‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 44 sur 71 · JIAKOKO REVETU DE SON COLLIER · texte numérisé non relu

JIAKOKO REVETU DE SON COLLIER

couteau du haut Congo, à mon grand plaisir, et me donna de plus deux cahiers de papier à cigarettes.

Attilio et moi, nous attendons un convoi qui descend pour pouvoir remonter avec nos collections faites sur le Congo. Nous en avons rempli une énorme caisse, longue de 0",G5 sur 0"\85, caisse qui me servira beaucoup pour remonter jusqu'au Diélé. De la sorte nos collections seront garanties de la pluie qui commencera vers le 15 du mois prochain. La position de Brazzaville est très belle, et bientôt avec de la i)atience, il y aura une belle base ; déjà les palissades sont faites.

DANS L'OUEST AFRICAIN &j9

A propos de palissades, hier, un éléphant Ijlessé est venu au clair de lune, près d'une allée faite de palissades mises là pour le séchage, et couvertes de nattes, un vrai sentier, il l'a parcouru d'un bout à l'autre.

Ici la chasse est abondante, et la cuisine variée, ce qui ne me déplaît pas, car le poulet commence à nous dégoûter.

Les matériaux pour faire une grande belle case sont prêts, et nous attendons Michaud l'ingénieur, qui la construira. A l'heure présente nous avons fait une case provisoire pour y pouvoir attendre la saison des pluies.

Demain, j'irai à la mission de Saint-Joseph de Linolo porter mon courrier aux missionnaires.

Saint-Joseph de Linolo, 13 août 1884.

Voici deux jours que je suis à la mission où j'ai reçu des missionnaireslaplus charmante et la plus cordiale hospitalité. Mon impression a été vive de voir tous les travaux qu'ils ont pu exécuter jusqu'à présent. Ils ont déjà réuni dans leur mission ce qui leur était essentiellement nécessaire, ils ontdéhoisé d'énormes quantités de terrains et lorsqu'on connaît les forêts vierges d'Afrique, — celles de ce pays-ci — on est comme moi surpris de voir le terrain défriché, les troncs et les racines enlevés, le tout se présentant comme une ferme modèle en Europe. Tu verrais des champs bien tracés, droits, parallèles, un potager bien approvisionné où abondent la salade, les tomates, les navets, les carottes les céleris, les choux, les oignons, en somme un vrai potager européen tout à fait bien réussi.

Tu ne pourrais t'imaginer avec quel plaisir j'ai mangé de tous ces légumes après plus d'un an et demi d'abstinence.

Les missionnaires ont déplus, un beau troupeau décochons, des chèvres en abondance, deux moutons et un agneau, des canards et des poulets en grande quantité.

Ils ont également une quantité d'arbres à fruits qui sont petits et fort intelligemment cultivés.

Ils sont en train de construire une magnifique case en briques séchées au soleil et placées sur des pilotis. Cette babitation sera achevée avant un mois; il y a neuf cases en paillis et des cabanes pour les aninianx, tout cela fait avec très peu de monde; le grand mérite à été de pouvoir se servie de travailleurs indigènes, lesquels le font tous les jours pour un prix modéré.

Pour qui connaît cette race, indolente et poltronne jusqu'à la moelle des os, il y a lieu d'être surpris d'un tel résultat dû au seul savoir-faire des missionnaires.

La position de la mission est saine, belle et pittoresque, distante de Brazzaville de cinq bonnes heures de marche.

En une heure on arrive au Congo, à l'endroit où sont les rapides, que les Aduma et les Okanda passent facilement avec leurs pirogues.

Tout autour de la mission, il y a des villages; non loin de là existe un grand marché et la mission est sur la route des caravanes qui viennent faire leur commerce d'avoine à Nfa.

Les travailleurs indigènes travaillent environ huit jours et retournent ensuite dans leur village; ils sont obligés d'y faire des nattes pour le chef; après quoi ils sont libre de revenir.

Les indigènes d'ici appartiennent à la tribu de Balali, mais mêlée desang Batéké. Ilsontbien quelques petits défauts comme, par exemple, d'être anthropophages. Quand les missionnaires furent arrivés ici pour la première fois, et lorsque les indigènes surent que deux hommes de leur caravane étaient morts et déjà ensevelis, ils ont fait mille gestes et se sont écriés en clapant de la langue comme si l'eau leur en fût venue à la bouche: « Oh combien de bonne viande perdue ! pourquoi ne nous avez-vous pas apporté les cadavres; nous vous aurions donné en échange des moutons, des bananes et des poulets. )■)

Le paysage s'appelle ici rOndumdo; aux alentours de Franceville il y a de belles vallées et de belles collines coupées, ça et là, par de beaux herbages. Le terrain, sur les hauteurs, est sablonneux et rappelle un peu les sables du pays des Batékés sur la haute Alima.

Attilio n'est pas encore arrivé ici ; mais à l'aide de la pirogue envoyée par lui, qui est arrivée avant-hier, il m'a envoyé une lettre datée du 24 août. Il me dit que la santé est fort bonne et que depuis mon départ il n'a pas eu le moindre petit accès de fièvre. Il me conte que Casimir, allant à la chasse, a trouvé trois lions qui venaient d'abattre un bœuf; Casimir a blessé le plus grand, qui est parti en faisant un bond ; il a usé les cartouches qu'il avait en poche sans toucher les deux autres qui ont disparu comme s'il n'y en avait jamais eu.

Il a couru alors chercher Attilio et Perron qui étaient alors chefs de la station de Gancin; ceux-ci sont venus sur les lieux mais les lions avaient jugé prudent de déguerpir, laissant un bœuf tout frais, dont ils n'avaient mangé que la langue.

Je n'ai pas le temps d'écrire à la famille d' Attilio, je te prie de lui communiquer ces lignes en ajoutant mille choses de ma part. Prière de dire que, d'ici àdeux ou trois jours, j'iraià Gancin, en pirogue, chercher Attilio pour l'amener ici; de là, nous partirons ensemble quand les pirogues du Diélé arriveront; cela, je crois, dans une vingtaine de jours.

Le 25 août dernier, nous avons eu la première des grandes pluies qui ouvrent la saison. La tempête est arrivée de E.-N.-E. L'averse a duré toute la nuit. Demain matin nous nous mettons en route avec Dolisie, un charmant garçon, très instruit et de compagnie fort agréable ; il sort de l'Ecole polytechnique. Cette lettre partira avec le courrier qui part de Léopoldville le 18 de chaque mois.

Aujourd'hui, entendant tout près d'ici des coups de fusil, et

des cloches indigènes et du tam-tam dans la direction du cimetière noir, je suis allé voir si, par hasard, ce serait un enterrement et c'est avec un grand plaisir que je vis un grand catafalque que douze ou vingt hommes portaient sur leurs épaules. Le catafalque était comme une tour formée d'étoffes de laine rouge et de pièces de mouchoirs rouges, bleus, blancs de dessins différents, les uns en soie, les autres en coton que le vent faisait voltiger; au-dessus de cette tour, il y avait mille plumes, des feuilles d'une espèce de mimosa et tout autour des peaux de chat-tigre et des rubans.

Le catafalque était placé sur trois longues perches dont chaque extrémité était tenue par trois ou quatre hommes.

Il est difficile de se faire une idée d'un pareil spectacle. Figure-toi une tour haute de deux mètres carrés par la base, et bigarrée ; figure-toi, en outre, que tous les hommes qui sont à l'extrémité de chaque perche, tournent comme si le catafalque était fixé sur un pivot et tout en tournant soutiennent toujours la tour qui penche et qui tourne. Les hommes qui la portent et qui la font tourner suent et |crient à pleins poumons. A la fin ils font le mort et tombent épuisés, ils se relèvent ensuite, empoignent la perche et se remettent à tourner en sautant et trébuchant dans les buissons et dans les troncs d'arbres.

Ajoute à cette confusion que toute la multitude regarde, crie, bat le tam tam, tire des coups de fusil, etc., etc.

Enfin, le catafalque cesse son tournoiement vertigineux et s'approche de la fosse .

Elle était creusée d'avance, de forme cylindrique de iin mètre de diamètre et profonde deux de mètres. Le catafalque posé par terre, on détache toutes les pièces d'étolïe qui lui donnaient sa forme (il y en avait une vingtaine) et chacun reprend celle qu'il a prêté pour la cérémonie. Sous le catafalque se trouve un cylindre d'un mètre de diamètre et haut d'un mètre et demi recouvert

Sm TPOIS EXPLORATIONS

de laine rouge ; d'un côtédu cylindre jusqu'à la partie supérieure ily aunecorde qui part du point où se trouve labouche dumôrt; le cylindre est alors pris par les hommes et mis à côté de la fosse ; on tire alors un coup de fusil on laisse glisser le cylindre dans le trou et de nouveau on tire des coups de fusil. Sur ce cylindre on a mis une clochette en hois, puis une boîte de fétiches, les femmes tirent ensuite la ficelle au-dessus de la fosse conique ; au-dessus de la petite ficelle on pratique un trou dans le cylindre, et c'est par là (|u'oii fait jjoire au mort du vin de palme ; puis tous se retirent.

Avec tout cela imagine-toi que le mort que j'avais vu ensevelir aujourd'hui, avait expiré depuis déjà un mois et qu'on l'avait gardé en cet état dans sa case. Une seule chose m'étonne c'est qu'il n'y ait ici aucune trace de puanteur.

Brazzaville, ;jO août 188'i.

Aujourd'hui, journée de fatigue; cependant la chaleur n'est pas aussi forte que celle qu'on ressent souvent à Rome : Le ciel est resté serein depuis le lever du soleil et « Maestro bajoccone » resplendit sous un ciel d'un blanc de plomb. Ne crois pas que ce soient les belles teintes de la chère Italie et ses beaux couchers du soleil pleins d'ombre, de lumière et de reflets ; ici le ciel n'est jamais bleu, l'eau n'a jamais le reflet de la nôtre.

En face, le grand lac, le Stanley Pool qui se perd dans l'espace et se confond avec le ciel. Quelque île, voilée comme une timide vierge, s'allonge et trace sur les eaux un long reflet.

Tout autour de moi, des curieux et des curieuses m'examinent comme d'habitude, admirant mon appareil photographique; c'est une chose qui les divertit fort. En ce moment il y a trois jeunes garçons qui sont émerveillés et qui tirent la langue chaque fois que quelque chose les étonne, il y en a un qui a un tatouage récent sur l'épaule, le([uel tatouage n'est pas encore complètement cicatrisé.

22 septembre 1884.

Le passage des magnifiques foliotocol recommence, onentend de loin leurs chants cararactéristiques. Si tu voyais la beauté de" ces petites créatures ailées ce sont de vrais émeraudes vivantes; on entend aussi les merles à plumage métallique, mais leur cliant est Lien loin de la ])eauté de leur plumage velouté et argenté, on croirait entendre une clef qui grince pour ouvrir une serrure rouillée.

Tu ne pourrais te faire une idée de la quantité d'hippopotames (jui se Ijaignent dans Stanley Pool, c'est quelque chose d'énorme ! Quand il arrive quelqu'un on prend la pirogue et on s'en va à la basse-cour des hippopotames comme si l'on allait tiier un ixjulel. Les missionnaires de Linzolo, quand ils ont liesoin de viande, envoient un billet pour prévenir que le Icndrniain ils enverront des hommes en chercher, et toujours, le lendemain, la viande est prête.

Et c'est par ce seul moyen que les missionnaires arrivent à faire travailler les Ballali. La viande, voilà leur gloutonnerie.

Les Batékés de Stanley Pool sont les indigènes les plus paresseux que j'aie jamais vus ; c'est pour ainsi dire la quintes-

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sence de la ijoltroiiiii'ric, c'est un vrai peuple <j,àté parles marchandises.

Le travail n'existe pas chez eux et comme ils sont en décadence, tôt ou tard ils seront remplacés par les Apfourou ou les Bajanji, le peuple leplus travailleur et le plus intelligent que je connaisse.

NAVIGATION A VOILE SUIl L'aLIMA

Aujourd'hui les Bajanji qui descendent le Congo avec des pirogues chargées d'ivoire sont obligés de vendre leurs marchandises à ces poltrons de Batékés qui à leur tour vendent l'ivoire auxBacongo qui viennent de la côte, avec des caravanes chargées de marchandises.

Les Batékés d'ici ne sont pas le même peuple que les Batékés de l'intérieur des terres ; il n'existe, pour ainsi dire, aucun rap-

l)ort entre ces deux peui^lades. Le tatouage, la façon de s'iiahil- 1er, la coiffure, tout est différent.

Autant que les Assicuja, ou mieux Guja, les Batékés d'ici se ressemblent dans leur tatouage, dans leur façon de se Yêtir, de se coiffer; leur langue ressemble à celle des Batékés proj^rement dits, mais ce n'est pas celle que parlent les Batékés primitifs qui sont sur le liant Alima (Mbosi); mais, selon moi, les Guja de même que les Batékés d'ici appartiennent tous comme origine au même peuple primitif des Batékés.

Brazzaville, '2ô septembre 1884.

En même temps que j'écris, je pense à un article sur le Gons go, article que j'ai lu dans un journal dont je ne me rappelle pluie nom. Onyparle entre autres choses de lâchasse que les Apfourou (Bajanji) fontà l'hippopotame dans le Stanley-Pool. L'auteur de l'article raconte, avec emphase, comment les Bajanji descendent en sourdine dans leurpirogue, sur l'avantde laquelle se tient un homme armé d'un harpon ou d'une zagaye. — Ce harpon est attaché par une corde à l'extrémité de laquelle se trouve un morceau de bois qui sert de flotteur. L'Apfourou arrivé près de l'hippopotame lance le harpon, l'animal prend la fuite, se débat et meurt entin, et le flotteur sert à faire retrouver la bète. 11 n'y a pas ombre de vérité, dans tout cela, et je ne sais comment on ose présenter au public dépareilles niaiseries vues probablement en songe, pendant un accès de fièvre. Les indigènes font la chasse à l'hippopotame, très rarement, et seulement quand l'animal est à terre et assez éloigné de l'eau, ils le hassent alors avec leurs fusils. Quand je dis qu'ils la font très

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rarement, je devrais dire qu'ils ne la font presque jamais, et la raison c'est qu'ils ont une penr terrible de l'hippopotame. L'eau protège trop bien l'animal et les indigènes savent parfaitement que là leurs fusils ne servent à rien.

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