CHAPITRE IV
Difficultés inoiiïes pour les porteurs. — Emi^loi des esclaves futurs afîrauchis. — L'odieux esclavage. — An pays de Batékés. — Le domaine du lion. — Sans chaiissures. — Nous marcherons pieds nus! — En danger. — Nos Batékés révoltés. — Hostilité croissante. — Dispositions suprêmes. — Une Sainte- Bai'be. — Prêts à sauter. — Fétiche! — Sauvés. — L'Alima. — Le sel du Soudan. — Vais-je au Ouaday?
Les iionibreuses tribus, avec lesquelles uuus étious eutrés en contact, étaient alors en guerre entre elles ; et notre quartier général de Masciogo était un point neutre où se rencontraient souvent les chefs des peuplades en guerre.
Quel chemin prendre sans une route tracée, sans un fil pour se guider dans ce labyrinthe de peuples insoumis, sans la connaissance du pays qui nous entourait.
Gomment trouver les ressources nécessaires au ravitaillement que nous devions tripler et, en même temps, fallait-il prendre la voie de terre et transporter nos ballots à dos d'homme ? Le docteur Ballay avait dû réduire notre bagage à quatrevingts caisses.
G'està droite et à gauche qu'il fallait aller raccoler un à un des hommes qui, une fois le paiement reçu, abandonnaient le plus souvent leur fardeau à moitié chemin. Pour comble d'exaspération, nous constatâmes, une fois le transport terminé, que plusieurs de nos caisses avaient été ouvertes et en partie dévalisées.
DANS L'OUEST AFRICAIN àl
Réduits à d'aussi tristes moyens d'action, nous étions dans l'impossibilité d'avancer. Nous allions, en effet, traverser l'étendue pays qui sépare les peuplades de l'Ogôoué de celles de de l'est. Or, les unes et les autres se livraient une guerre acharnée, et personne n'aurait voulu me suivre sur ce terrain qui venait d'être dévasté par des combats continuels. Les gens de notre escorte eux-mêmes, épouvantés de quitter le fleuve qui devait les ramener dans leur pays, nous créaient par leur résistance passive les plus sérieuses difficultés.
Il nous restait une dernière ressource : celle d'employer des esclaves comme porteurs. J'avais déjà essayé, l'année précédente, d'utiliser des esclaves comme interprètes ; mais l'essai n'avait point réussi. A peine rentraient-ils dans leur pays qu'ils me quittaient, usant de la liberté que je leur avais donnée dès l'origine, pour aller retrouver ceux qui les avaient déjà vendus et qui les revendraient encore. Nous avons vu même l'un d'eux mettre presque immédiatement la bûche de l'esclavage aux pieds de son compagnon de liberté.
Pénétrant dans les montagnes sablonneuses et nues qui limitent à l'est le bassin de l'Ogôoué, nous arrivâmes fin mars 1878, dans la région de Batékés dont la population, aussi bien que la nature du sol, diffère entièrement des peuplades et des régions que nous avions parcourues jusqu'alors.
Dans la région boisée et fertile, mais malsaine que nous venions de traverser, nous avions trouvé une abondance relative de vivres.
Le pays de Batékés, au contraire, dans lequel nous allions nous eDgager, nous était dépeint sous les couleurs les plus sombres, comme peuplé par des hommes adonnés à la guerre et au pillage pays ; dénué de vivres et présentant, par conséquent, les plus grandes difficultés de ravitaillement pour un personnel que nous avions triplé.
J'avais d'ailleurs pu vérifier une partie de ces dires dans deux reconnaissances qui avaient pour but de déterminer la route à faire suivre à notre caravane. Le pays se présentait, en efïet, sous la forme d'un désert, avec le sable pour sol, creusé par endroits de gorges profondes d'où émergent des roches granitiques. J'y pus relever des traces du passage du lion, dont le domaine semblait succéder à celui de l'élépliant et du gorille qui habitent le bassin de l'Ogôoué.
Depuis quelque temps déjà, nous venions d'éprouver une cruelle déception. La caisse en fer blanc soudée qui renfermait les provisions de chaussures et que nous croyions parfaitement étanche s'était remplie d'eau dès les premiers naufrages que nous avions essuyé sur l'Ogôoué. Lorsque nous l'ouvrîmes à Pubara, son contenu était entièrement hors de service, en sorte qu'après avoir laissé sur la route les lambeaux de nos vieilles chaussures nous en fûmes réduits à marcher pieds nus. Ce mode de locomotion, qui semble si naturel chez les noirs, était très dur pour nous ; cependant, il fallut nous y résigner pendant près de sept mois. Nous commencions à nous y faire lorsque nos vêtements en lambeaux laissèrent nos jambes exposées aux atteintes des broussailles et des buissons épineux.
La saison des pluies n'était pas encore terminée, qu'impatients de continuer notre voyage, nous nous mettions en route sans avoir souci des ondées qu'un ciel inclément versait chaque soir sur nos corps fatigués.
Dès lors la marche devint plus rapide; en vingt jours nous traversâmes le pays des Umbétés pour entrer dans celui des Batékés où, de nouveaux porteurs libres s'étant offerts, nous eûmes une dernière fois la naïveté d'accepter leurs services.
La leçon devait être décisive.
Gomme M. Ballay était resté en arrière avec nos porteurs
spéciaux, les Batékés au nombre de cinquante jetèrent à un moment donné leurs fardeaux à terre et nous entourèrent en nous menaçant de leurs sagaies. Un instant de faiblesse eût tout perdu, car ces gens- là n'attendaient que l'occasion de piller les bagages; heureusement la fermeté de notre contenance les tint en respect, Ils se décidèrent à reprendre leurs bagages, mais à contre-