DE TEMPS EN TEMPS IL TODCHAIX MON PAPIER
mêlées au sable. Soit dans les bas-fonds, soit dans le lit des ruisseaux, ces cailloux blancs sont comme du sel et ressemblent absolument à de l'eau de mer évaporée.
La lueur reflétée par un soleil perpendiculaire, fait mal aux yeux; nous marchons depuis longtemps sans avoir d'autre
ombre que celle de notre chapeau. A l'endroit où nous avons passé la nuit, nous avions, d'un côté, le pays des Batékés, pays délabré, où l'œil ne suit que les courbes monotones du sol qui s'étend à l'infini, interrompu ça et là par quelque chétif groupe d'arbres épars comme de petites lies au milieu de cette mer de soleil. Derrière nous, au contraire, la forêt verdoyante sans interruption à travers laquelle on voit Franceville et derrière encore la forêt sans fin qui se confond avec l'horizon et avec le ciel.
Quand on a vu un coin du pays des Batékés, on l'a vu tout entier, de même qu'une goutte d'eau ressemble à une autre goutte d'eau.
Le 26, j'arrivai au premier village Batéké ou pour mieux dire au groupe de villages de Lekey, d'où nos porteurs étaient originaires.
Il faudrait que tu eusses une idée bien claire de ce qu'est un village Batéké. Ne vas pas croire qu'il est formé d'un groupe de maisons où habitent un chef et d'autres familles réunies; ici au contraire, c'est un groupe de cases habitées par un chef avec ses femmes et quelque esclave; puis, distant de 200 mètres ou plus, un autre groupe de cases et ainsi de suite.
Cependant, le village Lekey n'est pas du tout semblable aux autres villages Batéké parce que celui-là est exposé en plein soleil tandis que presque tous se trouvent près des arbres qui couvrent le fond d'une gorge de laquelle sort un petit ruisselet ; ce ruisseau plus au Sud se réunit à un autre qui passe près du village Ngiayole et celui-là, à son tour, se jette dans le bassin.
Mais pour en revenir à nos moutons, il faut observer qu'un vrai village Batéké a, ses cases sous un bouquet de palmiers assez épais, et il n'y en a guère qui n'aient le leur. Quand on fonde un village nouveau, on plante d'abord quelques bananiers qui croissent étiques et chétifs.
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Si le village existe depuis longtemps, on voit les palmiers de trois, quatre, cinq hauteurs différentes lesquelles hauteurs indiquent les générations successives.
Si l'endroit du village vient d'être ahandonné, les palmiers restent et alors servent pendant plusieurs années à indiquer lesvestiges d'une ancienne peuplade de Batékés. Ce sont ces groupes de palmiers, ceux-ci plus jeunes, ceux-là plus vieux ou déjà décrépits qui, tant de fois, interrompent çà et là les légères cour hes stériles de l'horizon Batéké. Le palmier (je te dirai, son nom quand mon herbier sera prêt) sert à faire le pagne qui est le tissu propre du pays , tissu grossier, et fait à peine de la grandeur d'un mouchoir ordinaire. Plusieurs pagnes réunis ensemble forment une espèce de grand linceul dont s'enveloppent les chefs. Ces pagnes ont une couleur de soie écrue qui peu de temps après est complètement salie par la teinture rouge et l'huile de palme dont les indigènes s'enduisent le corps. Et c'est précisément parce que ces palmes servent à la fabrication des pagnes, que, en arrivant dans un village, je. vis que les palmiers étaient dépouillés de toutes leurs feuilles, excepté le seul bouquet du haut ce qui rappelle le & palma palmata » le seul qui pousse spontanément en Italie, le chamérops humilis.
A l'ombre de ces palmiers, entourés de quelques rares bananiers, sont plantées quelques légumineuses (plante a]borescente à fleurs blanches et à fruits velus laquelle, parait-il, broyée avec une autre plante que je ne connais pas sert à empoisonner le poisson). I] y a en outre quelques plans de racines, quelques euphorbes (dont on se sert pour empoisonner les flèches), quelques citrouilles, quelques extormiers et autres plantes qui existent aujourd'hui, qui manqueront demain mais qui serventàindiquer la-présence de l'homme. A l'ombre de ces quelques palmiers, pullule la nombreuse peuplade des Batskés. Tous les jours, ou plutôtchaquenuit on dansele tam-tam et, chaque matintoutes les
femmes avec le panier, la hotte, et la pioche (une vraie pioche) vont aux plantations voisines tracées chacune régulièrement, également distantes l'une de l'autre, en formant de longs parallélogrammes, l'un touchant l'autre, comme nos champs. Le manioc y abonde ainsi que le mil, la canne à sucre, le maïs, le tabac et la pistache.
Si je voulais entrer dans les détails je n'en finirais pas. J'aurais voulu te causer de leurs paniers qui ont mille formes et de leurs hottes dans lesquelles ils vont chercher de l'eau.
J'aurais voulu t3 parler de leurs bâtons dont l'extrémité est attachée avec de la filasse végétale qui sert aux femmes pour attraper les sauterelles et autres insectes dont ils sont très avides.
De leurs ananas qui poussent dans ce pays comme les mauvaises kerbes; les herbes y sont d'ailleurs très saines parce que le sol y est exclusivement couvert de cette plante. A chaque halte on en boit avidement le suc qui remplace l'eau souvent manquante. J'eusse encore voulu te parler de ce que j'ai vu manger aux Batékés; des petites pousses vertes claires de divers arbres ; le fruit agreste et amer de quelques lianes, la petite bulbe rouge d'une plante basse à feuilles coriaces avec des fleurs qui sortent de terre. Je m'exprime mal en disant bulbe, c'est plutôt une espèce d'œuf dont on mange la pulpe blanche, peu succulente, qui a une saveur semblable à celle de l'ail.
En outre il y a des sauterelles en quantité. Tout le long de la route nos porteurs mettaient le feu aux herbes et couraient après ces insectes qu'ils mangent dans une boulette de manioc plus grosse qu'un abricot et qu'ils avalent comme une pilule. Pour leur repas le plus exquis, ils prennent des larves de papillons, ils les mettent dans une feuille, les font rôtir et les mangent.
Voici les dernières lignes de mon journal de ce jour : Les Batékés quele D'Ballay avait envoyé chercher à Apiré sontarrivés. Ils se sont tous assis en rond, ont posé à terre leur panier, fiché
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dans le sable leur zagaye et leur couteau. Le soleil disparaissait déjà derrière toutes ces tètes couvertes d'un sale petit morceau de pagne indigène qui encadrait leur visage décharné.
Au 3U mai nous sommes arrivés au village Diélé après avoir traversé le fleuve Diélé.