LA CASE DE JACQUES DE BRAZZA ET DE ATTILIO PECII.E
Ce n'est pas eonime avec réléi)liant et comme avec le bœuf, qui, une fois frajqjés, peuvent être suivis par les indigènes.
Au reste, il suffit d'avoir chassé une fois l'hippopotame, pour savoir combien il est lent à mourir, et combien sont limitées les parties du corps où la balle peut produire quelque effet.
Aussi, tu ne seras pas surpris, si un jour ou l'autre, tu lis dans (lueb^ue journal, que des Européens se sont servis d'hip-
popotames pour faire remonter le Conoo à leur em])arcatioii.
Je vais maintenant te parler un peu de Brazzaville, la grande ville qui porte notre nom.
Brazzaville est placée sur une belle colline au bord deStanley- Pool, à environ 30 mètres du niveau de l'eau.
La position est magnifique, et le Congo se présente non pas comme un fleuve, mais comme la nue vue dans l'intérieur d'un estuaire. — Le ciel se confond avec les eaux en une seule teinte d'un bleu céleste et limpide. Au milieu de la colline qui descend en pente rapide vers les eaux, se trouve une végétation luxuriante, et une foule d'arbres et de plantes rampantes qui grimpent les uns sur les autres pour cbercber l'air et la lumière. Au-dessus de tout cela, le palmier épineux, à tige mince et flexible, s'attaclie aux plantes voisines à l'aide de ses feuilles garnies defortes épines et son sommet seul dépassele reste de la végétation.
Cette végétation tropicale est vraiment de toute beauté — cbaque feuille dénote une fécondité sans pareille. — Au-dessous de ce toit de verdure, sont les fougères, qui, cbercbant l'ombre etriiumidité, trouvent là un bien-être parfait.
Lesol estsablonneux, argileux et de couleur gris cendré; à un mètre de profondeur, se trouvent les sables jaunâtres colorés par le fer.
Je ne te parlerai pas géologie pourrinstant,mais quand j'aurai étudié la rive du Stanley-Pool, peut-être t'endirai-je quelque chose.
Le géologue, dans ce pays, se trouve dans la situation la plus avantageuse, pour étudier la nature du sol, dans ses rap])()rts stratigrapbiques. Le manque de fossile est un fait qui Jinalement est avéré ; de plus le terrain étant légèrement ondulé, les falaises sontrares et souvent nées d'une végétation fictive.
Ici l'étude devient compliquée, et où le Congo commence, à
partir de Stanley-Pool, et se cliange en rapide, le sol change également de structure, et on peut voir des roches porphyriques ; de même j'ai trouvé à Linzolo des terrains granitiques qui, probablement, datent de l'époque pendant laquelle se sont formés la plupart des rapides de l'Ogôoué.
Mais revenons à Brazzaville.
Brazzaville est entourée de plantations de manioc. L'eau potable du ruisseau voisin est excellente, limpide, fraîche et sans le moindre goût de matières hétérogènes. Et c'est encore ici que j'ai ]ju la meilleurt^eau. Je t'assure que Feau de Brazzaville n'a rien à envier à celle de Trévi.
D'ici peu, Brazzaville aura un potager, le terrain est presque prêt. Pour la saison des pluies, on pourra récolter l'igname, les patates et de la salade, la saison sèche étant celle où l'on peut voir toutes les plan tes potagères européennes, et nous en aurons alors en abondance.
La basse-cour est dans d'excellentes conditions. Les chèvres y sont nombreuses et toutes pleines; il y en a déjà une qui a mis bas deux petits, la portée étant de deux ici. Quelquefois, rarement, elles en mettent Ijas trois, mais alors, il en meurt souvent un.
Dans un village un peu au-dessus de Jancui, j'ai vu une chèvre qui avait cinq petits, tous vivants, elle avait les pis comme ceux d'une vache.
II y a aussi des moutons qui viennent de FOgooué; les brebis ont aussi leurs petits. Ajoutez-y les cochons, les canards, les poules, le tout complété par mio chasse abondante. Les antilopes y sont excellents, les Ijoeufs aussi, la cervelle d'hippopotame est exquise, de même le bouillon fait avec sa chair.
La trompe d'éléphant est le nec plus vil va et certainement en Europe, sa chair serait goûtée par les bourbes les plus délicates des pins fins gonrmets.
A propos de trompe d'éléphant, nous en avons mangé une, le jour que Dolisie est parti pour la station de Diélé, et rien que d'y penser, l'eau me vient à la hoaclie. Malamine avait tué un éléphant, qui, fait curieux, avait l'extrémité de la trompe mangée par un crocodile ; il en manquait environ 20 centimètres. La blessure était déjà cicatrisée depuis longtemps.
On coupe la trompe à l'extrémité, et on la cuit par le système africain. On fait un trou en terre, on y allume un grand feu qu'on alimente pendant six heures, après quoi, on enlève le brasier et on enterre la trompe garnie de sa peau. On la recouvre ensuite de braise. Vingt-quatre heures après, la trompe est cuite, et mise sur table. Gela a le même goût et la même consistance que la langue de bœuf.
27 septembre. — Ce matin, à peine après avoir fini de déjeuner, Malamine est venu me dire que les Bajanji venaient de descendre apportant la mauvaise nouvelle que, à la station de Bolobo, ils s'étaient de nouveau battus, il y a une vingtaine de jours.
Brazzaville, 22 octobre 1884.
Cette lettre suivra la route de rOgùoué et sera au Gabon dans près d'un mois.
Voilà comment vont ici les choses.
Pierre, parti de Jancui, comme je te l'ai déjà écrit, parle Diélé, est allé chez les Adouma. 1 redescend l'Alima avec une grnnde escorte d'Adouma; il arrivera à son embouchure le 11 août.
Avant de remonter, il m'a écrit qu'il tenait à ma disposition des Adouma et des pirogues. Il m'approuvait en outre de remonter le Congo et de rejoindre Dolisie, qui restera deux ou trois mois chez les Bangala.
Tu peux comprendre si j'ai reçu avec plaisir une telle lettre, et tu comprendras encore mieux combien a été grand ce plaisir lorsque tu sauras que je me trouve en ce moment empêché de continuer ou i)lutôt de terminer macarte,bien que j'aie mené ce travail à bon point.
Je te parlerai dans un instant de cette carte.
Donc, après avoir visité le pays des Bangala, il redescendra
avec Dolisie, et continuera par Brazzaville, pendant qno j'enfilerai l'Alima.
Ce qui me réjouit, c'est que mes collections n'auront pas besoin d'être ballotées jusqu'à Bangala. Je pourrai les laisser à un jour de montagne de l'Alima, où nous avons maintenant une nouvelle station.
La belle chose quand on peut voir un pays nouveau !
J'espère bien, chez les Bangala, pouvoir augmenter mes collections, et surtout mes collections d'armes. Je compte y faire également des observations astronomiques, qui sont d'une réelle importance.
Quand j'aurai enfilé l'Alima, je serai alors, mon cher ami, sur la route du beau pays de mes rêves.
Mais il vaut mieux n'y pas penser encore.
En attendant., revenons à la question de la carte de Stxnley- Pool.
Comme je viens de te le dire à l'instant même et comme je l'ai déjà écrit dans mes dernières lettres à toi et à B., j'avais l'intention de faire la carte de Stanley-Pool, carte géologique et topographique, attendu ({ne tous les détails qui y sont manquent totalement d'exactitude.
Pour ce faire, j'avais déjà mesuré la base, et j'avais déjà obtenu une bonne base trigonométrique. J'avais pris la position de différents points et de diverses îles, et j'attendais que la pirogue fiit arrivée pour pouvoir aller exécuter les mesures trigonométriques de l'autre côté de Pool, c'est-à dire, comme tu le sais, sur le territoire occupé par l'Association internationale.
Les pirogues arrivées, immédiatement, — c'était hier, — j'allai avec Ghavannes à Léopoldville, pour demander au capitaine S... s'il voyait un inconvénient quelconque à ce que mon compagnon et moi, nous abordions à la rive gauche du
Stanley-Pool donr pouvoir y mettre notre théodolithe en place. Je lui faisais bien remarquer que nous étions tous deux étrangers à l'administration française et que nous avions une mission purement scientifique émanant non d'un ministère politique mais du ministère de l'Instruction publique.
Je le lui répétai, en lui expliquant bien quelles étaient exactement la teneur et les limites de notre mission et en ajoutant que mon compagnon et moi nous étions Italiens et non pas fonctionnaires français.
Chavannes, représentant de Pierre ici, lui donna ensuite sa parole d'iionneur, qu'il ne s'agissait d'autres choses que d'études scientifiques.
Le capitaine parut tout d'abord assez embarrassé, mais il se réclama vite de la consigne à lui donnée par le colonel de Winton, à savoir, que chacun devait rester sur son propre territoire.
Je n'aurais jamais cru que cela pût arriver, d'autant plus que le même capitaine n'avait i)as hésité, peu de temps avant, à envoyer un ])lanc de son personnel de Léopoldville, installer une station sur le Giné, avant de savoir s'il pouvait aller de Léopoldville sur le Cnné (Gordon Bennett) sans toucher le territoire français. De fait le canot du blanc a dû aborder sur notre territoire, et il a dû y descendre avec ses Zanzibarites.
Et voilà comment s'acheva mon travail de relèvement de Stanley-Pool.
Ne t'inquiète pas pour nous, il n'y a pas de quoi.
Nous allons faire une excursion ({ui durera environ trois mois et nous nous divertirons comme jamais nous ne l'avons fait.
En ce qui regarde ma santé, je n'ai jamais été aussi l)ien que maintenant. Dcjuiis que je t'ai écrit de Linzolo,je n'ai plus eu la fièvre. Nous mangeons comme quatre et sommes fort gais. — Que faut-il de plus ? Massari, qui était à la station de Mamianga Nord, a remonté, je crois, le Quango, le fieuve (pii était sur la
rive gauche, près de la station de Gaiiciu. Je n'ai i)as pu le voir mais je sais qu'il m'a laissé deux ligues au poste de Gauciu, quaud il est passé. J'étais alors encore ici, et je n'ai pas reçu sa lettre, qui, je crois, arrivera aujourd'hui ou demain avec les pirogues qui descendent.
Ne te tourmente pas si pendant ces trois mois, au moins, tu ne reçois pas de nouvelles de nous.
Ces trois mois écoulés, tu recevras probahlement un billet que je laisserai à la station de Lucolela (Société internationale) avant de remonter rAlima.
Brazzaville, 22 octobre 1884.
Ju n'ai pas le temps de t'écrire : je suis en train de charger
LK iilANI.LÏ-lUUL VL'E DE LEoPOI.DVILLE ,
les pirogues, qui me serviront j) our remonter le fleuve.
Je t'envoie seulement deux lignes pour te dire que Attilio se porte bien.
Ici, rien de nouveau.
J'ai vu Massari l'autre jour à Léopoldville ; je l'attendais ici, mais il n'est pas encore venu.
•2-3 octobre 1884.
Je reprends ma lettre, j'en ai le tenqjs. Les pluies, ici, à Brazzaville, n'ont pour ainsi dire pas encore commencé, nous avons eu trois ouragans, mais il n'est tombé que fort peu d'eau.
Le vent venant généralement ici, de l'Ouest-Sud-Ouest, iln'ya jamais de pluie. Quand il change et qu'il vient de l'Est-Nord-Est il pleut alors, et avec les grands vents arrivent les ouragans et les tempêtes.
Maintenant le soleil a donné toute la journée en plein, et il y a des jours on le tliernnjmètre, placé sur le sable, donne + <Jo*. Je te garantis (|ue, lorsque le soleil est aussi Ijouillant, on ne marche pas facilement, et nos hommes cherchent l'ombre, comme les chiens (jiii courent dans les rues sur l'asphalte (|uand le soleil les a ])ien chaulfés.
ATombrela tempéraluremaxima n'a jamais dépassé 31" et en ce moment la températnre minima n'atteint pas 18"; tu vois({u'il y a certaine dilférence de chaleur avec les 40 et 41 degrés^ que nous avons de temps en temps à Rome.
DANS L'OUEST AFRICAIN Sa')
De plus ici, à Brazzaville, nous jouissons d'un bon petit vent et jeté promets que vous êtes plus à plaindre, vous à Rome, que nous à Brazzaville.
A propos de météorologie, puisque nous y sommes, je tiens à te parler aussi de la lumière zodiacale de ces pays, attendu que les laits m'ont paru être le contraire de ce qui se dit communément. — On dit que dans ce pays, la lumière zodiacale est très belle, quant à moi, je confesse que du jour où j'ai abordé au Gabon, jusques à aujourddiui, je n'ai jamais vu de lumière zodiacale autant avant le lever du soleil, qu'après son coucber, et je te réponds que pour la voir j'y ai mis toute la bonne volonté possible.
Cette lune se présente ici à mes yeux comme un grand incendie. Parfois elle se teinte en rouge, quelquefois elle passe au jaune pâle, mais elle prend rarement la teinte sous laquelle on montre la voie lactée.
J'ai toujours observé que cette lumière, quand elle est rouge, dure plus longtemps. Hier soir, par exemple, la lune était éblouissante et rouge. On eût dit que le soleil était couché depuis peu, mais en même temps le ciel était criblé d'étoiles scintillantes et la lune resplendissait vivement sans pourtant effacer la lumière de la nuit.
L'atmosphère était limpide; au ciel, pas la plus petite nuée.
Je te donnerai plus tard des détails très précis sur tous ces phénomènes. — A mon retour en Europe, tu pourras également tout en feuilletant mon journal, trouver d'autres particularités sur cette question.
Village de Mongo, rive droite du Congo, à deux jours de pirogue des bouches de l'Alima.
18 décembre 1884.