MON CHER ANTOINE
Me voici à la station de Diélé, dans la j)lus délicieuse campagne ;Decazes est le plus « charmant homme » que je connaisse. La campagne est, je le répète, extrêmement agréahle.
Actuellement, je me trouve occupé à préparer le départ. La journée se passe à emhaller des caisses, à achever ses journaux, à envelopper les peaux et les zagayes, etc., etc. Tout cela est enfermé dans des holtes defer-l)lanc,des sortes debidons. Ah la méchante perspective que la descente de l'Ogôoué, qui nous attend la gueule ouverte pour engloutir le travail de deux ans et demi d'Afrique. Mes cheveux se hérissent, à la pensée qu'un bout de roche au milieu des rapides peut casser en deux ma pirogue et engloutir tant de richesses réunies avec tant de fatigues. — Bah ! du courage ! J'espère que ma bonne étoile, qui m'a suivi jusqu'ici, me protégera jusqu'à la lin.
Je t'avoue que je pense avec plaisir au jour où, assis dans mon bateau à vapeur, j'aurai toutes mes caisses dans ses soutes sauvées des rapides écumants de l'Ogôoué. Gomme je respire-
rai ! je vous enverrai alors un baiser brûlant à tous, plus brûlant que les sables batékés.
Vers le 15 mai j'espère pouvoir partir de Franceville par la côte. Je n'écrirai plus désormais, j'ai trop à faire.
La date de mon arrivée, je ne te la donne jias, d'abord, parce que je ne la sais pas, ensuite, parce que deux mois de plus, ou un de moins, ne comptent plus pour moi.
La santé d'Attilio et la mienne sont des meilleures.
Madlville {Aduma), '2^ mai 1885.
Aux derniersjours d'octobre 1884 Attilio etmoinonspartimes (le Brazzaville dans deux pirogues montées par des pagayeurs Aduma. Les pirogues avaient chacune leur màt avec leur voile respective, tout cela fait dans les règles de l'art. C'était un nouveau genre de navigation, que nous, les premiers, nous inaugurions. Pourtant la saison de sécheresse et des vents touchait à sa fm, si bien que, lorsque nous fûmes arrivés a la station de Gancin, ce fut avec une grande satisfaction que nous dûmes abandonner le nouveau système, les vents forts de S.-O avaient cessé de souffler.
Nous passâmes une semaine à Gancin et, pendant ce temps, j'allai faire visite à Makoko.
Les premiers jours de novembre, nous repartîmes ; les eaux étaient alors très fortes.
Nos deux pirogues étaient chargées de nos collections, et si nous avions eu une caisse en plus elle n'auraitpas trouvé déplace.
Les eaux du Grand Fleuve (je ne sais pas si le nom de « Congo » existe dans la vallée de Stanley-Pool, mais il n'existe pas en fait, tant chez les Apfourou que chez les Batékés: ceux-ci dans leur langue appellent le Congo, le Grand Fleuve) ; les eaux du Grand Fleuve, dis-je, étaient à leur maximun de hauteur, à tel point qu'à Bolobo et à l'embouchure de l'Alima (Mbossi) nous avions été obligés de dormir en pirogue, n'ayant pu trouver un mètre carré de terre pour aborder. Tout était inondé, aussi bien les îles couvertes de bois que les vastes herbages. Ce fat avec le plus grand plaisir que nous arrivâmes à la station du bas Adouma, sans avoir mouillé nos collections. Nous les laissâmes ici, et repartîmes rejoindre M. Dolisie, qui nous attendait sur le Congo, au Nord de l'Alima; nous le trouvâmes au village de Bonga, oîi nous passâmes une quinzaine de jours, pour radouber la chaloupe à vapeur « Ballay » dont j'ai déjà parlé.
Le village de Bonga est planté comme tous les villages du bas Mbossi, où les cases occupent tout le sol qui n'est point inondé. Le village est assez grand et sillonné de canaux ({ui vont dans toutes les directions et se perdent dans les herbes. L'hydrographie de ces canaux est impossible à déchiffrer. Il y en a qui viennent directement du grand coude Nord de l'Alima, et c'est par ces canaux que l'énorme quantité de manioc, qui se prépare le long de l'Alima, arrive au Congo. A cet endroit du fleuve il n'existe aucune espèce de plantations quelconques, par cette uni(|ue raison, qu'il n'existe pas de terre où Ton puisse planter quoi que ce soit. A chaque saison, s'il reste un peu de terre sèche, il surgit un village dont les cases ont de l'eau jusqu'à leur seuil, pendant les grandes crues.
Le village de Bonga est vraiment pittoresque. Les cases sont longues d'une cinquantaine de mètres et forment de vraies rues, qui vont dans toutes les directions et aboutissent naturellement
à la rivière. Plusieurs de ces cases sont pleines de monde, d'autres sontabandonnées et ensevelies sous les grandesherbes ; leurs propriétaires sont partis en pirogue pour leur commerce. Dès leur retour les herbes seront fauchées, les toits en paille re-