‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 41 sur 71 · MON CHER AMI · texte numérisé non relu

MON CHER AMI

Je reçois aujourd'lnii tout le courrier. Depuis lelo septembre j'étais sans nou\ elles d'Europe ; j'ai écrit toute la nuit etce matin les lettres doivent partir; excuse-moi donc d'être si pressé.

Voici, brièvement, le récit de monexcursion. Le II décembre je suis i)arti du poste Diélé et j'ai remonté le fleuve dans une pirogue Apfourou montée par mes trois bommes; il m'a fallu cinq jours jusqu'au village d'Atoro;puis, par terre, je suis allé à Mpini dans l'angle formé par le Lékété et le Gialinkei, d'où je suis remonté sur la colline Scicuya, village Egigbi du chef Mbumi, ofi j'ai i)assé un jour à admirer cette colline superbe couverte de belle terre végétale — Je suis revenu sur mes pas, et j'ai descendu parle fleuve Lékété, inconnu jusqu'alors, de Mpini jusqu'à l'embouchure de l'Alima. Je suis enfin arrivé après cinq jours de pirogue (un simple tronc d'arbre creusé, dans lequel

on entre avec peine), après avoir chaviré nne fois. Je craignais d'avoir perdu mon calepin, aussi ai-je continué à faire mon tracé du fleuve sur du papierà cigarettes ff ue j'avais par hasard. Heureusement, j'ai retrouvé, nne heure après, mon calepin dans le fond de la petite pirogue, au milieu du manioc, du maïs et des arachides, nos provisions débouche. Le flenve est beau, large en moyenne de GO mètres, mais à de

POSTE DK LEKÉ SUR L'ALIMA

certains endroits il a plus de 100 mètres. Il n'a pas de rapides, son cours n'est pas trop impétueux, et càdroite et à gauche, il est bordé de bois marécageux, où le bambou abonde, et embellit cette magnifique llore équaloriale qui se mire dans cette eau légèrement grisâtre.

Outre mes mesures barométriques et hypsométriques, j'ai tracé toute la carte de la route suivie.

J'y ai marqué comme reconnus par moi, pour la première

32't TROIS EXPLORATIONS

fois, le Diélé et le Lékété. Je n'ai pasle temps de t'eiivoyer mon tracé, il n'est pas encore sur mes calepins.

Ici la santé de tons est excellente et nous ne vous envions ])oint la santé et la bonne humeur, dont vous jouissez en Europe. Dieu veuille que la nouvelle année prochaine soit aussi heureuse que la précédente. Encore un an, je penserai alors à amener les voiles, et je songerai à mes souliers ferrés, à mon alpenstock et aux chamois que les fatigues d'Afrique n'ont pas su me faire oublier.

Gancin, 19 février 1884.

Je vis, je mange, et j'ai des habits. Je commence ainsi ma lettre, parce que, arrivé chez l'ami Ballay le 14 courant, nous nous sommes embrassés fort, bien fort, comme si nous étions ressuscites. Dernièrement un Anglais avait porté à Ballay la nouvelle que Jacques de Brazza, vulgo Jacques, était mort. En somme, je vais fort bien et il y a beau temps que je ne connais plus la fièvre.

Je suis parti de Diélé le 2 courant, et le 14au soir, j'arrivai à une- heure tardive chez Ballay. Le voyage fait, autant sur l'Alima que sur le Congo, a été très heureux. Toutes les peuplades que j'ai rencontrées m'ont fait l'accueil le plus cordial.

La partie supérieure de l'Alima est remplie de campements et de villages Apfourou qui se succèdent les uns aux autres. Le nombre des paniers de manioc amoncelé sur la rive, est incroyable, on les compte par centaines. Tout le long de la descente du fleuve, j'airencontré des pirogues Apfourou chargées de manioc, et des pirogues vides qui venaient prendre d'autres paniers.

Ce que je ne m'explique pas, c'est que l'immense quantité de manioc recueillie dans la partie supérieure de l'Alima, et qui en descend, ait disparu avant d'être arrivée jusqu'au Congo. Où va cette énorme coulée de manioc, qui ne parvient pas au Congo? Voilà ce que je me demande.

Le fait est que TAlima débouche comme un immense marais coupé par mille canaux.

En sortant de la région de l'Alima où se fabriquent et se remplissent les paniers de manioc, les rivages deviennent plus marécageux, les villages plus petits, et les cases construites sur des îlots de la grandeur des cases mêmes. Ce sont de petites langues de terre que l'homme défend avec des pierres contre la vivacité des eaux. Sur ces petites langues de terre croissent le bananier, le maïs et quelques plants de manioc.

J'ai vu dans ces cases lacustres, une quantité de marmites, de plats, d'écuelles fabriqués pour les pécheurs, la pêche étant très abondante.

Arrivé à l'embouchure de l'Alima, près du Congo, ou plutôt à une des bouches de l'Alima (je crois qu'il y en a trois ou quatre), l'impression que je ressentis fut indicible. C'est, sans exagération, quelque chose de grandiose, d'immense, de fou. le Congo est un énorme lac, garni d'une quantité d'Iles au travers desquelles on ne voit que le ciel et Teau.

De vrais troupeaux d'hippopotames barrent souvent le passage, j'en ai vu des troupes de cinquante. Quelquefois l'arrière de la pirogue se trouve sur une des bêtes du troupeau, c'est alors que mon fusil parle. Dans unjour, j'en ai tué trois, dont deux étaient vraiment colossaux.il faut les tirer à la tète, si on veut les avoir. J'en ai tué un avec une seule balle entre l'œil et Toreille, l'autre a reçu la balle à deux doigts environ de l'oreille. Le projectile est entré dans la tête, de plus de 4 centimètres, etcependant labête se débattait encore, et deux balles mises au même endroit

que la première, mais de l'autre côté, ontachevé le pachyderme, qui est tombé sur un banc de sable.

Mais, laissons de côté la chasse qui est abondante ici, en bœufs sauvages, éléphants, hippopotames ; la panthère n'est pas rare. Une panthère est venue voler un gigot de chèvre enveloppé dans une couverture de laine, qu'un des hommes avait mis sous son lit. Elle a été tuée avant mon arrivée, avec un fusil à piège, à la bouche duquel était attachée une poule. Le

'il \!K<

MAKEGAGE AUK BOUCHES DE LALIMA

lendemain, dans la journée, une autre énorme panthère était tuée par le même système à la station de Stanley, station en face de nous, sur la rive opposée.

Ici, sur le Congo, la vie est la plus agréable du monde, il semble qu'on soit sur le bord de la mer. Pour les collections et les études, c'est un vrai paradis.

Le commerce y est des plus curieux. Les indigènes viennent acheter de l'étoffe avec des barrettes (bout de fil de laiton long d'environ 60 centimètres, et de un demi-centimètre de diamètre).

Lu prakié vaut 3, 5 ou 10 barrettes. Ils achètent aussi avec ces barrettes de quoi manger : manioc, poulets, chèvres, vin de canne à sucre (malafou), boisson délicieuse. S'ils voulaient faire directemenl; leurs achats avec des étoffes, ils perdraient énormément, voilà pourquoi on fait d'abord l'échange de l'étofïe contre du fil de laiton.

Je n'ai jamais vu d'indigènes aussi ivrognes que ceux-là. Ce sont de vraies éponges. Ils se mettent à vingt ou trente autour d'un immense vase en terre de la grandeur et de la forme d'un baril d'huile (j'en ai quelquefois vu de la hauteur d'un mètre} et là, ils boivent jusqu'à ce que le vase soit vide et eux pleins comme des outres.

Ces indigènes sont riches, poltrons et cependant pleins de prétentions.

Bords de VAIima, à 3 jours du Covgo, 7 mars 1884.

Je suis en route pour le Congo depuis quelquesjours. Je suis descendu ici avec Pierre de Brazza sur la chaloupe à vapeur qui, pour la première fois, sillonne les eaux de l'Alima. Nous nous sommes arrêtés à un peu plus de moitié de chemin entre Diélé et le Congo pour attendre d'autres pirogues et d'autres marchandises. Il y a déjà une quinzaine de jours que nous sommes campés dans une belle prairie sur les t)ords du fleuve et, dans ce pays, le gibier ne manque pas.

Nous avons déjà tué chiq cerfs et une cinquantaine de pharaons; mais ce sont les seules occupations que nous ayons et le temps nous parait long et nous fait désirer le moment du départ; si tout va bien, j'espère que sous quatre ou cinq jours, nous lèverons l'ancre pour filer droit à Makoko.

Gancin, 26 avril 188'j.

Pierre est arrivé et j'ai envoyé un message à Makoko, pour lui annoncer l'arrivée du Commandant. Les préparatifs terminés, le 7 avril, vers les 2 heures de l'après-midi, Ghavannes, Attilio et moi, avec soixante hommes chargés de cadeaux, nous sommes partis chez le grand Makoko. Vers les 5 heures du soir, le dernier ruisseau traversé, nous arrivâmes sur la hauteur où nous mangeâmes et attendîmes le lever de la lune. A 9 heures du soir, on se remit en marche en file indienne et à 5 heures du matin nous arrivâmes au village de Pontàaha, après avoir parcouru sur la hauteur 40 kilomètres. C'est une vraie plaine, unie comme un miroir, sans un arbre, sans rien qui repose l'œil ; des lierbes, toujours des herbes, pas un filet d'eau.

Nous nous reposâmes un jour au village de Pontâaba, et le lendemain on partit en grande pompe au village de Makoko.

Tous étaient donc en grand gala. Pierre en grande tenue, en chapeau à plumes, ouvre la marche.

Ajoute à cette tenue une ombrelle faite en morceaux de toutes

couleui's, pour se préserver du soleil, attendu que les chapeaux à plumes ne sont pas faits pour les soleils africains. Venait ensuite un dais, sous lequel était le traité, renfermé dans une magnifique cassette de cristal et de métal ciselé. Les grands espadons, les liallebardiers, le drapeau de soie marchaient à côté du dais. Après quoi le peuple (Chavannes, Attilio et moi) qui rions comme des fous de nous voir faire partie d'une mascarade. Le beau de l'affaire fut le passage de la rivière qui sépare les deux villages. Nous fûmes forcés de la traverser complètement nus, parce que l'eau nous arrivait au dessus de la poitrine. Quand nous fûmes sur la rive opposée on refit toilette, et enfin nous voici arrivés au fameux village, où de nombreuses bandes de laine rouge flottaient sur les pieux d'un grand hangar. C'est là que devait avoir lieu la grande réception.

Gomme dans les grandes cours, Makoko se fit attendre au moins une heure. La réception eut lieu en avant de la double enceinte qui entoure le palais royal, palais royal qui n'est autre chose qu'une case comme les autres, mais plus grande. Elle est faite en paille, et le toit en est rond.

Pierre était assis sur un pliant couvert d'un tapis de velours bleu brodé, et avait ses pieds sur une peau de léopard; en face de lui, par terre, des peaux de lions et sur ces peaux un grand coussin rouge.

Les tams tams résonnent, les cloches sonnent, les trompettes se font entendre, Makoko sort de l'enceinte, en marchant sur la pointe des pieds, un grand bâton à la main et, au cou, le fameux collier, qui est le signe de sa puissance; il est recouvert d'un autre collier.

Il avait le chef couvertd'un béret rouge et bleu, brodé à grands points (façon indigène) et surmonté de deux grandes plumes de coq. Ses bras étaient couverts de bracelets de fer et de cuivre (travail du pays) et son visage rayonnait de joie. La reine

Ngassa le suivait, portant, elle aussi, le fameux collier, toutes les femmes de sa cour en grand gala venaient ensuite.

Makoko s'assit, et la foule se mit tout autour du grand vélum qui le protégeait du soleil couchant

Pierre et Makoko se levèrent enfin, Makoko embrassa Pierre deux ou trois fois puis le regarda, le réembrassa, le regarda encore et de nouveau l'embrassa. Chaque embrassade était accompagnée d'un mouvement de hanches, ou plutôt de derrière le plus ridicule du monde. Makoko, très excité et content, nous sourit à tous, qui après les premières embrassades étions allés lui donner la main.

Toute la cour, y compris les femmes, vint ensuite faire ce qu'on appelle le « mfumei » c'est-à-dire, tous se mirent à genoux devant nous en étendant les deux paumes de la main dans lesquelles ceux à qui on vient faire le « mfumei » posent les leurs, et choquent ensemble leurs paumes.

Quand tous ces saints furent finis, Makoko se leva et dit : <i megnua » « megnua » (c'est vrai, c'est vrai) puis il dit au peuple, en montrant Pierre:

On a dit qu'il avait fui etqu'il était mort, le voilà, regardez-le. Celui qui a dit cela a menti. Le peuple répondit, affirmant la vérité : — Ona di t ({u'il était pauvre, sans marchandises, regardez le, le voilà riche ; et il indiquait le superbe tapis de velours rouge brodé d'or qui était mis là, par hasard, sur les peaux de lions. — Celui qui a dit cela, a menti. Le peuple de nouveau, répondant en chœur, affirma que c'était vrai.

Pierre parla alors, il leur dit qu'il avait tenu sa promesse et qu'il lui apportait le traité soussigné et approuvé par le chet des Fans (Français).

Makuko répondit que rien n'était changé depuis la première fois. Il raconta comment Walke était venu dans son village pour lui aiij)()rter des cadeaux, mais Tenibo (nom donné par

DANS L'OUEST AFRICAIN 'S3ô

les indigènes à Walke) avait dû partir sans tambour ni trompettes, et penaud. Tem])0, voyant qu'il avait fait un fiasco complet, avait du conp tué ^lakoko (dans les journaux) et mis Pontàaba à sa place.

Le lendemain de la réception eut lieu le grand palabre auquel assistèrent Pontàaba, ainsi que (îalion et Gancin avec tons leurs hommes.

La réception eut lien dans l'enceinte royale. Tout le monde était debout et chacun essayait d'avoir un i)eu d'ombre, mais comme ils étaient trop nombreux, tous les hommes de Pontàaba soutenaient avec leur fusil (gueule en bas) le grand tapis de laine rouge formant toit. C'était un vrai tableau duquel Fortuny eût fait une de ces toiles si pleines de vie, de lumière et de coloris. Il était étonnant de voir ce peuple noir vêtu de pagnes plus bariolés les uns que les autres, couverts de fétiches, comme cornes d'antilope, dents de lion, plumes de coq, etc., etc.

Pontàaba, Galion et Gancin parlaient à genoux à Makoko attestant et confirmant mille fois, et d'une manière absolue, qu'ils étaient ses vassaux. Tous disaient, et Pontàaba le premier, que Makoko leur avait donné la terre pour la gouverner, mais que la terre appartenait toujours à Makoko et qu'ils n'en pouvaient disposer.

s mars 1884.

Hier, avant midi, Pierre Brazza est parti avec la chaloupe et le mécanicien à une journée d'ici pour acheter une grande pirogue, je crois qu'il s'écoulera quatre ou cinq jours avant qu'il soit de retour; je suis donc ici seul avec mon hoy et un noir; tu peux t'imaginer combien je m'amuse.

Depuis que je suisici j'ai lu du commencement jusqu'à la fin y compris les annonces de quatrième page les douze paquets de journaux que j'avais reçus dernièrement ainsi qu'un autre paquet de journaux que m'avait envoyé Brazza. Entre autres belles nouvelles, il y avait la mort de Pierre et celle de son frère Jacques. D'une part, toutes ces histoires m'ont fait rire, mais d'un autre côté, je me suis dit qu'il était stupide de mettre dans les journaux de semblables nouvelles, uniquement pour lancer une nouveauté dans le monde, sans penser que les explorateurs d'Afrique ont une mère et une famille.

A l'heure où je t'écris, je suis assis par terre sur une natte,

entoiiréjpar'une vingtaine d'Apfourou qui me regardent avec surprise tremper la plume dans un gobelet de carton qui me sert d'encrier et tracer ensuite ces lignes.

Ils comprennent que les blancs savent mettre leurs paroles sur le papier.

Tout le long du cours de l'Alima on continue à trouver des campements d'Apfourou ; quelques-uns même sont de vrais et d'anciens villages.

J'ai travaillé deux jours entiers à me faire un costume, un splendide complet de cretonne blanche à riches dessins, costume que j'ai en ce moment. Il consiste en une chemise à manches très larges faite à la mode sénégalaise et une paire de sandales mauresques, pantalon à la turque, un vrai costume de pierrot qui me donne l'air d'un échappé de mascarade.

J'ai, à Franceville, des caisses pleines de vêtements d'Europe mais depuis que je suis dans l'intérieur je n'ai jamais endossé que des vêtements de cambrie confectionnés comme je viens de te le dire. Je trouve cela plus commode et plus frais et je dirai mieux, plus hygiénique que les étoffes prescrites qui sont les étoffes et les grandes ceintures de laine. Avec mon système, je n'ai jamais eu ni refroidissement, ni diarrhée, ni coliques, c'est pourquoi je continue à préférer cela au vêtement classique qui vous fait suer le corps et l'àme.

A mon arrivée en Afrique, dans les commencements, j'aurais cru qu'il n'était pas possible de se bouger sans avoir au moins une paire de revolvers à la ceinture et qu'il n'était pas non plus possible de se trouver au milieu d'une tribu sauvage sans être armé : il y a maintenant huit ou neuf mois que les revolvers reposent au fond de ma caisse et que j'erre de village en village sans même me souvenir qu'ils existent.

L'autre jour, allant à la chasse et surpris par la nuit, je perdis mon chemin et dormis dans un village que je trouvai sur

ma route ; eh bien, il ne m'est pas venu l'idée de charger mon fusil avant de m'endormir. Il n'y a pas de gens plus tranquilles que ces sauvages quand on sait bien les prendre.

A peine arrivé dans le village, il était environ huit heures du soir, je me mis à plumer un des pharaons que j'avais tirés et l'ayant enfilé dans une brochette, je le fis rôtir.

Durant l'opération, les indigènes qui, à mon arrivée, s'étaient

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