MON CHER ANTOINE
Je t'écris ces lignes pour ne pas perdre l'occasion qui m'est olïerte de t'envoyer des nouvelles.
Dans ma dernière lettre, je t'ai dit quelles étaient celles qui m'étaient parvenues.
Vous deviez alors être ennuyés de savoir que toutes les autres lettres étaient perdues. — Mais maintenant ce n'est plus la même chose, parce que, outre les lettres en question, j'en ai reçu un autre paquet pour moi et pour Attilio, avec un volume de Jolmston et ainsi, je crois avoir reçu tout votre courrier.
Maintenant voici ce qui nous concerne. J'ai trouvé enfin Dolisie, qui m'attendait au village de Mongo, près des bouches de l'Alima. Nous sommes donc ensemble et en fort bonne compagnie et nous partons chez les Mongala.
C'est un voyage qui nous prendra au moins deux mois ; tu connais notre manière de voyager, cheminer lentement et nous
arrêter dans les villages, en faisant des cadeaux aux enfants et aux femmes. La nouvelle de notre arrivée nous précède alors de village en village, et nous sommes reçus avec expansion et cordialité. Dolisie est le chef de l'expédition, je m'occupe seulement de géologie et d'histoire naturelle.
A propos de géologie, c'est ici à Mongo, que j'ai vu, pour la première fois, la terre ferme n'étant pas marécageuse. Le village est environ de 15 à 20 mètres au-dessus du niveau du fleuve.
L'orographie de cette région est chose presque indéchiffrable, on rencontre de vastes marais et d'énormes îles qui semblent être terre ferme. Le villaoe de Mono-o est une ile.
Selon moi, nous nous trouvons en présence d'un delta du fleuve et tout me confirme dans cette opinion. Mais des indigènes il est impossible d'avoir un renseignement. Et cela aussi pour les noms des villages, ce qui est une chose également très sérieuse.
Ici le ofibier est fort abondant et les bœufs sauvages très nombreux. Casimir en a tué trois hier. Les indigènes les chassent aussi avec fureur, ils se servent pour cela de leurs zagayes; Ainsi, une heure avant d'arriver d'ici au village de Mongo, nous avons trouvé dans l'eau un bœuf sauvagetué d'un coup dezagaye; au village même nous en avons vu un autre, tué de la même manière. Parmi les trois bœufs abattus par Casimir, un portait diverses cicatrices.
J'ai trouvé une nouvelle espèce de singe, inconnue surl'Ogôoué. C'est un singe à poil roux et à très longue queue.
J'ai eu la bonne fortune d'acheter pour une collection, un couteau des plus intéressants. C'est un couteau Niam-Niam. C'est une de ces armes de jet, décrites dans le livre de Schweinfurth. Je crois que j'ai eu de la chance de pouvoir l'acheter, parce que c'est un de ces couteaux qui ont une grande valeur ethnographique, mais qu'on ne peut se procurer à aucun prix. Dans ce
cas, bieiimalgré moi, je me résigne àn'en prendre que le croquis.
Voici l'esquisse de celui dont je t'ai parlé. Il est tout en fer et long d'environ 50 centimètres. Hors le manche, toutes les parties en sont tranchantes.
Que te dirai-je, que Dolisie parlant à un chef à propos delà Licona, a entendu pour la première fois le nom de Niam-Niam qui seraient, parait-il, parents de cette peuplade.
Pour rinstant, je note le fait, je le discuterai en temps utile.
Par malheur, tousles hls horizontaux qui composent le tissu réticulaire de montliéodolite se sont rompus. Il en restait encore un hier mais aujourd'hui, quand j'ai eu mis l'instrument en position pour prendre la méridienne, je l'ai trouvé rompu. Heureusement, le malheur n'est point irréparable, j'ai un filet de rechange ; l'opération est à la vérité un peu délicate, mais j'espère pouvoir la mener à bien.
La santé de tous est bonne et j'espère être en mai au Gabon.
Slalion de Diélè, 22 octobre 1884.