‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 5 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Seconde partie du voyage. ~ Dans l'inconnu. Où vais-je? — Infructueux palabre avec les Aduma. — Un grand féticheur soudoyé : opportune malédiction du Bas-Fleuve. — La petite vérole. — « Les caisses de maladie ». — Ballay grand féticheur. — Départ de chez les Aduma. — Les bonnes caisses. — Naufrages successifs. — Je perds mes instruments. — Nouveau quartier général aux chutes Poubai'a (confluent de l'Ogôoué, résolu. — Le pavillon français connu et respecté dans l'intérieur de l'Afrique. — L'Afrique inconnue. — Le secret de l'Est. — Plus de porteurs.

Nous allions entreprendre la seconde partie, la plus fatigante, de cette campagne dans des conditions fort peu encourageantes, sans communication avec la côte, par conséquent avec les pays civilisés; affaiblis par diverses épreuves, mais soutenus par le désir de mener abonne fin la reconnaissance géographique de l'Ogôoué, et désireux de ne revenir en Europe qu'avec un résultat satisfaisant.

La chute de Pubara dont nous avons entendu parler par les Adumas,fut désignée comme poste du nouveau quartier général et le docteur Ballay et le quartier-maître m'y précédèrent avec toutes les marchandises; ils y arrivèrent en juillet 1877. Quant à moi, je n'y vins que plus tard, et seulement lorsque je sus qu'ils y étaient arrivés.

Les difficultés de tout genre suscitées par la vanité, l'obstination, la mauvaise foi, la cupidité des Aduma, qui cherchaient chaque prétexte pour conserver nos marchandises sur leur territoire, ces difficultés, dis-je, furent telles et si nombreuses

que nous désespérions presque de pouvoir les surmonter.

Nous pûmes triompher de cette difficulté en gagnant le grand féticheur à prix d'or, c'est-à-dire en sacrifiant un fort lot de marchandises et en lui faisant lancer une sorte d'interdit sur le cours en aval du fleuve, et menacer des malheurs les plus horribles les audacieuses pirogues qui oseraient descendre rOgôoué.

Chez ces peuples superstitieux, la résistance ouverte ou dissimulée aux féticlieurs serait non seulement pour le coupable, mais pour la tribu tout entière, l'origine des plus épouvantables désastres.

Pour partir nous eûmes recours îi la ruse.

Un certain nombre de caisses vides qui, soigneusement fermées et chargées d'objets sans valeur, paraissaient constituer le plus net de notre capital furent placées en évidence.

Lorsque l'heure du départ fut arrivée, le docteur Ballay et le quartier-maître Hamon chargèrent les bonnes caisses sur les pirogues et remontèrent le fleuve. Pour n'éveiller aucune défiance, je restai au quartier général avec quelques-uns de mes laptots.

Quand les Adumas rentrèrent dans leur pays, je leur fis voir les caisses vides et leur annonçai que j'allais partir à mon tour, mais aucun d'eux ne voulut m'accompagner. .Je dus donc m'embarquer avec mes laptots pour aller rejoindre mes compagnons. C'était une tentative assez périlleuse, caria partie de l'Ogùoué que nous avions à remonter est semée de rapides et mes hommes n'étaient pas habitués à cette navigation. Mais, en somme, nous ne risquions guère que notre peau. Il est vrai qu'elle fut soumise à de rudes épreuves, car notre inexpérience nous fit chavirer à maintes et maintes reprises. J'y perdis ma meilleure boussole, mon chronomètre et mon sextant qui furent avariés. Cependant, après une succession de bains

TYPES DE BAKALAIS (d'APRÉS UNE PHOTOGRAPHIE DE '1876).

forcés, de heurts et de mésaventures de tout genre, nous parvînmes à rejoindre nos compagnons et leur précieux chargement.

M. Ballay avait étahli le nouveau quartier général aux chutes Poubara, dans le pays des Avumho. Là, le lleuve se divise en deux branches, l'Ogôoué, que les indigènes appellent Rebagni, et la rivière Passa. Les deux cours d'eau, Interrompus par des chutes et des rapides rapprochés, ont perdu leur importance et ne servent plus de voie de communication. C'est à peine si l'on y voit encore quelques pirogues petites et mal faites, qui ne servent d'ailleurs qu'à traverser d'une rive à l'autre. La rivière Passa et l'Ogôoué diminuent rapidement d'importance et peuvent bientôt être franchis à gué.

Dans cette partie du haut fleuve, les peuplades riveraines sont assez nombreuses et embrouillées.

Les. Okota, les Sciache, les Auangi, les Scébé, les Obamba se succèdent à brève distance ; après viennent les Odimbo dont l'arme favorite est l'arc court avec lequel ils lancent de petites flèches dout la pointe est empoisonnée et faite de façon à rester dans la blessure.

Les Avumbo occupent ensuite le pays qui s'étend au nord des chutes duPubara et dufleuve Passa. Ce dernier fleuve forme la limite de leur territoire avec les Batékésà l'est et au nord avec les Umbétés, peuple belliqueux qui, à mon avis, est à l'est, et, sous peu, au nord, destiné à occuper toute la rive gauche de l'Ogôoué de Pubara jusqu'à Dumé. Quelques villages Indumbo sont au-delà dufleuve Passasur un chemin de collines.

Je fus bien surpris un soir que je devais aller faire visite à quelques chefs Indumbo, de trouver devant moi un pont suspendu grandiose fabriqué seulement avec des cordes faites par des lianes qui joignaient les deux rives du Passa.

Le poids de cfuelques hommes qui étaient au milieu du pont pour attendre mon arrivée lui imprimait une légère courbure et le pont décrivait sur l'horizon une ligne presque droite, ou plutôt convexe.

Les femmes des Avumbo s'occupent de la pèche et sont célèbres par leur manière spéciale de préparer le manioc en lui faisant su])ir une double cuisson. Les hommes, en outre, sont fort experts dans le travail du fer, ils en recueillent le minerai dans leur ruisseau et en extraient le métal d'après la méthode catalane. Ils le réduisent ensuite en barres du poids d'un kilo; ces barres sont un objet de commerce et d'échange avec les tribus voisines. Ils ont des marteaux et des enclumes avec lesquels ils fabriquent des couteaux et des armes de formes variées. A Pubara, le fleuve se divise en deux bras : l'Ogôoué proprement dit, que les indigènes appellent aussi Rebagny, et le Passa déjà nommé; ces deux cours d'eau cessent vite d'être navigables et perdent ainsi leur importance pratique. La cascade que forme l'Ogôoué à Pu])ara se précipitant d'une hauteur de plus de 20 mètres est assez pittoresque. Le Passa en forme une semblable à trois jours environ de son embouchure où il court, encaissé entre des rochers qui semblent des murailles verticales; tous les ruisseaux qui y jettent leurs eaux en forment autant de chutes d'une hauteur qui varie de 15 à 20 mètres. Cette cascade du Passa, que les indigènes n'appellent pas d'un nom spécial, je l'appelai moi Cascade Montaignac, payant ainsi un petit tril)ut de reconnaissance à l'illustre amiral qui m'avait mis à la tète de cette expédition.

Du sommet du Passa et de l'Ogôoué me fut indiquée la chaîne de montagnes qui se dirige vers le sud et dont le versant occidental porte les eaux à l'Atlantique vers le côté de Mayombé.

L'Ogôoué n'avait plus de secrets i)0ur nous. Il était clair main-

tenant que son cours d'importance secondaire, ne constituait pas une route directe pour le centre du continent africain. La mission de l'Ogôoué ne put nous donner satisfaction par ce fleuve qui avait si longtemps trompé nos espérances. Mais notre tâche n'était point finie. Notre objectif fut alors de nous avancer vers l'Est et de tenter de soulever le voile sous lequel se cachait l'immense contrée inconnue qui nous séparait des régions du Haut-Nil et du Tanganika, où nous croyions concentrés les efforts de Stanley et de Gameron.

Maintenant, il nous fallait nous frayer une route par terre et transporter nos hagages à dos d'hommes. Gomment se procurer des porteurs dans un pays où il n'y en a pas?

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