‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 8 sur 71 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dénués de tout. — Faut-il retourner en arriére? — Je tiens conseil. — Unanimes- — En avant vers l'inconnu! — Renseignements précieux. — Le peuple Apfourou. — Premiers campements. — Effroi de ce peuple. — Les Apfouroù apprivoisés.— Achat de pirogues. — li'industrieux quartier-maître Hamon. — Sur le fleuve. — La guerre ! — Coups de fusil. — Bloqués dans la passe. — Branlehas de combat.

L'Alima nous offrait une occasion beaucoup trop favorable de continuer notre route vers l'Ei^t, pour qu'il nous fût permis de la négliger.

Mais notre situation donnait à réfléchir. Ce n'était pas impunément que nous venions de passer plus de deux ans en Afrique; notre santé était délabrée et nous manquions de tout, même de cartouches, que nous commencions à ménager.

Où nous conduirait ce fleuve qui semblait ne pas devoir déboucher à la mer? Avec nos ressources épuisées et notre rudiment d'escorte, comment nous dégager des contrées où l'Alima allait nous enfermer?

Je ne me reconnus pas le droit d'entraîner, sans leur consentement, mes compagnons de route dans une entreprise aussi téméraire. Je les consultai et retrouvai en eux cette énergie et cette abnégation qui ne se sont pas démenties un seul instant dans toutes nos épreuves.

La route qui nous était ouverte allait nous entraîner au centre du continent inconnu. Nous nous résolûmes à tenter l'aven-

ture, et à marcher devant nous, cherchant une issue vers l'Est, sans songer un seul instant à revenir sur nos pas.

Les Batékés peu à peu s'étaient humanisés en constatant que nos relations étaient fort amicales et surtout accompagnées de grandes générosités. Bientôt ils devinrent nos amis et nous donnèrent des renseignements précieux sur les populations de l'Alima.

On y trouve, disaient-ils, les établissements d'un peuple qui habite à l'extrémité de la rivière, au point où elle se jette dans une plus grande, où l'on peut naviguer pendant des mois entiers. Ce peuple s'appelle Apfourou. Il vient dans le haut de l'Alima pour amener du manioc et de l'ivoire, en retour desquels il se procure de la poudre, des armes et des pagnes blancs. Mais comme ici il n'est pas établi à demeure et comme il s'est approprié, en vertu du droit du plus fort, la possession du cours navigable de l'Alima, il abuse souvent de sa supériorité pour extorquer les pauvres gens avec lesquels il trafique. C'est ainsi qu'il avait réduit cette année le pays à la famine en lui enlevant toutes ses provisions. C'eût été une bénédiction que des blancs pussent attaquer les Apfourou et les réduire à la raison.

Nous étions bien loin d'entrer dans les vues des Batékés; nous voulions nous appliquer, au contraire, à nouer avec les Apfourou des relations amicales et à gagner leurs bonnes grâces, comme nous l'avions fait pour les Fans.

Je commençai donc à suivre le cours de l'Alima, jusqu'à ce qu'il me fût permis d'entrer en relation avec un établissement d' Apfourou. Le premier campement que nous aperçûmes sur le rivage s'était en quelque sorte vidé comme par enchantement.

J'examinai alors le campement ; tout indiquait les préparatifs d'un départ précipité, causé sans doute par notre approche.

Deux pirogues étaient accostées à la rive et on y avait entassé en désordre les objets les plus précieux.

Pour témoigner de la loyauté de mes intentions, je pris du tabac et quelque peu d'aliments, à laplace desquels je posai des marchandises pour une valeuj' dix fois supérieure, et je me retirai.

On m'observait^ sans doute, car lorsque nous arrivâmes à un autre campement, les Apfourou manifestèrent moins d'effroi et nous pûmes peu à peu entrer en pourparlers avec ces hommes méfiants.

Le lendemain, je fus rassuré sur les intentions des Apfourou. Ils nous proposèrent l'acquisition d'une nouvelle pirogue, ce qui porta à huit le nombre des embarcations dont nous pouvions disposer. Il est vrai que plusieurs d'entre elles étaient en mauvais état, mais notre industrieux quartier-maître, dont l'esprit inventif et l'adresse naturelle suppléaient à tout, trouva le moyen de les radouber avec de la gomme copal qu'il fallut faire fondre et dont l'emploi nous valut de cuisantes brûlures aux mains et aux pieds.

Nous embarquâmes donc nos bagages, notre escorte et nos porteurs, enchantés à la seule idée de faire en quelques jours plus de chemin que nous n'en avions fait depuis trois mois, mais nous ne tardâmes pas à voir se dissiper nos illusions. Les Apfourou n'entendaient pas qu'on naviguât sur leurs eaux, surtout avec des marchandises. Les noirs sont, en effet, les commerçants les plus défiants et les plus impitoyables que je connaisse. Nous nous engagions d'ailleurs dans cette région inhospitalière où Stanley avait dû livrer tant de combats.

Les Batékés venaient nous donner à chaque instant des renseignements survies allures des Apfourou qui, disaient-ils, voulaient s'opposera notre descente dans leur pays où l'Alima devait nous mener.

DANSL'OUEST AFRICAIN 39

Ils avaient abandonné une partie de leur campement pour se concentrer sur ceux qui étaient situés dans des positions stratégiques plus avantageuses, afin de nous barrer le passage. L'indice le plus manifeste de leur résolution d'entrer en guerre était le renvoi de leurs femmes et de leurs enfants qu'ils avaient mis à l'abri dans leur pays.

Nous persistions cependant, dans l'espoir que notre attitude inofïensive et nos dispositions pacifiques conjureraient au dernier moment les dispositions hostiles des Apfourou.

Le 2 juillet 1878, embarqués sur huit pirogues, nous commençâmes à effectuer la descente. Le premier village Apfourou nous laissa passer sans nous inquiéter. Cette tolérance provenait-elle d'un revirement d'idées ou de la surprise causée par la rapidité de notre marche? Notre incertitude cessa bientôt, car le cri de guerre retentit et plusieurs pirogues se mirent à notre poursuite sans toutefois se rapprocher de nous. Mais, quand nous découvrîmes dans le lointain un nouveau village, les cris des pagayeurs qui nous suivaient redoublèrent d'intensité. On leur répondait des villages devant lesquels nous allions passer et où l'on se préparait à nous accueillir à coups de fusils.

Il ne pouvait nous rester aucun doute et nos porteurs ne s'y trompaient pas. Ils abandonnaient leurs pagaies pour se blottir au fond des pirogues. Nos hommes d'escorte durent alors quitter leurs fusils pour maintenir les embarcations au milieu du fleuve. Nous étions partis de bonne heure et nous avions fourni une assez longue descente au moment où les premiers coups de feu partaient des rives. La fusillade, d'abord rare et mal assurée, devint plus nourrie et plus dangereuse.

Trois de mes rameurs ayant été légèrement blessés, il fut impossible de les empêcher de laisser leurs pagaies et de faire le

coup de feu, inconvénient fort grave, car nos porteurs étant couchés au fond des pirogues, nos hommes étaient seuls à la manœuvre.

CAMPEMENT AU NOliD DE L'OGOOUÉ.

Pendant ce temps, des rives etduhautdes collines qui dominent le fleuve, nous entendions des cris de sinistre augure, res-

semblant à des hennissements de clievanx qni se répétaient à distance.

Les Obemglii signalaient ainsi notre arrivée aux villages que nous devions traverser.

Pendant le reste de cette longue journée, nous fûmes attaqués partons les villages devant lesquels nous passions et en même temps poursuivis par leurs pirogues.

Le soleil avait disparu sous l'horizon, et la nuit allait bientôt être noire. Elle fut la bienvenue, car elle nous permettait de protéger notre descente. Mais notre espérance fut vite déçue. Nous venions d'être aperçus par une pirogue envoyée en reconnaissance, et nos mouvements étaient signalés aux villages qui se trouvaient en aval.

La passe dans laquelle nous allions nous engager était formidablement défendue et dominée par de nombreux villages sur les deux rives. Les habitants à l'annonce de notre arrivée poussaient des clameurs formidables et semblaient prêts depuis longtemps à nous attaquer.

Il aurait été téméraire de s'engager dans une affaire de nuit contre des gens qui connaissaient la rivière et avaient sans doute pris toutes leurs mesures pour nous barrer le passage. Nos pirogues allèrent s'adosser à un banc d'herbes flottantes et attendirent. Soit que les Apfourou eussent deviné notre projet, soit qu'ils voulussent se tenir en éveil, des feux nombreux furent allumés sur chaque rive et nous enlevèrent tout espoir de passer inaperçus.

La nuit fut continuellement troublée par les clameurs, par les chants de guerre, par le son du tam-tam et par les ombres qui circulaient à distance autour de notre groupe. On entendait vers l'Est le bruit des pagaies; c'étaient les pirogues des établissements d'aval qui remontaient le fleuve pour prendre part à la lutte. Nous entendions nos ennemis chanter que nous étions

de la viande pour leur festin de victoire. En présence de ces préparatifs et d'une attitude franchement belliqueuse, je jugeai prudent de prendre position sur la rive, où mes laptots se trouvaient plus libres de leurs mouvements que dans nos embarcations.

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