ENGAGEMENT DE PORTEURS BATEKES
Le leiideiuaiii de mon arrivée ici, Jacques de Brazza arrivait de l'Alima, oùil avait accompagné Ballay. J'espère partir avec lui au Congo, mais je ne sais pas encore bien comment nous ferons. J'ai trouvé Jacques un jieu maigri, mais bien, il a Fair de quelqu'un qui vient de passer un mois dans la montagne.
De VAUma {bouches du Leketi), 21 décembre 1883.
Je suis ù Fraiiceville déjà depuis uu uiois et travaille désespérément à faire des collections de toutes sortes; je pouvais partir pour le pays des Batékés,d'où je serais revenu à la station de Diélé.
De Franceville à Diélé il y a cinq jours de marche à travers un pays habité par les tribus Batékés, peuplade qui s'étend jusqu'au Congo, et qui est de race différente de toutes les tribus de rOgôoué.
C'est dans leur pays que se trouve l'euphorbe vénéneuse, avec laquelle ils empoisonnent leurs flèches.
Une particularité.
Les ananas croissent ici beaux et iiros comme on n'en voit pas en Europe et font le repas favori des éléphants et des bœufs sauvages.
Le Batéké est fort peu sympathique, de nature emportée et méfiante. Il est anthropiqihage mais il ne mange pas les morts et ne tue pas les esclaves pour les manger, cependant il mange les prisonuiers de guerre, et l'ennemi qu'il a tué par vengeance.
En fait d'armes de guerre, il n'a que la zagaye et un grand couteau qu'il porte presque constamment sous le bras.
L'arc petit et primitif lui sert presque exclusivement d'arme de chasse. Le fusil n'est employé que par quelques chefs.
Ce qu'il y a de bon chez les Batékés, c'est qu'ils sont un peuple de porteur. Ils portent avec une espèce de hotte, du genre de celle portée par nos colporteurs et un homme chemine jour par jour avec 2-") ou 30 kilos sur l'épaule d'un pas rapide, sans s'arrêter avant le soir.
Le Batéké est d'une sobriété singulière. Avec un peu de manioc, quelques sauterelles ou quelques chenilles qu'il ramasse à sespiedstouten marchant et,sanss'arrêter,il satisfait son appétit. Ils sont maigres comme des squelettes et il est surprenant de voir ces carcasses ambulantes porter d'assez forts poids avec tant de désinvolture. Tous ces gens sont gagnés à l'expédition, et tous font régulièrement le service de transport de Franceville à leur pays. Pour quatre jours de «portage » de Franceville ici, ils reçoivent quatre brassées d'une cotonnade à 0 fr. 25 le mètre, bien teinte et bien empesée, un verre de sel et un de poudre; 20 perles de verre transparent et 20 kauris, petit coquillage qui produit un petit bruit lorsqu'on l'approche de l'oreille. Ils reçoivent en outre un miroir d'un sou et un couteau; le tout en Europe vaut bien 2 francs. Ils comprennent tous les avantages qu'ils ont d'être parmi des blancs, et ils les servent surtout fort bien. Tous les villages voudraient nosséder une station de blancs, surtout ceux qui sont sur notre route et qui ont travaillé pour nous.
Je restai à Diéléencore huit jours et partis reconnaître les chutes du Gambo, affluent du Diélé. C'est là que l'expédition désirerait créer un poste et étudier l'installation possible d'une scierie hydraulique sur les cataractes.
Je partis avec trois hommes et, après trois jours de marche,
j'arrivai à la chute. Là, quelques difficultés à s'entendre avec la population du village, population encore sauvage. Mais, à l'aide de beaucoup de patience, de plusieurs discours et de quelques cadeaux, je laissai les choses en bonne voie et les noirs déjà à l'œuvre pour nous fabriquer une première case, sous la direction d'un noir de confiance laissé sur leslieux. Après avoir
ainsi terminé cette mission peu difficile sur le Gambo, je retournai à piedjusqu'à Diélé, n'ayant pu me procurer de pirogue. En ayant trouvé une je descendis jusqu'à l'Alima où je me trouve et d'où je vous écris. Ici nous sommes en pays Batéké mais entre deux campements d'Apfourou.
Les Apfourou sont un peuple du Congo dont je t'ai déjà parlé.
Ils campent tout lelono- du fleuve, sont industrieux et laborieux en même temps que vigoureux et guerriers. Brazza leur fit la guerre dans sa dernière campagne et ce furent eux qui conduisirent Ballay sur le Congo dans une de leurs pirogues. Tous ces poltrons de Pahouins du bas Ogôoué étaient menteurs, s'il faut en croire les dires des noirs. Michaud, un fidèle de Brazza, était tranquillement au Gabon quand les Paliouins lui ont tiré des coups de fusil. Ce fut lui qui apporta le courrier et il fut fort surpris quand il rencontra Lastours qui descendait tout armé pour faire la guerre aux fantômes.
Je suis en très l)onne santé, l'air est des plus sain ; depuis que je suis ici je n'ai plus les fièvres et mes pieds sont, complètement guéris.
A la première occasion, je ferai faire et vous enverrai mapbotographie.
Minuit vient de sonner.
Ma lumière, un lumignon formé d'une pièce d'ètofle roulée que je tiens dans une vieille boite de cirage, est devenue petite petite..Je vous envoie un ])aiser.
Des bords de l'Alima, 26 décembre 1883.
Brazza traite les indigènes en frères; en peu de temps, tous seront pour lui.
Brazza est très content de ce mode de procéder ; ces quelques nouvelles partiront avec le courrier qu'il fait partir et arriveront en Europe sous le moins de temps possible.
Il est difficile de vous donner une idée claire de ce pays. Si moi ou quelqu'autre vous disons que le pays est beau et les noirs de bonnes gens, un autre de l'expédition vous dira qu'il n'a pas pu y résister parce que le pays est insupportable, que les noirs sont sauvages, qu'avec eux on ne peut arriver à rien, que l'air est mauvais et que l'on ne peut vivre des années avec du manioc et quelques poules étiques.
Moi, je m'y trouve bien et Brazza a su en faire son pays, non en employant la force, mais à sa manière. Tu peux aller te promener tous les jours avec ton bâton à la main et quelques perles dans ta poche, comme si tu étais à la campagne en Europe.
En somme l'expédition vit des ressources du pays sans toucher aux vivres de conserve qui sont gardés pour le Congo
manioc, haiianes, igname excellente, aussi l)onne que la patate, poules et œufs, un peu de gibier et de poisson constituent la base de notre nourriture ; ajoutes-yl'aracbide qui, rôtie, ressemble à l'amande, l'oseille, l'ajaka (espèce d'épinard fait avec des feuilles de manioc) la patate douce, le mil, le maïs, l'ananas et d'autres petites choses, qui donnent une certaine variété à notre menu.
Si l'on ne vit pas d'une façon splendide, du moins on mange des vivres sains. Mon estomac est devenu meilleur, et, depuis huit mois, je n'ai pas souiïert de la moindre perturbation dans mes organes digestifs. Je ne crois pas avoir maigri d'un kilo.
Seul parmi les membres de l'expédition, j'ai conservé mes couleurs de paysan et le soleil du tropique les a rendues plus paysannes encore. Je crois que la fièvre aurait quelque mal à me faire devenir anémique.
Les noirs sont, en général, de ])onnes gens, le tout est de savoir les prendre ; il faut agir avec eux comme avec les enfants : les prendre tantôt de front, tantôt de côté, tantôt les persuader tout en leur donnant des bonbons comme aux enfants. Pour rUdumbo, par exemple, il faut le commander sans toutefois le maltraiter. Le Batéké au contraire, plus fier et plus méfiant, se prend avec des cadeaux et beaucoup de patience. Quant h l'Apfourou, peuple guerrier mais intelligent, franc et loyal, on obtient tout de lui avec la persuasion, les discours et aussi quelques cadeaux qui au fond sont le moyen le plus sûr.
Le service de communication et de transport de la côte par rOgôoué au Congo est complètement organisé; des convois de pirogues vont et viennent continuellement de Franceville à Ngioué et transportent à la station de Franceville des marchandises qu'on peut évaluer en une année pour plus de 100 tonnes. Lastours et Michaud sont à la tète de ce service qui est tout entier fait par les indigènes Aduma et Okanda; ceux-ci sont
enrégimentés et disciplinés et font un excellent service. Les marchandises arrivées à Franceville seront transportées à Diélé par centaines et centaines de Batékés qui sont toujours prêts à prêter leur concours à l'expédition.
De Diélé, les marchandisesdescendrontpar l'Alima au Congo et ce service sera fait en partie par les pirogues Apfourou et en partie par les chaloupes à vapenr dont In première avant une quinzaine de jours, sillonnera les eaux de l'Alima. On étahlira ensuite d'autres postes pareils et on y mettraen dépôt les provisions du pays à destination du Congo.
J'écris pour tuer le temps; je suis ici (Nghimi) depuis deux jours tout seul, sans un livre, sans un fusil de chasse et les pieds pleins d'ampoules.
Nghimi est, ou plutôt était le dépôt des marchandises de l'expédition. J'y suis venu pour traiter avec les gens des villages voisins de la construction d'une case pour Jacques et pour moi; ce point ayant été choisi par nous pour centre de séjour ordinaire. Ici, nous nous tenons à environ 10 kilomètres de la station de Franceville ; l'endroit n'est pas très gai parce qu'il est has et enfermé, mais nous avons le grand avantage d'y être seuls et tranquilles, condition essentielle pour nos travaux.
J'attends ici depuis un jour ou deux Jacques qui doit m'apporter effets, livres et amis, ainsi que quelcjue chose pour la « fabrique de l'appétit». A l'heure où je t'écris (10 heures du matin), j'ni sur une tal)le deux œufs et un peu de manioc, mon repas de la journée; à moins que quelque àme charitable ne me vienne apporter quelques ananas ou une poule.
Ne fais pas attention si ma lettre est stupide et décousue, j'ai un peu de fièvre et n'ai pas ma tête à moi. Je vous écris parce que je me sens le besoin de m'entretenir avec vous. (J'interromps ma lettre pour prendre un demi-gramme de quinine.)
La cabane dans laquelle je me trouve est faite d'écorce d'ar-
bres et contient des caisses et des hamacs appartenant à l'expédition, une table et deux banquettes, plus deux lits indigènes formés de deux perches sur lesquelles sont attachées avec des lianes une trentaine de pieux qui ressemblent à deséchalas plus ou moins tordus sur lesquels on étend une natte et une couverture quand on en a une. C'est tout autre chose que moelleux et cependant on y dort.
En ce moment mon boy m'apporte mon repas plus luxueux que je ne l'aurais espéré; quatre plats : du manioc, des bananes et des pistaches rôties, et un ananas.
Je ne crois pas t' avoir fait l'énumération complète des « plaies d'Afrique » compagnes invisibles des malheureux explorateurs.
1" Les moustiques. — Ils se trouvent partout ici, comme chez nous sur les marais. Fort heureusement, l'usage du moustiquaire est connu également chez les noirs, et il sert à se défendre au moins la nuit de leurs attaques, étant donné, bien entendu, que tu apportes un soin spécial dans l'aménagement du lit et du moustiquaire.
2° Les « Furù », moucherons i)resque invisi])l('s, (|ui })ersécutent matin et soir, et ([ui se cachent partout, sans ({u'il soit possible de les entendre ni de les voir. Leur pi(iùre, semL)la])le à celle du moustique, rend presque fou. On ne peut s'y soustraire qu'en entrant dans une case indigène, où le feu et la fumée les font fuir.
3° La teigne et les poux, qu'il est inipossiJde d'éviter, lorsqu'on est en contact avec les noirs.
En ce moment, je me soigne d'uu commencement de gale, qui va disparaissant,.
4" Le « chic », qui est un des pires iléaux aussi bien chez les blancs que chez les noirs.
Le chic, à l'état nornuil, est presque pareil à une petite puce et saute comme elle, mais il pénètre sous la peau et spéciale-
318 TROIS EXPLOKATIUNS
ment suiis les ongles des pieds. — Si on ne Tenlève pas entièrement il devient gros comme un petit pois, dépose ses œufs qui occasionnent des plaies.— Les plaies deviennent les nids de ces animalcules, qui finissent par vous ravager la plante des pieds, chose qui arrive souvent aux noirs, trop indolents pour se soigner matin et soir comme nous le faisons nous tous. Néanmoins la chaussette en préserve complètement, mais on ne peut pas toujours en porter dans ces pays. Gha(j;ue soir, après être allés dans les villages, on s'en enlève quinze ou vingt. Ajoutez à cela, que lorsqu'on a les pieds malades, chaque chic enlevé laisse une place suppurante.
Cet animalcule a été importé du Mexique au Gabon (peut-être par les négriers) depuis dix ou douze ans, et s'est propagé dans ce pays avec une rapidité incroyable. Les premiers temps, lorsqu'il était inconnu, il amenait mort d'homme, à la suite de plaies et de chancres incurables. La conséquence naturelle de cela est que, dans ce pays, on a toujours ses pieds dans ses mains.
5». — Les Grocro. — Accidents dûs aux Crocro ! Quels sontils? Pourquoi arrivent-ils? Gomment les guérit-on ? Je crois que personne ne peut le dire. Le fait est que le coup de pied, les jambes et quelquefois aussi les reins en sont fleuris. Il se forme d'abord une petite cloche, il s'en forme une à côté, qui, ensuite, se gâte et forme des plaies et des croûtes, jusqu'à ce qu'un beau jour tout cela soit sec et guéri mais en donnant d'autres plaies et d'autres croûtes.
Lorsqu'on se soigne, ces plaies restent superficielles et peu douloureuses, mais ce qui à la longue devient Insupportable est qu'il faut se couvrir de bandelettes, se laver à l'eau phéniquée, se poudrer d'amidon deux ou trois fois i)ar jour et avoir toujours les jambes et les pieds malades.
De cette façon, lorsqu'on part pour une marche de quelques
jours, on ne sait si vos jambes vous le permettront, attendu qu'elles se gonflent, que Thumeur en coule et que cela vous fait un mal du diable.
Naturellement, ici, on ne s'arrête pas, mais il est fort ennuyeux de marcher lorsqu'on est invalide. Les tempéraments forts et sanguins sont les plus sujets au Crocro ; il s'attaque surtout aux nouveaux venus, moi, par exemple, qui ai toutes les qualités requises pour cela. Ajoute à cela que chaque petite blessure aux mains et aux pieds, chaque égratignure dégénère en Crocro et huit ou dix jours après, on se trouve avoir une fort jolie plaie. Du reste, on s'y habitue comme à tout.
G° La fièvre, qui semble être ce qu'il y a de plus mauvais, est peut-être ce qu'il y a de moins ennuyeux. Elle suit son cours, etensuitc vous laisse libre pendant un certain temps sans entraîner de conséquences.
7" Les serpents venimeux, les mille pattes, les scorpions, les araignées, etc., etc. Bien que le pays soit plein de ces bêtes peu sympathiques, accidents de morsures et de piqûres sont rares.
Ajoutes-y les fourmis rouges qui, lorsqu'elles envahissent la case pendant la nuit, forcent à faire des bonds et à vous réfugier ailleurs.
Maintenant que rénumération des sept plaies d'Afrique est terminée je m'en vais sur ma ^<; plume moelleuse o me reposer de mon peu de fatigue de la journée.
Bonne nuit et à un autre jour la suite.
Poste de Lèkètè sur TA lima, rive gauche, un peu plus près de remboucliure du Lékété.
30 décembre 1883.