RAPPORT POLITIQUE AU MINISTRE DE LA MARINE SUR LE DEUXIÈME VOYAGE
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de remettre entre vos mains le traité conclu avec le roi noir Makoko, dont la suprématie s'étend sur le territoire situé sur la rive droite du Congo, en amont des grandes cataractes de ce fleuve.
Par ce traité, Makoko se met sous la protection de la France ot lui cède une portion de son territoire.
Importance géographique du territoire occupé. — Le terrain concédé est délimité par les rivières Impila et Djoué; il s'étend sur toute la rive droite du lac nommé, parles indigènes, Ncouna (N'tamo), sur un espace de dix milles, le long du Congo, immédiatement en amont de la dernière cataracte. C'est le point cornriiercialemeiit stratégique autour duquel s'agite la question du Congo.
En eflel c'est seulement entre ces limites que peuvent déboucher les grandes voies de communication à établir, par la suite, sur la rive droite pour relier l'Atlanlique au Congo iulérieur navigable.
Go traité mérite toute votre attention parce que, ratifié dès à
présent, // tranche cette question à l'avantage de la France. Sans entrer ici dans les détails que j'ai déjà résumés dans un autre rapport, permettez-moi de vous relater, aussi brièvement que possible, les faits qui ont provoqué la conclusion du traité, — l'historique de notre occupation, — et d'indiquer les avantages qui en résultent pour notre avenir.
Le récit de ses nombreux combats avait précédé Stanley dans sa descente du Congo en 1877. — Les tribus qui ne se sentaient pas assez fortes pour résister s'écartaient de son passage, les peuplades puissantes engageaient la lutte. De là, les trois principaux combats: de l'Arouïmi, des Mangala et enfin celui qui eut lieu en aval de l'embouchure du Qouango, en face de la résidence de Makoko. Depuis ce combat, qui fut le dernier, le vide s'était formé autour du voyageur. Même à Ncouna, centre populeux, où il dut s'arrêter pour avoir des "^'ivres avant de s'engager dans les rapides, Stanley ne put s'en procurer\£ue grâce à Itsi, seul chef avec lequel il eût des relations et dont le village était situé sur la rive gauche, immédiatement en amont du premier rapide.
Ce chef avait supplanté son père contre le gré de Makoko. Il se trouvait pour cette raison en mauvais ternies avec son suzerain et fut le seul qui s'écarta de la ligne de conduite tracée.
Le calme s'était peu à peu rétabli dans la contrée. Néanmoins les indigènes jetaient encore des regards méfiants vers le bas Cono-o.
Motifs des bonnes dispositions des habita nts à notre éga)'d. — Sur ces entrefaites ils avaient appris que d'autres blancs, — les Fallàs (c'est ainsi qu'ils désignaient les Français) établis sur le haut Ogôoué avaient ouvert, avec les peuplades voisines, des communications avec la côte, d'où résultait pour la contrée une source de prospérité et de commerce. De là leur désir de gagner l'amitié de ces blancs et de rechercher leur protection
contre ceux du Congo dont le retour était annoncé comme une menace.
Situation politique. — La dynastie des Makoko est fort ancienne et son nom était connu à la côte au xv' siècle. En effet, Bartholomeo, Diaz et Ga da Mosto le citent comme un des plus grands potentats de l'Afrique équatoriale de l'Ouest.
Bien que les cartes duxvi" siècle, qui mentionnent le royaume de Makoko, lui assignent une position géographique passablement exacte, Stanley l'avait traversé sans avoir connaissance de cette dynastie qui l'intriguait vivement.
Les chefs qui occupent les deux rives de Ncouna (N'tamo, Stanley-Pool, Brazzaville), espèce de lac formé par le Congo en amont des dernières cataractes, sont tous feudataires do Makoko et reçoivent de lui, à chaque succession, leur investiture, qui implique la pérogative de s'asseoir sur une peau de tigre, et dont le signe distinctif est un collier en cuivre.
Les tribus Cf dont le monopole de la navigation arborent le pavillon français. — Si en face de l'îlot où Stanley livra son dernier combat je parvins à conclure la paix avec les tribus les plus occidentales, — qui sont les navigateurs par excellence du Congo, — c'est à l'influence de Makoko que je le dois. — En effet, c'est par son intermédiaire, qu'en signe de paix et de protection le pavillon français fut arboré par ces tribus dont nous avions besoin pour assurer par l'Ogôoué et l'Alima nos communications avec le Congo qui est appelée cet endroit Niali-Makoko.
Lorsque j'annonçai que les blancs de l'Ogôoué viendraient dans le Congo par l'Alima, pour nouer dans l'avenir des relations commerciales qui amèneraient la prospérité et l'abondance, on accueillit cette nouvelle avec enthousiasme.
Préliminaires du traité. — Makoko tenait beaucoup à ce qu'on établit près de sa résidence de Nduo le nouveau village
des blancs. Ce n'est pas sans regret qu'il accéda à ma demande de le fixer plus loin, à Ncouna, lors même que je lui eus expliqué la raison de mon choix qui était d'ouvrir sur ce point une route plus facile aux Blancs-Fallas. — « Ncouna— N'tamo m'appartient, dit-il; jeté donne d'avance la partie que tu désigneras. Ngaliémé donnera ma parole aux chefs qui tiennent la terre en mon nom, et qui dépendront désormais de toi. »
C'est même sur sa demande que je laissai ensuite sur le terrain concédé le sergent M alamine et deux hommes, à l'entretien desquels il s'oltnt de faire pourvoir jusqu'à mon retour, car il savait que j'étais dénué de ressources.
Makok(> arbore le pavillon français en signe de prof erf ion. — En partant pour Ncouna, nous nous quittâmes en fort bons ternies; les cadeaux que je reçus de lui furent plus considérables que ceux qu'il obtint de moi. Je lui fis comprendre que le seul fait d'arborer notre pavillon constituait pour lui une protection eflective envers d'autres Européens. Voulant lui donner acte des mesures qu'il avait prises en notre faveur touchant Ncouna, je lui remis un pavillon.
Signature du traité. — Le o octobre 1880 l'acte de prise de possession fut rédigé et signé à Ncouna. La décision de Makoko avait été signifiée aux indigènes par Ngaliémé qui se trouvait alors à Ncouna pour percevoir des redevances.
Oecnpation ds la rice droite. — Tous les chefs établis sur le terrain concédé arborèrent le pavillon français et vinrent ine rendre hommage pour confirmer la prise de possession.
Les chefs de la rive gauche apprenant que ceux de la rive droite avaient obtenu de moi non-seulement le pavillon français mais qu'ils allaient jouir d'avantages par l'établissement futur d'Européens dans leur contrée, m'envoyèrent une députation pour obtenir les mêmes faveurs.
(( Nous sommes, aussi bien que ceux de la rive droite, vas-
saux de Makoko, disaient-ils, et nous désirons ne pas rester à l'écart de la prospérité que les Fallàs amèneront dans la contrée. »
Sur ma réponse que les Français ne désiraient pas pour le moment se fixer de l'autre côté du fleuve et prendre possession des deux rives, ils insistèrent auprès de Ngaliémé pour avoir au moins un pavillon en signe de protection. Ils réussirent à obtenir de lui que les cliefs des deux rives auraient la charge et la responsabilité des hommes que je laissais dans le pays.
J'acceptai ce compromis. Mais connaissant la situation délicate d'Itsi Ngaliémé à l'égard de Makoko, je refusai de le voir et de lui donner un pavillon. Toutefois, sur l'instance du doyen des chefs je laissai un pavillon de plus à condition qu'il le donnerait à Itsi sous sa propre responsabilité.
Les faits qui suivirent ont prouvé que ce traité avait été stipulé par les indigènes avec entière connaissance de leurs intérêts, et qu'ils l'ont observé fidèlement. Le seul reproche qu'on pourrait leur faire c'est d'avoir un peu péché par excès de zèle.
Arrivée des missionnaires anglais. — Trois mois après mon départ, deux missionnaires évangéliques, MM. Grudington et Bentley, suivant la même route que moi mais à l'inverse, arrivèrent à Ncouna où, surpris de voir flotter notre pavillon, ils demandèrent avec instance aux indigènes s'ils comprenaient l'engagement qu'ils avaient contracté en donnant leur pays à la France.
Les indigènes à leur tour leur ayant demandé s'ils étaient Français, ils mirent peut-être trop d'empressement à afficher « qu'ils n'avaient rien de commun avec les Français, qu'ils étaient Anglais, une tout autre nation ».
Poinyarlei^s. — Cette déclaration, qui décelait un certain antagonisme,etla direction par laquelle ils arrivaient inspirèrent la méfiance. Ensuite, leurs démarches, ayant pour but de s'éta-
blir sur la rive gauche, — démarches faites exclusivement auprès d'Itsi-Ngaliémé, — que par mépris ils confondaient avec Ngaliémé, le représentant de Makoko, — dont le nom figurait sur le traité, — leur aliénèrent tous les chefs qui voyaient dans ces pourparlers dont ils étaient exclus une intrigue portant atteinte aux droits de Makoko. — Aussi témoignèrent-ils aux missionnaires des intentions hostiles, que le manque d'expérience de ces derniers et l'ignorance des causes qui les motivaient leur firent exagérer.
Ayant compliqué la situation, ils durent accepter la protection de notre sergent Malamine dont ils auraient désiré pouvoir se passer. Malamine se mit à leur disposition, conformément aux ordres que je lui avais laissés. Cette offre arrivait à propos, car les missionnaires étaient inquiets, au milieu de cette population mal disposée.
Protection donnée par le loavillon. — Notre sergent réussit à calmer les indigènes en leur faisant comprendre que les Anglais étaient frères des Français. Son offre de les accompagner au village qu'il habitait fut déclinée par les missionnaires. Mais à leur demande, il mit pour les rassurer un de ses marins à leiir garde.
Départ des missionnaires. — Deux jours après, protégés par le sergent, les missionnaires quittaient la contrée.
J'ose affirmer, comme ils le reconnaissent d'ailleurs euxmêmes, que notre deuxième station ne leur a pas été inutile, bien qu'ils aient tenu à profiter le moins possible de la protection que notre pavillon leur offrait.
Arrivée de Stanley. — Stanley, informé de ces faits, laissa en arrière à Manianga son matériel et son personnel considérables, et arriva le 27 juillet à Ncouna, à la tète de quatre Européens (dont deux officiers belges) et de soixante-dix Zanzibarites.
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But poursuivi. — Il pensait qu'une démonstration de force et de puissance intimiderait ces chefs qui semblaient vouloir défendre d'une manière si exclusive qu'on portât atteinte aux droits qu'ils nous avaient donnés.
Dès son arrivée, Malamine, suivant les instructions reçues, alla à sa rencontre avec deux moutons et une provision de vivres qu'il lui offrit en signe de bienvenue.
Mauvais accueil fait au sergent. — Cédant peut-être à un mouvement de dépit momentané, Stanley eçut très durement le modeste sous-officier représentant l'occupation par la France d'un point qui depuis deux ans était l'objectif de l'Américain.
Les indigènes déclare^it qu'ils ont cédé leur territoire et ne veulent laisser personne s'y établir. — Repoussant dédaigneusement toute olfre de services il se mettait ouvertement aux yeux des indigènes en antagonisme avec moi, et rendit encore plus vive la crainte et la méfiance que son seul nom inspirait. Aussi, lorsqu'il manifesta l'intention de s'établir dans la contrée, les indigènes répondirent à ses avances qu'ils avaient cédé leur territoire et qu'ils ne voulaient laisser personne s'établir sans mon autorisation.
Les indigènes défèi-ent leurs droits. — A un déploieinent de force qui n'était qu'une menace, ils déclarèrent qu'ils répondraient à la force par la force et arborèrent leur pavillon français.
Préparatifs du départ de Stanley. — Le désir de se conformer aux instructions reçues, de procéder pacifiquement et le resjiect dû à notre drapeau, firent que Stanley n osa pas ouvrir les hostilités contre les chefs qui se couvraient de notre pavillon pour défendre Ituirs droits. Il accepta de camper à l'endroit ({iie les indigènes lui assignaient pour faire ses préparatifs de départ.
Arrivée d'im missionnaire français. — Ce fut là que cinq jours après le trouva le père Augouard que Stanley avait tenu à devancer. Je ne sais si ce missionnaire français comprit le
but de l'extrême prévenance de Stanley à son égard. Mais l'intimité qui s'établit entre le nouvel arrivant et Stanley, auparavant si hostile à nous (à la France), eut pour effet d'inspirer aux indigènes des doutes sur la nationalité que déclarait le père Augouard, sans hisser de pavillon. En un mot je soupçonne que, aux yeux des indigènes, le missionnaire se plaça trop sous la protection de la puissance apparente de Stanley et pas assez à l'abri de la faiblesse et de l'influence réelle du sergent.
Stanley engage le missionnaire français à part ir. — Il aurait pu rester sans crainte. Mais ignorant absolument ce qui s'était passé entre Stanley et les indigènes, il avait mal jugé la situation. Il quitta Brazzaville au bout de trois jours à la grande joie de Stanley qui, voulant se débarrasser d'un témoin importun, facilita son départ de toutes\Q?> manières.
A cette époque j'envoyai des marchandises à notre sergent qui depuis six mois était sans nouvelles de nous. Je convoyai moi-même ce ravitaillement jusqu'à mi-chemin. Gomme j'avais appris vaguement par les indigènes l'arrivée d'Européens sur ce point, je leur écrivis une lettre où, offrant mes services, j'exposai la situation et réservai nos droits.
Stanley quitte notre territoire. — Stanley, reconnaissant que notre occupation était un fait accompli, jetâtes yeux sur la rive opposée.
Intrigues de Stanley ai'cc Itsi-Ngaliènic. — Je ne sais s'il comprit la portée des intrigues qu'ilentamaavecltsi et la signification de la peau de tigre qu'il lui envoya, mais ce que je sais, c'est que le but poursuivi était d'amener, sans se compromettre, ce chef à abattre le pavillonfrançais,sous laprotectionduquel il ne voulaitpas se placer. Il l'aurait ensuite engagé à s'insurger contreles institutions dupays, enpromettantàcechef sa protection, et en l'engageant à s'appuyer sur les Bacouo, peuples voisins. Stanley apposte des liomnics sur la rire gauche. — Itsi n'au-
rait pas osé accepter le dangereux honneur d'être nommé par Stanley chef d'un territoire appartenant à Makoko sans les fusils à répétition des Zanzibars laissés en garnison dans son village.
Stanley quitte la contrée. — Il est tout naturel que les indigènes l'aient pris par la famine pour le forcer à un départ qui coupait court à ses démarches.
Makoko force les hommes de Stanley à quitter la contrée. — Bien que Stanley eût su mettre à profit le temps de son séjour, les germes de discorde qu'il sema dans la contrée avortèrent pour le moment. Itsi n'était pas assez puissant, ni assez sûr de l'amitié des Bacouo. Aussi sous la pression exercée par l'autorité de Makoko il s'est vu bientôt forcé de renvoyer de son village la garnison des Zanzibars qui portait atteinte aux droits du suzerain.
Stanley voyant que sa manière d'agir lui avait aliéné les véritables chefs du pays et que désormais la seule chance de prendre pied à Stanley-Pool se trouvait dans les mains d'Itsi, abandonna la rive droite. A partir de Manianga c'est sur la rive gauche qu'il traîna ses vapeurs pour déboucher à Stanley-Pool, au village d'Itsi.
Se voyant forcé de respecter le traité qui nous cède Brazzaville, il comprit qu'il fallait compter avec nous et en référa à ses commettants en leur exposant la situation.
Le roi de Belgique demande notre adhésion à rétablissement cruite station. — Informé de l'influence que j'avais acquise à la France, le roi des Belges demanda à M. de Lesseps, président du comité français de l'Association africaine s'il n'avait pas d'objection à faire l'établissement d'une station dans notre voisinage. Parce seul fait, le roi des Belges, avant de s'établir, nous a donné acte de la reconnaissance de nos droits, et de la légalité de notre occupation.
Etablissement aune station belge sur la rice gauclie, à Ncouna. — Depuis les dernières nouvelles Stanley avait renoué en face et cette fois avec succès les fils d'une politique qui avait déjà subi un premier échec.
Tel est l'historique de la première station belge, établie sur la rive gauche du Congo, qui date de décembre 1881, c'est-à-dire d'un an et trois mois après notre occupation de la rive droite. Permettez-moi d'insister sur les avantages que donne à la France le traité dont j'ai l'honneur de demander la ratification présentement.
Par le traité que j'ai conclu et par notre occupation jusqu'à ce jour nous avons acquis des droits sur un point qui nous assure une situation privilégiée sur les débouchés du grand bassin du Congo dont ce point est la clef.
Ce sont nos concurrents qui, à un moment où ils se croyaient exclus, ont d'eux-mêmes ratifié nos droits en demandant à participer aux bénéfices de l'occupation d'un point qui, conquis en premier lieu par eux, aurait pu devenir à tout jamais inaccessible pour nous.
On parle de la neutralisation du Congo. Les principaux intéressés, la Belgique et l'Amérique, sont partisans de ce principe, qui n'est en réalité que fUiif. Il n'est pas, en efiet, sans intérêt de signaler les conventions échangées entre le représentant de cette idée internationale et les chefs indisfènes.
Par ces conventions, à partir de Vivi, en amont sur la route qu'a suivie Stanley, les terrains propres à être utilisés sont la propriété du Comité d'études du Congo.
Particulièrement aux environs de Vivi il est défendu de s'établir sans demander à Stanley l'autorisation spécifiée dans ces conventions et reconnaître ainsi au Comité d'études du Congo ou la souveraineté ou la propriété exclusive du sol.
La rapidité de notre action et la priorité de notre installation à Brazzaville, sont \enues déjouer un plan de monopolisation de la voie qui semble difficile à concilier avec la neutralité réelle du Congo.
Il ne m'appartient pas de juger les pourparlers qui ont eu lieu en Europe, entre le roi de Belgique et le gouvernement français, relativement au r«j;jj(?Z du sergent Malamine, à un moment où les faits qui s'étaient passés en Afrique n'étaient connus qveipRY la correspondance de Stanley. Je diiai seulement qu'ils indiquent l'habileté e nos concurrents à profiter de nos moindres fautes.
Situation politique. — Deux drapeaux flottent actuellement sur le point le plus rapprocbéde l'Atlantique où le Congo intérieur commence à être navigable. Sur la rive droite, à Brazzaville, le pavillon français représente notre droit d'accès au Congo intérieur. En face de nous, à Stanley-Pool, un pavillon inconnu à l'abri d'une idée internationaled'humanité, de science et de civilisation tend à inaugurer le monopole commercial d'une compagnie qui aspire à devenir souveraine et dont le mandataire agit déjà en souverain.
C'est notre droit d'accès que nous ratifions en ratifiant le traité. En ne le ratifiant pas nous laissons le cliainp libre à la réalisation d'une neutralité de noii-i et d'un monopole de fait (1).
Avantages de la ratification du traité. — La ratification du traité nous évite donc des complications futures, pour le cas où, sans abandonner nos vues sur ces contrées, nous abandonnerions nos stations aux hasards d'un voisinage envahisseur que notre indifférence rendrait plus entreprenant.
Où nous mènera la politique d'exclusion inaugurée par Stanley à Vivi, politique que j'ai déjouée à Stanle3'-Pool ?
(I) Cos conventions sont entre les muins des chefs indigènes, voisins de Vivi. Le pèi-c Augouard eut roceasion de les voir, mais il n'en saisit pas la portée.
Telle est la question qu'il faut étudier et trancher.
Si nous étions restés étrangers au mouvement signilicatif qui s'est manifesté, il y a trois ans, Stanley aurait passé à Ncouna des conventions semblables à celles de Vivi (1), et le dernier arrivant aurait trouvé la place prise. C'était là, en elfet, le sort qui nous était réservé, si je ne l'avais "pas devancé.
Le coup porté au monopole commercial a frappé juste. Stanley n'en a pas caché son dépit.
Mais prenons garde, si nous laissons V infîaence étrangère s'établir sur la rice droite du Congo notre Colonie du Gabon, réduite aux ressources du seul Ogôoué, ï'estera à jamais un modeste comptoir perdu sur la côte.
Il est à remarquer que ce traité ne nous engage qu'autant que nous le voulons bien. Et nous n'avons en le ratillant qu'à prendre les mesures réclamées par noi intérêts les plus élémentaires pour le maintien de notre station du Congo.
Le traité entraine, non pas une acquisition territoriale, mais l'occupation profitable aux intérêts de notre pays d'un point stratégique important pour le combat paisible de la concurrence commerciale.
Le présent rapport ayant pour but de prouver l'urgente nécessité de reconnaître un traité préparé et une occupation effectuée au nom de notre pays, par ma propre initiative, je dois
(1) Si, à l'époque où j'appris le fùclieax contre-temps qui retenait le docteur Ballaj' avec son bateau démontable, je n'avais pas été entièrement dénué de ressources, me mettant à la tête des piroguiers de l'Ogôoué, dont je m'étais fait des auxiliaires, j'aurais pu, au profit de mon influence, les lancer pour la première fois dans le Congo intéi-ieur à la recherche d'un nouveau marché d'ivoire; comme autrefois, profitant de mon influence, je les avais envoyés à la côte, à la recherche du commerce direct avec les Européens.
Ces faits donnent la mesure de Tinfluence que nous pouvons acquérir par la fondation de Brazzaville.
constater jusqu'il quel point j'ai engagé la responsabilité de la P^rance, et faire observer :
1" Que la ratification du traité ne présente aucun inconvénient.
2» Qu'elle offre des avantages.
3° Qu'elle exige^ certaines mesures immédiates, indiquées ci-après.
A l'égard du gouvernement, voici quelle était ma situation. Pendant toute la durée de mon voyage, considéré comme embarqué à bord de l'Eurj^dice avec seize matelots noirs, j'étais ainsi que mon escorte à la solde du département de la marine. Par conséquent Brazzaville se trouve avoir été occupée provisoirement pendant deux ans, par un sergent et par trois matelots noirs français auxquels j'avais donné le droit d'arborer notre pavillon.
N'ayant pas qualité pour traiter, c'est sous ma propre responsabilité, qu'en occupant Brazzaville, j'ai profité des bonnes dispositions de Makoko à l'égard de la France dont j'étais le représentant.
N'ayant fait qu'accepter, sous bénéfice d'inventaire, une cession de territoire, j'ai Tbonneur, monsieur le ministre^ de vous demander la ratification d'un traité par lequel une seule des parties contractantes (les cliefs noirs) se trouve liée.
En effet, je n'ai engagé la responsabilité de la France, ni en assurant d'autre protection que celle qui résulterait du fait d'arborer notre pavillon, ni en promettant d'autres avantages que ceux qui découleraient naturellement dans le présent de l'établissement d'une station dans la contrée, et dans l'avenir des relations commerciales que cette station contribuerait établir avec la côte.
Notre ratification n'aurait pas d'inconvénients.
1" Le fait que ce traité a été maintenu par les indigènes et
respecté par d'autres États, grâce à la seule présence de notre pavillon, est la preuve évidente que la ratification ne donnera point ]3rise à des complications futures.
2° Nos seuls concurrents ont implicitement reconnu nos droits de premiers occupants, en demandant à s'établir en face de nous.
3° Aucune complication n'est à prévoir de la part des indigènes, puisque ce sont les avantages qu'ils espèrent tirer de notre présence, qui les ont engagés à venir au devant de nous.
4" La France et le Portugal étant par leurs colonies reconnues les seules nations à portée de cette contrée, il n'y a que ce dernier pays qui pourrait vouloir profiter de sa situation géographique pour revendiquer ses droits d'accès au Congo intérieur par la rive Sud. Mais en donnant même la plus large interprétation à ces traités, tombés en désuétude depuis un siècle et demi, nous sommes à l'abri de ses prétentions puisque le territoire cédé se trouve bien en dehors des limites les plus étendues que l'on puisse assigner à la suprématie nominale du Portugal, qui n'a jamais dépassé le cinquième degré quinze minutes latitude Sud.
5" L'Angleterre, qui, depuis trois ans, a jeté les yeux sur le bassin du Congo, et cherche, par ses missionnaires, à se créer des droits, n'a actuellement aucun intérêt commercial à y défendre. En effet, la seule maison anglaise qui existe dans le Bas-Congo, n'est qu'une petite succursale d'un comptoir établi sur la côte.
La ratification du traité aurait des avantages :
1" En effet, le traité nous permet de faire valoir sans contestation, dès maintenant et dans la suite, des droits de souveraineté effective sur ce point. En ne le ratifiant pas nous renonçons de fait à des droits que nous ne pourrons jamais reconcjuérir.
JiSS TROIS EXPLORATIONS
2" Il nous ferait prendre position à Tune des extrémités de la voie qui est fatalement appelée à jouer un rôle considérable dans l'avenir, je veux parltr de celle qui reliera l'Atlantique au Congo intérieur navigable.
Les mesures immédiates à prendre pour sauvegarder notre avenir sont :
1" Notifier à Makoko et aux chefs étaljlis sur le territoire cédé, la ratification du traité et leur envoyer les cadeaux d'usage.
2° Continuer l'occupation du point concédé, par rétablissement effectif d'une station scientifique et hospitalière.
3" Prendre pied à l'autre bout de la voie, à Mayombé, en aval des rapides delà rivière Quillou et Loango, point d'aboutissement de cette voie autour de laquelle gravitent les intérêts en question.
Le fait fondamental qui ressort de ce rapport est le suivant :
Nous renonçons dès aujourd'hui à toute influence dans des contrées fatalement appelées à un grand avenir, si nous ne sauvegardons nos intérêts par les mesures immédiates que je viens d'indiquer.
C'est donc une lourde responsabilité, celle qui pèsera, dans l'avenir, sur les décisions prises rnainienant à l'égard du Congo intérieur navigable.
L'occupation des deux extrémités de la voie, par des stations d'un caractère humanitaire et scientifique, nous assurerait en réalité des droits politiques pour l'avenir et préparerait une occupation commerciale.
En effet, notre commerce et notre industrie y gagneraient la garantie de notre protection pour le jour où ils se seraient créé dans cette région des intérêts considérables.
Je viens d'indiquer les mesures réclamées d'xrgcnce. Les mesures à prendre par la suite et l'organisation de notre action
pour préparer le développement naturel de notre colonie du Gabon feront Tubjet d'une note spéciale que je résume ici.
Ligne de politique à snii-re. — Il importerait, en fondant sur la côte des stations sans caractère politique, de dévelo])per une influence qui nous est déjà acquise par les missions françaises dont il serait bon d'ailleurs de favoriser l'expansion. Nous affirmerions ainsi la réalité de notre influence et rendrions incontestables des droits incontestés.
En maintenant à l'intérieur, en organisant sérieusement les stations existantes, et en établissant des nouvelles sur des points indiqués d'avance, nous consoliderions les bases de notre influence future; nous ferions ressortir aux yeux des indigènes les avantages des relations directes avec les Européens de la côte, et nous les amènerions ainsi, sans lutte, à renoncer aux monopoles particuliers et aux jalousies locales.
En un mot, nous grouperions sous notre influence les peuplades les plus nombreuses et les plus puissantes auxquelles nous créerions, en les mettant en relations avec la côte, des intérêts qu'elles se cliargeraient de défendre elles-mêmes, une fois qu'elles en auraient apprécié l'importance.
Cette ligne de conduite m'a permis dans FOgôonéde disposer de mille à deux mille pagayeurs dont j'avais besoin, soit pour défendre la route du fleuve que je venais d'ouvrir à travers la peuplade belliqueuse des Pahouins, en brisant des monopoles séculaires, soit pour m'y assurer des moyens de transports directs.
Cette ligne de conduite m'a permis entre l'Ogôoué et l'Alima d'avoir à ma disposition les quatre ou six cents travailleurs dont j'avais besoin pour les travaux de route effectués pour le passage des vapeurs que j'attendais et pour m'y assurer le concours d'un nombre considérable de porteurs.
Parallèle entre les questions du Niger et du Congo. — Telle
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est la ligne de conduite qu'il importerait de suivre dans la vallée du Niari. Tout en nous permettant l'étude technique du parcours de la voie ferrée à tracer dans ces parages, elle préparerait des populations nombreuses et pacifiques à fournir le travail nécessaires pour établir nos moyens de communication.
L'ensemble de notre action devrait être soutenue par la volonté politique bien arrêtée, d'affermir notre prépondérance sur la côte, jusqu'à la rive droite du Congo, en profitant avec empressement de toutes les circonstances qui pourraient motiver notre intervention.
Je dois faire ressortir ici la grande analogie qui existe entre cette question et celle du Niger supérieur, dont le Gouvernement se préoccupe avec raison.
Cette analogie se pose ainsi :
La connexion qui existe entre l'Algérie, le Sénégal et le Soudan justifie les lourds sacrifices supportés pour l'établissement d'une influence politique et pour le développement d'un commerce depuis longtemps établi sur la côte au Sénégal.
Mais la question du Congo et du Gabon, bien que nos intérêts commerciaux n'y datent que d'hier, se présente avec des avantages bien autrement importants, dont le premier est de ne pas imposer les lourdes charges que comporterait une occupation militaire.
Ces avantages se résument comme suit :
— Les conditions politiques de la contrée dont les habitants sont groupés sans cohésion nationale, ce qui facilitera l'établissement de notre suprématie (1).
— L'absence de toute influence musulmane qui pourrait réu-
(1) J'ai pu, en effet, établir sur le Congo un simple sergent, dont la présence a suffi pour faire respecter les intérêts qu'il représentait, et deux hommes porteurs d'ordres et convoyant des marchandises destinées au sergent Malamine, tout dernièrement, ont pu aisément parcourir 1,400 kilomètres de pays, au milieu de populatiuns nombreuses.
nir les populations dans une même idée politique ou religieuse.
— Un plus vaste débouché.
— Des richesses naturelles plus nombreueses et plusabondantes qui peuvent entrer immédiatement en exploitation, telles que : caoutchouc, ivoire.
— Sur le parcours de la voie à créer, une population stable, pacifique, adonnée à la culture.
— La main-d'œuvre qu'on trouverait facilementpour la construction de la voie à travers un pays très peuplé (1).
— L'étendue peut-être quintuple du réseau des voies navigables intérieures.
— La longueur moins considérable de la voie à construire Pour les utiliser.
Et en dernier lieu, l'avantage qu'offre cette voie, d'aboutir directement à l'Atlantique.
Concurrence anglaise à craindre dans le Soudan. — Si l'importance de nos intérêts au Sénégal justifie l'énergie de notre intervention les avantages que je viens de citer en faveur du Gabon et du Gonoo sont de nature à motiver une action non moins énergique, bien que d'un tout autre caractère. Cette action serait, pour ainsi dire, le complément économique de celle qui nous pousse à chercher nos débouchés dans le Soudan, — complément d' autant plus \\èQ,Q?>?,di\YQ que l'Angleterre peut nous faire une concession sérieuse dans le Soudan oriental par la Benoué et dans le Soudan occidental, par une voie latérale aux rapides de Bussa (2).
(1) Bien qu'on ne puisse compter exclasiveraeiit sur le travail des indigènes, les ayant employés à des travaux de route entre rOgôoué et l'Alima, je connais l'avantage qu'on pourrait en lii-er.
(2) Le Bas-Niger, exploité par deux puissantes compagnies anglaises, procure tous les mois le chargement complet de trois grands paqueb ots. L'influence anglaise est fortement établie dans le Haussa qui fournit les soldats noirs des
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Il serait donc sage de ne pas compter trop exclusivement pour notre industrie en souffrance, sur les débouchés du Soudan et de sauvegarder notre avenir dans le bassin du Congo, dont l'étendue représente un cinquième de la superficie totale de l'Afrique.
En acceptant il y a trois ans de prêter au Comité français de l'Association internationale africaine le concours qui m'était demandé, je crus de mon devoir de provoquer la décision que l'établissement de ce pavillon international sur les stations occidentales ne viendrait pas léser des intérêts politiques et commerciaux français, à portée d'une de nos colonies.
Seul, à bien connaître la situation privilégiée faite par les dernières découvertes de notre colonie du Gabon, je crus de mon premier devoir, d'assurer à la France le bénéfice d'une iwioritè cVoccvpation qui sauvegarde ses droits, dans une contrée devenue l'objectif de toutes les nations.
C'est un devoir que j'ai accompli, en profitant des avantages delà situation, pour occuper de ma propre initiative, au nom de la France, un point dont l'avenir viendra prouver fimportance politique et commerciale.
C'est un devoir que j'ai cru accomplir aussi en entraînant mon pays assez loin, pour le contraindre à étudier la portée des intérêts en jeu, avant de renoncer à la situation acquise.
Et maintenant, monsieur le ministre, c'est encore un devoir
que j'accomplis, en venant, avec l'autorité que i)eut me donner
la connaissance de la contrée, affirmer que la question du Congo
mérite la i)lus sérieuse attention.
^i i)rofonde est ma conviction à cet égard, que je n'ai pas
gariiisoTis anglaises de la côte. Il est trop tard dcjn pour songer à supplanter Tinfliicncc anglaise qui finira par altirer vers le Bas-Niger, en suivant le courant du flouvp, les produits du Soudan.
hésité, même au prix d'une partie de ma fortune, à faire face aux exigences impérieuses de la situation.
Si j'exprime ici ma conviction d'une manière qui peut paraître trop affirmative, c'est que, pénétré de la gravité et de l'urgence de la situation, je tiens à mettre entre vos mains, dans riniérêf du pays, une responsabilité qui pourrait, parla suite, peser lourdement sur moi.