‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 7 sur 71 · UNE CATARACTE DE LA RIVIERE PASSA · texte numérisé non relu

UNE CATARACTE DE LA RIVIERE PASSA

cœur. Et en raison de leur mécontentement qui pouvait donner naissance à une nouvelle algarade, je les arrêtai dans le premier village que nous rencontrâmes. Ce village était situé sur les bords d'un ruisseau qui devint ensuite la rivière N'coni.

Croyant les gens du village animés de bonnes intentions, je renvoyai Hamon à M. Ballay pour lui indiquer la route la plus courte par laquelle il devait me rejoindre.

Après le départ d'Hamon, des grands attroupements formés des gens du village et de ceux des villages voisins commen-

cèrent à m'entourer avec des démonstrations peu pacifiques. Resté seul avec trois hommes sur le courage desquels je pouvais compter, je dus prendre des mesures pour préserver les marchandises dont j'avais la garde.

Heureusement ces faits s'étaient produits à la chute du jour, après avoir fait une sorte de retranchement à l'aide de mes caisses à bagage, je voulus au moins être prêt pour une attaque de nuit et j'enterrai en avant de la position une caisse de poudre à laquelle il me serait facile de mettre le feu.

Cette opération nocturne, entourée des précautions que réclamait la circonstance, eut un tout autre effet que celui que j'avais imaginé. Les Batékés, d'abord intrigués de mes allures, puis croyant que je me livrais à quelque exorcisme, furent tout à coup saisis d'une frayeur superstitieuse. Le mot de «Fétiche» ayant été prononcé, tous mes maraudeurs se reculèrent le plus loin possible de l'endroit où j'étais et finirent par me laisser en paix.

Cependant le nombre des porteurs réguliers était insuffisant; il fallait faire trois voyages pour un, c'est-à-dire ne transporter à la fois que le tiers des marchandises. On arrivait cependant, non sans peine, à faire deux étapes en cinq jours.

En cheminant de la sorte, nous atteignîmes une petite rivière appelée par les indigènes N'gambo ; puis deux autres, la N'guéré et M'pama. Toutes trois forment l'Alima. Ses eaux sont extrêmement limpides, et le sable de son lit s'aperçoit fort bien à une profondeur de quatre hommes ; de largeur ordinaire, il est cependant difficile à traverser à cause de sa profondeur et de la nature de ses rives marécageuses, couvertes d'une végétation tropicale, formée de palmiers, de bambous qui font deux haies tellement touffues qu'elles barrent le passage.

Nous pensions alors que l'Alima nous conduirait vers quelque grand lac intérieur au Sud du Soudan.

DANS L'OUEST AFRICAIN :3ô

Par un chef d'un village OLambo, vieillard sympathique à longue barbe, venu à notre rencontre la pipe à la bouche, nous pûmes avoir de précieux renseignements.

A quelque distance de nous, vers l'est, coulait un fleuve considérable qui, du Sud-Sud-Est, se dirigeait vers l'Est-Nord-Est. De nombreuses pirogues y naviguaient, et les peuplades des régions lointaines venaient chercher du manioc chez les riverains, apportant en échange du poisson fumé.

Ils montraient un sel noir dont ils font usage, qui selon moi ne pouvait venir que des lacs salés du centre, soupçonnés par Nachtigal et Piaggia, desquels ce fleuve, l'Alima, semblait devoir être tributaire. Cette opinion s'affirmait d'après les indications qu'ils nous donnaient d'énormes espaces d'eau sans fin, et qui pour nous étaient les grands lacs.

La guerre et la mauvaise récolte du manioc rendaient dans celte région les amis très rares et la faim était notre constante compagne de voyage; à peine 250 grammes de manioc par jour pour chacun de nos hommes et nous fûmes vite forcés de manger des feuilles d'ananas et, foulant aux pieds les préjugés européens, de manger également des fourmis blanches, des chenilles et des sauterelles confites dans l'huile de palme ; la première répulsion vaincue, je trouvai les insectes fort mangeables.

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