte sont pendues trois perles baptéros : une blanche et deux bleu ciel; quand il bouge, les nattes sont en mouvement et font un curieux effet.

Les femmes ont d'énormes chevelures avec des coiffures faites au moyen d'une espèce d'argile mêlée avec de l'huile de palme ; quand elles vont aux plantations et quand il pleut, elles se couvrent avec un sale petit morceau d'étoffe. Les enfants sont beaux, gras et ronds à plaisir et avec de grands yeux noirs très intelligents. Ce matin, j'étais en train de dessiner près de notre campement, et j'avais pour voisin un bel enfant qui me regardait faire ; de temps en temps, il touchait mon papier, y laissant des marques noires, puis touchait mon crayon, mapipe,meshabitset me regardait avec sesgrandsyeuxsans bouger et sans avoir peur. Toutes les femmes du village venaient me voir, les hommes leur ayant dit que j'étais le frère du grand commandant. Elles avaient toutes bras et jambes chargés d'anneaux de laiton, les reins couverts seulement d'un tout petit morceau d'étoffe.

Dans le village, j'ai trouvé une vieille femme qui fabrique des marmites avec de l'argile jaunâtre, un peu de colle et des morceaux de quartz, elle les fait à la main à l'aide d'un petit morceau de bois, les marmites sont minces, elles sèchent au soleil et on peut alors les mettre près du feu ; elles ont toutes la même forme simple.

Les rapides du fleuve que nous commençons à rencontrer et à remonter depuis huit jours, ne sont pas aussi mauvais que je croyais. Pour t'en donner une idée, figure-toi que tu remontes en piroguelaTorre lorsqu'elle est dans sacrue. A chaque instant, l'eau fait des bonds; alors on tire la pirogue par la corde et on ruiiionte à coups de i)erche. Quand on ne le peut pas, on tournoie au milieu des petits canaux secondaires.

La chaleur n'est pas excessive, la nuit, depuis 7 heures jusque près du lever du soleil, le thermomètre centigrade marque presque toujours 25 degrés, il est vrai que depuis 11 heures jusqu'à Sheuresdumatin, le sable aune température d'environ 66 degrés. Donc tu comprendras que cheminer pieds nus sur le sable est loin d'être un plaisir. Depuis Franceville, je ne mets plus de chaussures, attendu que ce n'est pas prati([ue : 15 jours de pluie suffisent à les moisir.

Le temps est beau, depuis trois jours il ne pleut pas, bien que ce soit la saison des grandes pluies. Je crois que, également en Afrique, les lois météorologiques sont sens dessus dessous comme en Europe.

Demain, je partirai de bonne heure et, tant que je ne serai pas à Franceville je n'aurai plus le temps de t'écrire.

Aujourd'hui, temps superbe, il ne pleut pas et les eaux du fleuve commencent à baisser

De Dumè, 14 avril 1883.

Au village de DumLa, rive droite de l'Ogôoué à une journée et demie de pirogue de Dunié.

Nous sommes arrivés à Dumba hier à midi.

Avant tout, sachez que la santé est bonne, que l'appétit ne manque pas et, ce qui est encore mieux, que je ne souffre pas de la chaleur comme les autres. Le soleil de Rome, en été quand on fait des excursions dans la campagne, n'a rien à envier, comme chaleur, à celui d'ici; les soirées sont toujours fraiches. Il y a <|uelques jours, il est vrai, le thermomètre placé sur la couverture (|ue j'ai dans ma pirogue marquait 53 degrés; à l'ombre, il descendit à 35, et hier à onze heures du matin, il ne marquait plus que 20", 5; l'autre soir 21 degrés; tu vois que la chaleur n'est pas grand'chose et qu'en tout cas, le soir on jouit du frais.

Hier, ma pirogue a chaviré dans un rapide; heureusement, j'avais changé d'embarcation ; je ne sais comment il se fait que je n'ai rien perdu et comment mon baromètre Fortin est resté sauf malgré son bain forcé.

La formation géologique d'une grande partie de l'Ogôoué, à partir de Boue, est granitique, elle continue sans interruption jusqu'aux monts de Dumba.

Je crois qu'il me serait difficile de trouver une saison des pluies plus clémente ; depuis que nous avons quitté Lambaréné il a plu seulement pendant cinq jours.

Lamharéné, 3 mai 188^1

Pierre de Brazza est arrivé, et avec lui toute l^expéditioii.

Si tu voyais toute cette foule et ce va-et-vient. Nous sommes ici plus de trois cents personnes, parmi lesquelles, une vingtaine de blancs.

L'arrivée de Pierre de Brazza a été cjuelque chose de fort émouvant, et je t'assure que j ai les yeux humides à voir Paccueil que lui ont fait les noirs.

La nouvelle de son arrivée s'est répandue très vite. De toutes parts arrivaient les pirogues surchargées de noirs qui venaient pour le voir le saluer, criaient d'une voix forte :

Notre père est revenu! notre père est revenu.

Les Adouma, peuplade du haut Ogôoué qui se trouvaient actuellementici, pour le transport du caoutchouc, vinrent tous lui serrer lamainetTembrasse.

Ici tous voudraient partir avec lui, sans cela, ils quitteraient les traficants, avec lesquels ils sont descendus et se mettraient aux ordres de Pierre de Braz/a. Je t'assure ({ue je ne peux com-

prendre comment un blanc a pu inspirer tant de confiance et d'affection à ces gens défiants, ingrats, et de tempérament faux.

Depuis quinze ou vingt jours, j'attends les pirogues de Frai> ceville, sur lesquelles je dois remonter le fleuve, pour rejoindre Jacques de Brazza.

YII

Poste de lAlima ou plutôt de Kenkuna, dans l'angle formé par le Diélé et le Gambo, qui, réunis, forment l'Alima.

5 juillet 1884.

Le 24 mai, avec Ballay et quarante-cinq porteurs Batékés nous partîmes ensemble de Ngliimi et le soir nous étions arrivés à Niamanaciné où finit la route que Pierre a tracée dans la forêt à partir de Franceville, tout étonnés des travaux qu'il a fallu faire pour cette route, quand je vois les arbres qu'on a dû abattre.

De plus, les arbres, les lianes et les herbes qui forment taillis ont eu le temps de croître très épais; on pourra cependant les abattre facilement.

Aussitôt après Niamanaciné commence le pays des Batékés où la route est très bonne et surtout serait excellente pour les chameaux.

Le 25 mai; nous passâmes la nuit sur la colline des Batékés, colline sablonneuse et onduleuse ; il y a plus de cailloux que d'herbe, laquelle, parait-il, pousse à peine dans ce sol formé de sable léger pur quartz; ces cailloux sont généralement gris-

clair; ils doivent cette couleur à la pauvreté de riiumus fourni par les herbes qui, tous les ans, sont brûlées et dont les cendres presque toutes emportées par le vent sont, en petite quantité,

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