LE PAYS DES BATEKES
Le bananier, qui prospère seulement dans les pays d'une végétation luxuriante, disparaît pour ainsi dire entièrement. L'arbre du manioc persiste encore et produit, et le mil, que je n'avais pas encore rencontré, est cultivé par lès indigènes sur une large échelle et ressemble à un tubercule de couleur jaunâtre, de la famille et de la saveur de la pomme de terre, mais de goût un peu amer.
Voilà en quoi consistent les récoltes annuelles et périodiques de la contrée. Le labeur continuel, que la stérilité du sol impose aux habitants, élève de beaucoup le niveau de ce peuple dans l'échelle sociale, et je contemplai ce spectacle fort inattendu, de voir trente ou quarante indigènes travailler ensemble, avec des pioches, le même champ de mil ou de manioc. Les villages construits sur le haut d'une colline assez élevée sont ombragés de palmiers qui abritent les cases des rayons du soleil cuisant. Chaque groupe de village est sous les ordres d'un chef héréditaire qu'ils appellent « Ngancie », auquel appartient en propriété le terrain avoisinant. C'est par ses soins que sont faites les plantations dont les différentes hauteurs indiquent les travaux successifs des différentes générations. Ces palmiers, encore qu'ils ne produisent pas de dattes, sont cependant d'un
aide puissant à ces peuples laborieux; de la graine ils extraient une huile qui sert de condiment, et du tronc une boisson fermentée, le vin de palme.
La manière de l'obtenir est des plus simples : ils pratiquent une ouverture là où le tronc commence à se couvrir de palmes, et ils y appliquent une courge vidée; le suc en coule avec abondance en même temps que la chaleur du soleil le fait fermenter immédiatement. Avec les feuilles tressées de ce même palmier, ils font une étoffe qui leur sert à recouvrir la courge.
Excepté quelques rares poules, les animaux domestiques manquent. La viande leur manquant, ils recherchent avec avidité dans tout le règne animal ce que peuvent leur procurer les insectes, et mangent gaiement des fourmis blanches qu'ils extraient de terre, ainsi que des chenilles et des sauterelles fumées qu'ils accommodent à l'huile de palme.
Malgré les pluies tropicales fréquentes, il y a quelquefois disette d'eau causée par la trop grande perméabilité du sol, et on n'en trouve ({ue dans les vallées ])asses et dans les puits creusés dans les sables fort difficiles à découvrir et que les habitants cachent aux étrangers. Le pays tient un peu du désert; le bois, pour allumer le feu, y est précieux et il est arrivé souvent que, le soir, ayant coupé quelques broussailles près de notre campement, nous aj^ons eu des difficultés avec les chefs propriétaires du sol, qui criaient à l'usurpation et qui, pour preuve de leur droit de propriété, montraient les limites de leurs plantations.
Nous avons pu constater des relations commerciales assez suivies entre ces tribus et les habitants de la côte. Des caravannes de cinquante à cent personnes apportaient le sel blanc et des tissus de la côte de Majombe. Ils me furent indiqués comme peuples habitant la région Sud-Ouest, après les Bollari, lesBagascia,lesBaci], les Agide, les Aiembo. Les Batékés sont de tempe-
rament belliqueux, mais ils combattent tribu contre tribu. Quelquefois cachés danslesbroussailles qui sont sur les hauteurs, ils attendent au passage les caravanes, les attaquent et s'emparent des marchandises. Les fusils, très appréciés, sont fort rares chez eux. Leur arme de prédilection est le sabre ou le couteau courbe à lame large et effilée, qu'ils manient avec dextérité, et les javelots qu'ils lancent très loin avec une précision vraiment admirable,
LE PEUPLE APFOUROU OUBANGUI
Un matin, pendant que je précédais le reste de l'expédition, accompagné par trois hommes et suivant le bord du fleuve pour en connaître l'importance, au détour d'un groupe d'arbres, je me trouvai en face d'une cabane de forme extraordinaire. La façade était de 50 mètres comme une place de village ; quatre ou cinq hommes étaient assis à roml)re et parlaient ensemble, n'aj^antpas entendu mon arrivée. Pour ne pas les épouvanter ^ .j'accrochai le fusil à une espèce de vérandah et m'assis tranquillement. Ceux qui étaient tournés de mon côté, dès qu'ils me virent, prirent immédiatement la fuite; mais un de ceux qui, assis sur une natte, me tournaient le dos, avant d'avoir pu se tourner pour chercher la raison de cette fuite, se trouva si voisin de moi qu'il eut peur de bouger. Won interprète fumant tranquillement lui adressa la parole, mais la réponse fut incompréhensible. Rassuré par notre immo])ilité et notre contenance pacifique, il se leva d'un bond et disparut aussi.
Voici comment eut lieu notre première rencontre avec les
Apfourou que les Batékés nous avaient décrits comme un peuple hostile et armé de nombreux fusils.
C'était donc là ce peuple dont l'arrivée sur les bords de l'Alima, arrivée qui devait avoir lieu sous peu, causait aux Batékés la plus grande peur. Surpris et restés seuls avec l'interprète Denis, nous eussions volontiers fait honneur aux aliments qui bouillaient dans une marmite et que la fuite de leurs propriétaires avaitlaissés à notre disposition; mais, fidèle à mon sj'stème du respect le plus scrupuleux de la propriété, je me contentai de prendre une noix de coco et de déposer en échange quelques verroteries, un petit miroir et un petit couteau, laissant ainsi des échantillons de nos marchandises.
La cabane qui se dressait devant nous était très longue puisqu'elle mesurait plus de 30 mètres et qu'elle était divisée en chambres de même dimension. Les portes donnaient sur le fleuve, le toit était fait de grandes nattes et d'herbes de marais inconnues aux Batékés et soutenues avec des pieux plantés et enfoncés dans le sol qui formaient devant la case une espèce de portique à l'abri du soleil. C'était une habitation provisoire, apte à être facilement défaite et transportée ailleurs. Nous trouvâmes des filets, des nasses très ingénieusement faites et des harpons. Pendant ce temps, nous vîmes passer un canot le long du fleuve; les rameurs chantaient une petite chanson (fui leur servait à plonger en mesure leurs rames dans l'eau et qui indiquait une longue pratique de cet exercice.
Deux pirogues amarrées à la rive nous donnèrent l'occasion d'en observer minutieusement la construction, différente de celles de rOgôoué, ce qui nous démontra qu'elles n'étaient pas destinées ànavigucr sur des cours d'enn interrom]ius par des rapides. En effet l'ayniit et Farrière n'étaient pas relevés, et h? fond était courbe, l'épaisseur des bordages (environ de deux centimètres) n'eût certes pu résister à une navigation dans les
rapides. Dans le fond des pirogues nous trouvâmes des rouleauxdetabac enrôle que nous avionsvu fabriquer chez les Batékés, ainsi que des corbeilles d'une forme spéciale dont nous ne pûmes examiner le contenu, fermées qu'elles étaient par des feuilles et attachées par des lianes.
Un petit bout de chemin, dont une partie traversait un petit bois, nous conduisit au seuil du village Apfourou qu'une palissade protégeait entièrement du côté de terre. Quand j'y fus arrivé, et après avoir averti le chef du village de ma visite, j'entrai dans Tenceinte. Au seuil du passage que je trouvai ouvert, sur le terrain, était répandue une couche de cendres, de lianes entrelacées et nouées entre elles ainsi que d'herbes ; tous ces sortilèges étaient faits à cause de moi.
Une fois en présence du chef, après avoir échangé les quelques politesses d'usage, je lui fis immédiatement un cadeau composé de tout ce qui me restait en marchandises.
Mes cadeaux et surtout ma boîte de poudre du poids d'un kilo, furent reçus avec une joie mal dissimulée.
Le village était composé de cases basses, longues, adossées sans ordre à la forêt, toutes pareilles ayant leurs ouvertures (c'est à tort que j'appellerais ça des portes) du côté du fleuve. Il présentait un aspect caractéristique et différent des villages Batékés environnants. Des bananiers (toto) donnaient de l'ombre aux cases, et le niveau du sol s'élevait de peu au-dessus de celui du fleuve.
Je sus que je ne me trouvais pas, comme je le pensais, aux confins de leur pays, mais bien dans une des nombreuses factoreries pour le commerce et la manipulation du manioc, qu'ils ont près de leur pays; la récolte faite, ils le macèrent et le réduisent, et l'enferment dans des boîtes de 15 à 20 kilos, de forme spéciale. Ce manioc, une fois arrangé de cette manière, outre qu'il sert pour provision de voyage, se vend aux peuplades
41t> TROIS EXPLORATIONS
qui naviguent sur le fleuve immense où l'on voyage pendant des mois et des mois, en réchangeant pour de la poudre et des fusils que leur fournissent les Aboma.
La nuit qui approchait à grands pas mit un terme à cette importante conférence avec le chef des Oubangui, et je pris congé après avoir hu dans le verre qu'il me présentait. Il avait d'abord eu soin de se marquer au front d'une raie de plâtre et d'approcher de ses lèvres le verre avant de me l'ofïrir.