‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 49 sur 71 · EN RECONNAISSANCE CHEZ LES OSSYEBA · texte numérisé non relu

EN RECONNAISSANCE CHEZ LES OSSYEBA

Ayant perdu l'espoir de pouvoir voyager avec l'aide des Okanda, je fus forcé de prendre une résolution. Je me décidai donc à quitter seul le quarier général de Lopé, je parie une bonne carabine, et aprè avoir serré la main à'mes compagnons, je partis seul, parla forêt, au village des Ossyeba.

Enme voyant partir, la stupeur des^Okanda fut à son comble.

Mon bagage ressemblait à celui d'un de ces prestidigitateurs ambulants qui parcourent nos villages d'Europe. J'arrivai ainsi chez les Ossyeba.

De ce que je me présentai ainsi à eux, sans aucnn apprêt

400 TROISEXPLO RATIONS

offensif, je leur inspirai confiance et le sentiment qu'éveillait chez eux l'apparition d'un blanc ne fut pas un sentiment d'hostilité mais bien de surprise. Un nombre imposant d'Ossyeba appartenant aux villages limitrophes m'entoura vite; tous étaient armés mais aucun ne faisait montre d'intentions hostiles. Je m'assis au milieu d'eux et quelques instants après la glace était rompue.

Deuxjours après, Mamiaka,le chef d'un village considérable, était devenu mon grand ami, et j'avais mis en œuvre toutes les séductions possibles pour capter la bienveillance de ces sauvages aux dents aiguisées. Ce furent de vraies séances de prestidigitation et de pyrotechnie, secousses données par la pile électrique, fusées à la congrève, et autres feux. Mais j'obtins le plus grand succès avec la lumière du magnésium. Je leur montrai l'effet des balles explosibles et je leur persuadai qu'avec ma carabine je pouvais tirer autant de coups que je voulais sans jamais m'arrèter. Je réussis donc au-delà de tout ce que je pouvais espérer à me gagner leur amitié et leur donner une haute idée de la puissance des blancs. Désormais, j'étais assuré que lors de notre passage chez eux nous ne serions pas molestés.

Pour mieux montrer une idée de l'accueil qui me fut fait par le^ Ossyeba, je vais rappeler quelques détails.

Un jour que j'étais en excursion pour visiter les chutes de Boue, j'avais demandé et obtenu du chef du village, l'hospitalité. Nahman, le chef noir à la longue barbe tressée, m'assigna pour habitation une petite cabane en branches peu différente de nos petites niches à chien. J'y pénétrai par une petite ouverture basse et m'y blottis.^Alors, comme d'habitude, le chef envoya ses femmes me servir à manger et je les entendis alors dire : « Venez, venez, si vous voulez voir, je vais lui donner à manger. Quand elles me portèrent des vivres, une cou-

UHAZZA

groupe de seize têtes (j'ai eu le temps de les compter) était tout autour de la }torte et resta en contemplation tout le temps que dura l'opération. Le soir, nouveau repas et nouveaux curieux qui restèrent àleur poste jusqu'à ce que jemefusse accommodé pour dormir. Il parait qu'ils attendaient ce moment avec une grande impatience et quand finalement, me déchaussant, j'enlevai mes chaussettes, ils crièrent tous : Il a cinq doigts, il a cinq doigts, et s'en allèrent.

Je retournai ensuite chezMamiaka. Cette fois mon triomphe fut complet, lorsque je pus décider ce chef à m'accompagner lui-même lors de mon retour à Lopé, chez les Okanda, avec trente-cinq de ses Ossyeba auxquels je jurai qu'ils seraient par moi protégés de toute hostilité et renvoyés chez eux avec des présents.

Je partis donc avec eux, et cette fois de notre station de Lopé.

Grande fut la joie de mes compagnons quand ils me virent revenir avec une si brillante escorte, l'accueil fut enthousiaste.

Page 1