CASE DES CALOIS PRES DE FRANCEVILLE
27 mai 1884.
Un accès de fièvre m'a forcé d'iiiteiTonipre ma lettre. La fièvre, mon cher ami, est le désagrément de ces riches paj^s, et je ne comprends pas comment elle nous vient, à nous sans cesse occupés à travailler. Je me suis dit bien des fois : il va tant de désœuvrés en Europe, pour qui la fièvre serait une occupation, tandis que c'est nous fort occupés dans cette belle Afrique, qui en jouissons.
J'ai trouvé chez Makoko,le bijoutier da roi, auquel j'ai commandé collier et bracelets de mains et de pieds. Figure-toi un « Marchesini » de la Maison Royale. Ce qu'il fait est véritablement original et fort bien exécuté. Il est surprenant de le voir travailler avec des instruments aussi primitifs, Ses bijoux sont en cuivre, il les combine aussi avec du fer. C'est chez lui, que j'ai vu pour la première fois des fétiches en cuivre sculpté servant d'ornements à un collier comme seul il sait en faire. Il a aussi fait un bracelet, qui, j'en suis sur, à peine arrivé en Europe, sera fait en or et en argent comme porte-bonheur. Les c ailiers de Makoko et des vassaux qui gouvernent ses terres
sont un fort gracieux type de travail africain. A première vue on dirait un travail de médiocre valeur. C'est un collier plat, dentelé et à motifs sculptés. — Ces motifs sont seulement ceux qu'onpuisse exécuter avec des lignes droites. C'est sur la demande expresse de Pierre et avec la permission de Makoko, que le bijoutier me fera ce collier.
Ce pauvre homme me dit alors, en me montrant le travail commencé, qu'il avait besoin d'une chèvre et d'un chien pour manger, sans quoi, il ne pourrait travailler; je lui promis alors de les lui donner lorsqu'il viendrait à la station de Gancin.
L'artisan, pour faire pareil travail, fond les barrettes. Lors qu'il a obtenu une barre de cuivre de la grandeur voulue, il commence à la marteler et à la mettre au feu légèrement. Après avoir donné une dizaine de coups de marteau, il la remet au feu, et ainsi de suite. Il arrive alors à lui donner au marteau la forme voulue.
Le soufflet dont il se sert est formé de quatre vaisseaux, qui ressemblent à des tambours de basque, entourés d'une peau qui forme sac. Deux hommes tiennent les bâtons qui sont placés dans le milieu du sac et produisent ainsi un courant d'air continu.
Une nouvelle (|ui fera sensation est que Lastours a conduit sur le Congo cinq pirogues armées par des Adouma. Tu vois que les indigènes de l'Ogôoué nous serviront ici aussi bien que sur le Congo. Il y a ici cinquante-quatre Adouma,gais et contents, qui font de vraies débauches de viandes d'hippopotame fumé, de manioc et d'arachides.
A peine Ballayétait-ilparti d'ici pour l'Europe sur la chaloupe, peut-être y avait-il une heure qu'elle avait disparu, lorsque je la vis reveniravec d'autres pirogues, accompagnée de celle de Lastours avec ses Adouma. Tu ne saurais croire quel effet m' ont produit ces chants Adouma, sur l'immensité du Congo. Mais je
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confesse que les Adouma ne font pas belle figure, à côté des Apfourou il ont tous l'air de nains,
Lastours et Ballay descendent L'Alinia vers Brazzaville ; ils sont accompagnés par une pirogue Adouma.
29 mai. — La journée d'hier a été employée à préparer les peaux des oiseaux et à soigner Attilio malade d'un fort accès de fièvre; aujourd'hui il vabien.
Cette nuit, j'ai entendu rugir deux lions sur hi colline près de la station. Ces chers animaux, qui passent la nuit à chanter leur chanson sonore, ne sont pas trop éloignés de nous.
Quand j'ai passé la nuit dans les deux stations, je les ai entendus rugir, et à ce moment ils étaient fort près des habitations.
Brazzaville, 8 août 1884.
Je t'écris de Brazzaville où, comme tu le sais, je suis arrivé avant-hier, quittant Gancin pour venir faire visite à Ghavannes et changer un peu d'air.
J'ai eu un peu de fièvre, qui m'a fort affaibli et, ce qui m'ennuie le plus, m'a totalement enlevé l'appétit. Malgré cela, comme les accès viennent assez loin les uns des autres, j'ai pu me remettre à aller à la chasse comme d'habitude. La fièvre s'est ensuite changée en fièvre tierce qui a duré assez longtemps. La quinine ne me faisait déjà presque plus d'effet, et j'avais essayé la cure par l'arsenic qui avait fait tant de bien à Attilio, et la fièvre tierce persistait cependant.
Ge que voyant, j'ai pris la décision d'aller sur la colline de Makoko où l'air est plus vif et plus sain, la position étant bien plus élevée. J'ai campé pendant quelques jours sous un arbre, et ce changement m'a totalement réussi. La fièvre tierce s'est interrompue, depuis je n'ai plus eu le moindre soupçon de fièvre. — J'ai même, ce qui vaut mieux, recommencé à manger et de grand appétit, ce qui m'a rendu mes forces habituelles et
mes couleurs ordinaires. Je continue cependant ma cure par l'arsenic.
Attilio se porte également bien. Dolisie est arrivé ici le jour même que Pierre quittait la station de Gancin. — Parti avec vingt-cinq hommes, il a dû laisser ses marchandises à l'endroit où il a fondé une station (il laissait deux blancs pour les garder) et il est arrivé ici avec vingt-sept hommes et deux blancs, en fort bonne santé et, résultat précieux, sans avoir tiré un coup de fusil.
Dolisie est un garçon sympathique, très instruit, gai et de fort bonne compagnie.
Pendant mon voyage de Gancin à Brazzaville, je reçus l'hospitalité de M. Westmark à Msuatà et du capitaine Kontens à bord de la chaloupe « En avant ».
Le 5 août nous entrions à Staiiley-Pool vers les huit heures du soir.
La lune dans son plein, déjà haute, rouge dans les nuages, éclairait ce beau paysage. Le Congo se présentait comme un immenselac etde là, au travers des grandes îles, s'avançait à erte de vue, confondant ses eaux grises avec le ciel de même couleur. Le ventagitait fortement les eaux, qui avaient l'air de former une barre . La lune mirait sa face d'argent dans les ondes et le \)ateau allait, lentement et doucement bercé. A moi, il me semblait que ce fût une partie de plaisir faite en Europe sur quelque beau lac.
Stanley-Pool ressemble absolument à la partie large du Congo supérieur, et les îles s'y répètent comme de nombreux bancs de sable.
De temps en temps, une grosse bande d'hippopotames, qui paissaient sur le rivage, se jettent à l'eau avec grand fracas sans faire attention au bateau.
A neuf heures du soir nous sommes arrivés à la station de son
illustre Altesse, à Kimpoko, station d'abord abandonnée et re* pvise maintenant. Les cases n'étaient pas encore construites, aussi ai^je passé la nuit sous une tente.
Vers les neuf heures du matin nous partîmes pourBrazzaville où nous arrivâmes vers une heure de l'après-midi; là, le capi» taineKontens me quitta, et alla à la station faire visite à Ghavannes, qu'il croyait seul et qu'il trouva avec Dolisie.
Le capitaine se montra fort aimable, il me fit cadeau d'un